d'autre mission que celle qui m'a ete donnee par le
Conseil general, de me transporter dans les prisons
avec le citoyen Marino, pour la mission ci-dessus,
dont nous avons rendu compte -. »
En marge de la declaration de Monneuse se trouve
la mention suivante : « Quant a sa mission concer-
nant la Force, conjointement avec les citoyens Ma-
rino, Jams, Lesguillon, Michonis, Dange, il annonce
qu'il en a ete rendu compte par le citoyen Marino ^ »
L'acte d'accusation dresse contre Monneuse est
beaucoup plus explicite. Le directeur du jury de-
clare : « Qu'il resulte de Texamen des pieces, et
notamment d'un extrait des deliberations de I'assem-
blee generale de la section des Droits de I'Homme,
du o prairial an IS , que ledit Monneuse est un
assassin, et qu'il a ete juge a la Force, au mois de
septembre mil sept cent quatre-vingt-douze *. »
^Registre des comptes de la Commune du 10 aout , vol. 39 , car-
ton 0. 13. 0, p. 42, declaration n. 102. [Archives de VHoteJ de
'ville de Paris.)
2 Ifejd., p. 42, declaration n. 103.
^ Registre des comptes de Ja Commune du 10 aout, vol. 39, car-
toH O. 13. O, p. 27, declaration n. 60.
4 Jugement contre Pierre Renier, precede des actes d'accii_
— 405 —
La declaration de Michonis ne contient rien qui
fasse allusion k sa presence k la Force ; mais sa par-
ticipation results de la declaration de Monneuse.
La declaration de Jams est formulee ainsi : « Je
soussigne, Charles Jams, duContrat -Social, membre
du Conseil general de la Commune, declare avoir ete
un des commissaires dans la mission de I'autre part,
conjointement avec le citoyen Marino, pour la partie
des prisons dont il a ete rendu compte aujour-
d'lmi \ ))
La declaration de Lesguillon porte ce qui suit :
tt Jesoussigne, Jean-Baptiste Lesguillon, membre
du Conseil general, section de la Cite, declare
n'avoir eu d'autre mission que celle portee a la de-
claration des citovens Marino et Dansre, d'aller a la
Force et faire pareille mission -. »
La declaration de Rossignol, le compagnon or-
fevre dont la Terreur fit un general, est plus expli-
cite : « Je soussigne, dit-il, section du Philistere fsic),
demeurant a Paris, rue d'Orleans, faubourg Saint-
Marcel, declare Par suite de ma declaration ci-
dessus enoncee, j'observe de plus, citoyen Rossignol,
qu'ayant ete nomme par le Conseil general de la
Commune, le 2 ou 3 septembre dernier, pour alter
sation, 23 floreal an IV. Greffe du tribunal criminel, au PaJais-
de-Justice.)
^Registre des compfes de la Commune du 10 aout. vol. 39. car-
ton O. 13. O, p. 43, declaration n. 105.
^Ihid.. p. 42, declaration n. 104.
— 406 —
aiix prisons de la Force, avec le citoyen Lavaiix et
deux autres, dont je ne me rappelle pas les noms,
avoir troiive danslachambre du sieurRhulieres plu-
sieiirs citoyens de garde, les uns ayant une montre
d'or, les autres des couverts d'argent et vingt-
quatre louis en or, qu'ils nous ont declare appartenir
ausieur Rhulieres... Observe encore que le citoyen
Lavaux a charge un des membres du Conseil dont je
ne connais pas le nom de porter lad ite boite au Co-
mite de surveillance; que j'ai reste a la maison de
Force pour interroger les prisonniers, jusqu'au
quatre dudit septembre dernier, ayant donne ma
demission pour cause de maladie \ »
Enfin la presence de Ren6 Jolly au tribunal de la
Force, est constatee par Facte d'accusation dress6
contre les septembriseurs en 1796, dans lequel le
directeur du jury declare : « Qu'il resulte de I'exa-
men des pieces, et notamment d'une piece signee par
les membres du Gomite civil de la section de I'Arse-
nal, £1 la date du 21 thermidor dernier, laquelle est
jointe au present acte, que ledit Rene Jolly est pre-
venu d'avoir dit qu'il avait pris part au jugement
des personnes qui ont ete sacrifices le deux sep-
tembre mil sept cent quaire-vingt-douze et jours
suivants, ti la maison de la Force, comme ayant as-
siste £1 ces jugements pendant plus d'une heure ^. »
1 Registre des comptes de la Commune du 10 aout, vol. 39,
carton O. 13. O, p. 236, declaration n. 465.
2 Jugement contre Pierre Renier, precede des actes d'accu-
— 407 -
On vient de voir les juges de la Force; en voici
les bourreaux :
Nous I'avons dejgi dit, et on en verra la preuve
dans le denombrement des assassins de septembre,
par lequel se terminera cette liigubre histoire des
prisons, sous la victoire des Girondins, le nombre des
^gorgeurs n'etait pas considerable. Lorsque la Con-
vention, cedant aux mouvements de I'indignation
publique, decida, en 1795, qu'on leur ferait leur
proces, une enquete minutieuse n'en fit decouvrir
que treize pour la Force ; c'etaient les nommes
Jean-Pierre Gonord^ Jean-Gratien-Alexandre Petit
Manin, Pierre Renier, dit le Grand-Nicolas, Claude-
Antoine Badot, Jean-Nicolas Bernard, Michel Mar-
let, Antoine-Victor Crappier, Francois-Baptiste-
Joachim Bertrand, Pierre Caval, Francois Lachevre,
Simon-Gharles-Francois Vallee, Jacques Laty, et
enfin une horrible megere, nomm^e Angelique
Voyer. Nous n'insisterons pas ici sur la participa-
tion au crime de ces miserables ; leur histoire sera
faite avec detail dans la liste des assassins.
C'est dans la rue des Ballets, a I'entr^e du gui-
chet de la Force, que les massacres eurent lieu; on
jioiissait dehors, comme ctFAbbaye, lesvictimes qui
devaient etre immolees; et lescadavres etaient tral-
n6s ensuite, dquelques pas du guichet, dans le ruis-
sation, 22 floreal an IV. {Greffe du tribunal crvniinel , au Palais-
de-Justice.)
— 108 —
seau de la rue Saint- Antoine, Deux prisonniers pas-
s^rent devant ce tribunal du peuple , et eureiit,
quoique honnetes gens, la bonne fortune d'etre epar-
gnes. lis ont ecrit Tun et I'autre Thistoire de leur
delivrance ; c'etaient Matlion de la Varenne, avocat
au Parlement de Paris , et Weber, I'r^re de lait de
Marie- Antoinette, venu avec elle en France, k 1'^-
poque de son mariage avec le Dauphin,
II etait- £t peu pres sept k huit heures du matin
lorsque Mathon de la Varenne fut conduit devant le
tribunal. Voici en quels termes il raconte lui-meme
les phases di verses de ce drame :
a A une heure du matin, dit-il, le guichet qui
conduisait k notre quartier s'ouvrit de nouveau ;
quatre hommes en uniforme, tenant chacun un sabre
nu et une torche ardente, monterent £i notre corri-
dor, precedes d'un guichetier, et entrerent dans une
chambre attenante k la n6tre J'entendis en meme
temps appeler Louis Bardy, dit Fabbe Bardy, qui
fut amene et massacre sur I'heure, ainsi que je I'ai
su On pent juger de la frayeur ou m'avaient jet^
ces mots : Allans le chercher dans les cadavres ! Je
ne vis d' autre parti k prendre que celui de me resi-
gner £L la mort. Je fis done mon testament, que j'ai
termine par cette phrase : « Je demande comme une
c( grkce k ceux qui me depouilleront, je les somme
« m6me par le respect du aux morts, et au nom des
« lois qu'ils violent par des assassinals dont un jour
— 409 —
« la nation leur demandera compte, de faire passer
« ^ leurs adresses mon testament et la lettre qui y
« est jointe. »
« A peine quittais-je la plume, que je vis de nou-
veau paraltre deux hommes aussi en uniforme, dont
Tun, qui avait iin bras et une manche de son habit
converts de sang jusqu'^ I'epaule, ainsi que son sabre,
disait : Depiiis deux heures que j'abats des membres
de droite et de gauche, je suis plus fatigue qiCun
macon qui bat le pldtre depuis deux jours.
« lis parlerent ensuite de Rhulieres, qu'ils se^pro-
mirent de faire passer par tous les degres de la plus
cruelle souffrance. lis jur^rent, par d'affreux ser-
ments, de couper la t6te k celui d'entre eux qui lui
donnerait un coup de pointe. Le malheureux mili-
taire leur ayant ete livre, ils I'emmenerent en criant :
force a la loi I puis le mirent nu et lui appliquerent
de toutes leurs forces des coups de plat de sabre qui
le depouillerent bient6t jusqu'aux entrailles etfirent
ruisseler le sang de tout son corps. Enfin, apres une
demi-heure de cris terribles et une lutte des plus
courageuses contre ses assassins, il expira
« Entre sept et huit heures, quatre hommes
armes de buches et de sabres vinrent nous declarer
qu'il fallait les suivre. Un d'eux, haut d'environ six
pieds, et dont I'uniforme me parut celui d'un gen-
darme, tira h. quartier Gerard : ils causerent El voix
tres-basse et firent des gestes qui me firent soupcon-
35
— 410 —
nerune corruption Pendant le coUoque, je cher-
chais partout des souliers pour quitter les pantoufles
du Palais que je portais. Force de renoncer d ma
recherche, je descendis avec les autres et vetu comme
je I'ai dit pr^c^demment. Constant, dit le Sauvage,
Gerard et un troisieme dont le nom echappe a ma
memoire, etaient libres de tout leur corps ; quant k
moi, quatre sabres etaient croises sur ma poitrine.
Mes camarades obtinrent leur elargissement sans
paraitre au bureau du concierge Bault ; je fut tra-
duit devant le personnage en echarpe qui y si^-
geait.
« II etait boiteux, assez grand, fluet de taille, II
m'a reconnu et parle sept ou huit mois apres. Quel-
ques personnes m'ont assure qu'il etait fits d'un an-
cien procureur et se nommait Chepy
« Arrive au tribunal terrible, j'y fus interroge
ainsi : « Comment vous nomme-t-on? Quelle est votre
« quality? Depuis quand 6tes-vous ici? » Mes re-
ponses furent simples : « Mon nom est Mathon de la
« Varenne ; je suis ancien avocat, et detenu ici de-
« puis huit jours sans savoir pourquoi » J'enten-
dais un homme qui disait derriere moi, sans me
connaitre : Va, monsieur de lapeau fine,je vas me
regaler d'un verre de ton sang.
c(Le soi-disant juge du peuple cessases questions,
mais il ouvrit le registre de la prison, et, apr^s I'a-
voir examine, il dit : Je ne vols ahsolument rien
— 411 —
contre lui. Alors il s'eleva un cri de Vive la nation !
qui I'ut le signal de ma delivrance. Je fus enleve
sur-le-champ, et conduit hors du guichet, par des
hommes qui me soutinrent sous les aisselles
« Je traversai ainsi la rue des Ballets, qui etait
couverte de chaqiie cote d'une triple haie de gens
des deux sexes et de tons les ^ges. Parvenu au bout,
je reculai d'horreur en apercevant dans le ruisseau
un monceau de cadavres nus, souilles de boue et de
sang, sur lesquels il me fallut preter un serment.
Un egorgeur etait monte dessus et animait les autres.
J'articulais les paroles qu'ils exigeaient de moi, quand
je fus reconnu par un de mes anciens clients, qui
sans doute passait par hasard. II repondit de moi,
ni'embrassa mille fois, et apitoya en ma faveur les
massacreurs m^mes. Sonnom est Colange, Napoli-
tain, fabricant de cordes k violons, rue de Cha-
ron ne\ «
Mathon de la Varenne etait delivre depuis quel-
ques moments, lorsque Weber fut conduit devant le
tribunal.
(( II etait dix heures du matin, dit-il, lorsque je
fus introduit. Je vis un homme fort replet, k I'uni-
forme de garde national et decore d'une echarpe
tricolore, assis pres d'une grande table, sur laquelle
etaient places les registres de la prison de I'li^tel.
1 Mathon de la Varenne, les Ciimes de Marat ou ma Resurrection,
11. 67 a 88.
— 412 —
A c6te de Fhomme h echarpe, qui laisait les i'onc-
tions de president du tribunal populaire, siegeait
le commis des prisons, et, autour de la table, deux
grenadiers, deux fusiliers, deux chasseurs et deux
forts de lahalle. Voila quels ^taient les personnages
qui composaient ce tribunal. Enfin, beaucoup de
Marseillais et d'autres Federes remplissaient la
chambre d' audience comme spectateurs.
« Le president commenca ainsi son interrogatoire :
tt Votre nom? votre 4ge? votre pays?)) Use mit
ensuite a regarder dans le registre I'article qui me
concernait, appele, en terme de prison, Fecrou. Le
commis de l'h6tel le lui montra du doigt ; il me parut
contenir une vingtaine de lignes. Apres I'avoir par-
couru des yeux, il se borna k me faire cette question :
« Pourquoi avez-vous ete, le 9 et le lOaout, aux
c( Tuileries? )) Je repondis Le president m'ayant
ecoute avec beaucoup d'attention, adressa aux assis-
tants les paroles suivantes : « Quelqu'un de vous
(( a-t-il connaissance des fails que le citoyen Weber
« vient d'enoncer pour sa justification?... )) Un petit
chasseur surtout confirma par ses paroles et par ses
gestes I'exactitude de toutes mes reponses.
« Je ne vois done plus, dit le president en se le-
c( vant de son siege et en 6tant son chapeau, la
c( moindre difficult^ de proclamer I'innocence de
« Monsieur. » Et il se mit k crier avec tons les spec-
tateurs : Vive la nation I II m'ordonna d'en faire
— 413 —
autant ; j'ob^is, et je criai comme eux : Vive la na-
tion ! Cette seconde ceremonie termin^e, le presi-
dent proclama mon innocence en ces termes : « Vous
c( 6tes libre, citoyen ; mais la patrie est en danger ;
« il faut vous faire enr61er, et partir sous trois jours
« pour les fronti^res » Je repondis avee une
s^renit^ affectee : « Puisque vous avez besoin de moi,
« Monsieur, j'irai aux frontieres quand il vous
« plaira. »
« Deux hommes amies, au fait de la ceremonie,
m'ayant donn^ le bras, me conduisirent avec force,
au cri de : Vive la nation ! k la porte qui aboutit
sur la rue. L^, ils me firent faire halte et passerent
les premiers par le petit guicbet Lorsque je fus
dans la rue, ils me prirent de nouveau par le bras et
continu^rent, en elevant et en tournant leurs cha-
peaux sur la pointe de leurs sabres, leur cri de : Vive
la nation !....ie passai ensuite de bras en bras f\plus
de cent pas, toujours embrasse par les gardes natio-
naux du faubourg Saint- Antoine et par une iniinite
d'autres gens presque tons ivres. Delivre enfin de
toutes ces caresses, les deux hommes armes qui me
donnaient le bras me conduisirent dans une eglise
ou se trouvait reuni le petit nombre de personnes
que le tribunal populaire avait epargnees '. «
Ainsi echappa aux assassins de la Force le frere
de lait de la reine ; mais le recit de Weber ne s'ar-
» Weber, Memoires, t. II, p. 260 a 266.
35,
— 414 —
r^te pas U, il contient les serieuses difficultes qu'il
eut encore k vaincre pour echapper ^ la fren^sie de
Marie- Joseph Chenier, president de la section de la
Biblioth^que.
II etait egalement environ deux heures du matin,
le 3 septembre, lorsque madame la princesse de
Lamballe fut conduite devant le tribunal.
VIII
Madame la princesse de Lamballe etait nee le
8 septembre 1749; elle avait par consequent qua-
rante-trois ans. Veuve depuis vingt-quatre ans de
Stanislas de Bourbon, prince de Lamballe, fils du
due de Penthievre, elle etait restee etroitement unie
d'affection k Marie- Antoinette, qui Favait faite sur-
intendante de sa maison. Lorsque la famille royale
tenia de sortir de France, au mois de juin 1791,
madame de Lamballe partit pour 1' Angleterre et fut
assez heureuse pour y parvenir. La fatale issue du
voyage de Varennes la decida k revenir aupres de
la reine, dont elle voulut partager toute la fortune.
Vers huit heures du matin, le 3 septembre, on
vint lui annoncer qu'elle allait etre transferee k
I'Abbaye. Elle refusa d'abord de sortir, mais elle
dut ceder aux instances brutales des gardes natio-
naux ; elle s'habilla et descendit. Sa famille fit re-
cueillir, immediatement apr^s sa mort, tous les de-
— 415 —
tails rclatifs ti ses derniers moments. Ce I'ut de cette
sorte d'enqu^te, faite avectoutle soin possible, que
Peltier recut communication ; et voici en quels
termes cet ecrivain si exact, qui etait £t Paris k I'e-
poque des massacres de septembre, raconte la com-
parutionde laprincesse devantle tribunal dupeitpie:
« Arrivee dans ce tribunal effroyable, la vue des
armes ensanglantees, des bourreaux dont les mains,
les v^tements et le visage etaient teints de sang, lui
causa un saisissement tel qu'elle s'evanouit k plu-
sieurs reprises. Lorsqu'elle fut en etat de subir son
interrogatoire, on eut I'air de le commencer. Voici
quel fut, k peu de mots pres, cet interrogatoire, re-
cueilli par la famille de la princesse, de la bouche
d'un temoin oculaire :
« Qui 6tes-vous? — Marie-Louise, princesse de
« Savoie. — Votre qualite? — Surintendante de la
« maison de la reine. — Aviez-vous quelque con-
« naissance des complots au 10 aout? — Je ne sais
« pas s'il y avail des complots au 10 aout, mais je
« sais que je n'en avals aucune connaissance. — Jurez
« la liberte, I'egalite, la haine du roi, de la reine
« et de la royaute. — Je jurerai facilement les deux
« premiers ; je ne puis jurer le dernier, il n'est pas
« dans mon coeur. «
« Ici un assistant lui dit tout bas : Jti?'ez done ! si
voiis ne jurez pas, vous etes morte ! La princesse ne
repondit rien, leva ses deux mains a la hauteur de
— 416 —
ses yeux et fit un pas vers le guichet. Le juge dit
alors : QiiJon elargisse Madamel On salt que cette
phrase etait Je signal de mort.
« Les uns disenl que lorsqu'on ouvrit le guichet
on lui avait reeommande de crier : Vive la nation !
mais qu'effrayee a la vue du sang et des cadavres,
elle ne put repondre que ces mots : Fi ! I'horreur !
D'autres pretendent qu'elle ne dit k la porte du gui-
cliet que ces seuls mots : Je suis perdue I
« Deux hommesla tenaient fortementsous le bras,
et I'obligerent de marcher sur des cadavres. Elle
s'evanouissait k chaque instant. Lorsqu'enfm elle fut
tellement affaiblie qu'il ne lui fut plus possible de
se relever, on I'acheva a coups de pique sur un tas
de corps morts. On I'eut bient6t depouillee de ses
v6tements ; on exposa ensuite son cadavre 4 la vue
et aux insultes de la populace. Elle resta plus de
deux heures dans cette position. Vers midi, on d^-
termina de lui couper la t^te et de la promener dans
Paris. Les autres membres, disperses, I'urent ^gale-
ment livr^s a une troupe de cannibales qui les tral-
nerent dans les rues *. »
La plume se refuse a decrire les abominables atro-
cites qui furent commises sur le cadavre de la prin-
cesse de Lamballe. Cependant Fhistoire a ses devoirs
qu'elle est obligee de remplir, et il ne faut pas s'en
• Peltier, Histoire de la revoluUon du 10 aout 1792, t. II, p. 379
a 381.
— 417 —
prendre ^ elle des taches qui lui restent aux mains,
quand elle touche aux souillures humaines. Voici
done comment s'exprime un temoin oculaire :
« Lorsque madame de Lamballe fut mutilee de
cent manieres dilTerentes, lorsque les assassins se
furent partage les morceaux sanglants de son corps,
I'un de ces monstres lui coupa la partie virginale et
s'en fit des moustaches, en presence des spectateurs
saisis d'horreur et d'epouvante \ »
La t^te de madame de Lamballe fut placee au bout
dime pique et promenee dans Paris. La tradition a
longtemps varie sur le nom de I'homme qui porta
cette tete. Weber, si bien place pour 6tre informe
avec exactitude, fait connaitre le nom de cet homme :
il s'appelait Charlat *.
Charlat porta d'abord cette tete a Tabbaye Saint-
Antoine, dont I'abbesse, madame de Beauvau, etait
I'amie particuliere de la princesse ; il la porta ensuite
au Palais-Royal, puis a rhe)tel de Toulouse, chez le
due de Penthievre, puis enfin au Temple, daus la
cour interieure, et jusque sous les murs de la tour
qui renfermait la famille royale. La reine et Madame
Royale s'evanouirent. wLe commandant de la garde
nationale avertit le roi de se presenter t\ la fenetre ;
ce prince, qui dut croire que sa derni^re beure etait
arrivee, se prepara a mourir, comme il le tit depuis.
' Roch Marcandier, Hiatoire des hommes de proie,. p. 34.
3 "Weber, Memoires. i. II, p. 350.
— 418 —
1
Cachant sa douleur sous sa dignity, il r^pondit avec
courage 4 son ge61ier, qui lui faisait h ce sujet un
discours dans le sens de la Revolution : Voiis avez
raison, Monsieur. II se pr^senta a la fen^tre et se
retira presque aussit6t^ »
Des emissaires fideles de M. le due de Penthievre
suivirent Charlat, qui portait la tete de madame de
Lamballe.Ils le firent, apres biendes courses, entrer
dans un cabaret du quartier Saint- Antoine, ou ils
I'enivr^rent. L'un d'eux profita d'un moment favo-|
rable, enleva la tete, I'enveloppa dans une serviette,
et la porta k la section de Popincourt, ou il demanda
Fautorisation de la deposer au cimetiere des Quinze-
Vingts. Le lendemain, un agent du prince se rendit,
avec un plombier, au cimetiere, fit mettre la tete et
ce qu'on avait pu recueillir des lambeaux du corps
de madame de Lamballe, dans une bolte de plomb.
Ces restes furent immediatement envoy^s k Dreux
et deposes dans le caveau de la maison de Pen-
thievre^.
Yoici maintenant la liste alphabetique des victimes]
egorgees £i la Force. EUe est formee avec I'etat offi-
ciel, dresse en vertu du decret de I'assemblee gene-
rale de la Commune du 10 septembre 1792, et porte|
le titre suivant :
Liste des prisonniers morts a la Force dans les
1 Peltier, Histoire de la revolution du 10 aoiit 1792^ t. II, p. 384-
2 Weber, Memoires, t. II, p. 352.
— 419 —
jnurnees des 3, -4, 5, 6 e^ 7 septembre 1792, que le
citotjenHayet, gardien de laditeprison, atteste avoir
viis mourir. Ladite liste, copiee sur celle a nous re-
mise leWde ce moispar le citoyen Bault, concierge
a la Force, et certifice par ledit Hayet.
En marge de la liste se trouve ce qui suit :
« Liste des prisonniers morts k rh6telde la Force,
envoyee, le 13 fevrier 1793, au citoyen Chaumette,
procureur de la Commune, par le commissaire de
j police de la section des Droits de rilomme. »
i Les apologistes des massacres de septembre et
I quelques historiens ayant nie que les massacres aient
! dure pendant cinq jours k la prison de la Force,
j c'est-a-dire que, commences k une heure du matin, le
; 3 septembre, ils n'aient fmi que le 7 du meme mois,
nous croyons de notre devoir d'historien fidele et
impartial de transcrire ici le proces- verbal du com-
missaire de police de la section desDroits del'Homme
r
et lalettre d'envoi aux officiers publics de I'Etat civil,
par le secretaire-greffier de la Commune de Paris.
Ces deux pieces, qui sont aujourd'hui dans les Ar-
chives de ril6tel de ville de Paris \ sont ainsi con-
cues :
iRegistre D, n. 78.
— 420 -
COMMUNE DE PARIS.
Le \S fevrier iim.
l'aN DEUXifeME f deTcomrL 1 »E LA RfiPUBLIQUE
FRANCAISE.
c( Secretaire-greffier.
« Gitoyens,
« Je vous envoie la liste des prisonniers morts k
Fhdtel de la Force les 2, 3, 4, 5, 6 et 7 septembre der-
nier. J'y joins le proces-verbal dresse par le comrais-
saire de police dela section des Droits de I'Homme
de la remise a lui faite par le citoyen Bault, concierge
de la prison de la Force, de la liste y annexee ; je
vous prie de ni'en accuser reception, et je vous ob-
serve que vous ne m'avez pas encore donn6 le r^c^-
pisse du proces-verbal dresse au ChMelet par les
commissaires de la section du Louvre.
« Sign^ : Meh^e. »
Cette pi^ce, qui est ecrite sur deux pages, dont la
premiere finit avec le mot remise et la seconde com-
mence k '. a lui faite, porte la suscription suivante :
— 421 —
« Aux citoyens officiers publics pour constater les
Voici le proces-verbal du commissaire de police :
« Le lundi onze fevrier mil sept cent quatre-vingt-
treize, I'an deuxi^me de la Republique francaise,
heure de midi, par-devant nous Pierre Auzolles,
commissaire de police de la section des Droits de
I'Homme, est comparu le citoyen Bault , concierge
de la prison de la Force, lequel nous a dit qu'il avait
epuise toutes les recherches pour parvenir a s'assu-
rer du nombre des prisonniers morts dans ladite
prison, les trois, quatre, cinq, six et sept septemhre
dernier; mais que vu la frayeur et la consternation
repandues sur tons les gens attaches £i la maison de
la Force, les prisonniers n'avaient eu en general
d'autres temoins de leur mort que les auteurs. de
leur massacre ; qu'il etait impossible alors de tenir
registre de ceux qu'on sacrifiait, attendu que, d'une
part, on ignorait le nom du prevenu et le jugement
qui allait 6tre port^, et que, de I'autre, on prononcait
et on executait avec tr.op de cel^rite. Declare le com-
parant qu'il a fait une liste du petit nombre de ceux
qui sont morts sous les yeux du citoyen Huyet, gar-
dien de ladite prison, et dont la mort est certifiee
par lui comme temoin oculaire ; qu'il y a insere
ceux dont I'ecrou, joint aux dispositions des juges k
leur %ard, ne permet pas de douter qu'ils n'aient
eprouve le m^me sort ; nous remet entre les mains,
30
— 422 —
ledit citoyen Bault, ladite liste compos^e de cinq
feuillets grand papier, dont quatre et demi pleins,
commencant par Nicolas Verrier et finissant par