massacres, et nous entendimes leurs cris \ »
L'abbe Chapt de Rastignac p^rit le premier, vers
onzeheures. On I'avait separe, la veille, demadame
deFausse-Lendry, sa niece, enfermee dans une petite
piece avec mademoiselle de Sombreuil, mademoi-
selle Cazotte, mademoiselle Laperouse et madame la
princesse de Tarente. Manuel, venu h la prison vers
septlieures, le 3 septembre, avait rassur^ madame
de Fausse-Lendry. « Soyez tranquille, madame, lui
dit-il, il ne lui arrivera rien; j'en reponds sur ma
tete. )) tl ajouta : «Ne parlez pas de votre oncle;
vous y feriez penser, on I'oubliera \ »
La tendresse et le devouement de madame de
Fausse-Lendry furent trompes. Le concierge Dela-
vacquerie lui promit de I'appeler, si Ton venait
demander son oncle. L'abbe Chapt de Rastignac lui
^crivit, vers neuf beures, un billet dans lequel, en
i .Tourgniac de Saint-M^ard , Mon agonie de trenle-hnit heiires,
p. 28, 39.
2 De Paysac, marquise de Fau^se-Londry, Quelquex-^mf! de
fruits amers de la Revolution . p. 74,
— 216 —
se plaignant de ne I'avoir point vue, il lui annonce
qu'on allait le delivrer et le recoiiduire chez lui. Ceite
promesse etait un leurre. G'est a la mort (ju'il fut
conduit.
L'abbe Chapt de Rastignac fut amene devant
Maillard, au moment ou un peintre nomme, Bonne-
ville, arrivait, au nom de sa section, pour reclamer
trois detenus, a Le citoyen Bonneville, dit Rocli
Marcandier, m'a racont^ qu'etant alle h I'Abbaye
pour reclamer trois personnes, les soi-disant juges
se recrierent sur le nombre de trois. — « G'est beau-
« coup, dirent-ils. — Maisils sont innocents, repliqua
((Bonneville. — Attendez , continua le president; je
« vais donner un os a ronger k ceux qui sont k la
(( porte, et je vous satisferai ensuite. » Ce fut l'abbe
Chapt de Rastignac qui fut massacre en cet instant,
et les trois personnes que Bonneville reclamait lui
furent rendues *. »
Madame de Fausse-Lendry n'apprit que le soir
I'afFreuse destinee de son oncle. Vers trois heures,
les femmes furent appel(3es devant le tribunal : Mail-
lard et ses jures eurent honte d'assassiner ces mal-
heureuses, toutes, k I'exception de raadame la prin-
cesse de Tarente, detenues volontaires.
« Bient6t, dit madame de Fausse-Lendry, on vint
chercher les femmes, pour les conduire k I'interro-
1 "Rorb ^fnrcariflipr, Histoire ;h'x ]!oviv}p<! ile prnie, p. 28.
— til —
gatoire. On nous mena clans un guichet ou un grand
nombre de prisonniers avaient dej^ trouv^ la mort.
Lesjuges qui composaienl le tribunal sanguinaire ne
voulurent pas nous entendre ; on nous fit remonter
dans notre chambre.
« Des ce moment, nous fumes suivies par des
hommes ensanglantes, amies de sabres et charges
de pistolets. L'ivresse du vin et celle du carnage
etaientpeintes sur leurs visages affreux, et eclataient
dans leurs regards etincelants. lis nous racontaient
avec une joie barbare la maniere dont on se defaisait
des aristocrates; et la terreur dont nous etions frap-
pees etait pour ces eannibales un nouveau sujet de
triomplie^ »
Une sorte de pressentiment fatal poussait madame
de Fausse-Lendrv k s'assurer de I'etat de son oncle,
mort dej4 depuis plusieurs heures. A I'entr^e de la
nuit, son impatience eclata, et elle demanda, avec
instance, k etre conduile devant Maillard.
c( Je parvins, dit-elle, h. travers les sabres et les
piques jusqu'au president. Get homme, qui n'avait
rien de I'humanite que la conformation de ses traits,
etait assis pr^s d'une table, et environne de torches
funebres ; ses habits etaient converts de sang, ses yeux
4gares paraissaient avides du meurtre des malheu-
reux, dont le crime Favait rendu le juge souverain. »
^DePaysac, marquise de Fausse-Lendrv, Queiqwes-wis dts
fruits amer.i Je la lii'volution. p. 78,
r. II. 19
— 21 S —
Apres un court interrogatoire, dans lequel madame
de Fausse-Lendry declara qu'elle etait entree volon-
tairement en prison pour donner ses soins k un vieil-
lard, Maillard lui dit : a Madame, vous avez fait une
grande imprudence ; —vous etes libre et vous pouvez
sortir ! »
Cette parole etait une trabison, car si madame de
Fausse-Lcndry etait sortie, elle etait morte. « Un
des juges, qui m'ecoutait avec attention, me dit :
« Non, madame, ne sortez pas; le moment n'est pas
« favorable. Remontez dans votre chambre, et lors-
« que vous pourrez sortir sans danger, je vous ferai
« avcrtir. » Un bomme en veste me dit alors : « N'e-
c( coutez pas cela ; si vous voulez vous en aller, je
c( vais vous pousser, et vous serez bient6t sortie. »
Lorsqu'on etait pousse, c'etait pour etre assomme.
« Entrainee par le desir de voir mon oncle, je pris
cet bomme pour mon sauveur ; je le suivis £l ce fatal
guicbet ou tant d'bonnetes gens sont morts avec
g'loire. Tout ci coup je me sentis saisir par le bras
que j'avais libre; j'entends une voix qui me crie :
« Yous ne sortirez pas ! » Etrange effet de mon aveu-
glement! Je repoussais I'bomme serviable qui vou-
lait me sauver, et je secondais de toutes mes forces le
bourreau qui m'entrainait au supplice. Cette lutte
dura pres de dix minutes.
c( Lorsque la porte fut ouverte, et que j'etais pr6te
h francbir le passage fatal, Tbomme qui me retenait
— '219 —
toujoiirs, cria : wL^chezou je voiis fais fusilier!))
L'assassin ne se le fit pas dire deux fois. La personne
k qui je dois la conservation de mes jours se nomme
M. Pocheti. »
A neuf heures du soir, I'honnete homme qui avait
sauve les jours de madame de Fausse-Lendry vint
I'arracher de la prison, (dl etait, dit-elle, avee un de
ses camarades, liumain comme lui. Ces deux braves
gens me donnerent le bras. La porte s'ouvre; je me
vois couverte de sabres sans pouvoir faire un mou-
vement. J'apercois le sang qui coulait sous mes pas.
Helas! sans doute mes pieds etaient converts de son
sang..., je marcliais sur des bras... des mains... sur
celles qui avaient ete Tappui des malheureux, qui
m'avaient tant de fois secourue!... Dieu ! Dieu!
donnez-moi la force de supporter la douleur qui me
d^chire!... Mes sauveurs demandent ma grace, elle
leur est accordee, je n'etais pas digne de recevoir
ime mort aussi glorieuse ^ ! »
Jourgniac de Saint-Meard s'est trompe sur le jour
de la mort de Tabbe Lenfant ; et, en disant qu'il avait
entendu ses cris en meme temps que ceux de I'abbe
deRastignac, il a induit en erreur Peltier^ et tousles
autres ecrivains qui ont suivi son temoignage, sans
etre en situation de le controler.
1 De Paysao, marquise do Femsse-Lendiy, Quelques-unx d^s
fruits amers de laRevolulion, p. 80, 81.
^IbkL, p. «-i.
•>■>()
Deux apologistes ties hommes de septembre ,
MM. Marrast etDupont, ont m6rne cm poiivoir s'ap-
puyer siir cette mort de I'abbe Lenfant, arrivee le
3 septembre, d'aprfes Jourgniac , pour en conclure
que le Comite de surveillance de la mairie n'avait
pas dirige ces massacres, puisque les ordres reiteres
de Panis et de Sergent n'auraient pas pu sauver le
frere d'un de leurs collegues \
Les ordres de Panis et de Sergent, portant I'injonc-
tion d'excepter des massacres I'abbe Lenfant, et
de le mettre en lieu sur, furent, au contraire, ponc-
tuellement executes par Maillard. L'abbe Lenfant ne
perit point dans les massacres de TAbbaye propre-
ment dits, qui finirent le 4 septembre ; il perit le 5,
dans la rue, par un basard malbeureux, quand tout
6tait fmi ^ I'Abbaye.
Le registre d'ecrou de I'Abbaye porte, k c6te du
nom de I'abbe Lenfant, cette mention : «Mort le
cinq septembre. » Le proces- verbal authentique des
victimes, la notoriete, tous les temoignages certains,
se reunissent pour etablir que les massacres de I'Ab-
1 « L'ordre de Panis et de Sergent fut aufssi impuissant que
la premifere proclamation. Le peuple persista a demander le
jugement de I'abbe Lenfant, qui dut paraitre devant ce jury
populaire. La, en depit des recommandations du Comite de sur-
veillance, ce prAtre fut condamne, puis mis a mort, ainsi que
I'atteste Saint-Meard, qui entendit ses oris.
« Comment done concilier cette impuissance du Comite de
surveillance avec la haute direction de ces massacres, que les
historiens lui attribuent ordinairement? » (Marrast et DuroNX,
les Pastes de Ja Rcvohdion frani;aise, t. V, p. 370. 1
— 221 —
baye lurent tenniiies, et que les deux prisons se
trouverent vicles, le 4.
L'abbe Lenfant fut done relache le 5 septembre;
et voici comment Matbon de la Varenne raconte sa
mort :
a II fut relache, apres avoir donne tout ce qu'il
possedait *; mais on le fit suivre et signaler h des
femmes qui crierent : Voild le confesseiir du roil II
voulut s'echapper ; mais il fut ramene et massacre
rue de Bucy, en face de la prison, sur la porte d'une
maison qu'habitait un homme pieux, nonime Guil-
laume-Jacques Yandamberg , qui nous a atteste le
fait, et vit encore ^ »
Tel fut le sort de ces deux pr^tresqui, du haut de
la tribune de la chapelle, avaient fait descendre le
pardon du ciel sur leurs malheureux compagnons
agenouilles devant eux.
A peu pres a la meme heure que l'abbe de Rasti-
gnac, fut appele devant Maillard le marquis de Som-
1 Un rapport fait au Conseil general de la Commune prouve
(p. 37) que DutTort et Ozanne, administrateurs, regurent de l'abbe
Lenfant, le 31 ao)it 1792, une somme de 1,450 francs, qui ne put
pas etre recouvree; et I'inventaire des effets des morts signale,
page 13 et derniere, divers effets ayant appartenu a l'abbe Len-
fant , notamment une lourse en soie rose, contenant cent trente
louis, avec une etiquette ainsi congue : « 130 louis en depot
chez moi , pour les remettre a M. de Saint-Ouen , qui est dans
sa terre de Chdtillon. » Le proces-verbal ajoute : « lesquels
comptes s'y sont trouvcs en nature. » (Dossier des massacres,
piece n. 94 bis. — Archives de la Prefecture de police.)
- Mathon de la Vnrenne, HistoireparticuUere des evenements, etc^
p. 358.
19.
- 222 —
JDreuil, marechal de camp, commandeiir de Saint-
Louis, gouverneur des Invalides depuis 1786. II avait
aupres de lui sa fille, dont le nom restera eternelle-
ment honoredans les fastes de la piete filiale.
Mademoiselle de Sombreiiil n'eut dans la prison
que cette supreme preoccupation : sauver son pere
ou mourir avec lui !
Vers onze heures, M. de Sombreuil fut appele
devant le tribunal. Le debat y fut long et affreux.
Sa fille, naturellement faible, deploya une energie
surhumaine, discutant tout, refutant tout. « Elle
toncba tellement par I'eloquence de la nature, dit
Matbon de la Yarenne, qu'on decida de prendre sur
lui des renseignements. Quelques forcenes se presen-
terent pour en fournir, l^lle perdait de nouveau I'es-
poir, promettait de mourir avec lui, et I'exhortait au
courage, lorsqu'ils deposerent en sa faveur *. »
Dans un rapport fait ;"i la Convention, le 18 ven-
tAse an III, — 8 mars 1795, — Piette, depute des
Ardennes, confirmait et completait cette donnee de
Matbon de la Yarenne :
c( Lors des massacres de septembre, elle couvrit
son pere de son corps pendant plus de vingt-cinq
heures ; quatre fois elle I'arracba au tribunal de sang.
Ses efforts, son devouement determinerent des t^-
moinsdeces scenes d'horreur £l soUiciter un sursis
1 Mathon de laVarenne, Histoire particuliere des evenements, etc.,
p. 353.
— 223 —
pour prendre des renseignenients sur rinfortime
vieillard, aux Invalides et k la section du Gros-
Caillou, qui attesterent de la raaniere la plus satis-
faisante son civisme, son Immanite et sa bienfai-
sance*. »
Apres des heures d'une lutte et d'une attente hor-
ribles , mademoiselle de Sombreuil altendrit les
juges de son pere : Maillard prononca Facquitte-
ment; et, tel avait et^ I'entralnement exerce par
cette heroique jeune fille, que ces assassins la pfri-
rent dans leurs bras etla port^rent en triomphe dans
la rue, ainsi que ce vieillard, moins brise par ses
trente-cinq anciennes blessures que par I'admira-
tion que lui avait inspiree son enfant.
Une longue tradition, consacree par des poetes,
veut que les juges de M. de Sombreuil aient force
sa fille k racheter la vie de son pere en buvant un
verre de sang. Certes, les jures de Maillard etaient
bien capables d'imposer une telle rancon, et made-
moiselle de Sombreuil etait assez sublime de ten-
dresse et de courage pour la subir. La verite de
cette tradition , quoique depourvue de temoignages
exterieurs, ne saurait etre revoquee en doute, puis-
qu'elle s'appuie desormais sur Fattestation de made-
moiselle de Sombreuil elle-meme.
Madame de Fausse-Lendry , qui etait dans la
m^me chambre que mademoiselle de Sombreuil, et
1 Monitew du 10 mars 1795,
-224
qui raconte avec aitendrissement son devouement
herolque, ne fait pas la moindre allusion a ce verre
de sang \
Peltier, qui etait h Paris pendant les massacres de
septembre, et qui imprima son livre, si curieux et
si exact, au commencement de 1793, n'en parle pas ^.
Le rapport de Piette, fait dans I'inter^t de made-
moiselle de Sombreuil, et sur des renseignements
fournis parelle, se taitcompletementti, cet egard,
Arretee, avec son pere et avec son jeune frere,
mademoiselle de Sombreuil fut conduite a la prison
de la Bourbe le 31 decembre 1793. Yoici comment
s'exprime, h ce sujet, le journal d'un des prison-
niers :
« Du 11 niv6se, an 11.
c( L'on amena aussi la famille Sombreuil, le pere,
le fils et la fille : tout le monde sait que cette cou-
rageuse citoyenne seprecipita, dans les journees du
mois de septembre, entre son pere et le fer des as-
sassins, et parvint k I'arraclier de leurs mains. Depuis,
sa tendresse n'avait fait que s'accroltre, et il n'est
sorte de soins qu'elle ne prodiguAt a son pere, mal-
gre les horribles convulsions qui la tourmentaient
tous les mois, pendant trois jours, depuis cette la-
mentable epoque. Quand elle parut au salon, tous
* DePaysac, marquise de Fausse-Lendry, Quehiues-uns des fruits
tifhers de la Revolution, p. 7(3, 77,
* Peltier, Htsluire de Ja ^\.evolutio)^ du 10 aoiit 1792, t. II, p. 34t).
— 225 —
les yeux se fixerent sur elle et se remplirent de
larmes*.))
On voit que ce recit, quoiqiie voisin de Tepoque
des massacres, ne fait non plus aiicune mention du
verre de sang.
Enfin, la compilation de Matlion de la Varenne,
composee, apres les evenements de fructidor an V,
de materiaux si bien choisis , raconle et loue
avec enthousiasme le devouement de mademoiselle
de Sombreuil, mais ne dit rien de I'affreux sacrifice
au prix diiquel elle aurait rachete la vie de son
pere '.
Le devoir de riiistorien serait done de douter,
mais le doute devient impossible en presence de
I'attestation suivante, qui nous est adressee par le
fils de mademoiselle de Sombreuil, devenue plus
tard comtesse de Yillelume :
« Ma mere, Monsieur, n'aimait point -k parler de
ces tristes et affreux temps. Jamais je nel'aiinter-
rogee; mais parfois, dans des causeries intimes, il
lui arrivait de parler de cette epoque de doulou-
reuse memoire. Alors, je lui ai plusieurs fois en-
tendu dire que lors de ces massacres, M. de Saint-
Mart sortit du tribunal devant son pere, et fut tu^
d'un coup qui lui I'endit le cnVne ; qu'alors, elle cou-
J TahJeau des Prisons cle Paris sous le r'egne de Robespierre, p. 93.
- Mathon de laVarcMiic, Hisloire 2:)articuliere des evenemenls,etc..
— 226 —
vrit son pere de son corps, lutta longtemps et recut
trois blessures.
c( Ses cheveux, qu'elle avait tr^s-longs, furent
defaits dans la lulte ; elle en entoura le bras de son
pere, et, tiree dans tons les sens, blessee, elle finit
par attendrir ces hommes. L'un d'eux, prenant un
verre, y versa du sang- sorti de la t6te de M. de
Saint-Mart , y mela du vin et de la poudre, et dit
que si elle buvait cela £i la sante de la nation, elle
conserverait son pere.
« Elle le fit sans hesiter, et fut alors portee en
triomplie par ces monies hommes.
« Depuis ce temps, ma mere n'a jamais pu por-
ter les cheveux longs sans eprouver de vives dou-
leurs. Elle se faisait raser la tete. Elle n'a jamais non
plus pu approcher du vin rouge de ses levres, et ,
pendant longtemps, la vue seule du vin lui faisait un
mal affreiix. »
« Signe : comte deViLLELUME Sombreuil. »
La premiere trace ecrite de la tradition relative
au verre de sang bu par mademoiselle de Som-
breuil pour sauver son pere se trouve dans une
note du Meinte des femmes , par Legouve , qui
parut en 1801 . Dans une ode intilulee : Mademoiselle
de Sombreuil, M. Victor Hugo exprima et consacra
ainsi ce souvenir, que M. Thiers a depuis lors ad-
mis, sans autre examen, dans son Histoire de la
Revolution francaise:
— 227 —
S'claiiQanl au travers des armes :
— Mes amis, respcctcz ses joui's!
— Crois-lu nous flecliir par l(3s larmes?
— Oh ! je vous bonirai toujours,
r/est sa lille qui vous implore ;
Rcndez-le-moi ; qii'il vive encore !
— Vois-tu le fer deja leve ;
Grains d'irriter noire colere ;
Et si tu veux sauver ton pere,
Hoisce sang — Mon pere est sauvn!
Mademoiselle de Sombreuil perdit son pere et son
jcune frere, dge de vingt-six ans, qui perirent sur
rechafaud le 22 prairial an IT, — 10 jnin 179i, —
et son frere aine, Charles de Sombreuil, qui fut
fusille c\ Yannes, en juin 1795, apres Texpedition de
Quiberon.
Sortie de prison et de France, apres le 9 thermi-
dor, mademoiselle de Sombreuil ^pousa un emigre,
M. le comte de Villelume, qui fut nomme, sous la
Restauration, gouverneur de la succuisale des In-
valides tl Avignon. Mademoiselle de Somb^'euil y
est mortc en 1823.
TIT
Peltier et Malhon de la Varenne ont place au 2
septembre, il cinq heures du soir, I'lieroique d(§-
vouement de mademoiselle Cazotte, sur la foi de ce
passage de Jourgaiac de Sa,int-M^ard ;
- 228 —
« A cinq Jteures : — Plusieurs appeleirent fortement
M.Cazotte ; im instant apres, nous entendlmes passer
sur les escaliers, une loule de peisonnes qui parlaient
fort haut, des cliquetis d'armes, des oris d'hommes
et de femmes. G'etait ce vieillard, suivi de sa fille,
qu'on entrainait. Lorsqu'il fut hors du guichet, cette
courageuse fille se precipita au cou de son pere. Le
peuple louche de ce spectacle, demanda sa gr^ce, et
I'obtint^ »
Jourgniac de Saint-Meard, qui a juge sur des
cris confus pousses dans un escalier, et entendus d,
travers la porte de la chapelle de la prison de I'Ab-
baye, que Cazotte avait ete conduit devant Maillard,
le 2 septembre, s'est tromp6, et a induit en erreur
ceux qui ont suivi son temoignage. Madame de
Fausse-Lendry , qui etait dans la chambre des
femmes, avec mademoiselle Cazotte, place I'evene-
ment au 3 septembre, et le raconte ainsi :
«... On nous fit remonter dans notre chambre...
Nous fiimes suivies par des hommes ensanglant^s,
amies de sabres et charges de pistolets ; I'ivresse du
vin et celle du carnage etaient peintes sur leurs vi-
sages affreux... Dans cette horrible situation, made-
moiselle Cazotte demanda avec instances de voir son
p6re ; elle montra tant de sensibilite, et une vertu si
sublime, que cela lui fut accord^. On la conduisit
> Jourgniac de Saint-M^ard , Mon agonie de trente-huit heures,
p. 25.
— 229 —
dans la chambre oii il ^tait, et presque aussitM, on
la conduisit dans la n6tre .
c( Quelques moments apr^s, cette jeune personne
si interessante, entendant son pfere qui descendait
pour subir son sort, s'elanca au travers des gardes,
s'attacha oi ce vieillard infortune, et il ne fut plus
possible de Pen separer. EUe deploya le m^me h^-
rolsme dont mademoiselle de Sombreuil avait donne
le rare modele. Comme cette fiUe g^nereuse, made-
moiselle Cazotte parvint ci attendrir les meurtriers
dont son pere allait eprouver la fureur *. »
Jacques Cazotte, Fune des victimes les plus tou-
chantes et les plus nobles de ce temps de delire,
avait alors soixante-quatorze ans. II etait de Dijon.
1 De Paysac, marquise de Fausse-Lendry, Q,uelques-uns des
fruits amers de la Revolution, p. 78.
Nous devons ajouter que le Bulletin duTrihunal revohitionnaire,
daiis Tanalyse qu'il donne du discours de Julienne, defenseur
de Cazotte devant le tribunal du 17 aout, s'exprime ainsi :
« 11 a trace le tableau interessant de ce qui s'est pass(5 dans
I'aprh-midi du 2 septembre dernieVj lors du massacre des prison-
niers de I'Abbaye »
Ce passage semblerait done confirmer le temoignage de Jour-
gniac ; mais I'ecrou de Cazotte et de sa fille Elisabeth porte ces
mots, ecrits en marge :
« 4 septembre , ont 6t6 mis en liberty M. et Mademoiselle
Cazotte apres leur jugement dudit jour. 3>
Cette mention semblerait, d'un autre c6t6, infirmerle temoi-
gnage de madame de Fausse-Lendry; mais la phrase du Bulletin
est redigee d'une maniere vague, et reduit k I'apr^s-midi du 2
septembre les massacres de rAbba3'e, et la mention marginale
de I'ecrou n'est pas de la main de Maillard. Elle a 6te, comme
plusieurs autres, consignee apres coup, par la commission qui
fut cliarg^e de dresser la liste des victimes.
Le r6cit de madame de Fausse-Lendry reste done le seul pre-
cis et exact, fond^ sur I'autorit^ d'un Ic'^moin oculaire.
20
~ 230 —
II avait ete ^leve chez les J^suites, et en avait rap-
porte un gout tres-vif pour les lettres, qu'il cultiva
avec succ^s .
En 1747, Cazotte partit pour la Martinique avec
une charge de controleur des Iles-sous-le-Vent. II
y passa pr^s de quatorze ans, et y composa le poeme
A' Olivier, le principal de ses ouvrages. En 1760,
il obtint sa retraite, et s'en alia vivre avec le litre de
commissaire general de la marine, au village de
Pierry, pres d'Epernay, ou il ^tait depuis trente-
deux ans, en 1792. 11 etait devenu, depuis la Revo-
lution, maire de sa commune, ou l'ain(5 de ses deux
fils etait commandant de la garde nationale.
Quoique exalte et mystique, et ayant appartenu
trois ans a la secte des martinistes*, Cazotte etait un
homme de bon sens. La sterilite de I'agitation revo-
lutionnaire Ic frappa bient6t, et il n'espera rien de
cette bourgeoisie turbulente et ambitieuse, quivou-
lait fonder un gouvernement pour sa vanite et pour
?jon bavardage, et qui ne I'onda rien que le chaos.
II avait dans I'administration de la liste civile un
ami intelligent, nomme Ponteau; et, du fond de sa
retraite de Pierry, il lui ecrivait, en style vif, original
et fantasque, I'impression que les evenements suc-
cessifs faisaient sur son iSime.
c( Je ne sais rien de si alarmant, disait-il un jour,
' Bulletin du Tribunal revoluUonnaire, l'^ partie, n, 7,
— 231 —
que la position de Paris avec ses Jacobins, son maire
jacobin, ses deputes jacobins, et les Jacobins de la
legion de Jourdan, qui y arrivent avec I'uniforme
des sans-culottes; que le roi se hate de se donner
une garde k lui. Je craclie sur les gardes de la porle ;
quand meme quelques-uns d'entre eux auraientbien
fait, ces laches petits bourgeoisons de Versailles n
pouvaicnt ignorer les trahisons meditees par la Com-
mune. II faut casser tout cela, et le remplacer par
des gens non maries, qui n'entourent pas le roi de
truandaille^ »
Cette legerete, ce delire avec lequel Paris se jetait
dans la Revolution, ety entrainait la France, ne sor-
taient pas de Fesprit de Cazotte.
« A Paris, ecrivait-il, tout est criminel, depuis le
salarie du Manege 4 18 livres, jusqu'au rentier qui
louche froidement ses rentes, tandis que son roi,
torture de mille manieres, sert d'otage k la surete
de la ville, et de gage de fidelite aux engagements
publics. Cependant, les femmes se parent, courent
les spectacles de toutes les esp^ces, ne respirent que
dissipations, tandis que nous, consternes et proster-
nes, nous appelons la vengeance et la misericorde.
Les femmes de Paris me sont odieuses, et je de-
mande pour elles I'entiere execution du deuxieme ou
troisieme chapitre d'/saie, dans lequel le prophete
* Bullelin du Tribunal rcvolutionnaiie, V partie, n. 16.
•^ 232 —
dit « que quand Dieu aura rendu au peuple ses prin-
ce ces et ses juges, toutes les ferames seront rasees. »
Je demande que la duchesse de Bour... soit k la t6te,
avec la demoiselle d'Auv , la Larochef , la
Coig.., mon amie, et lant d'autres, en finissant par
les femmes de la Ilalle. Ce sont les femmes amou-
reuses de I'independanceet de lanouveaut^, qui out
perdu les hommes; elles meriteraient le fouet; qu'oii
les rase et on obeit ti Diexi ^ »
Ces lettres pleines de boutades, et illuminees par
des Eclairs de bon sens, furent saisies parmi les pa-
piers de la liste civile. Cazotte et sa fille Elisabeth,
arretes k Pierry, furent conduits £t Paris et ^croues -X
I'Abbaye le 21 aout^. Le fils alne de Cazotte, garde?
du roi, s'etait d^rob^ aux suites du lOaoiit ; son se-