Alphonse de Lamartine.

Histoire des Girondins (Volume 2) online

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place se rendit a Saint-Just le jour meme.
Saint-Just se montra genereux envers la gar-
nison. II la laissa sortir avec arraes et bagnges.
Au moment ou elle evacuait la place en defi-
lant devant le representant du peuple, le bruit
du canon, qui grondail dans le lointain, annon-
cait a Charleroi un secours tardif et a Jourdan
une bataille prochaine.



VI.



C'etait le prince de Cobourg, qui s'appro-
chait et qui, faisant sa jonction avec le prince
d'Orange, commencait a canonner les avant-
postes de l'armee francaise. Jourdan avait dis-
pose ses troupes en croissnnt; ses deux ailes
s'appuyaient a la Sambre, qu'elles ne pouvaient
repasser, et n'avaient ainsi d'option qu'entre la
victoire et I'abime. Marceau, Lefebvre, Cham-
pionnet, Kleber commandaient ces differents
corps, et daterent de cette bataille la premiere
gloire de leurs noms; des retranchements lies
par de fortes redoutes et defend us par des
troupes d'elite couvraient les deux extremites
avancees de nos ailes et tout le centre de la
position.

Le prince de Cobourg renouvela dans cette
occasion I'etcrnelle routine de la vieille guerre
en disseminant. ses forces et ses altaques. II
divisa ses quatre-vingt mille homines en cinq
colonncs qui s'avancerent en demi-cercle pour
aborder l'armee francaise sur tous les points a
la fois. Le prince d'Orange, le general Quas-
nodowich , le prince de Kaunitz, I'archiduc
Charles, frere de I'empereur, et le general
Beaulieu commandaient chacun une de ces
colounes d'attaque. Ces colonnes s'avancerent
toutes, apres des succes et des revers momen
tanes, contre les troupes republicaines. Cham-
pionnet, un moment enfonce, se retira derriere
des retrancliements. L'espace que Champion-
net laissait vide, inonde soudain d'une immense



cavalerie autrichienne, devint le centre du
champ de bataille.

Le sort du combat que livraient contre ces
masses Lefebvre et Championnet restait voile
a Jourdan sous des nuages de fumee. On vit
s'elever en ce moment au dessus de ce uuage
un ballon qui portait des officiers de I'etat-
major fiancais. Carnot avait voulu appliquer a
Part de la guerre 1'invention jusqu'alors sterile
de I'aerostat. Ce point d'observatioo mobile,
planant au dessus des camps et bravant les bou-
lets, devait £clairer le genie du general en
chef. Les Autrichiens dirigerent des projectiles
contre le ballon et le forcerent a s'elever, pour
les eviter, a une prodigieuse hauteur. Les offi-
ciers qui le montaient reconnurent neanmoins
la situation perilleuse de Kleber et redescen-
dirent pour en informer Jourdan. Ce general
se porta a l'instant avec ses reserves, compo-
sees de six bataillons et de six escadrons, an
secours de Championnet et rentra avec lui, au
pas de charge et sur des monceaux de cadavres,
dans les positions abandonnees. La grande
redoute reconquise laboura de boulets les pro-
fondes lignes autrichiennes. La cavalerie fran-
caise s'elan^a au galop dans ces breches, les
elargit a coups de sabre et enleva cinquante
pieces d'artillerie. Mais au moment ou Jourdan
percait ce centre ennemi, le prince de Lam-
besc, a la tete des carubiniers et. des cuirassiers
imperiaux reunis, fondit sur la cavalerie fran-
caise et lui enleva sa victoire et ses depouilles.
Nous commencions a plier, quand le prince de
Cobourg, apercevant le drapeau tricolore qui
flottait sur les remparts de Charleroi, et voyaut
ainsi le fruit de la journee et de la campagne
enleve a l'armee coalisee, fit sonner la retraite,
et, en livrant le champ de bataille, livra ainsi le
nom de Fleurus et l'honneur de la victoire a
Jourdan.

VII.

Vingt mille cadavres couvraient ce champ
de bataille. Cette victoire nous donna de nou-
veau la Belgique, et ne tarda pas a faire rentier
sous les lois de la Convention les villes fran-
chises un moment envahies par I'etranger.
I'ichegru, Carnot et Saint-.lust resolurent de
reunir larmee du Nord a l'armee de Sambre-
et-.Meuse. de lancer Pichegru a la conquete de
la Hollande; de separer Clairfayt du due
d'York, de couper ainsi en troncons la grande
armee de la coalition, de faire soulever les pio-
vinces du Rhin et des J'ays-Bas sous leurs
pieds, de profiter de l'hesitation de la Prusse,
de detacher 1'Autriche du faisceau de nos enne-
mis et d'ecouter les propositions pacifii|ues que
I'empereur commenrait a faire ?i Robespierre.

Le caractere patient de Robespierre avait en
efiet vivement frapp6 I'imagination des liommea
d'Etat de la cour de Vienne. Lasses d'efforts
inutiles, elhayes de la preponderance de la



DES GJRONDINS.



329



Prusse, inquiets de l'inaction de la Russie, im-
patients des exigences de Pitt, le cabinet autri-
chien meditait une defection. L'anarchie seule
et l'instabilite du gouvernement revolutionnaire
empechaient I'empereur de traiter. II attendait
pour se devoiler que 1'avenement de Robes-
pierre a la dictature, rendant l'unite a la repu-
blique, donnat un centre aux negociations et
une garantie a la paix.

VIII.

Le seut danger reel de la republique dans
les derniers mois de la campagne prec6dente
avait ete le blocus de Landau et l'occupation
des lignes de Weissembourg, ces portes de nos
vallees du Rhin et des Vosges. Le comite de
salut public resolut alors de faire des efforts de-
sesperes pour reconquerir cette position et pour
d6bloquer Landau. Landau ou la mort fut le
mot d'ordre des trois armees du Rhin, des
Ardennes et de la Moselle. Des levees en
masses et l'elan unanime des populations belli-
queuses de 1'Alsace, des Vosges, du Jura forti-
fierent rapidement ces trois armees. Pichegru
commandait l'arniee du Rhin. Son caractere
rude et son exterieur republicain avaient con-
quis a ce general la confiance de Robespierre,
de Saint- Just et de Lebas. Ces homines ombra-
geux voyaient dans Pichegru un homme d'une
vertu et d'une modestie antiques, capable de
sauver la republique, incapable de songer a la
dominer. L'fime ambitieuse de Pichegru voi-
lait, sous une dissimulation profonde, les pensees
de domination qui couvaient deja sous son genie.

Le commandement de l'armee de la Moselle,
destinee a operer sa jonction avec celle de
Pichegru en franchissant les Vosges, futdonne
par Carnot au jeune general Hoche, que ses
exploits a l'armee du Nord avaient signale a la
republique. A vingt-six ans. Hoche, avec la
fougue de son age, avait la maturite des vieux
generaux. Le feu de la Revolution brulait son
ame. II ne voyait dans la gloire que la splen-
deur de la liberte. II saisit le commandement
comme on accepte un devoir. II donna dans son
cceur sa vie a la republique en retour de 1'hon-
neur qu'elle lui decernait. Les soldats, qui
voyaient en lui jusqu'a quel rang un soldat pou-
vait monter, ratifierent d'acclamation le choix
du comite. II trempa en peu de jours l'ame de
son armee au feu qui embrasait la sienne. II
s'elanca avec trente mille hommes au sommet
des Vosges, combattit avec bonheur d'abord,
puis avec des revers a Keiserslautern, se replia,
fut honore dans sa defaite inerae par les repre-
sentants, temoins de sa jeunesse et de sa valeur,
recut des renforts des Ardennes, reprit son
41an, se jeta sur Werdt pour surprendre et
ecraser Wurmser, etonna ce general autri-
cbien, refoula son aile droite, emporta ses posi-



tions, fit prisonnier un corps considerable et
opera sa jonction avec l'armee du Rhin.

Baudot et Lebas. frappes de la decision et
du bonheur des mouvements de Hoche, lui de-
cernerent, aux depens de Pichegru, le com-
mandement des deux armees reunies. Hoche
attaqua a la fois les Prussiens masses autour
de Weissembourg et les Autrichiens campes
en avant de la Lauter, entre Weissembourg et
le Rhin. Desaix et Michaud, ses lieutenants,
s'elancerent sur ces lignes, les enfoncerent et
entrerent victorieux dans Weissembourg. Lan-
dau fut deb!oqu6. Les Autrichiens repasserent
leRhin. Les Prussiens se retirerent a Mayence.
Le vieux due de Brunswick, qui les comman-
dait, deposa le commandement, humilie d'avoir
ete defait par un general de vingt-six ans.

IX.

Mais depuis ces exploits qui avaient purge le
sol de la republique et mis deux armees dans
les mains d'un adolescent, I'envie s'etait attachee
au jeune general Hoche. Saint-Just et Robes-
pierre, jaloux de son ascendant sur les troupes
etcedant aux insinuations de Pichegru, Pavaient
fait enlever comme Custiue, au milieu de son
camp. Envoye de la a larmee des Alpes, Hoche
fut arrete de nouveau a son arrivee a Nice. On
le ramena a Paris. II fut emprisonne aux Car-
mes. Quelques jours apres, un ordre plus se-
vere le fit transporter a la Conciergerie, les
mains liees comme un vil criminel. II y languis-
sait depuis cinq mois a l'epoque ou nous tou-
chons dans ce recit. L'homme qui avait sauve
la republique et qui n'avait d'autre crime que sa
gloire, attendait, tons les jours, le supplice pour
prix des services rendus a sa patrie. Hoche,
marie seulement depuis quelques mois avec une
jeune femme de seize ans qu'il avait epousee
sans autre dot que son amour et sa beaute, ne
correspondait avec elle que par des billets Jaco-
niques, soustraits a la surveillance de ses gar-
diens. II vivait du pain de la prison. II etait obli-
ge de faire vendre son cheval de bataille pour
soutenir sa vie. II supportait cette privation,
cette indigence, cette perspective du supplice,
sans blasphemer, meme interieurement la re-
publique. <r Dans les republiques, i ecrivait-il a
sa femme, ile general trop aime des soldats
qu'il commande est toujours justement suspect
a ceux qui gouvernent. tu le sais ; il est certain
que la liberte pourrait courir des dangers par
1'ambition d'un tel homme, s'il etait ambitieux.
Mais moi!... N'importe, mon exemple pourra
servir la chose publique. Apres avoir sauve
Rome, Cincinuatus revint labourer son champ.
Je suis loin d'egaler un si grand homme, maig
comme luij'aimema patrie; etjene deman-
derais qu'a rentrer dans les rangs d'ou le hasard
et mon travail m'ont fait sortir trop tot pour ma
tranquillite !...



330



H1STOJRE



» Si tu lis, > ecrit-il ailleurs, « l'histoire des
rgpubliques antiques, tu verras la mechancete
des hommes tounnenter tous ceux qui comme
moi ont bien servi leur pays! »

Ces lettres confidentielles de Hoche sont
pleines du sentiment de l'antiquite. Dans un
temps ou l'impiete philosophique. ointe a la
16gerete soldatesque, eftacait partout de la lan-
gue et du coeur le sentiment religieux, on est
itonne d'y voir un jeune heros de la republique
elever sans cesse sa pensee au ciel, invoquer la
Providence et parler avec un accent profond a
sa femme et a ses amis de ce grand Etre qui le
protege dans ses perils et auquel il rapporte son
heroisme comme a la source de tout denoue-
ment.

Ces mois de prison et cette ombre de Pecha-
faud murissaient dans Hoche le heros qui devait
bientot etouffer la guerre civile par la genero-
site autant que par la force.



X.



Apres les quartiers d'hiver de 1793 a 1794,
nos autres frontieres presenterent la meme se-
curite que celles du Rhin. En Savoie le gene-
ral Dumas s*emparait des hauteurs des Alpes
et menacait, du sommet du Saint-Bernard et du
Mont-Cenis, les Piemontais, allies de l'Autri-
che. Le comite de salut public meditait l'inva-
sion de l'ltalie. Massena et Serrurier nous en
ouvraient pas a pas l'acces du cote de Nice.
Bonaparte, qui n'etait encore que chef de batail-
lon dans cette armee, envoyait des plans a Car-
not et a Barras. Ces plans revelaient dans le
jeune officier inconnu le genie futur de l'inva-
sion.

Dans la Vendee, lescolonnes incendiairesdes
republicans portaient partout la flamme et la
mort. Le general en chef d'Elbee tombait en
leur pouvoir et mourait fusille a Nantes.

Aux Pyrenees, I'armee d'Espagne, privee par
la mort de ses deux generaux Ricardos et
O'Reily, se couvrait de la riviere de Tech con-
tre les attaques d'Augereau, de Perignon et de
Dugommier. Le vieux general Dagobert, im-
patient de l'inaction ou il etait reduit en Cer-
dagne, envahissait la Catalogue, triomphait ii
Montello et mourait de fatigue a la Seu-d'Urgel,
a l'age de soixante-dixhuit ans. Apres avoir
frappesurses conquetes de riches contributions
qu'il avait versees dans la caisse de 1'nrmee,
Dagobert expirait sans autre richesse que son
uniforme et sa solde. Les officiers et les sol-
dats de son armee etaient obliges de se cotiser
pour faire les frais de ses humbles mais glotieu-
»es funerailles. Le general la Union, chasse
de position en position jusqu'a la cime des Py-
renees, abandonnait tou^es les vallees et se reti-
rait sous le canon de Figuieres.

Le roi d'Espagne proposait la paix en ne de-
mandant pour conditions que la liberty des deux



enfants de Louis XVI et un apanage mediocre
pour le Dauphin dans les provinces limitrophes
de l'Espagne. Le comite de salut public ecri-
vait au representant du peuple qui lui avait
communique ces ouvertures: c C'esi au canon
de repondre,avancez et frappez! j Dugommier,
obeissant a cet ordre, tombait victorieux, la tete
fracassee par un obus: * Cachez ma mort aux
soldats. i dit-il a ses deux fils et aux officiers qui
le relevaient, i afin que la victoire console au
moins mon dernier soupir. i Perignon, nomme
general en chef a la place de Dugommier, par
les representants, achevait la victoire.

Les generaux Bon, Verdier, Chabert enle-
vaient des colonnes et abordaient a la baionnette
le camp ennemt. La mort du general en chef
espagnol, tue dans une redoute, et celle des
trois autres de ses generaux vengaient la mort
de Dugommier et entrainaient la deroute. Dix
mille Espagnols etaient faits prisonniers. Fi-
guieres tombait entre les mains d'Augereau et
de Victor. La frontiere etait afifranchie et re-
culait partout devant la Constance et l'elan de
nos bataillons. L'obstination de Robespierre, le
genie de Carnot, 1'inflexibilite de Saint-Just
avaient reporte la guerre sur la terrc ennemie.

XI.

Sur l'Ocean, la republique maintenait, sinon
sa puissance, du moins son heroisme. Sur la
mer. la guerre n'est pas seulement du courage
et du nombre : l'homme ne suffit pas ; il faut le
bois, le bronze, les agres, la manoeuvre, la disci-
pline; on improvise une armee, on cree lente-
ment les fiottes et les hommes c.apables de la
monter. Notre marine, epuisee d'officiers par
l'emigration, de vaisseaux par notre desastre de
Toulon, venait d'etre encore travaillee par I'in-
surrpction. La rlotte de Brest, commandee par
l'amiral Morard de Galles, croisant devant les
cotes de Bretagne, manquant de vivres, de mu-
nitions, de confiance, s'etait soulevee contre ses
officiers et les avait forces n rentrer a Brest, sous
pretexte qu'on ne la tenait eloignee de ce port
que pour la livrer aux Anglais comme Toulon.

Le comite de salut public envoya trois com-
missaires a Brest : Prieur de la Maine, Treil-
hard et Jean-Bon Saint-Andre. Ces commis-
saires feignirent de donner raison aux mate-
lots et de rechercher dans les commandants
de la flotte des conspirations imaginaires. lis
etablirent la terreur sur la flotte comme elle
sevissait sur la terre. La destitution, la prison,
la mort decimerent les officiers. Morard de
Galles fut remplac6 par Viilaret Joyeuse. sim-
ple capitaine de vaisseau eleve par I'insubordi-
nation au rangde chef d'escadre. Les vaisseaux
revoltes recurent des chefs et jusqu'a des rioms
nouveaux empruntes aux grandes circonstan-
ces de la Revolution.

Cependant deux cents batiments charges de



DES GIRONDINS.



331



grains etaient attendus d'Amerique sur les cotes
de l'Ocean. Villaret-Joyeuse reput ordre de
faire- sortir de nouveau la flotte. de la tenir a
une certaiae hauteur en mer, pour proteger
1'entree de ces deux cents voiles dans les eaux
fraucaises et d'exercer les equipages, en atten-
dant, aux grandes manoeuvres. Notre flotte
comptait vingt-huit vaisseaux de ligne, restes
imposants de nos armements d'Amerique et des
Indes. Villaret-Joyeuse et Jean-Bon Saint-An-
dre montaient le vaisseau de cent trente ca-
nons la Montague. A peine la flotte, majes-
tueuse de nombre, d'elan et de patriotisme,
s'etaii-elle elevee en mer sur trois colonnes,
qu'elle fut aperpue par l'amiral Howe, qui croi-
sait avec trente-trois vaisseaux anglais sur les
cotes de Normandie et de Bretagne. L'amiral
francais voulait eviter le combat, conformement
aux ordres qu'il avait repus de proteger avant
tout les arrivages de grains sur notre littoral af-
fame. L'enthousiasme des marins, encourage
par l'elan revolutionnaire de Jean-Bon Saint-
Andre, forpa la main a Villaret-Joyeuse. La
flotte vogua d'elle-meme au combat par cette
impulsion populaire qui entrainait alors nos
batai lions.

Les Anglais feignirent d'abord de l'eviter.
lis amorpaient l'imperitie de nos representants.
Villaret-Joyeuse, de son cote, ne voulait pour
sa flotte que l'honneur du feu sans le danger
d'une bataille navale. 11 esperait satisfaire par
quelques bordees la soif de gloire de Jean-Bon
Saint- Andre. Les deux arrieres gardes furent
seules engagees. Le vaisseau francais le Revo-
lutionnaire n'echappa qu'en debris, et flottant a
peine, a trois vaisseaux anglais, et rentra de
mate a Rochefort. La nuit separa les deux
flottes. Le jour suivant les decouvrit de nou-
veau l'une a 1'autre. Trois vaisseaux auglais,
lances au centre de la ligne franpaise, s'atta-
cherent comme des brulots au vaisseau le Ven-
geur et incendierent ses agres. Le combat ge-
neral allait s'engager, quand une brume epaisse
tomba sur l'Ocean et ensevelit pendant deux
jours les deux flottes dans une nuit qui rendait
toute manoeuvre impossible. Mais pendant cette
obscurite l'amiral Howe avait manoeuvre ina-
percu et place la flotte franpaise sous le vent,
avantage immense qui permit a l'escadre favo-
risee d'accroitre par le vent sa force et sa mo-
bilite de toute la force et de toute la mobilite
d'un element.

XII.

C'etait au lever du jour, le ler Juin 1794. Le
ciel etait net, le soleil eclatant, la lame bouleuse,
mais maniable, la valeur egale des deux cotes;
plusdesesperee chez les Francais plus confian-
te et plus calme chez les Anglais. Des cris
de Vive la republique et de Vive la Grande-
Bretagne partirent des deux bords. Le vent



roula d'une flotte a I'autre, avec les vagues, les
ecbos des airs patriotiques des deux nations.

L'amiral anglais, au lieu d'aborder en face la
ligne francaise, obliqua sur elle, et, la coupant
en deux tronpons, separa notre gauche et la
foudroya de tous ses canons, pendant que notre
droite, ayant leventcontre elle, assistait immo-
bile a l'incendie de ses vaisseaux. Jamais, dit-
on, une telle ardeur de mort n'emporta les uns
contre les autres les vaisseaux des deux peuples
rivaux. Les bois et la voile semblaient palpiter
de la meme impatience de choc que les marins.
Us se heurtaient comme des beliers, rapproch6s
et separes tour a tour par quelques courtes va-
gues. Quatre mille pieces de canon, se repon-
dant des ponts opposes, vomissaient la mitraille
a portee de pistolet. Les mats etaient haches.
Les voiles etaient en feu. Les ponts etaient
jonches de membres et de debris d'agres.
Howe, monte sur le vaisseau la Reine Char-
lotte, combattit en personne, comme dans un
grand due!, le vaisseau amiral francais la Mon-
tague. Le vaisseau le Jacobin, par une fausse
manoeuvre, avait troue notre ligne et decouvert
ce batiment. La gauche franpaise etait broyee
sans etre vaincue. Elle avait inscrit sur ses pa-
vilions : La victoire ou la mort ! Le centre avait
peu soufFert. La nuit tomba sur ce carnage et
1'interrompit.

Six vaisseaux republicans etaient separes de
la flotte et cernes par les vaisseaux de Howe.
Le jour devait eclairer leur reddition ou leur in-
cendie. L'amiral francais voulait les sauver ou
s'incendier avec eux. La reflexion avait modere
le representant du peuple Jean-Bon Saint-An-
dre. La flotte avait assez fait pour sa gloire. La
victoire disputee etait deja un triomphe pour la
republique. Le representant ordonnalaretraite.
On l'accusa de lachete, on voulait le jeter a la
mer. Le vaisseau la Montague n'etait plus
qu'un volcan eteint. Ce vaisseau avait repu troia
mille boulets dans ses flancs. Tous ses officiers
etaient blessses ou morts. Un tiers a peine de
son equipage survivait. L'amiral avait eu son
banc de quart emporte sous lui. Tous ses ca-
nonniers etaient couches sur leurs pieces. II
en etait ainsi de tous les vaisseaux engages.

Le vaisseau le Vengeur, entoure par trois
vaisseaux ennemis. combattait encore, son capi-
taine coupe en deux, ses officiers mutiles, ses
marins decimes par la mitraille, ses mats ecrou-
les, ses voiles en cendres. Les vaisseaux an-
glais s'en ecartaient comme d'un cadavre dont
les dernieres convulsions pouvaient etre dange-
reuses, mais qui ne pouvait plus echapper a la
mort. L'equipage, enivre de sang et de pou-
dre, poussa l'orgueil du pavilion jusqu'au sui-
cide en masse. II cloua le pavilion sur le tron-
pon d'un mat, refusa toute composition et at-
tendit que la vague qui remplissait la cale de mi-
nute en minute le fit sombrer sous son feu.
A mesure que le vaisseau se submerge etage par



332



H1STOIRE



etage, l'intrepide equipage lache la bordee de
tous les canons de la batterie que la raer allait
recouvrir. Cette batterie eteinte, l'equipage
remonte a la batterie superieure et la decharge
sur l'ennemi. Enfin, qunnd les lames balayent
deja le pont. la derniere bordee eclate encore
au niveau de la rner, et l'equipage s'enfonce
avec le vaisseau aux cris de Vive la republique !
Les Anglais, consterues d'admiration, cou-
vrirent la merdeleurs embarcations, et en sau-
verent une grande partie. Le fils de l'illustre
president Dupaty, qui servait sur le Vengeur,
fut recueilli et sauve ainsi. L'escadre rentra a
Brest com me un blesse victorieux. La Conven-
tion decreta qu'elle avait bien merite de la pa-
trie. Elle ordonna qu'un modele du Vengeur,
statue navale du batiment submerge, serait sus-
pendu aux voiites du Pantheon. Les poetes Jo-
seph Chenier et Lebrun I'immortaliserent dans
leurs strophes. Le naufrage victorieux du Ven-
geur devint un des chants populaires de la pa-
trie. Ce fut pour nos marins la Marseillaise de
la mer.

XIV.

Ainsi la republique triomphait ou s'illustrait
partout. La Convention appelait tous les arts
et tous les genies a celebrer ces premiers triom-
phes de la liberte. Conime les -perils de 1793
avaieut eu leur Tyrtee dans Rouget de Lisle,
les victoiresde 1794 avaieut le leur dans J. Che-
nier et dans Lebrun. Ce fut alors que Che-
nier composa le Chant du depart, dont les notes
respiraient le triomphe comme celles de la
Marseillaise respiraient l.i fureur. Voici ce
chant :

UN DEPUTE DU PEUPLE.

La Victoire en chantant nous ouvre la barriere.

La Liberte guide nos pas ;
Et du nord au rnuli la trompette guerriere

A sonne l'heure des combats.

Tremblez, eunemis de la France,

Rois ivres de sang et d'onrueil.

Le peuple souverain s'avance ;

Tyrans, deseendez au cerrueil!

La republique uous appeUe,

Sachons vaincre mi Bachons perir.

Un Francais doil eiyre pour elle,

Pour elle un Prancais doit mourir '

CHffiUR DES GUERRI]
La republique. etc,

UN MERE DE FAMILLE.

De nos yens niaternels ne eraignez pas lea larraes,

Loin de nun.-, les laches donienro.
Nous devous triompher quand tous prenez les arraes .
i au r> lis ;i verser des pleura.

Nona i oils uvmis donne la vie ;

Qaernera, elle n'est plus u to

Tons vus jours Bont u la patrie,

Elle est Mil re mere avail) nous.

CHffiUR DKS MERES DE EAMILLE.
La republique, etc.



L'horizon s'eclaircissait sur toutes nos fron-
tieres pendant qu'il s'assombrissait tous les
jours davantage a Paris. Le sang des victimes
se melait au sang des defenseurs de la patrie.

XV.

Plus le comite de salut public avait ete terri-
ble envers le parti d'Hebert et de Danton, plus
il se croyait oblige de se montrer implacable
envers les suspects de toute opinion. La ter-
reur seule pouvait. dans ses idees, servir d'ex-
cuse a la terreur. Apres avoir frappe les plus
illustres fondateurs de la republique, il fallait
qu'on la crut inexorable envers ses ennemis.
Le seul ressort du gouvernement etait la guil-
lotine. On ne laissait le pouvoir au comite qu'a
la condition de conceder la mort au peuple.
Parmi les membres du comite. les uns, comme
Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois, Barrere,
erigeaient cette ferocile des circonstances en
systeme et s'enveloppaient dans leur impassibi-
lite; les autres, cornme Couthon, Saint-Just,
Robespierre, fermaient les yeux et concedaient
ce sang au peuple, pour l'allecher a la republi-
que parses plus mauvais instincts, s'efforcant
de croire qu'ils empecheraient la Revolution de



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