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A. (Adolphe) Granier de Cassagnac.

Histoire des Girondins et des massacres de septembre d'après les documents officiels et inédits, accompagnée de plusieurs fac-similé (Volume 2)

. (page 15 of 30)

envoyer a la mort. Les bijoux, les portefeuilles,
I'argent, les montres etaient deposes sur la table du
tribunal, et les vetements etaient places dans un
coin, en attendant d'etre serres et inventories. Une
fouille plus exacte de ces vetements fut I'aite ensuite.
Nous avons sous les yeux le premier inventaire qui
fut dresse de ces eifets; il est intitule : « Extrait des
objets trouves dans les diiferents habits des morts
depouilles a I'Abbaye, le 3 septembre 1792, 4' de
la liberte, 1" de I'^galite; » il comprend vingt et
un articles generaux, et se termine ainsi :

c( J'ai clos ici le present proces- verbal , pour le
continuer quand le reste des vetements sera fouille
et visite.



1 Dossier des massaci'6S de se^^emtre. ^Etat des frais. — Pifece h
I'appui, n. 98. {Archives dela Prefecture de police.)



- 252 —

((. Sicne : RoDssELiN, secrt^taire de la section-/
Baudin, C.hollet, Gout'. »

II y avait aussi sur la table du comite des Quatre-
Nations, un sac beant, dans leqiiel les fouilleurs je-
taient p61e-m6le les depouilles des victimes. G'est
ce quele president du comite, Aim6 Joiirdan, expli-
quait en ces termes au Comity d'execution de la
mairie : « . . . Quand nous vomdrions disposer de ces
sommes, nous ne le pourrions pas, parce qu'elles ont
6te mises dans un sac sur lequel nous avons appose
le sceau de la section, et une douzaine de ces gens-
1^ y ont joint leurs cachets ^ »

Un homme qui avait eu avant la Revolution une
certaine reputation dans le monde des petits soupers
et des petits vers, Dorat-Cubieres, assis, en qualite
de membre du comite des Quatre-Nations, autour
de la table, redigea la derniere moitie du proces-
verbal des objets deposes dans ce sac; et ce n'est pas
un des moindres scandalcs de cette epoque, de voir
un chevalier de Cubi^res, ancien (§cuyer de la com-
tesse d'Artois, tenir la plume pour un office aussi
horrible, et inscrire les tabatieres, les montres, les
boucles, les assignats macules de sang, apportes par
les fouilleurs.

Nous avons sous les yeux ce proc^s-verbal, et en
voici la partie ecrite de la main de Dorat-Cubieres :

1 Dossier des massacres de septemhre. — Inventaire, — Pi^ce n. 99.
{Archi'bes de la Prefecture de police.)
^ Declaration du citoyen Jourdan,, p. 151.



- 253 -â– 

« Suite du proces-verLal relatif aux cadavres ame-
nes de la prison de I'Abbaye :

u Et, le 3 septembre, a une heiire et demie du ma-
tin, sont comparus au comite le citoyen Francois Le-
fevre, menuisier, rue des Marais, et Gatecloux, mare-
chal-ferrant, rue Mazarine, tons deux de cette section,
et le sieur Louis Gibory, ci-devant garde-francaise,
demeurant rue du Four\ lesquels ont preside k la
recliercbe des effets trouves sur les cadavres qui sont
dans la cour du comite, et ont, a fur et mesure, fait
remettre lesdits efTets dans un sac, lequel sac ils nous
ont represcnte ; et comme il est impossible, en ce
moment, de pouvoir en faire I'examen et I'enume-
ration, nous avons arrete qu'en leur presence nous
apposerions le scelle sur I'ouverture dudit sac; ce
que nous avons fait a I'instant, avec le cachet de la
section, et un autre cachet dont I'empreinte est ci-
dessus, et lequel cachet nous avons remis au citoyen
Lef^vre, lequel a promis de le representer lorsque
le comite levera lesdits scelles, lesquels scelles ne
seront leves qu'en la presence desdits sieurs Lefevre,
Gibory et Gatecloux, qui, pour cet effet, seront pr(5-
venus de se rendre au comite.

« Fait et arr6te les jour et an susdits, et ont signe
avec nous commissaires soussignes^. «

1 C'est seulement a partir des mots rue du Four, jusqu'a la fin,
quo le procus-verbal est de la main de Dorat-Cubieres.

- Dossier des massacres de septembre. — Inventaire. — Piece n.43,
feuillet 2. (Archives de la Prefecture de police.;

r. II. 22



— 254 —

Le lecteur desirera sans doute avoir une id(5e de
ces inventaires dresses en presence meme des cada-
vres, et savoir ce qui resta de tant d'hommes pieux,
devoues et sans reproche. C'est un triste catalogue £i
fairc, oil les livres, confidents de I'esprit, et les gages
d'alTection, confidents du coeur, se melent aux vele-
ments troiies par les piques et aux bijoux taches par
le sang.

L'inventaire dresse par Chaney et Lenfant, des
effets enleves aux prisonniers par les jures de Mail-
lard, est intitule :

r

« Etat des effets dont nous nous sommes empares
sur les prevenus de trahison contre la liberie fraii-
caise, au tribunal du peuple assemble le deux sep-
tembre mil sept cent quatre-vingt-douze. » Suit la
nomenclature des veteraents, linge, bijoux, argent,
enleves aux victimes, dont voici un fragment :

48 moucboirs de poclie , tant de couleur que
blancs.

13 serviettes.

8 moucboirs de col.
10 chemises.
24 chapeaux, tant k cornes que ronds,

8 montres d'or, dont 3 si r^p^tition.

1 chaine d'or.

3 cachets i\ pierre.

1 croix de Saint-Louis



— 255 —

1 necessaire garni d'objets d'or, et 1 etui en ga-
luchat.

7 paires de boucles de souliers, de diiferentes
grandeurs, en argent.

1 bague d'or et son agate.
() porte-cols d'argent.

13 boucles de jarretieres depareillees, tant en
pierres qu'en argent.

5 louis en or.

Quatre mille cinq cent soixante-dix livres en assi-
gn ats nationaux.

Cinq cent soixante-quinze livres en petits corsets.

II est a observer que cet inventaire a ete envoye
au Comite de surveillance de la mairie , avec les
objets qui y sont mentionnes ; et que le Conseil, apres
avoir fait le recolement, a ecrit le mot manque k la
suite de tons les articles qui avaient ete voles. De ce
nombre sont les montres en or, les bagues, le ne-
cessaire garni d'objets en or, et en general tons
les bijoux de prix.

L'inventaire des efTets enleves par les fouilleurs
aux cadavres entasses dans la cour de I'Abbaye ,
remplittreize pages de grand papier. II est intitule:

« Proces-verbal d'inventaire des effets trouves sur
les personnes mortes dans les journecs des 2 et 3
septembre. «

Cette piece est, par portions a pen pres egales, dp



— 256 —

I'ecriture d' Alexandre Roger, de Lecomte et de
Thierry, commissaires de la section des Quatre-
Nations. Nous n'en citerons que les objets suivants :

1 monlre d'or ensanglantee.

1 boite d'ecaille noire avec un cercle d'or, un
portrait de femme dessus coifFee en cheveux, un
bouquet de roses devant elle, une robe verte et un
lacet blanc.

1 petite croix d'argent.

1 bague d'argent a deux coeurs.

1 breviaire couvert de maroquin rouge.

1 livre intitule : Thesaurus sacerdotum, au pretre
Ledanois.

1 petit livre intitule : Soliloques de saint Au-
gustin.

2 bagues, dont une avec portrait.
1 Virgile, edition de Brindley.

Une pi^ce de mariage, en or, ayant pour inscrip-
tion : Ludovicus XVI, et la figure de cet homme ,
Rex christianissimus; et de I'autre : Deo consecra-
tori, etc.

. 1 grand portefeuille en maroquin rouge, conte-
nant diverses lettres et papiers, plus un portrait de
femme K

En marge de cet inventaire sont ecrites les sommes
pr^levees pour les frais, avec la signature du com-

1 Dossier des massacres de septemhre. — Inventaire. — Piece n. 94
his. (Archives dela Prefecture de police.)



— 257 —



missaire qui les preleve. C'est ainsi qii'on trouve :
— A la page 3 : Pour les frais, 7 doubles louis, plus
3 ecus de six livres, une piece de 1 liv. 10 s., quinze
de lo s., une de 12 s. dans la bourse blanche ; — a la
page 7 : Pris par Lecomte pour les frais, 12 louis
simples , plus 64 pieces de 15 sols, 3 ecus de 6 liv. ,
2 ecus de 3 livres, une piece de 1 livre 10 sols, une
pi^ce de 12 sols, plus les ecus de 6 livres, de 3 liv.,
les pieces de 24 et de 12 sols contenus dans la
bourse de filet; — ^ la page 9 : Pour les frais, par
Lecomte, 8 doubles et 11 simples louis en or, faisant
27 louis.

La plupart des vetements des victimes etaient
perces de coups de pique, et macules de taches de
sang. Le comite des Qualre-Nations voulait en faire
de I'argent, pour se conformer aux ordres de I'as-
semblee gen^rale, qui I'avait autorise k prendre les
FRAIS suR LA CHOSE ^ ; mais il fallait avant tout laver
cette defroque immonde.

Un individu, nomme Antoine Bourdin, fut charge

1 Voici les termes de la minute d'un compte rendu adresse
par Lecomte au Comity de surveillance :

« Nous vous devons un compte exact des depenses qu'ont
n^cessitees les (^v^nements, et d'ailleurs un arrete de la muni-
cipalit^nous autorisait a lesfaire, et le citoyen Billaud-Varennes
en a approuve la quotito.

« Vous vous apercevrez que la plus grande partie du nume-
raire a servi a rembourser les depenses ; et , a cet egard, nous
devons vous expliqucr que la section nous ayant autorises dprtn-
dre les frais sur la chose^ nous avons pref r^ prendre en nume-
raire. » {Dossier des massacres de septemhre. — Inventaire. — Piece
n. 46. — Archives de la Prefecture de police.)

â– 22.



— 258 —

de diriger le lavage des vetements, ainsi que le con-
state I'ecrit siiivant :

ct Monsieur Cheradame voudra bien reconnaitre le
nomm6Bourdin pour 6trele conducteurdu lavage de
la d^froque des ennemis de la nation '. »

Un autre ecrit porle :

« Monsieur Cheradame reconnaitra les deux hom-
mes porteurs du present pour 6tre les cliarretiers qui
ont porte la defroque des ennemis de la nation au
Gros-Caillou ; il observera qu'ils ont fait deux voya-
ges ; ce que je certifie : k Paris, ce 3 septembre 1792,
signe: Gasc, commissaire. » Au dos de cet ecrit se
trouve un recu de 10 fr., payes aux charretiers ^.

Vingt ferames furent chargees de laver ces vete-
ments ensanglantes, et recurent 48 livres pour leur
ouvrage, ainsi que le constate Farticle suivant de
VEtat des frais :

« A vingt femmes, pour avoir lave les linges et
habits 48 livres ^. »

Enfin tons ces habits laves furent vendus k Fencan,
dans la cour de FAbbaye, le 4 septembre, ainsi que
le constate le proces-verbal suivant , et achetes
moyennant la somme de trois cent soixante-quinze
livres , par Marguerite Malherbe , femme Cham-
pagne, demeurant cour du Dragon :

1 Dossier des massacres de septembre. — Etat des frais. — Pifece
a ]'appui, n. 80. (Archives de la Prefecture de police.)

2 Ihid., pifece a I'appui , n. 73.

8 Etat des frais. — Piece n. 51, cote b/45.



— 259 — *

« L'an mil sept centquatre-vingt-douze, quatrieme
de la Liberie et premier de I'Egalite, le mardi quatre
septembre, environ six heures du soir ;

« Nous, Legangneur, de Lalande et Cheradame,
commissaires k la municipalite provisoire , ayant
troiive suffisamment de personnes et marcbands
encberisseurs , assembles cour ci-devant Conven-
tuelle de la ci-devant Abbaye Saint-Germain-des-
Pres, avons mis k prix les vMements des differentes
persopijes qui se sont trouvees rnortes dans Ia4ite
cour, lesquels vetements etaient en tres-mauv9^is
etat, et mutiles, epars dans la meme cour.

« En consequence, apres avoir ete mis k prix, et
avoir recu differentes encheres, nous avons adjuge
definitivement la totalite desdits effets a la citoyenne
femme Cbampagne, demeurant cour du Dragon, de
cette section, maison du sieur Genot, marchand
quincaillier , moyennant la sommo de trois cent
soixante-quinze livres dix sols, k la cbarge et con-
dition de faire le tout enlever d'ici k demain matin
neuf heures. ^

« Laquelle adjudication a ei6 faite en la presence
du sieur Siret, huissier-priseur au departement de
Paris, et parlesdits commissaires, qui ont signeavec
ladite femme Champagne, se nommant Marguerite
Malherbe, qui a paye ladite somme entre les mains
desdits commissaires provisoires.

« Signe : M. Malherbe, Legangnelk, Siket. »



— 260 —

Au dos de ce proces-verbal est ecrit :
« Je certifie avoir vendii au plus offranl et dernier
encherisseur, les souliers et boltes des personnes
tuees a I'Abbaye, pour la somme de soixante-seize
livres cinq sols.

« A Paris, ce 4 septembre 1792, I'an 4* de la Li-
bert^, le l*^' de I'Egalite.

« Signe : Ch^radame *. »

Les victimes egorgees et depouillees, et leurs vete-
ments vendus, il ne restait plus que les cadavres nus
h emporter.

Le premier ordre pour I'enlevement des cadavres
de I'Abbaye fut donne par Fassemblee generale de
la section des Quatre-Nations dans sa seance du
2 septembre. Le voici, extrait du registre des delibe-
rations :

« Presidence du citoyen Dubois , seance du
deuxieme jour de septembre, I'an premier de la Re-
publique francaise une et indivisible.

« L'assemblee generale a autorise son comite de
surveillance k faire transporter, le plus promptement
possible , k Clamart , les cadavres couches dans les
cours de I'Abbaye, apres qu'il aura ete prealable-
nicnt dresse proces-verbal du nombreetde la qualite



1 Dossier des massacres de septembre. — Piece n. 44. {Archives de
a Prefecture de police.)



— 261 —

des differents individus mentionnes au registre des
prisons, et elle a adjoint aux commissaires de son
comite celui de la police de la section *. »

Le meme ordre etait donne, en ces termes, par la
mairie, le 3 septembre au matin :

MUNICIPALITE DE PARIS.

D^PARTEMENT DE POLICE ET GARDE MUiNICIPALE.

« Vous ferez sur-le-champ, Monsieur, enlever le
corps des personnes de votre prison qui n'existent
plus. Que, des la pointe du jour, tout soit enleve et
porte hors de Paris, dans des fosses profondes, bien
recouvertes de terre. Vous nous enverrez les noms
des morts. Faites, avecde I'eau et du vinaigre, laver
soigneusement les endroits de votre prison qui peu-
vent 6tre ensanglantes, et sablez par-dessus. Vous
serez rembourse de vos frais, sur vos etats. Surtout
une celerite dans I'execution de cet ordre, et que
I'on n'apercoive aucune trace de sang.

« A la Mairie, ce 3 septembre , une heure du ma-
tin, I'an IV de la Libert^, de I'Egalite le 1".

« Les administrateurs de polioe et de
surveillance.

« Signe : Panis, SercxENT.

« P. S. — Employez deshommes au fait, tels que

1 Registre des deliberations de la section de I'Unite, [Archives
de la Prefecture de police.)



— 262 —

fossoyeurs de ril6tel-Dieu, afin de prevenir I'infec-
lion '. ))

L'execution de ces ordres ne se fit pas attendre ;
et le voilurier Noel recut, le 3 septembre au matin,
les deux requisitions suivantes :

« Le citoyen Charles Noel, demeurant h. Paris,
rue des Anglaises, place Maubert, fournira sa voi-
ture attelee d'un clieval, sous la conduite de Joseph-
Nicolas Vi telle, son garcon, pour transporter au
cimetiere, A Vaugirard, des cadavres qui sont dans
la cour de la ci-devant Abbaye de Saint-Germain-
des-Pres, sous I'escorte de quatre citoyens armes et
porteurs chacun d'un flambeau.

« Fait au comite de permanence de la section des
Quatre-Nations, ce 3 septembre 1792.

« Signe : Legangneur, commissaire de
police ; Possien, A. Barbot ^, »

La deuxieme requisition, que nous avons dej4
publiee, porte que le voiturier Noel enleva, dans la
journee du 3, quatre-vingt-dix cadavres.

Le 4 septembre, Noel se presenta devantle comite
des Quatre-Nations, et y fit la declaration suivante :

« Deposition du sieur Charles Noel, demeurant
rue des Angiaises, place Maubert, 29.

« Ayant charrie des cadavres, depuis minuit de la

1 Mathon de la Varenne, Histoire particuliere des evenements, etc.,
p. 363, 364.

'■^Dossier des massacres de septembre. — Eiat des frais. — Piece a
I'appui , n. 36. {Archives de la Prefecture de police.)



— 263 —

nuit du !2 au 3 de ce mois, ayant occiipe qiiatre voi-
tures, cinq chevaux et quatre hommes, jusques et y
compris le 3 courant , d sept heures du soir, et une
avec un cheval, depuis onze heures du soir, jusqu'st
I'inslant ; les commissaires n'ayant pas le droit de
taxer ledit demandeur, le renvoient devant les olfi-
eiers municipaux pour lui faire droit.

« Fait au comite permanent, ce 4 septembre 1792;
signe : Prevost, commissaire, Delaconte *. w

Enfin, apres quatre jours de discussions, No6l
transigea pour la somrae de cent cinquante livres,
dont Yoici le recu :

c( Je soussigne, Charles Noel, voiturier, demeu-
rant rue des Anglaises, place Mauhert , reconnais
avoir recu de M. Cheradame et de ses deniers, la
somme de cent cinquante livres, a laquelle je me suis
restreint, d'apresl'avis du comite de surveillance de
la section des Quatre-Nations, pour toutes les voi-
tures que j'ai faites et foiirnies, de I'ordre des com-
missaires du comite, pour le transport des cadavres
des prisons de I'Abbaye, suivant leurs bons, que j'ai
remis; et ce, pour solde de tout compte.

c< A Paris, ce 9 septembre 1792.
« Bon pour loO livres.

« Signe : Charles Noel -. »

^Dossier des massacres de septemlre. —t:.ta.t des irnis, — Pifece ^
I'appui, n. 89. [ArcJiives de la Prefedure de police.)
'^Ilid., pi^ce a I'appui , n. 85.



— 264 ~

Pour compl(5ter par un dernier document cet enl^-
ment des cadavres de I'Abbaye , voici la faciure
acqaittee du sieur Iluvet, epicier, qui fournit les
flambeaux :

c( J'ai recu du citoyen Lecomte, tresorier de la
section des Quatre-Nations, la somme de neuf livres,
pour fourniture de douze flambeaux qui ont servi 4
I'enlevement des cadavres, sur le bon du citoyen
Joly, vise par le comite de la section, dont quittance
et decharge.

« A Paris, le 14oclobre 1792.

« Sign6 : Huvet \ »

Voil4 done les prisonniers de I'Abbaye tues, d^-
pouilles et inhumes, il nous reste k dresser la lisle
exacte de ces victimes.



VI



II est necessaire, avant de placer la liste suivante
sous les yeux du lecteur, de dire avec quels ^l^ments
nous I'avons compos6e.

Ce fut toujours, pour les historiens qui ont raconte
les massacres de septembre, une serieuse difficulte
de faire la liste exacte des victimes. La plupart, du

1 Dossier des massacres de septembre. — Etat des frais. — Pifece k
I'appui , n. 40. {Archives de la Prefecture de police.)



— 265 —

reste, et de ce nombre sont M. Thiers et M. de La-
martine, ont elude la difficulte, en ne la prenantpas
au s4rieux, et en donnant des listes faites au hasard
et sans critique.

Trois historiens contemporains ont dresse des listes
de victimes : Peltier, en 1793 ; Matlion de laYarenne,
en 1796 ; Prudbomme, en 1821.

Peltier, present k Paris pendant les massacres,
ecrivit son Histoire du dix aout sur des renseigne-
ments g^neralement tres-positifs; malbeureusement
ses listes, quoique k peu pres exactes, ne reposent
sur aucun document connu et autbentique, et par
consequent elles manquent de sanction.

Matbon de la Yarenne , ecbappe miraculeusement
au massacre de la Force, ajouta encore aux rensei-
gnements de Peltier, en les rectifiant.

Prudbomme, qui vit de sesyeuxles massacres de
I'Abbaye, etqui y assista, en qualite de commissaire
des Qiiatre-Nations , s'est generalement borne £l
suivre les donnees de Peltier et de Matbon de la Ya-
renne.

Ainsi, jusque-M, on est moralement certain de
savoir ^ peu pres la verite sur les noms et le nombre
des victimes ; mais le fondement reel et serieux de
I'bistoire, c'est-^-dire la preuve autbentique, manque
au recit de ces trois bistoriens.

Petion avail dit , dans un discours prononce k la
Convention le novembre 1792, qu'il avait eu des



23



— 206 -

listes des victimes. Qli'etaient devenues ces lisles?
existaient-elles encore? Nous nous sommes mis en
qu^te de ce precieux document ; et, contre notre at-
tente, nous Favons trouve, parmi d'autres papiers
de Petion , aux manuscrits de la Bibliotheque im-
p^riale. Ces listes , importantes dans plus d'un de-
tail, ont I'inconvenient de toutes les autres;elles
manquent egalement de sanction, parce que la source
n'en est pas indiquee.

Un ^crivain de notre temps, M. Barth^lemy Mau-
rice, a eu une id^e originale et feconde en cette ma-
ti^re ; il a imagine de faire le d^pouillement des
registres d'ecrou des prisons de Paris, d Fepo-
que des massacres , et , sur cette base solide , il a
dresse des listes nouvelles. Mais ces listes elles-
mt^mes ne sont pas sans soulever de grosses objec-
tions.

D'abord, toutes les prisons ou les detenus furent
massacres n'avaient pas de registre d'ecvou ; de ce
nombre, sont les Carmes et Saint-Firmin. En outre,
le registre de la Salpetriere n'a pu 6tre retrouve, du
moins k la Prefecture de police ; et le registre du
Cloitre Saint-Bernard ne contient que les noms de
einq victimes, parce que le reste des galeriensqui
devaient composer la chaine n'etaient pas encore
inscrits.

Ensuite, tous les registres qui existent ne portent
pas en marge une indication qui fasse connaltre si



- 267 —

les detenus furent egorges ou mis en liberte. Ainsi,
le registre de la Conciergerie, la prison de Paris
alors la plus peuplee, ne porte absolument aucune
indication, et le registre d'ecrou de la Force etant
perdu, le repertoire alplialjetique qui le remplace
ne fait nullenient connaitre le sort des prison-
niers.

Enfin, les registres des prisons, k cette epoque,
n'etaient pas tenus avec assez d'exactitude, surtout
au milieu du desordre qu'amenerent les arrestations
en masse operees du 11 aoiit au 30 septembre, pour
qu'il soit possible d'asseoir descalculs sansreproche
sur des donnees si incompletes.

Ainsi, les listes de jM. Maurice n'ont pas plus d'au-
thenticite que les autres, en ce qui toucbe les Carmes,
Saint-Firmin, le Cloltre Saint-Bernard, la Salpe-
triere , la Conciergerie et la Force ; elles sont
inexactes en ce qui louche le Chtitelet, et tres-discu-
tables sur toutes les autres prisons.

Restait une sixi^me source, la source vraie, k
laquelle il ne parait pasqu'aucunhistorienaitsonge
jusquMci.

La Commune de Paris, assaillie, apres les mas-
sacres de septembre , par les families des victimes,
dont la mort creait tant de droits, brisait tant de
mariages, ouvrait tant de successions, reconnut
qu'elle ne pouvait pas sc dispenser de faire constater
ces deces d'une maniere legale. En consequence,



— 268 -

par im arrets inscrit au registre de ses deliberations,
â– k la date du 10 septembre 1792, elle crea, aupresde
cbacune des prisons ou les massacres avaient eu lieu,
des commissions administratives, chargees de dres-
ser im proces-verbal authentique des deces, sur les
declarations des membres de la section, des greffiers,
concierges, gardiens et ge6liers de ces prisons.

G'etait une premiere question de savoir si cet ar-
rete de la Commune, £t la date du 1 septembre, avait
ete execute ; e'en etait une seconde de savoir, dans le
cas de I'affirmative , ou se trouvaient les proces-
verbaux relatifs aux victimes des neuf prisons de
Paris.

En ce cas, comme en quelques autres, notre desir
ardent d'etre utile k la verite a ete couronne d'un
plein succes ; nous avons trouve les listes authenli-
ques des victimes de septembre, avec les proces-
verbaux officiels qui les accompagnent, aux Archives
de I'Hotel de ville de Paris, ou il nous a ett5 permis
d'en prendre une copie. Ce sont ces copies que nous
publierons successivement pour cbacune des neuf
prisons ou les massacres eurent lieu.

Toutefois, un examen approfondi de ces listes
nous a permis d'y faire quelques rectifications, dont
nous indiquons toujours les motifs avec soin ; et, en
ce qui touche la lisle de I'Abbaye, nous I'avons re-
digee par ordre alphab^tique, en la divisant en sept
categories, dont le lecteur appreciera la base.



— -269 —

Yoici d'abord le proces- verbal qui constitue Tau-
thenticite de la liste :

Proces -verbal des deces arrives aux prisons de
I'Abbaije, les% 3 et \septembre 1792.

« L'an mil sept cent quatre-vingt-treize, second
delaRepublique, le dix-huit mars, neuf heiires du
matin, en conformite desordres a nous adresses par
le citoyen procureur de la Commune, nous Jean-
Bapliste Le Gangneur, commissaire de police de la
section des Quatre-Nations, assiste du citoyen Jean-
Baptiste Thomas, notre secretaire greflier, nous
sommes transporte aux prisons de la ci-devant Ab-
baye Saint-Germain-des-Pres, oii, etant dans la
salle du conseil ayant vue sur le Marche-Sainte-
Marguerite , est comparu le citoyen Lavacquerie,
greffier-concierge desdites prisons, auquel avons
fait part de I'objetde notre mission, tendante a con-
stater I'etat des personnes qui etaient detenues dans
les prisons de I'Abbaye k I'epoque des premier, deux,
trois et quatre septembre mil sept centquatre-vingt-
douze, et constater si elles sont decedees k cette
epoque ou si elles ont 6te mises en liberte, pour quoi
I'avons somm('^ de nous representer les registres qu'il
a du tenir a cet effet.

« Representation faite desdits registres , et de-
pouillement fait avec la plus scrupuleuse exactitude

23.



— 270 - -

d'iceux, avons fait mander les citoyens Jean-Baptiste

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