recueillait ; elle faisait des souliers pour toute la famille,
tressait les nattes, passait les peaux, taillait les robes et les
cousait, faconnait les plats d'ecorce. Dans les bois, quand il
fallait changer de place, elle transportait les decrees et-les
nattes qui servaient a couvrir la cabane. Les algonquiuts et
les montagnaises rnontraient beaucoup d'habilete a faire de
petits ouvrages en ecorce ou en peau, qu'elles brodaient en
poils de pore-epic et d'orignal ; des les premiers temps de la
colonie, ces objets etaient envoyes en France comme des
curiosite's.
Les sauvages ternoiguaient a leurs enfants un vif attacherueut,
qui degenerait souvent en faiblesse ; car, pour ne les point
attrister, ils leur faisaient raremeut des reproches, et ne les
chatiaient presque jamais. Quand un enfant e"tait arrive a 1'age
de cinq a six mois, le pere et la mere faisaient' un festin, au-
quel ils appelaient un jongleur avec plusieurs de ses disciples.
En lui adressant la parole, le pere 1'inforinait qu'il 1'avait
appele pour percer le nez et les oreilles de son enfant, et qu'il
offrait ce festin au soleil ou a quelque autre divinite. Le jon-
gleur repondait par la formwle stiivie dans les occasions- sem-
blables, et faisait une invocation a 1'esprit que le pere avait
clioisi ; il prenait ensuite part au festin, dont les restes lui
appartenaient. A la suite du repas, la mere remettait 3 'enfant
au jongleur, qui le passait u 1'un de ses assistants ; lui-rneme
chantait une nou velle invocation a 1'esprit, pendant qu'il tirait
de sou sac les instruments qui devaient servir a la ceremonie,
c'est-a-dire, une alene et un poincon plat formd d'un os. Avec
1'alene il percait le nez de 1'enfant. et il se servait du poincon
pour les deux oreilles. Deux petits rouleaux d'ecorce dtaient
enfonces dans les cicatrices des deux oreilles ; dans 1'ouver-
ture faite au nez, il passait un bout de plume, qu'il y laissait
jusqu'a ce que la plaie fut gudrie (1).
Cette cdremouie, usitee parmi les nations de 1'ouest, n'etait
pas pratique'e chez les peuples situes sur .la partie inferieure
du Saint- Laurent. Cependant, parmi les derniers, Ton observait
(1) T,e notn d'Otfciwa (Ottawak. eeux <jui ont den orrilleg) donn6 ii imp (les grandes
nations ulfroiiquini's. vient de la pratique, encore Biiivie ou certains lieux. de se
t'finli-e 1'oreille depuis le hautjusqu'au baa, et d'y insurer des baudes de peiiu ou
d'6toffe ; cette operation reiidait les oreilles tres-gramk-s. (Xote de M. Belconrt.)
1608] DU CANADA. 129
quelques formes particulieres quand on doimait uii nom a I'en-
fant. Ce nom etait uu de ceux qui se conservaient dans la
famille, car chaque famille en avait une certaine provision a
son usage. Le nom alors impose" pouvait se changer dans la
suite, soit pour ressusciter quelque capitaine, soit pour obeir a
un songe ou aux prescriptions d'un jongleur. Les noms n'e-
taient pourtant pas, chez les sauvages, d'un usage habituel
comme chez les Europeens ; car c'etait une irnpolitesse d'ap-
peler un homme par son nom. En s'adressaut a quelqu'un,
on employait les mots de neveu, -de frere, d'oncle, de cousin,
suivant 1'age et la position de ceux a qui Ton parlait. Du reste
un sauvage baissait la tte et ne repondait pas, quand on lui
demandait son nom, soit par quelque idee superstitieuse, soit
parce qu'il regardait cette question comnie offensante.
Une planchette de bois, a laquelle on 1'attachait, forinait le
berceau du petit enfant ; elle e"tait ornee de rassade, de grelots,
de grain's de porcelaine. A la partie superieure etait nouee une
bande de cuir, qui servait a la mere pour le porter d'un lieu a
un autre, et pour le suspendre a une branche d'arbre lors-
qu'elle travaillait aux champs. Des que 1'enfant avait ete sevre,
ce qui n'arrivait guere avant la fin de sa seconde annee, il
etait libre de ses mouvements, se roulant dans la boue et dans
la neige. courant et jouant comme il 1'entendait ; non pas que
la mere fut devenue indifierente a son e"gard, car chez les
femmes sauvages 1'amour maternal ne se ralentit jamais, mais
parce que 1'experience avait appris aux tribus americaines
qu'il faut laisser agir la nature et ne point 1'embarrasser par
des entraves.
En. general, chez les nations de 1'Amdrique du Nord, les
femmes etaient consid^rees comme des etres d'un ordre infe-
rieur et cre'ees pour servir aux fantaisies de l'homme ; cepen-
dant, par une bizarrerie remarquables, les ehfants appartenaient
a la mere et ne reconnaissaient que son autorite, tandis qu'ils
consid^raient le pere comme un etranger, qui tenait une place
dans la cabane.
Quand les gafcons Etaient en etat d'aller au bois, on leur
donnait un petit arc, avec lequel ils s'exercaient a lancer des
neches ; a huit ou dix ans, ils avaient acquis assez d'habilete
pour faire la chasse aux e'cureuils et aux oiseaux ; ils appre-
naient bientot a frapper le gibier avec une justesse dtonnante.
On les accoutumait aussi a la lutte, a la course, aux jeux et a
tous les exercices qui pouvaient leur donner de 1'agilite', de la
souplesse et de la force.
130 COURS D'HISTOIRE [1608
Les seuls preceptes de morale et d'honneur qu'ils recevaient,
leur etaient communique's par le recit des belles actions de
leurs ancetres, ou des hommes de leur nation. L'orgueil, tres-
grand parrni eux, portait les jeunes gens a adopter le petit
code de morale et d'honneur qui etait a 1'usage de leurs devan-
ciers (1). Pour les corriger de leurs defauts, la mere ernployait
les prieres et les larmes, mais jamais les menaces, qui n'au-
raient fait aucune impression sur des esprits persuades que
personne n'avait le droit de les contraindre. Un des plus
grands chatiments qu'une mere osait infiiger a sa fille, devenue
nubile, etait de lui jeter un peu d'eau au visage. Chez les
Iroquois, on chatiait quelquefois les enfants en leur frottant les
levres et la langue avec des racines ameres. Ces corrections,
bien que legeres, suffisaient souvent pour exciter les mauvaises
passions de jeunes gens portes a 1'orgueil et a la vengeance
par leur caractere et par les lecons qu'ils avaient recues.
Eleves sous une telle discipline, les sauvages auraient dii
deveuir incapables d'endurer aucun frein et adonnes a tons les
exces ; mais leur temperament, naturellement froid et tran-
quille, servait d'antidote au vice de leur Education. La raison
reprenait de bonne heure son empire sur leur esprit, et leur
enseignait a se rendre maitres d'eux-me'mes. Aussi lorsque,
arrive^ a ITige viril, il etait completement forme, au moral
comme au physique, le sauvage pr^sentait dans sa vie une
etrange combinaison de bonnes et de mauvaises qualitds (2).
Au premier rang de ses vertus barbares, apparaissait la
force d'ame, qui lui faisait supporter avec courage et patience
les plus affreuses miseres. Sans se plaindre, il endurait les
horreurs de la faim pendant dix et quinze jours, quelquefois
pour obeir a ses id^es superstitieuses, mais plus souvent
encore par ne"eessite". II semblait indifferent au froid, a la
chaleur, a la fatigue, aux maladies ; les tourments du feu ne
lui arrachaient pas un soupir, car il s'y e"tait exerce des Ten-
fan ce. Des enfants, garcons et filles, ag^s de dix et de douze
ans,placaient un charbon ardent sur leurs bras rapproches, pour
reconnaltre lequel d'entre eux r^sisterait le plus longtemps a la
force d'ame, les femmes sauvages supportaient les peines de
1'accouchement sans laisser apercevoir les souffrances qu'elles
enduraient. Si elles avaient pousse" un seul cri elles auraient
(1) Charlevolx, Journal Historique, etc.
(8) Relation du P. Bressani, tradaction du P. F. Martin.
1608] DU CANADA. 131
e"te accuses de lachete et regardees comme indignes de don-
ner la vie a un guerrier (1).
L'hospitalite tenait un rang distingu<5 dans 1'estirae des sau-
vages, et ils 1'exercaient h. la maniere des patriarches. L'etran-
ger, quelque inconnu qu'il fut, recevait, dans la cabane oil il
entrait, 1'accueil le plus fraternel. On 1'engageait a s'asseoir sur
la natte la plus propre ; on 1'aidait k oter ses souliers et ses bas ;
on graissait ses pieds et ses jambes pour les degourdir. Des
pierres etaient mises au feu pour le faire suer : le chef de la
farnille et quelques notables du village entraient avec lui dans
1'etuve, ou on ne le laissait manquer de rien. La chaudiere
etait placee sur le feu, pour qu'il trouvat son repas tout pret
en sortant du bain, et, si la cabane n'etaitpas convenablement
approvisionnee, on allait chercher les meilleurs vivres chez
les voisins. Les hommes les plus considerables lui reudaient
visite ; on 1'invitait a tous les festins, ou il f.dsait les frais de
la conversation, et ^tait prie de donner des nouvelles de son
pays. Quaud on aurait reconnu qu'il debitait des mensonges,
personne n'aurait ose le contredire, et tous ecoutaient ses dis-
cours en silence et avec attention. Lorsqu'il temoignait le
de"sir de partir, on lui faisait des presents de vivres, et meme
de pelleteries s'il paraissait le desirer.
Cette liberalite envers les etrangers, ils 1'exercaient aussi
envers leurs compatriotes, en partageant leurs provisions avec
ceux qui en manquaient, en soulageant les malades, les orphe-
lins et les veuves.
Ils agissaient ainsi envers tous, qu'ils fussent parents ou
Strangers, sans esperance de retour, sinon de la part des
Francais, de qui ils s'attendaient totijours a recevoir q-.elque
present. Cependant le respect pour les traditions et les cou-
tuines de la nations n'etait pas le seul motif qui les animait;
1'orgueil et 1'ambition avaient une large part dans ces demon-
strations d'hospitalite" et de Iib4ralit6 ; car on les entendait
ensuite se vanter sans cesse de leur maniere genereuse de
recevoir les hotes, et des services qu'ils rendaient a leurs amis.
En publiaut hautement toutes leurs oeuvres de bienfaisance,
ils esperaieut atfermir et e"teiidre leur credit et leur autorite"
dans la nation.
Dans les villages, les dissensions Etaient fort rares entre les
hommes ; 1'union se maintenait par une patience et une pru-
dence qui tenaient de la pusillanimite". Ils prenaient les plus
(1) Memoire de N. Perrot. 10
132 COURS D'HISTOIRE [1608
grandes precautions pour 6" viter de se choquer et de se brouiller
les uns avec les autres. Les chef- les plus considerables etles
plus riches etaient, dans la vie ordinaire, sur un pied d'egalit^
avec les plus pauvres et les plus humbles de la nation ; ils con-
fe'raient avec les enfants comme avec des personnes graves et
sensees, et ne les reprenaient qu'avec une grande douceur. Si
une contestation s'elevait, les parties conservaient beaucoup
de moderation, etavaient soinde ne point pousserles choses a
1'extre'mite'. Quand un malheureux avait par emportement ou
par ivrognerie, cause quelque blessure ou commis un meurtre,
le village entier travaillait a accomrnder 1'affaire ; tous se coti-
saient pour satisfaire ceux qui avaient e'te le'ses ; on les enga-
geait a deposer les idees de vengeance et a laisser essuyer
leurs larmes par des presents. Si cependant les offenses exi-
geaient la vie du coupable comme reparation de sa faute, et que
cela parut juste aux anciens, on gardait un profond silence sur
la decision ainsi prise, et, a la premiere occasion, on cassait la
tete au meurtrier on a quelqu'un de ses parents.
On ne. manquait jamais de faire des visites de condoleance
a ceux qui avaient e'prouve' un facheux accident ou un inal-
heur considerable. Tout le temps de la visite, qui etait fort
longue, se passait dans un profond silence, le consolateur et
1'afflige fumant tour a tour avec le meme calumet. Le der-
nier, au moment ou le visiteur se retirait, le remerciait de son
attention. La coutuuie le voulait aiusi, et tous s'y confor-
maient exactement.
L'orgueil et la vengeance Etaient les deux passions qui
avaient le plus d'empire sur le cceur des sauvages ; pour se
venger et pour e"tre lou^s, ils auraient sacrific* ce qu'ils avaient
de plus cher et de plus pre"cieux. Ils s'enorgueilh'ssaient sou-
vent de leur honte meme, tirant vanit^ et se vantant des vices
les plus degradants comme de leurs bonnes actions. Au milieu
de toute leur barbaraie, ils se placaient bien uu-dessus des
Europeans, dont ils se moquaient entre eux. Ils e'taient fiers
de leurs personnes ; et, malgre leur malproprete, qui etait telle
qu'ils laissaient pourrir leurs chemises sur leur dos sans son-
ger a les changer, ils passaient des heures entieres a se parer
le visage, t\ s'arranger la chevelure, et a s'examiner avec com-
plaisance dans quelque fragment de glace, qu'ils conservaient
pr<3cieusement. L'orgueil les rendait esclaves du respect hu-
main ; car, quoiqu'ils eussent pour principe qu'un homme ne
doit aucun coinpte de sa conduite a un autre, ils redoutaient
les rdflexions qui pouvaient se faire sur leur maniere d'agir.
1608] DU CANADA. 133
On leur reprochait aussi d'etre soupconneux, surtout a 1'egard
des Francais, et adonnes a la trahison lorsqu'ils y trouvaient
leurinteret. Avaut tout, ils nouirissaient 1'esprit de vengeance ;
pendant des annees entieres, ils remettaient et dissimulaient
leurs projets haineux dicte's par le souvenir d'un outrage,
mais ils ne les oubliaient point ; ils les leguaient eomme un
heritage a leurs enfants, et 1'obligation de venger une injure
passait, de generation en ge'ne'ration dans une famille, jusqu'a
ce que le jour de la retribution fut arrive. Entre cux, les sau-
vages ne cherchaient pas a user de tromperies ; mais, avec les
Strangers, ils (Staient fourbes et trompeurs, le mensonge leur
^tant alors aussi naturel que la parole (1). Des renfance, ils
e"taient formes a la deception : pour se conserve! 1 la vie, ils
devaient absolument s'etudier a tromper les animaux a la
chasse, et leurs ennemis a la guerre ; ils contractaient ainsi
1'habitude de deguiser la verite', et ils 1'observaient soigneuse-
inent avec les etrangers. En geue'ral, 1'inte'ret e'tait la mestire
de leur fidelite, et Ton ne pouvait se fier a eux qu'autant
qu'ils redoutaient le chatiment de leur infidelite* ou qu'ils atten-
daient une recompense pour les services rendus (2). II est bon
de remarquer que le christianisme, lorsqu'ils Fadoptaient sin-
cerement, les rendait des homines tout differeuts, et sur cette
matiere et sur beaucoup d'autres.
Les jeux, la chasse, la peche et la paresse remplissaient la
plus grande partie du temps que les sauvagea ne donnaient
pas a la gue'rre. '
Ils etaientfort adonnes aux jeux ; ils prenaient tant de plasir
a jouer eux-memes, ou a en voir jouer d'autres qu'ils oubliaient
tout le reste (3). Le jeu de crosse tenait un rang distingue"
parmi les exercices auxquels ils aim'aient a se livrer. Les
parties se faisaient entre deux bandes de jeunes gens, de
forces a peu pres egales ; souvent aussi elles s'engageaient entre
les habitants de deux villages. Parfois un ddfi se porlait de
nation a nation ; alors chacune d'ulles choisissait ses joueurs
les plus renomme's, pour prendre part a la lutte. Tous les
joueurs, pares de leur mieux etayant le visage vermillonne, se
rendaient au lieu disigiie, qui etait choisi eu pleine campagne ;
(1) Relation de 1634.
(2) Le mensonjte est condamnfichez les Santenrs. C'est insulter nn gnerrier qua
de I'actmser d'avoir inetrti. Les mots, ki kaki nawich. tu a inunti. out qnelquefois
K>(it<'- la vie a cenx qni les proteraieiit. Lc> Santenrs lie o moutreiit ilitspo-su-s a la
fraudu que vis-a-vis des truiieurs, (Note de M. Belcoort.)
(3) Memoire de N. Perrot.
134 couns D'HISTOIRE [1608
ils etaient armes de batons recourbes, terminus par line espece
tie raquctte. Chaque parti avait son chef,qui faisait une harangue
pour eucourager ses compagnons a bien faire. Les deux bandes
se disposaient sur le terrain, attendant avec impatience qu'im
des joueurs donnat le signal en lancant dans 1'air une boule
de bois leger. Au moment ou elle paraissait au-dessus des
tetes, tons s'elancaient pour la suivre, et cherchaient a la pous-
ser avec la crosse vers le but de la partie adverse ; une masse
confuse d'hommes se dressait, s'agitait, se portait tantot d'un
cote, tantot de 1'autre ; les batons redoublaient d'activite et de
vigueur, les coups pleuvaient sur la balle, plus sou vent encore
sur des jambes, des bras et des tetes. Quelquefois un robuste
jouteur 1'arrStait entre ses pieds, attendant le moment favo-
rable de la lancer vers ceux de son parti ; pour maintenir sa
position, il lui fallait une grande force de resistance, car les
crosses tombaient rudement sur ses jambes. Si enfiu un coup
habilement porte jetait la balle au-dessus de la foule pressee
des combattants, les plus alertes la suivaient et s'assuraient de
la victoire en la faisant passer par de-la la ligne que de"fen-
daient les ennemis. Les enjeux, souvent d'une grande valeur,
Etaient remis aux vainqueurs par les juges, qui avaient aussi
h, prononcer sur les contestations, quand il s'en elevait.
Le jeu de crosse causait de frequents accidents ; il arrivait
que de malheureux blesses etaient emportes hors de 1'arene
avec une jambe casse, un bras fracasse, une epaule d<'mise ;
mais en sonime il produisait de bons effets, car il rendait les
jeunes gens alertes, dispos et habiles a parer les coups
de inassue, lorsqu'ils se trouvaient engages dans un combat
veritable. Les sauvages etaient naturellement fort legers a la
course, et ils s'y exeraaient souvent; cependant il arrivait que
leurs meilleurs coureurs se laissaientdevancer par des francais.
Dans une grande reunion des Algonquins et des Hurons aux
Trois-Rivieres, le vainqueur a la course fut, a leur grande sur-
prise, un jeune francais, Thomas Godefroi de Normanville, a
qui aucun d'eux ne put tenir tete.
Deux autres amusements etaient en vogue chez les sauvages,
le jeu de pailles et celui de noyaux. Un paquet de pailles,
d'<5gale longueur et en nombre impair,' e'tait employ^ pour le
premier jeu, dans lei juel la memoire, le calcul et la vivacite*
de 1'oeil etaient necessaires pour rdussir. Le jeu de noyaux
n'exigeait pas les memes qualite*s, car le hasard y de"cidait de
la victoire. Six petits os, ressemblant a des noyaux de prunes,
noirs d'un cote" et blancs de 1'autre, etaient agite's comme des
1608] DU CANADA. 13,"
de"s dans un plat de bois. Apres avoir secoue le plat au-dessus
de sa tte, le joueur en frappait la terre, sur laquelle il le lais-
sait tournoyer ; pendant ce temps, il priait 1'esprit des des de
lui tre favorable. Le norubre des d^s amends avec la meme
couleur determinait le gain de la partie. L'on voyait des
villages entiers s'attacher a ce jeu sans interruption pendant
plusieurs jours, et des individus y perdre leurs biens^ leurs
femmes, leurs enfants et m^rne leur propre liberte".
Les jeux e"taient accompagne's et suivis de festins, que les
sauvages rendaient aussi frequents que le permettaient leur
imprevoyance et leur pauvrete*. 11s avaient les festins d'adieu
et de re*jouissance, des festins a chanter et des festins pour
guerir les malades (1). Celui qui voulait donner un festin,
mettait la chatidiere au feu, et faisait ensuite les invitations.
S'il voulait avoir un certain nombre de personnes des villages
environnants, il envoyait d'avance aux chefs autant de batons
qu'il demandait de convives. Chez les Hurons, il arrivait
quelquefois que huit ou neuf villages et meme tous ceux du
pays e'taient appelds a deputer des repre'sentants pour assister
a un grand repas (2). Le P. de Breboeuf parle d'une fete
semblable, ou vingt cerfs et quatre ours furent mis an feu dans
trente chaudieres. Les convives s'asseyaient sur les nattes,
qui servaient de chaises et de tables ; chacun d'eux avait du
apporter sa gamelle et sa cuiller de bois. Un cri du niattre
annoncait que le repas etait pret ; puis il nommait les ani-
maux qui garnissaient les chaudieres. Chacun marquait son
approbation en frappant la terre de son plat et en re'pe'tant du
fond de I'estomac : Ho ! ho !
Les chaudieres devaient etre viddes, quand m^me tous les
convives auraient du en mourir ; celui qui ne pouvait avaler
en un jour ce qu'on lui avait servi, et qui, meme en offrant
des presents, ne trouvait personne pour le secourir, devait res-
ter sur la place jusqu'au lendemain, afin d'^puiser sa gamelle.
Ordinairement, le mattre demeurait simple spectateur, funiant
le calumet et faisant servir les invites. Ceux qui arrivaient
apres le commencement du repas -etaient renvoyds, avec 1'a vis
qu'un festin est une affaire trop importante pour etre mutile"e.
Parmi le plus grand nombre des nations sauvages, les vivres
ordinaires (itaient le mais, les f^ves, les haricots, les citrouilles
et les glands ; elles se seraient regardees comme dtant dans la
(1) .Relation de 1638.
(2) Siigard, Grand Voyage, etc.
136 COUES D'HISTOIRE [1608
disette, si elle en avaient manque, meme lorsque la viande
e"taient en abondance (1).
Chez les Christinaux, les Assinibouanes et les Malhoumines,
la folle avoine, qui croit dans les lacs peu profonds, remplacait
le mats. Pour la recolter, les sauvages s'avan^aient en canots
au milieu des longues tiges qui le portent ; les tetes chargees
de grain mur dtaient courbe"es et appuye"es sur les bords du
canot, et on les battait avec 1'aviron. Lorsque le fouds de la
petite embarcation etait convert de grain, on allait le deposer
& terre pour recommencer le meme travail.
Les Montagnais et les autres peuples du nord, presque tou-
jours errants, comptaient principalement sur la peche et la
chasse pour leur nourriture. Les orignaux, les caribous, les
ours, les castors forrnaient les grosses pieces de la chaudiere ;
mais, dans certains moments de disette, ils etaient fort aisesde
rencontrer un lievre, une perdrix, un pore-epic ; ils ne dedai-
gnaient meme pas alors les martres et les renards, dont le
gout est si mauvais, que les chiens n'en margent qu'a 1'extre-
mite. Au bouillon qu'ils en tiraient, ils joignaient des raeinei?,
des oignons de martagon canadien, des bluets et la tripe de
roche, mousse gris^tre et seche, renfermant un }>eu de ma-
tiere nutritive. Ils mangeaient aussi 1'ecorce de 1'trable, qu'ils
faisaient bouiilir et dont ils tiraient, dit le P. Lejeune, " un
sue doux corame le miel ou comme du sucre" (2). Dans les
regions septentrionales la disette e"tait assez frequente, et il
est arrive" que des femmes pressecs par la faim ont ddvor^
leurs propres enfants.
La chasse etait une des occupations favorites des sauvages.
Montes sur des raquettes, les chasseurs atteignaient facilement
les caribous et les orignaux lorsque les neiges e*taient hautes ;
ils les tuaient & coups de fleches, d'une distance de quarante-
cinq a cinquante pas. Dans ces courses, ils etaient aides par
les chiens, qui leur rendaient d'importants services. Le chien
paralt avoir dte le me'ine chez les Souriquois de 1'Acadie, chez
les Esquimaux du Labrador, chez les Algonquins du Saint-
Laurent et chez les Hurons des grand lacs. Le vrai chien
esquimau est de bonne taille ; sa robe est blanche, tachete'e
(1) Mtmeirt do Nioolsw Perrot-
(2) Lfis Krancais anrent tirer profit du sue de l'6rable ; ils furent iirobablpment les
premier** en fUro du sucre Vor 1'anneo 1695. La Hontun ecrivait : Oil fait de
i6ve de 1'erabln. du uncro -t (In Hirop si preoieux. qu'on u'a janiais tionve de
rcnieilt) plus propro a fditiH.-r la poitrine." Le F. Sunrd parle de I'emploi de 1'ean
a arable pour crtninoa maladit-n.
1608] DU CANADA. 137
de noir ; il a le poil long, les oreilles pointues, la queue touffue
et relevee. II n'aboie point, mais il pousse des cris courts et
e'touffes qui serablent etre des essais d'aboiement. II res-
seuible tellement au loup du nord, qu'on pourrait croire qu'il
est le loup devenu le serviteur de rhomme. C'etait le seul
animal domestique des tribus septentrionales de TAmerique,
et il y etait eu si grande estime, que, dans les festins solennels,
Thote, pour faire preuve d'une grande generosite, presentait un
chien roti a ses convives; cela n'arrivait jamais cependant
chez les Montagnais, qui n'avaieut point de gout pour cette
viande.
La chasse au castor se faisait ordinairement pendant le cours
de 1'hiver, car les sauvages profitent de.s glaces pour aller Tat-
taquer dans les cabane* baties par cet ingenieux animal, au
milieu des lacs qu'il a lui-meme formes au moyen de digues.
Lorsijue plusieurs chasseurs etaient r^unis, la chasse au cari-
bou etait facile et amusante. Autour d'une plaine ou d'une
savaue, ils faisaient une longue cloture d'arbres abattus, en
ayaut le soin de laisser, a de petites distances, des passages oft
Etaient tendus des lacets fortement attaches a deux piquets.
Entrant dans 1'espace ainsi enferme, les chasseurs poussaient