du bataillon d'Henri lY ^, qui fut assassine le 10 aoiit,
apres la prise des Tuileries.
Comment Maillard fut-il amene, par le Comile
d'execution de la mairie, a dinger les massacres de
1 Voir le n'cit de Maillard sur la part qu'il prit aiix evene-
ments du 5 et du G octobre 1789, dans le Moniteiir, t. II (Edition
de Henri Plon), p. 538.
2 Deposition de Maillard, Mu)iUeur, i. II, |>, 538.
3 Monileur du 6 fevricr 1791.
— 143 -
rAl)bnye et des Cannes ? C'est un point sin- lequel
aiicun document ecrit on inedit ne jette jusqu'iei
aucune lumiere. Panis et Joiirdeuil, membres tr^s-
influents dii coinite, etaient, I'un ancien procureur au
ChMelet, I'autre huissier, rue de LaHarpe, n" loT;
il est permis de penser que d'anciennes relations de
basse clericatnre rapprocherent I'homme du 5 oe-
tobre des directeurs des massacres des prisons.
Que Maillard se IrouvM le 2 septembre, a trois
heures, dans la cour de I'Abbaye, a la tete d'une
bande organisee pariui, etqu'il y attendlt, en vertu
d'ordres secrets, les prisonniers qu'on envoyait de
la mairie, c'est ce qu'il n'est pas permis de revoquer
en doute. Independamment de la direction effective
des massacres qu'on lui verra prendre, un docu-
ment authentique le montre place a la tete d'une
ving'taine d'assassins, et leur distribuant une parlie
de I'argent trouve sur les victimes.
Ge document est une deposition ecrite et signee
de la main de Maillard lui-meme, dans une enquete
iaite le 13 mars 1793, au sujet des depouilles des
prisonniers.
«Le 4 et le 5 septembre, dit-il, lorsque le peuple
eut fait perir les coupables qui se Irouvaient dans
I'Abbaye, pour constater les effets qui avaient pu
etre trouves sur les gens qu'on envoyait 4 la mort,
une vingtaine de citoyem m'avaient aide a sauver
tons ces effets du pillage, que des gens malinten-
144 —
t ionnes auraierit pii commettre Le troisieme jour,
Lenfant est venu avec Ghaney me signifier de lui
renieltre les effets, avec le proc6s-verJ3al... Je leur
demandai les debours que chacun de nous avait fails,
s'ils croyaient qu'il n'y avait pas d'obstacle. lis me
r^pondirent qu'il n'y en avait pas. Chacun de nous
I epeta ses petites depenses, qui se mont^rent k deux
cent soixante et quelques livres, k une vingtaine que
nous etions. Je designerai une partie des effets, ainsi
que les citoyens dont les noms ne me sont pas pre-
sents a la memoire, k I'exception de Roger, teintu-
rier, rue Saint-Germain-l'Auxerrois, ainsi que le
citoyen Dutailly, gendarme, rue Saint-Thomas-du-
Louvre, et le charcutier qui est dans la meme rue,
en face de Dutailly '. »
A I'appuide la declaration de ]\|uillarcl, nous avons
trouve I'inventaire des depouilles des prisonniers de
I'Abbaye, dresse et signe par Ghaney et par Len-
fant ; et cette piece, intitulee : Etat des effets dont
nous nous sojnmes empare's sur les prevenus de tra-
hison contre la liber te francaise, au tribunal du
peuple, assemble le 2 septembre 1792, porte ce qui
suit, apres une longue enumeration de vetements et
de bijoux :
<( II a ete remis au citoyen Maillard deux cent
' B.egislre des comptes de la Commune du 10 aodt, vol. 39, car-
ton 13 0., pages 203, 204, 205. [Archives de VHdtel de viUe de
I'aris.
— ]Aii —
soixante-cinq livres, pour trais fails a I'Abbaye \ »
Ces frais ne peuvent se rapporter qu'a la nourri-
lure ties agents de Maillard '. Le salaire de Maillard
et de ses agents, impossible a determiner, comme
celui de*la plupart des directeurs des massacres, fut
pris sur une somme totale de quatre-vingt-quatre
tnillesix cent soixante-quatre livres, que le Gomite
de surveillance depensa pour Iqs journees de sep-
tembre, suivant le Rapport des commissaires verifi-
cateurs des coiwptes du Comite de surveillance, fait
au Conseil cjemral de la Commune, le mardi 27 no-
vembre 1792 ^.
Mathon de la Yarenne, ecrivain si judicieusement
exact, a recueilli les noms de quelques-nns de ces
assassins en sous-ordre, employes par Maillard anx
massacres de I'Abbaye et des Carmes. Ce sont les
nommes : Bureau, Carton, Golinet, Cosson, Cuny
jeune, Deverey, Dupaix, Faure, Forest, Gemond,
Georges, Guilhem, Isambert, Jorelle, Malambe,
Mautint, Michel, Pourcel, Riviere, Roger, Rousseau^
Simon, Tavernier, Valville, Vignon, Yingtergnier ■*.
1 Archives de la Prefecture de police. — Dossier des massacres de
septemhre, piece n. 99.
"^ Ces frais faits par Maillard ne peuvent en outre se rapporter
qu'ii sa bande; car les frais faits par les autres tueurs furent
pay^s par le comit6 de la section sur des mandats qui existent,
et que nous publierons.
3 Archives de la Prefecture de po/iVe.— Dossier des massacres de
septembre, piece n. 118.
*■ Mathon de la Vareiine, Ilisluirc prntirulicrc des evi'nemeuts, etc.,
]>. -K;:} a 4Til.
T. II. J3
— 146 —
A cette liste d'assassins, il convient d'ajouter les
suivants, qui furent convaincus d'avoir pris une part
speciale au meurtre des vingt et un prisonniers venus
de la mairie dans la cour abbaliale, dans les qualre
voitures : Bernaudin, horloger, rue Childebert ;
Marcuna, tambour des grenadiers du bataillon de
r Abbaye ; Chapelier, rue des Bouclieries-Saint-Ger-
main ; Bereyter, membre du comity des Quatre-
Nations ; Martin, limonadier, rue de Seine ; Godin,
boucher, rue du Cardinal, et Maillet, tambour du
bataillon de 1' Abbaye ' ; sans prejudice des egor-
geurs employes dans les autres prisons, et dont nous
avons pu dresser la liste complete.
Apres le massacre des vingt et un prisonniers trans-
feres dela mairie, vers cinq heures du soir, et apr^s
que Billaud-Yarennes, venu en qualite de commis-
saire, au nom de la Commune, eut fait aux massa-
creurs un discours apologetique de leur conduite,
Maillard dit A sa bande : cc II n'y a plus rien h, faire
ici ; allons aux Carmes ^ ! »
Maillard et sa bande partirent en effet pour le
convent des Carmes , rue de Yaugirard, d'oii ils
revinrent k sept heures, apres avoir egorge cent
< Archives de la Prefecture de police. — Dossier des massacres
de septemlre, piece n. 43, intitulee : Extrait general des de-
clarations faites a la commission des journees des 2 et 3 septemhre
1792.
2 La verite tout entiere srir les vrais acteurs de lajournee du 2 sep-
temhre 1*9-2, par Felhemesi, p. 26.
— 147 —
vingt pr^tres ; et c'est alors que commenca reellement
le massacre des prisonniers de TAbbaye, dont la
mort des vingt et uii detenus, envoyes de la mairie,
n'avait ete que le prelude*. Nouscroyonsneanmoins^
pour n'avoir plus k interrompre ce recit, devoir finir
ce qui concerne la notice de Maillard.
Depuis les massacres de septembre , Maillard
resta attache aux basses-oeuvres de la police de la
mairie.
Au mois de decembre 1793, on le voit dirigeant,
aux environs de Paris , des forces dites revolution-
naires, lesquelles excedaient et pillaient les habi-
tants ^. Ces violences, denoncees par Lecointre, de
Versailles , firent decreter d'accusation Maillard ,
avec Vincent et Ronsin , sur la proposition de Fabre
d'Eglantine *.
Au mois de Janvier suivant, le Gomite de siirete
g^n^rale, se rendant aux vives sollicitations des
agents employes par Maillard, leur faisait voter par
la Convention une somme de vingt-deux mille livres,
pour recompenser des services que le rapporteur
Voulland caracterisait en ces termes :
« Le Comite de siirete generate, do concert avec
1 C'est pour n'avoir pas fait cette distinction que les auteurs
de I'Histoire parlementaire de la Revolution frangaise (t. XVII,
p. 411) ont fait commencer les massacres de septembre aux
Carmes, se fondant sur le r^cit de Mehee, qu'ils ont lu tres-
legerement, car cette erreur ne s'y trouve en aucune fagon.
2 Moniteur du 15 decembre 179H.
^ Moniteur du 19 decembre 1793.
- 148 —
le Comite de salut public, pensa, au mois d'aoiit
1793, qii'il etait de son devoir de prendre des me-
sures promptes et efficaces pour dejouer les ma-
noeuvres des contre-revolutionnaires. Le comite jeta
les yeux sur un ciloyen, mis aujourd'hui en elat
d'arrestalion par un decrei, mais qui, k I'epoque ou
11 ful invest! de la contiance du comite, avait plus
d'un titre qui pouvait faire croirequ'il en etaitdignc.
Je parte du citoyen Maillard.
« Le comite, par un arrcte dont je vais vous rendre
compte, le chargea de se transporter dans toutes les
sections de Paris et lieux environnants, d'y placer
des observatenrs pour decouvrir les d-marches de
toutes les personnes suspectes et etrangeres, qui
travaillaient sourdement k troubler I'ordre public,
et k rendre illusoires les decrets les plus utiles,
^manes de votre sagesse.
« Les hommes dont Maillard s'est servi, pour rem-
plir les importantes missions qui lui avaient ete
confiees, sont ceux qui viennent reclamer le juste
salaire des journees qu'ils ont employees k surveiller
les manoeuvres de nos ennemis. Ce salaire est de 5 11-
vres par jour. L'^tat des employes, certifie par Mail-
lard, examine par votre comite, presente un tableau
de soixante-huit citoyens, qui reclament une somme
de 22,000 livres, a repartir entre eux '. »
Mathon de laVarenne, dont les indications sont si
* Moniteur du 3 Janvier 1794.
— 149 —
precises, dit que Maillard raourut en prison, convert
de plaies, an commencement de 1795 *.
D'un c6te, des recherches faites dans les registres
de toutes les prisons de Paris, au commencement de
179o, n'ont pas confirme le temoignage de Mathon
de laVarenne ; d'un autre c6te, les registres de I'etat-
civil deParis nous ont fourni I'indication suivante qui
etablit p^remptoirement que Maillard mourut dans
son lit, en 1794 :
« Du26 germinal an II,— 15avriH794,— deces de
Stasnislas-Marie Maillard , hge de trente et un ans,
natif de Gournay (Seine-Inferieure) , domicilie a
Paris, place de la Maison-Commune, n" 57, section
des Arcis, marie a Angelique Parredde \ »
Ainsi, Maillard, emprisonne, d'apres le rapport de
Voulland,au commencement de Janvier 1794, aurait
recouvre sa liberte avant le mois d'avril ; et peut-
etre fut-il rel&,che k la demande d'une sorle de club,
nomme le Cafe Chretien, qui le reclama au mois de
evrier '.
Ill
Nous I'avons dit, ce fut a sept heures du soir, le
1 Mathon de ]a.YaTenne, Histoire particuliere desevenements, etc,
p. 47-2.
- Lors de sa declaration du 13 mars 1793, Maillard habilaii
rlacr de la Commtme, n. 34. Il signa sa declaration : Maillard
I 'un des vainqueurs de la Bastille.
^ Moniteur du ^o fevrier 1794
I
— 150 —
2 septembre, que commenca le massacre des prison-
niers de I'Abbaye, pour ne finir que le 4, vers midi.
II eut lieu k la fois sur deux points distincts, et assez
eloignes I'un de I'autre ; dans la rue Sainte-Margue-
ritc, en face de la porte de la prison qui existait en-
core, mais muree, lors de la demolition de I'Abbaye,
et dans la cour abbatiale, dite ^galement cour du
Jardin, ouvrant par une porte cbarretiere sur la
petite rue Sainte-Marguerite, qui porte aujourd'hui
le nomde rue d'Erfurth.
Cette distinction des deux th^Atres du massacre
est essentielle. Les temoins oculaires, Mebee, I'abbe
Sicard, Gabriel- Aime Jourdan, n'ont pas manque de
la faire ; elle est tres-clairement exprimee dans les
documents inedits, dont les principaux sont les actes
du comite civil de la section ; efc c'est pour ne I'avoir
point comprise, c[ue les ecrivains de ces derniers
temps sont tombes dans les bevues les plus etranges^
1 M. Barthelemy Maurice (Histoire politique et anecdotique des
prisons de la Seine, p. 268) est un de ceux qui se sont le plus
completement egar^s dans cette topographie des massacres.
Get auteur a cru que les prlsonniers, amenes en fiacre de la
mairie, etaient entres dans la prison de I'Abbaye. Comme sa
porte n'aurait pas pu donner accfes a la moindre voiture, il a
imagine d'en faire une expres , sows la tourelle; et il affirme
qu'on en voyait encore les marques, quoique depuis lors elle
eut et^ muree.
C'est ici le cas de repeter cette maxime des philosoplies, qu'il
ne faut jamais multiplier les ^tres sans necessite. Cette porte
n'est pas seulement chimerique, elle est surtout inutile; car
elle n'eut jamais pu conduire I'abbe Sicard au comite civil de
la section , qui siegeait assez loin de la , dans une autre rue.
Parmi toutes les preuves que nous pourrions donner, pour 6ta-
- 151 —
Mehee seul fut temoin, et des massacres qui eiirent
lieu dans la cour abbatiale, et des massacres qui
eurent lieu dans la rue Sainte-Marguerite. Jourdan
et Tabbe Sicard virent les premiers seulement; Jour-
gniac de Saint-Meard et la marquise de Fausse-
Lendry virent les seconds.
Done, a sept heures du soir, Maillard et sa bande
reviennent du convent des Carmes, rue de Vaugi-
rard, apres avoir assassine cent vingt pretres , et
entrentau comite civil de la section, en criant ; Du
vin, du vin, on la mort ! Ecoutons plut6t Mehee,
qui assistait a cette scene :
(c L'expedition des Carmes est terminee, ou avan-
cee ; une bande de massacreurs revient couverte de
sang et de poussiere ; ces monstres sent fatigues de
carnage, mais non rassasies de sang. lis sont liors
d'haleine, ils demandent a boire du vin, du vin, ou
la mort ! Que repondre k cette volonte irresistible V
Le comite civil de la section leur donne des bons de
vingt-quatre pintes, assignes sur un marchand de
vin voisin. Bient6t ils ont bu, ils sont saoules, et
blir que \a. parte charretiere menant au comite civil , dont parle
Aime Jourdan, ouvrait sur la rue d'Erfurth, et faisait face au
cloitre et a la rue Saint-Benoit , nous nous bornerons a I'extrait
suivant d'une lettre adressee par Choffin, secretaire greffier du
juge de paix de la section des Quatre-Nations, a la citoyenne
Vanhove :
« Citoyenne, je suis instruit que la montre et la chaine que
D. Vittoux avait sur lui, lorsqu'il a ^te arr^te , est restee au
Comite de la section des Quatre-Nations, seant cour des Mohies de
Sainl-Germahi-deS'Pres, du cote de la rue Saint-BenoU, d'ou.sous
52
contemplent avec complaisance les cadavres jonches
dans la cour de I'Abbaye '. »
II est necessaire d'interrompre ici le recit, au
moins un instant, pour dire que des ecrivains graves,
jaloux de conserver la bonne reputation deshommes
de septembre, ont nie que du vin ait pu etre bu par
lestueurs, en presence des cadavres. Yoici en quels
termes s'expriment, k ce sujet, les auteurs de VHis-
toire 'parlementaire de la Revolution francaise :
a Le registre d'ecrou de I'Abbaye existe encore.
II est couvert de taches de vin. Quelques-unes de ces
macules, d'une couleur plus foncee , peuvent etre
prises pour des taches de sang. Cela semblerait con-
firmer les accusations portees contre les jures, etqui
leur imputent de s'^tre encourages par I'ivresse k
leurs etfray antes fonctions. Cependant, elles ne nous
paraissent pas probables. On ne pent pas croire, en
efiet, qu'il ait pu se trouver des hommes assez durs
pour avoir la possibilite meme de boire, au sein du
spectacle terrible qui les entourait ; on ne pent pas
le croire, surtout lorsque Ton voit le nombre des
mises en liberte ^ »
peu de jours, on pourrait la porter au Comite de surveillance
de la mairie , dans le cas ou elle ne serait point r6clam^e. »
(Dossier des reclamations des families des victimes , carton
n. 312. — Archives de VHdtel de ville de Paris.)
* La veritetoiit entiere sur les vrais acteurs de la journee du 2 sep-
tcmhre 1792, par Felhemeai, p. 27.
~ Buchez etRouXj Histoire parleme)i,taire de la Revolution fran-
caise, t. XVII , p. 412.
— 15;; —
Nous nous bornerons provisoirement, et pour ne
pas trop suspend! e le recit, k ces deux courtes ob-
servations sur I'etrange scepticisme des ecrivainsque
nous venous de citer. D'abord, s'il eiit ete dur de
boire au milieu du massacre des prisonniers, il eut
ete bien plus dur de ne point boire, pendant les deux
nuits et les deux jours que ces pretendusyVm pas-
serent a faire et el voir tuer ; ensuite, nous avons sous
les,yeux les factures des traiteurs qui fournirent le
vin consomme par les jures et par les massacreurs ;
et une seule, celle du citoyen Lhuillier, s'eleve k
trois cent quarante-six pintes !
Reprenons maintenant le recit de Mebee :
« Que faisons-nous ici ? s'ecrie la meme voix qui
avail demande du vin ou la mort , la voix de Mail-
lard, revenu des Garmes. Allans a I'Abbaye I il y a
du gibier la ! II dit ; les tueurs repetent : A lions a
VAbbaije ! et ils y volent, amies de leurs piques et de
leurs sabres ensanglantes. A peine deux minutes
etaient ecoulees, que Ton amenait les cadavres
egorges * ! »
La bande de Maillard, sortie de la cour aljbatiale,
descendit la rue d'Erfurth, tourna h gauche, par la
rue Sainte-Marguerite, et s'arreta devant la porte de
la prison de I'Abbaye.
' La verile iuuf entiere sur les vrais ncteurs de la journe'e du 2
septemhre 17n>. par Felhemf'si, p. 27.
— 154 —
Les cadavres traines par les pieds, que M^hee vit
arriver dans la cour abbatiale, deux minutes apres
le depart de Maillard et de sabande, ne provenaient
pas des prisonniers envoyes h, la mort par ce qu'on
appela le tribunal du peuple. L'installation de ce
tribunal, etabli sur un ordre envoye du Comite de
surveillance ou d'execution, avait ete precedee de
quelques massacres sommaires, sur lesquels il nous
parait necessaire de donner des explications.
Independamment de la bande de Maillard, d'au-
tres assassins etaient reunis, vers quatre heures,
dans la rue Sainte-Marguerite, devant la porte de
la prison, qu'ils voulaient forcer. lis resterent long-
temps k crier et k demander les prisonniers. Madame
la marquise de Fausse-Lendry, enferm^e dans la
prison, avec son oncle, I'abbe Chapt de Rastignac,
estime ce temps k trois heures^.
II est permis de penser que la trop legitime ter-
reur qui I'agitait lui aura fait ajouter au temps vrai
au moins une lieure. Le concierge Delavacquerie, qui
n'etait pourtant pas un mediant homme, commenca
vers quatre heures a livrer de temps en temps un
prisonnier k la foule pour gagner du temps, et to-
cher, k ce qu'il disait, de sauver les autres. « Nous
entendions, dit madame de Fausse-Lendry, les cris
de joie des feroces meurtriers, et les gemissements
De Paysac , marquise de Fausse-Lendry, Qiuelciues-uns des
fruils amers de la Revolution, p. 73.
— 155 -
des victimes qu'ils immolaient. Le concierge vint
nous pr6venir qii'il ^tait forc6 de sacrifier quelques
prisonniers pour sauver les autres. Je lui dis que la
vie de tous lui avait ete confiee, et que son devoir
etait de les sauver tous ou de mourir. Je vis avec
indignation que je n'etais pas ecoutee. Helas ! dans
quel lieu et d qui parlais-je d'heroisme ' ? »
C'est vers quatre beures que commenca ce sacri-
fice individuel des prisonniers, fait par le concierge.
« Vers quatre heures, dit Jourgniac de Saint-
Meard, les cris dechirants d'un homme qu'on ha-
chait h coups de sabre, nous attirerent k la fen^tre
de la tourelle, et nous vlmes vis-^-vis le guichet de
notre prison, le corps d'un homme etendu mort sur
le pave. Un instant apr^s, on en massacra un autre,
ainsi de suite.
« II est de toute impossibilite d'exprimer I'horreur
du profond et sombre silence qui regnait pendant
ces executions ; il n'etait interrompu que par les cris
de ceux qu'on immolait, et par les coups de sabre
qu'on leur donnaitsurla tete. AussitAt qu'ils etaient
terrasses, il s'elevait un murmure, renforce par les
cris de : Vive la nation ! mille fois plus elfrayant
pour nous que I'horreur du silence \ »
C'est au milieu de ces executions partielles, et
» De Paysac , marquise de Fausse-Lendry, Q^ielques-uns des
fndts amers de la Revolution, p. 7J.
- Jourgniac de Saint-Meard, Mon agonie de trente-huit heures,
p. 23, 24.
— i5r) —
apr^s le massacre de quelqiies prisonniers, que sur-
vint Maillard. Une dep^che des administrateurs de
la Commune lui I'ut remise A, cet instant meme ; elle
etait concue en ces termes :
« AU NOM DU PEUPLE,
c( Mes camarades,
c( II vous est ordonne de juger tous les prisonniers
de FAbbaye, sans distinction, d I'exception de Fabbe
Lenfant, que vous mettrez dans un lieu sur.
« A FH6tel de ville, le 2 septembre.
« Signe : Panis, Sergent, administrateurs;
Mii:h]&e, secretaire greffier\ »
IV
Cette dep6che suggera immediatement Fidee de
former un tribunal, pour donner au massacre des
prisonniers une sorte d'apparence judiciaire, du
moins aux yeux de la multitude. Voici en quels
termes la formation de ce tribunal est racont^e par
Mehec, Fun des signataires de la dep6che :
1 Cette pifece fut publiee en 1796, dans les Nouvelles politiques,
n. 199, sous le titre de Documents pour servir a Vhistoire des Mas-
sacres des 2 et 3 septembre. Elle est aussi donnee par Matlion de
la Varenne, Histoire particuliere des e'venements, etc., p. 329.
Du reste , aucnn historien de la Revolution ne I'a revoquee
en doute, et son incontestable authenticite est admisn par
MM. Marrast ot Diipnnl, les Fasfcs de Ja Be'volution , t. V, p. :{69,
37U.
— 157 —
c( Doiize escrocs, pr«^sides par MailkircJ, uvec qui
ils avaient probal^lement combine ce projet d'avance,
se trouvent, comme par hasard, parmi le peuple ;
et M, bien connus les uns des autres, ils se reunis-
sent au nom du peuple souverain, soit de leiir au-
dace privee, soit qii'i/s eussent rem mission secrete
dhine autorite siiperieure* ; ils s'emparent des re-
gistres d'ecrous, ils les feuillettent et les parcourent.
Les porte- clefs treiiiblent; la fenime du geoliei', le
ge6lier s'evanouissent : la prison est environnee
d'hommes furieux; Ton crie, les clameurs augraen-
tent ; la porte est assaillie ; elle va 6tre I'orcee, lors-
que im des commissaires se presente au grillage
exterieur et demande qu'on I'ecoute. Ses signes, ses
gestes obtiennent un moment de silence ; les portes
s'ouvrent ; il s'avance, le livre des ecrous c\ la main ;
il se fait apporter un tabouret, monte dessus pour
mieux se faire entendre :
a Mes camaradcs, mes amis, s'ecrie-t-il, vous 6tes
« de bons patriotes, votre ressentiment est juste, et
« Yos plaintes sont i'ondees ; guerre ouverte aux en-
« nemis du bien public, ni treve, ni menagements;
« c'est un combat a mort; je sens, comme vous,
« qu'il faut qu'ils perissent ; mais, si vous etes de
<( bons citoyens, vous devez aimer la justice. II n'est
• II faut savoir , pour comprendre ce passage, que M^hee
I'ecrivait apres le 9 thermidor, a une epoque ou il s'efforgait
d'oublier lui-mtirne les mesures auxquclles il avait coiicouru ,
et les pieces qu'il avait sigm'-es.
14
— 158 —
c( pas un de voiis qui ne fr^misse de I'id^e affreuse
c( de tremper ses mains dans le sang de I'innocence . »
« Oui, oui, repondit le peuple. »
« Eh bien ! je vous le demande, quand voiis voulez,
« sans rien entendre, sans rien examiner, vous jeter,
« comme des tigres en fureur , sur des hommes
« qui sont vos freres, ne vous exposez-vous pas
« au regret tardif et desesperant d'avoir frappe I'in-
« nocent au lieu du coupable ? »
(( Ici Forateur est interrompu par un des assistants
qui, arme d'un sabre ensanglante, les yeux etincelants
de rage, fend la presse et le refute en ces termes :
(( Dites done, monsieur le citoyen, parlez done ;
« est-ce que vous voulez aussi nous endormir ? Si les
« sacres gueux de Prussiens et d'Autrichiens ^taient
« k Paris , cherclieraient-ils aussi les coupables ? ne
« frapperaient-ils pas k tort ou a travers, comme les
c( Suisses du 10 aoiit? Eh bien ! mqi_^, je-»e-istii's pas
(( orateur; je n'endors personne, etje vous dis que
c( je suis pere de famille , que j'ai une femme et cinq
« enfants que je veux bien laisser ici k la garde de
ccjna section, pour aller combattre I'ennemi; mais je
« n'entends pas que , pendant ce temps-la, les scele-
« rats qui sont dans cette prison, k qui d'autres sce-
c( 16rals viendront ouvrir les portes , aillent 6gorger
((, ma femme et mes enfants. J'ai trois garcons, qui
« seronl un jour, je I'espere, plus utiles k la patrie
<( que les coquins que vous voulez conserver, Au
— 159 —
« reste, il n'y a qii'^ les faire sortir, nous leiir donne-
« rons des armes, et nous les combattrons a nombre
« egal. Mourir ici, mourir aux frontieres , je n'en
(c serai pas moins tue par des scelerats, et je leur
« vendrai ch^rement ma vie ; et soit par nioi , soit
« par d'autres, la prison sera purgee de ces sacr^s
« gueux-la*. ))
Cerles, il y avait une certaine logique dans la
fureur de cet assassin. Les assemblees de section
avaient assure que les prisonniers voulaient profiler
du depart des volontaires pour sortir de leurs ca-