cond fils etait Emigre.
Elisabeth Cazotte pouvait seule sauver son p^re.
Elle parla pour lui, et trouva, comme mademoiselle
de Sombreuil, des paroles si eloquentes et d'une
tendresse si persuasive, que ces bourreaux k demi
ivres se sentirent ^mus, et mel^rent leurs larmes
aux siennes. Quatre d'entre eux chargerent le vieil-
lard sur leurs epaules; et, suivis d'Elisabeth, lis
franchirent le guichet exterieur en criant : Vive la
1 Bulletin du Trihimal revolutionnaWe, 1" par tie, n. 21.
- Voici le texte de leur t^crou :
V Du 24 aout 1792 , M. et Mademoiselle Cai:otte ont ete ecroues
"?n vertu d'un ordre du Comitc de siirete generale. »
— 233 —
nation I Les graces de cette heroique enlant sedui-
sirent les bourreaux dii dehors, comme elles avaient
desarme le tribunal de Maillard ; et Cazotte et sa
fille sortirent ainsi par un triompbe des etreintes
d'une mort affreuse, miraculeusement 6vitee.
Ce triompbe ne fut pas long. Cazotte, arrete de
nouveau, fut ecroue k la Conciergerie le d2 sep-
terabre, ettraduit, le 24, devantle Tribunal revolu-
tionnaire institu^ par la loi du 17 aoiit. Son proces
dura deux jours, et se termina, le 25, par une sen-
tence capitate. La malbeureuse Elisabeth assistait k
Faudience, pres de son pere : et, lorsque la condam-
nation fut prononcee, le president Lavaux donna
I'ordre de consigner Elisabeth dans une chambre de
la Conciergerie jusqu'apres I'execution, qui eut lieu,
le soir m^me, a sept heures , sur la place du Car-
rousel.
C'etait alors encore I'usage, conserve des Presi-
diaux et des Tournelles, de prononcer un discours
aux condamnes; on nous pardonnera de reproduire
ici le discours adresse a Cazotte, apres sa condamna-
tion, par Lavaux, qui remplacait Osselin au fauteuil
du Tribunal revolutionnaire :
« Faible jouet de la vieillesse ! victime infortunee
des prejuges d'une vie passee dans Tesclavage ! toi,
dont le coeur ne fut pas assez grand pour sentir le
prix d'une liberie sainte, mais qui as prouve, par ta
securitc dans les debats, que tu savais sacrifier jus-
20.
— 234 —
qu'4 ton existence pour le soutien de ton opinion,
ecoute les dernieres paroles de tes juges ; puissent-
elles verser dans ton kme le baume precieux des
consolations ! Puissent-elles , en te determinant k
plaindre le sort de ceux qui viennent de te condam-
ner, t'inspirer cette stoicite qui doit presider k tes
derniers instants, et te penetrcr du respect que la loi
nous a impost k nous-memes !
« Tes pairs font entendu, tes pairs font con-
damne ; mais au moins leur jugementfut pur comme
leur conscience ; au moins, aucun interet personnel
ne vint troubler leur decision par le souvenir de-
chirant du remords. Va, reprends ton courage, ras-
semble tes forces ; envisage sans crainte le trepas ;
songe qu'il n'a pas droit de f etonner ; ce n'est pas
un instant qui doit effrayer im homme tcl que loi.
« La patrie gemit sur la perte de ceux memes qui
voulaient la dechircr. Ce qu'elle fait pour les cou-
pables en general, elle le fait particulierement pour
toi. Regarde-la verser des larmes sur ces cheveux
blancs qu'elle a cru devoir respecter jusqu'au mo-
ment de ta condamnation ; que ce spectacle porte en
toi le repentir, qu'il f engage, vieillard malheureux,
h profiter du moment qui te separe encore de la
mort, pour effacer jusqu'4 la moindre trace de tes
complots, par un regret justement senti ! Encore un
mot : tu fus homme, chretien, philosophe, initie ;
sache mourir en homme, sache mourir en chretien;
— 235 —
c'est tout ce que ton pays peut encore attendre de
toi ' ! ))
Ce discours, ajoute le journaliste, frappa de stu-
peur une partie de I'auditoire, mais ne fit aucune
impression sur Jacques Cazotte. A ces mots : Va,
reprends ton courage, rassemble tes forces, envisage
sans craintc le trepas; songe qiCil n'a jms droit de
t'etonner ; ce 71 est pas un instant qui doit effrayer
un liomme tel r^ue toi, il leva la main et secoua la
t6te, en levant les yeux au ciel avec un visage serein
et decide.
Elisabeth Cazotte ne sortit que le lendemain de
la Conciergerie ; et quand elle demanda des nou-
velles de son pere, un pretre lui remit un paquet de
cheveux blancs, coupes la veille au soir par le bour-
reau .
IV
Le chevalier Francois Jourgniac de Saint-Meard
doit clore la liste du petit nombre de ces prisonniers
de I'Abbaye, qu'un caprice de Maillard sauva de la
mort commune.
Arrete le 22 aout et conduit d'abord k la mairie,
il fut ecroue ^ I'Abbaye le lendemain matin. C'etait
1 Bullelin du, Tribunal revoluUonnairc, 1" parlic. a, 18.
— 236 —
un ancien capitaine an regiment du roi, homme
d'esprit et de verve, collaborateur de Peltier dans
les Actes des Apotres, le journal le plus spirituel
public pendant les deux premieres annees de la Re-
volution.
Jourgniac de Saint-Meard fut plac^, lui dix-neu-
vieme, dans la chapelle de I'Abbaye; on lui donna
le lit de CoUenot d'Angremont, mort sur I'echafaud
le 28 aoiit, la premiere victime du Tribunal revolu-
tionnaire. II vit partir de Rozoi le 24; et le 2 sep-
tembre, il serrait la main du capitaine Reding, lors-
que les assassins vinrent I'arracher de son lit. Une
des tourelles de la prison, celle qui etait k Tangle de
la rue et de la place Sainte-Marguerite, avait une
etroite baie par laquelle les prisonniers de la chapelle
avaient le spectacle des massacres executes en face
du guichet, et il n'y eut pas, pendant trois jours et
deux nuits, un coup porte par les egorgeurs ou uu
cri pouss6 par les victimes qui ne retenllt au fond
de leur coeur.
G'est meme par cette baie de la tourelle que Jour-
gniac et ses compagnons, qui durent se croire voues
a une mort certaine, etudierent la facon d'etre egor-
ges avec le moins de douleurs inutiles.
« Notre occupation la plus importante, dit-il, ^tait
de savoir quelle serait la position que nous devious
prendre pour recevoir la mort le moins douloureu-
sement, quand nous entrerions dans le lieu du mas-
— "237 —
sacre. Nous envoyions de temps a autre quelques-
uns de nos camarades k la fenetre de la tourelle pour
uous instruire de celle que prenaient les malheureux
qu'on immolait, et pour calculer, d'apres leur rap-
port, celle que nous ferions bien de prendre. lis
nous rapportaient que ceux qui etendaient leurs
mains souffraient beaucoup plus longtemps, parce
que les coups de sabre etaient amortis avant de
porter sur la tete ; qu'il y en avait meme dont les
mains et les bras tombaient avant le corps, et que
ceux qui les placaient derriere le dos devaient souf-
frir beaucoup moins.
a Ell bien ! c'etait sur ces horribles details que
nous deliberions. . ., nous calculions les avantages
de cette derniere position, et nous nous conseillions
reciproquement de la prendre quand notre tour
d'etre massacres serait venu^ »
. Le lundi soir, c\ onze beures, Jourgniac et ses
compagnons farent appeles une premiere fois devant
Mai Hard.
« Dix personnes , dit-il , armies de sabres et de
pistolets, nous ordonnerent de nous mettre ^ la file
les uns des autres , et nous conduisirent dans le
second guichet, plac6 d c6le de celui ou etait le tri-
bunal qui allait nous juger. Je m'approchai avec
precaution d'une des sentinelles qui nous gardaient,
1 Jourgniac de Saint-MeurJ , Mun nijunic dc trcnlc-hi(it IteareK.
p. 30.
— 238 —
et je parvins pen h pen A, lier line conversation avec
lui. II me dit dans un haragoiim qui me fit com-
prendre qu'il etait Provencal on Langiiedocien, qn'il
avait servi hnit ans dans le regiment de Lyonnais. Je
lui parlai patois; cela parut lui faire plaisir, et I'in-
teret que j'avais de lui plaire me donna une elo-
quence gasconne si persuasive, que je parvins k
I'interesser au point d'obtenir de lui ces mots qu'il
est impossible d'apprecier quand on n'a pas 6te dans
le guichet ou j'etais : « Ne te cougneichi paSy me
a pertayit ne pei7isi pas que siasque un ti'este; au
(kcontrairi, te crcsi unboun gouyat^. » Je cher-
chai dans mon imagination tout ce qu'elle pouvait
me fournir pour le confirmer dans cette bonne opi-
nion. J'y reussis, car j'obtins encore qu'il me lais-
serait entrer dans le redoutable guichet pour voir
juger le prisonnier. . .
« Ce que je venais de voir fut un trait de lumiere'
qui m'eclaira sur la tournure que je devais donner
k mes moyens de defense. »
Ramene dans la chapelle , Jourgniac ne snbit
qu'cVune heure du matin la redoutable epreuve.
(( Enfin le mardi, c\ une heure du matin, dit-il,
apres avoir soufi'ert une agonie de trente-septheures,
qu'on ne pent comparer meme k la mort; apres avoir
1 Traduction : Je ne te connais pas, mais pourtant je ne pense
pas que tu sois un traitre; au contraire, je te crois un bon
gargon.
— 239 —
Iju mille et mille fois le calice d'amertume, la porte
de ma prison s'ouvre : on m'appelle ; jc parais.
Trois hommes me saisissent et m'entrainent dans
Faffreux guichet.
« A la lueiir des deux torches, j'aperciisle terrible
tribunal qui allait me donner ou la vie ou la mort.
Le president, en habit gris, un sabre h son c6te, etait
appuye debout contre une table, sur laquelle on
voyait des papiers, une ecritoire, des pipes et quel-
ques bouteilles. Cette table 6tait entouree par dix
personnes, assises ou debout, dont deux etaient en
veste et en tablier ; d'autres dormaient etendues sur
des bancs. Deux hommes en chemises teintes de sang,
le sabre k la main, gardaient la porte du guichet ;
un vieux guichetier avait la main sur les verrous.
En presence du president, trois hommes tenaient un
prisonnier qui paraissait dge de soixante ans.
ccOn me placa dans un coin'du guichet; mesgar-
diens croiserent leur sabre sur ma poitrine et m'a-
vertirent que, si je faisais le moindre mouvement
pour m'evader, ils mepoignarderaient. Je cherchais
des yeuxmon Provencal, lorsqueje vis deux gardes
nationaux presenter au president une reclamation
de la section de la Croix-Rouge, en faveur du pri-
sonnier qui etait vis-^-vis de lui. II leur dit « que
« ces demandes etaient inutiles pour les traltres. »
Alors le prisonnier s'ecria : cc G'est affreux ; votre ju-
« gement est un assassinat. » Le president lui re-
— -240 —
pondit : a J'en ai les mains lavt^es; conduisez
« M. Maillt^ )) Ces mots prononces, on le poussa
dans la rue, ou je le vis massacrer par I'ouverture
de la porte du guichet.
« Le president s'assit pour ecrire, et apres qu'il
eut apparemment enregistr^ le nom du malheureux
qu'on expc^diait, je Fentendis dire : A un autre.
<( Aussit6t je fus tralne devant cet expeditif et
sanglant tribunal...
a Le president , nCadresscmt la parole. — Votre
« nom, voire profession ?
« Un des juges. — Le moindre mensonge vous
« perd.
« — L'on me nomme Jourgniac Saint-Meard, j'ai
« servi vingt-cinq ans en quality d'officier, et je com-
« parais '\ votre tribunal avec Tassurance d'un
cc homme qui n'a rien k se reprocher, qui, par con-
« sequent, ne mentira pas.
« Le president. — C'est ce que nous allons voir ;
c( un moment... Savez-vous quels sont les motifs de
c( votre arrestation ?
c( — Oui, Monsieur le president, et je puis croire,
(( d'apres la faussete des denonciations faites contre
« moi, que le Comite de surveillance de la Commune
c( ne m'aurait pas fait emprisonner, sans les precau-
c( tions que le salut du peuple lui commandait de
« prendre.
« On m'accuse d'etre redacteur du journal anti-
— 2il —
« Feuillaiit, intitule : Be Id Cour ct de la Ville. La
« v^rit^ est que cela n'estpas. C'est un nomm^ Gau-
« tier, dont le signalement ressemble si peu au mien,
« que ce n'est que par mecbancet^ qu'on peut m'a-
« voir pris pour liii ; et si je pouvais fouiller dans
(c ma poche... »
« Je fis un mouvement inutile pour prendre moii
portefeuille ; un des juges s'en apercut et dit ci ceux
qui me tenaient : « Lachez Monsieur. » Alors, je
posai sur la table les attestations de plusieurs com-
mis, facteurs, marcbands et propri^taires de maisons
cbez lesquels il a loge, qui prouvent qii'il etait re-
dacteurde ce journal et seul proprietaire.
« Un des juges. — Mais enfin il n'y a pas de feu
(( sans fumee ; il faut dire pourquoi on vous accuse
« de cela !
« — C'est ce que j'allais faire. Vous savez, Mes-
« sieurs, que ce ijournal ^tait une espece de tronc,
« dans iequel on deposait les calembours, quolibets,
« epigrammes, plaisanteries, bonnes ou mauvaises,
« qui se faisaient a Paris et dans les quatre-vingt-
« trois departements. Je pourrais dire que je n'en
« ai jamais fait pour ce journal, puisqu'il n'existe
« aucun manuscrit de ma main ; mais ma franchise
<( qui m'a toujours bien servi , me servira encore
<( aujourd'hui, et j'avouerai que la gaietc de mon
« caractere m'inspirait souvent des idees plaisantes
« que j'envoyais au sieur Gautier. Voil^, Messieurs,
21
— 242 —
« le simple r^sultat de cette grancle d^nonciation,
« qui est aussi absurde que celle dont je vais parler
« est monstrueuse. On m' accuse d'avoir et^ sur les
(( frontieres, d'y avoir fait des recrues, de les avoir
« conduites aux emigres... »
c( II s'eleva un murmure general, qui ne me de-
concerta pas, et je dis en haussant la voix :
c( Eh ! Messieurs, messieurs, j'ai la parole, je prie
(c Monsieur le president de vouloir bien me la main-
c( tenir ; jamais elle ne m'a ete plus necessaire.
« Presque tons les jiiges dirent en riant : C'est
((juste, c'est juste : silence !
(( — Mon denonciateur est un monstre ; je vais
(( prouver cette verite <\ des juges que le peuple
(( n'aurait pas choisis, s'il ne les avait pas crus ca-
(( pables de discerner I'innocent d'avec le coupable.
 « Voil^, Messieurs, des certilicals qui prouvent que
(( je ne suis pas sorti de Paris depuis vingt-trois
c( mois. Yoil^ trois declarations de maitres de mai-
(( sons cliez lesquels j'ai loge depuis ce temps qui
« attestent la meme chose. »
(( On etait occupci k les examiner, lorsque nous
fumes interrompus par I'arrivtie d'un prisonnier qui
prit ma place devant le pr(3sident. Ceux qui le te-
naient dirent que c'etait encore un pretre qu'on avait
denich6 dans la chapelle. Apr^s un fort court inter-
rogatoire, il fut envoys k la Force. II jeta son bre-
viaire sur la table, et fut entralne hors du guichet,
— 243 —
oil il flit massacre. Cette expedition faitc, je reparus
devant le tribunal .
« Un des jufjes. — Je ne dis pas que ces certificats
« soient faux ; mais qui nous prouvera qu'ils sont
« vrais?
« — Votre reflexion est juste, Monsieur, et pour
« vous mettre c\ meme de me juger avec connais-
« sance de cause, faites-moi conduire dans uncachot,
« jusqu'd ce que des commissaires, que je prie M. le
« president de vouloir bien nommer, aient verifie
« leur validite. S'ils sont faux, je merite la mort.
« Un des jitgcs, qui, pendant mon interrogatoire,
parut s'interesser k moi, dit 4 demi-voix : — « Un
c( coupable ne parlerait pas avec cette assurance.
« Un autre jug e, — De quelle section etes-vous?
« — De celle de la Ilalle-au-Ble.
c( Un garde national, qui n'etait pas du nombre
des jug-es. — « Ah ! all ! je suis aussi de cette section.
« Chez qui demeurez-vous ?
« — Chez M. Teyssier , rue Croix- des-Petits-
« Champs.
« Le garde national. — Je le connais; nous avons
« meme fait des affaires ensemble ; et je peux dire
« si ce certificat est de lui... » II le regarda et dit :
« Messieurs, je certifie que c'est la signature du ci-
te toyen Teyssier. ))
(( J'allais faire le resume de mille raisons qui me
:244
font prelerer le regime repiiblicain a celui de la
Constitution ;j'allaisrepeter ce que je disais tous les
jours dans la boutique de M. Desenne, lorsque le
concierge entra tout effare, pour avertir qu'un pri-
sonnier se sauvait par la cheminee. Le president
lui dit de faire tirer sur lui des coups de pistolet ;
mais que, s'il echappait, le guichetier en repondait
sur sa tete. G'etait le nialheureuxMaussabre. Ontira
contre lui quelques coups de fusil, et le guichetier
voyant que ce moyen nereussissait pas, alluma de la
paille. La funiee le fit tomber h moitie etoufte; il
fut aclieve devant la porte du guichet.
« Je repris mon discours, en disant : « Personne,
« Messieurs, n'a desire plus que moi la reforme des
« abus...
« Unjiige, d'un air impatiente.— Vous nous dites
« toujours que vous n'etes pas ca ni ca : Qu'etes-vous
« done ?
« — J'etais franc royaliste. »
« II s'eleva un murmure general qui fut miracu-
leusement apaise par le juge qui avait Fair de s'in-
teresser k moi, qui dit mot pour mot :
« Cen'est pas pour juger les opinions que nous
« sommes ici ; c'est pour en juger les resultats.
« Un des juges. — Je verrai bien si vous avez
« servi au regiment du Roi. Y avez-vous connu
(( M. Moreau?
— -I'tb —
'( — Oui, Monsieur; j'en ai m(^me connu deux :
a I'nn , Ires-grand , tres-gros et tres-raisonnable;
« I'autre, tres-petit, tres-maigre et tres... »
« ,le fis un niouvement avec la main, pour designer
une t6te legere.
« Le meme jugc — C'estcela meine ; je vois que
« vous I'avez connu. »
« Nous en etions Ki , lorsqu'on ou vrit une des porles
du guichet qui donne sur I'escalier, et je vis une
escorte de troislionimesqui conduisaitM. Margue...,
ci-devant major, precedemment mon camarade au
regiment du lloi, et mon compagnon de chambre h
I'Abbaye. On le placa, pour attendre que je fusse
juge, dans I'endroit oii Ton m'avait mis quand on
me conduisit dans le guichet.
(( Voilei, Messieurs, tout ceque je peux dire de ma
« conduite et de mes principes. La sincerite des
« aveux que je viens de faire doit vous convaincre
« que je ne suis pas un homme dangereux. C'est ce
« qui me fait esperer que vous voudrez bien m'ac-
(( corder la liberie que je vous demande, et A laquelle
« je suis attache par besoin et par principes.
« Le president, apr(>s avoir 6le son chapeau, dit :
« — Je ne vols rien qui doive faire suspecter Mon-
« sieur ; je lui accorde la liberte. Est-ce votre avis?
« Tous les juges. — Oui I oui ! c'est juste ! )>
(c A peine ces mots divins furent-ils prononces,
•n.
— 246 —
que tons ceiix qui etaieiit dans le guichet m'embras-
serent. J'entendis au-dessus de moi applaudir et
crier bravo I Je levai les yeux et j'apercus plusieurs
tetes groupces contre les barreaux du soupirail du
guichet ; et comme elles avaient les yeux ouverts et
moliiles, je compris que le bourdonnement sourd et
inquietantque j'avais entendu pendant moninterro-
gatoire vcnait de cet endroit.
c( Le president chargea trois personnes d'aller en
deputation annoncer au peuple le jugement qu'on
venait de rendre. Pendant cette proclamation, je
demandai k mes juges un resume de ce qu'ils ve-
naient de prononcer en ma faveur ; ils me le pro-
mirent...
(( ... Les trois deputes rentrerent, et me firent
mettre mon chapeau sur la tete ; ils me conduisirent
hors du guichet. Aussit6t que je parus dans la rue,
un d'eux s'ecria : « Chapeau has!... Citoyens, voild
« cdui pour lequel vos juges demandcnt aide et se-
(( cours. y> Ces paroles prononcees, lepoiivoir execu-'
^//m'enleva, et, plac6 au milieu de quatre torches,
je fus embrasse de tous ceux qui m'entouraient.
Tons les spectateurs crierent : Vive la nation * / »
1 Jourgniac de Saint-Meard, Mon CKjonie de trente-huitheures^
p. 3G a 54.
— 247 —
V
A mesure que les massacres, executes devant le
guichet cle la prison , encombraienl dp cadavres la
rue Sainte-Marguerite , des hommes les prenaient
par les pieds et les trainaient, dans le ruisseau, jus-
qu'tl la grande cour interieure de I'Abbaye, ou sie-
geait le comite des Quatre-Nations. G'est Ik, et en
presence des commissaires, que les cadavres etaient
depouilles de leurs vetements avant d'etre livres aux
charrettes du voiturier Noel, charge de les porter
aux carrieres de Yaugirard.
Cette oeuvre horrible et immonde du depouille-
ment de ces cadavres sanglants eut lieu avecune sorte
de solennite. Tous les yeux convoitaient les bijoux,
lesbagues, les montres, les boucles de souliers des vic-
times; et il n'y avait pas un de ces monstres qui n'eut
envie de se faire voleur, apres s'etre fait assassin.
Un proces-verbal du comite des Quatre-Nations,
en date du 2 septembre, nous fait connaitre comment
et par qui il fut procede au depouillement :
« Les citoyens de la section des Quatre-Nations,
reunis dans la cour ci-devant Conventuelle de la ci-
devant Abbaye , ayant desire avoir connaissancc de
tous les effets qui peuvent se trouver sur les cadavres,
en consequence, le peuple souvcrain a nommd six
commissaires pour prendre connaissance de tous les
eil'ets, et leur en rendre compte, lesquels sont, savoir :
le citoyen Gibory; Pierre Geniilhomme : Antoine
Fortes, canonnier de rAbbaye-Saint-Gerniain; Jo-
seph Gabrol, de la compagnie dii citoyen Viaud ;
Francois Lei'evre, rue des Marais, menuisier; Oiseau,
traiteur, rue Mazarine, en presence desquels la fouille
a ete faite, et ce qu'on y a trouve mis dans differents
sacset cartons. »
Le meme proces-verbal contient sur le depouille-
ment des cadavres une sorte de declaration concue
en ces termes :
COMITE PERMANENT DE LA SECTION DES QUATRE-NATIONS.
« Du deux septembre mil sept cent quatre-vingt-
douze, Fan quatrieme de la liberte et le premier de
I'egalite.
« M. Pierre Gentilhomme, gendarme national de
la compagnie de Grimeau, rue des Deux-Ponts, ile
Saint-Louis, nous a declare avoir fouille des cadavres
en presence du peuple ;
« Et M. Louis Gibory, rue du Four-Saint-Germain,
gendarme national ;
« Et M. Jacques-Samuel, rue du Gindre, gen-
darme national ;
« M. Antoine Portes, canonnier du bataillon de
Saint-Germain-des-Pres , ont declare avoir vu fouil-
^>_'jy
Icr avec la plus scrupuleuse attenlioii cl avecla plus
grande fidelite.
« M. Joseph Cabrol , cul-de-sac Jacques de FE-
chaude, a vu, comme ci-dessus, la fidelite des cada-
vres qui ont ete fouilles et remis avec fidelite ce qui
a ete declare. Certifie veritcible.
« Sig'iie : Gentilhomme, Samuel, Poktes,
GiBORY, Cabrol \ »
II ne faudrait d'ailleurs se faire aucune illusion
sur ces depouilleurs, dont la probite s'entourait
d'un tel luxe de declarations et de garanties. C'e-
taient purement et simplement des assassins, qui de-
pouillaient les prisonniers, apr^s les avoir ^gorges.
Unc piece de rinformation commencee le 20 ger-
minal an III, — 9 avi'il 179o, — porte ce qui suit :
« Je declare que les scelerats qui pretendent n'a-
voir que travaille au depouillement des malheu-
reuses victimes des 2 et 3 septembre, non-seulement
je les reconnais pour le depouillement, mais bien
pour avoir tue *. »
Quoique nous ayons dejil donnc les noms de quel-
ques-uns de ces depouilleurs, en voici une liste sup-
plementaire , qui est au Dossier des massacres de
I'Abbaye.
I D ussier des massacres de septembre.— Vremier iiiventaire. —
Piece n. 43. {Archives de la Prefecture de police.)
"- Ibid. — Information. — Piece n. I'J bis. I Archive^ dc Ja Prefec-
ture de pidicc.)
— 250 —
« Liste des citoyens qui ont travaille an depouille-
ment et enlevement des cadavres dans la nuit du
2 au 3 septembre 1792, 4 la section des Quatre-
Nations.
« Messieurs,
« Pierre-Robert Tribelle, rue de la Chauverrie ,
n° 13.
c( Francois Nouteau, rue des Lavandieres, place
Maubert, n'^ 18.
c( Jean Maingue, rue des Deux-Anges.
« Joseph Ililaire, rue Princesse.
« Jean Guillet, faubourg Saint-Marceau , chez la
demoiselle Vermolle.
a Nicolas Refort, rue desYieilles-Thuilleries, chez
Malraison.
c( Sebastien Capitaine, rue Aubry-le-Roucher,
chez le plombier.
« Laurent Legrand , macon, rue deVaugirard,
n''3.
((Pierre Dubois , garcon charretier, rue de la
Roucherie, au Gros-Caillou.
(( Jean-Philippe Coeffee, dechireur de bateaux,
ayanttravaill(3 depuis quatre heures apres midi, recu
4 livres par Dessalles.
«( Marc Leloux , boulanger, an Gagne-Denier, k la
caserne du camp, a travaille depuis quatre heures
— 251 —
du soir jusqu'i\ neuf heures du matin, ce 3 sep-
tembre.
t( M, Albaret a travaille aux cadavres depuis mi-
nuil, le 3 septembre 1792*. «
Tous ces depouilleurs avaient d'abord travaille
aux massacres ; et, au nombre des egorgeurs dont
les recus de 24 livres ont ete conserves, se trouvent
Albaret, Leloux, Coefiee, Pierre Dubois, Sebastien
Capitaine, Nicolas Refort, Jean Guillet, Joseph Ili-
laire et Jean Maingue.
Nous avons dejct vu que les jures de Maillard
depouillaient au vif les prisonniers, avant de les