Electronic library


read the book
eBooksRead.com books search new books russian e-books
J. B. A. (Jean Baptiste Antoine) Ferland.

Cours d'histoire du Canada (Volume 1)

. (page 17 of 56)

nations ont e'prouve' la valeur de ces redoutables ennemis (1)."

Les guerres furent longues et de*sastreuses pour les deux
parties ; mais les Iroquois finirent par obtenir le dessus sur les
Algonquins ; ceux-ci, en effet, se riant sur leur bravoure, s'a-
vancaient imprudemment sans s'occuper des ordres de leurs
chefs, et souvent se laissaient attaquer a 1'improviste, tandis
que les Iroquois prenaient toutes les precautions imaginables
pour surprendre leurs ennemis et n'etre jamais surpris eux-
me'nies.

Jusqu'a 1'arrive'e des Hollandais, la sup^riorite des Iroquois
n'etait pourtant pas bien marquee, les Algonquins rachetant
par leur courage ce qui leur manquait en prudence et en disci-
pline. Plus tard, les armes & feu que les Hollandais fournirent
aux Iroquois permirent a ceux-ci de prendre un ascendant
irresistible sur leurs ennemis, qui n'en pouvaient obtenir, car
les Francais eViterent pendant longtemps de fournir des fusils
a leurs allies.

Telle etait la situation de cette partie de I'Ame'rique, lorsque,
d(5sirant connaitre le pays, Champlain se d^cida, au printemps
de 1609, a suivre un parti d'algonquius et de hurons, qui
s'en allait porter la guerre chez les Agniers. L'attaque des
Francais contre une des cinq nations fut le commencement et,
probablement, la cause des hostilit^s que, pendant un siecle,
les derniers continuerent presque sans interruption coiitre les
habitants du Canada ; ces hostilites arreterent les progres de la
colonie, et faillirent m6me 1'etouffer dans son berceau. Au con-
traire, les Hollandais, 4tablis peu apres a Orange, traiterent en
amis leurs voisins les Agniers, et ils n'eurent pas a le regretter.
" Quoiqu'ils soient si cruels envers leurs ennemis," dit Joannes
Megapolensis (2), " ils sont tout h fait bienveillants pour nous,

(1) N. Pi-rrof, Mf.nwirc mir leg inaeurg. cottstumes. et religion den gaiivagett, dant
I' Amerique Kvptentrionule.



fort :ii tin-In'' au conragtiiix inigsionnaire. En 1644, il coinposal'ouvrage cite plush
Korte Ontwerp van de Mahakuase Indianen, ou Cuurte Esquisae ues sauvages Ma
<fuag. Deveiiu ministro a Munhatte. il y vit en 1658 le P. Simon LeMoyne, ave<
il i-nt rtt inl ensuite un commerce de lettres. II niourut en 1669.



\k plus
I
c qui



1609] DU CANADA. 149

et nous n'avons aucun sujet de les craindre ; nous pareourom
les forets avec eux, nous les rencontrons a line ou deux
heures de marche des maisons, et nous n'en faisons pas plus
de cas que si nous rencontrions des Chretiens. Us uoruient
dans nos chambres, tout pres de nos lits ; j'en ai meine eu
jusqu'a huit a la fois, qui etaient couches et dormaient sur le
parquet pres de mon lit."

II semble aujourd'hui que la dignite et les interets de la
France y auraient -beaucoup gagne, si le fondateur de Quebec
eut agi comme le tirent les Hollaudais, et fut rest5 neutre au
milieu des dissensions des tribus aborigenes. II serait cepen-
dant injuste de taxer Champlain de precipitation ou d'impru-
dence : car nous sommes trop eloignes de son temps, et trop
peu au fait des circonstances dans lesquelles il se trouvait,
pour juger sureinent de 1'opportunite de sa demarche. Plu-
sieurs considerations importantes ont du Fengager dans cette
expedition. Il;voulait se concilier ses voisins immediats, qui
auraient et^ des enuemis tfes-redoutables. Ne connaissant ni
la puissance ni I'euergie de la nation iroquoise, il espe'rait Fas-
sujettir, et la forcer a vivre en paix avec les autres peuples du
pays. II ne pouvait prevoir qu'avant peu ses projets de
pacification par la guerre seraient rompus, et que, si la supe-
riorite des armes europeennes donnait alors 1'avautage aux
Francais, qui seuls en etaient pourvus, d'autres Europeens, a
une epoque assez rapprochee, en fourriiraient aux cinq nations,
et qu'alors la lutte deviendrait inegale.

Par une coincidence remarquable, au mois de septembre de
la meine anne'e dans laquelle Champlain partait pour aller au
pays des Agniers, un anglais au service de la Hollande, Henri
Hudson, remonteit la riviere de Manhatte (li, jusqu'au-dessus
du lieu ou est Albany, "s'abouchait avec les deputes des
Agniers, qui lui souhaitaient la bienvenue, et prenait posses-
sion du pays au nom des Hollandais. Depuis plusieursanuees,
il essayait de trouver une route, pour se rendre par 1'ouest
aux grandes Indes ; il e'tait encore a la recherche de ce pas-
sage, lorsqu'il de'couvrit la riviere a laquelle il donna son
nom. Apres qu'ils eurent e*tabli les forts d'Orange et de
Corlaer, les Hollandais vendirent aux Iroquois des arquebuses,
de la poudre et du plomb pour la guerre contre les Franqais
aussi bien que pour la chasse aa castor (2).

(1) Holmes. American Annals, vol. I.

(2) Hudson fit voile de la Tamise 1'anneo suivante, danit le deegein de s'avaiicer
verg 1'ouest en uaviguant aur les mers du nord. 11 penetra jusqu'au fond d'une



150 couiis D'HISTOIRB [1609

Vei's la fin d'avril, la neige ayant dispa.ru etlesglaces ayant
ete emportees par les courants, Cham plain reraonta le fleuve
jusqu'a File de-Saint-Eloi, pres de la riviere Sainte-Marie (1).
II v rencontra un parti de sauvages, qn'il a.ppelle Ochasteguins
du uom de leur chef; c'^taieiit des hurnns de la tribu de 1'Ours.
Ayant appris qu'ils 1'attendaient pour I'inviter a aller avec eux
attaquer les Iroquois, il les conduisit a. Quebec, pour *y faire
ses preparatifs. Pendant que les Hurons s'occupaient & vendre,
a acheter, a chanter et a. danser, il envoya un expres a Ta-
doussac, afin d'obtenir des renforts de Pontgrave. Celui-ci
depeeha deux barques bien mont^es ; et, le vingt-huit mai,
Charaplain partit de Quebec sur Tune d'elles, suivi des nom-
breux canots des guerriers sauvages. II remonta lentement,
examinant les terres, donnant des noms aux rivieres, et pre-
nant des informations sur les peuples et sur les lieux. Le pays
autour du lac Saint-Pierre, parut fort agreable aux Francais.
Les iles qui le terminent au sud-ouest e^aient couvertes de
noyers et de vignes ; le gibier et les animaux sauvages y
abondaient (2) ; les eaux voisines e"taient plus poissonneuses.
qu'en aucun autre endroit du fleuve. Le parti resta eampe
durant deux jours a 1'entr^e de la riviere des Iroquois, connue
aujourd'hui sous le nom de Richelieu (3), afin de s'approvi-
visionner par la chasse et la peche, et de prendre le temps de
deliberer sur un plan de campagne. Quelques differences
d'opinion s'e"tant elevees, une partie des sauvages se retira ;

grande bale qui a garde sou nom. N>. trouvant point de passage vers I'occidi.-nt, il se
neciiia a biverner au milieu des glaces. AH printeraps de 1611, il tenta di: so dirig_er
vers le nord-ouest sur BBS chaloupes, Son caractere s'6tait un peu aijrri i la suite
des peinos ot des dilficultfis de 1'biveruage ; d'nn autre cote, plusieurs U- ses liommea
ftaiont disposes ^ la r6volte. Atissi, a la suite de quelques difficult ,s. il sai siren t
Hudson avec plusieurs matelots restes fldeles, les mirent dans uiio lialoujie et les
abaiidonnerent ainsi a la inerci des vents ct des flots. On u : a plus cut 'i\du parler de
Hudson ; plus tard ces details furent fonrnis par 1'un de CPUS qui ava en t. pris part a
!a niutiuerifi. Des I'aniifee 1610, les Hollandais coraraeiicerent a 1'ai e ie commerce
avec \c.a sauvages de la riviere Manbatte, et il a pu arriver qn'Argall, :iu rctour de
son exp6dition centre Port-Koyal en 1613, ait, comrae quel<|uc.s-uiis le pretondent,
trouve sur 1'ile de Manhatte, des magasins appartenant aux Hnllandais. Suivant
Latit. (Hintoire du Nouveau Monde., hv. Ill,) ce fut en JU14-J 5 tjue les Hollandais
61everent un premier fort, sur une ile voisine d' Albany. En 16 - .'3. les premiers colons
venus de la Hollaude. commencerent le fort d'Orange. qui rccut plus tard le nom
d'Albany ; en 1625-26 fut bati sur 1'lle de Manbatte le fort do Xow-Amsterdam, ber-
ceau de la ville de New- York.

(1) Probablement la riviere Sainte-Aune de la Peradr.

(2) Voyages de Champlain, liv. Ill, ch. vm.

(3) Elle est encore nommee riviere Sorel et Chambly. a cause des forts de Sorel et
de Chambly. qui furent eleves plus tard. 1 un :'i son cinbouchure, et 1'antre au pied
da grand rapide ou commencait un portage difficile. Cbamplain remarqua, au sud
du lac Saint- Pierre, deux belles rivieres :il no:nm:i la pi'emiere riviere Du Pont, c'est
probablement oelle de Kiuolet ; la secando fut appelee riviere de Gennes.



1605] DU CANADA. 151

les autres, au contraire, re*solurent de continue! 1 leur iruuvlie
vers le pays ennemi.

La riviere Richelieu e'tait la grande voie qui couduisait au
pays des Agniers ; c'etait la route que suivaient ceux-ci pour
descendre vers le Saint-Laurent. Apres avoir parcouru quinze
lieues sans rencontrer de grandes difficultes, les allies se
trouverent tout a coup arretes par des rapides (1), qu'il etait im-
possible de remonter avec les canots. Champlain, ayant renvoye"
sa barque, et ne retenant avec lui que deux francais, qui
s'offrirent d'eux-me'mes a le suivre, continua sa route par les
bois jusqu'au lieu ou la navigation devenait possible. Les sau-
vages firent portage, c'est-a-dire qu'ils porterent sur leurs
epaules les canots, les armes et les bagages, jusqu'au-dessus
du rapide. Le deux juillet, la petite bande etant prete a se
rembarquer, on fit la revue, et il se trouva vingt-quatre canots
portant en tout soixante homines, partie hurons et partie mon-
taguais et algonquins. L'expeditioii etait conduite a la maniere
sauvage : en avant etaient les e'claireurs, fouillant les petites
rivieres et les anses pour decouvrir des traces de leurs enne-
mis ; le gros de la troupe suivait a distance, chaque guerrier
gardant ses arrnes pretes et sous la main ; en arriere se tenaient
les chasseurs, occupes a faire la guerre au gibier, pour appro-
visionner le parti. Le soir veiiu, Ton descendait a terre ; tous
.se reunissaient pour preparer le campement et se reposer pen-
dant la nuit. Les uns dressaient les cabanes ; les autres abat-
taient des arbres et formaient une banicade du cote de terre ;
on rangeait les canots sur le rivage, de maniere qu'a la pre-
miere alarine chacun put s'y embarquer. Le camp etant e"tabli,
quelques eclaireurs partaient pour reconnaltre les environs ;
s'ils ne decouvraient aucim signe de danger, tous les guerriers
se livraient au sommeil saus inquietude.

Peu accoutume' a ce m6pris des precautions les plus ordi-
naires, Champlain representait a ses allies la ne"cessite de tenir
quelques hommes aux aguets pendant la nuit, aim de. veiller k
la surete du camp. Us se contentaient de lui repondre qu'apres
avoir bien travaille et bien chasse durant le jour, il etait juste
de se reposer pendant la nuit.

Une precaution ii'e'tait cependant jamais oubliee : avec eux
etait un jongleur (2) charge de consulter le manitou. Chaque
soir, des que les tentes etaient dresse'es, il entrait dans la

(1) Rapides de Chambly.

(2) Voyages de Champliiin, Hv. Ill, ch. IX. Le jongleur ou deviii est uoimue pil<-
tois par Champlain.



152 COURS D'HISTOIRE [1608

sienne, qui etait soigneusement recouverte de peaux de bete.
Pendant que les guerriers, range's alentour et assis par terre,
fumaient le calumet dans un profond silence, il commencait
ses invocations ; bientot, s'animant de plus en plus, il criait
et s'agitait comme un posse'de. Tout a coup la cabane s'ebran-
lait ; une voix grele et cassee se faisait entendre. " Voila,"
disaient les sauvages, " voila le inanitou qui parle ; il lui an-
nonce ce qui doit arriver et ce qu'il faudra faire." " Nean-
moins," continue Charnplain, " tous ces garnements qui font
les devins, de cent paroles n'en disent pas deux ve'ritables, et
vont abusant ces pauvres gens, pour tirer quelque denree du
pjuple."

La riviere qu'ils suivaieut les conduisit dans un grand lac,
auquel Champlain donna son nom, et qu'il juge etre de
cinquante a soixante lieues de lonrr.eur, quoiqu'il n'en ait en
Te'alite' qu'environ trente-six. De grandes et belles iles offraient,
ainsi que tout le pays environnant, les signes de la fertilite et
de 1'abondance ; les bois servaient d'abri h. une grande quan-
tite* d'animaux sauvages, tels que cerfs, clievreuils, caribous
et ours; des prairies naturelles s'etendaient aux bords des
eanx, couvertes de gibier et abondante en poisson. La riviere
des Iroquois et tous les ruisseaux qui y tombent, c'taient habites
par des families de castors rarement troubles dans leurs
habitudes industrieuses. L'homme seul manquait dans ces
lieux ; partout rc'gnait la solitude la plus profonde depuis le
Saint-Laurent jusqu'aux extremites du grand lac. Ce pays
avait autrefois ete habite ; mais, depuis que les guerres etaient
eommencees entre les Iroquois d'un c6te et de 1'autre les
Hurons et les Algonquins, la population s'etait retiree ; les
partis arme's le traversaient fn5quemmeut ; quelquefois des
combats s'y livraient; mais toute la contr^e ^tait trop exposes
et trop plein de dangers pour que Ton s'y arret&t longtemps,
meme ])our y faire la. chasse.

Bien loin vers le midi, apparaissaient de hautes montagnes,
que les compagnons de Champlain lui dirent etre le commen-
cement du pays des Iroquois ; avant d'y arriver, il fallait par-
courir le grand lac et en passer un autre petit de quatre i
cinq lieues de longueur. Celui-ci, nomme Andiatarocte par les
Agniers, fut, longtemps apres, appele' lac du Saint-Sacrement
par le P. Jogues, qui 1'avait apercu la veille de la Fotc-
Dieu (1).

(1) Relation de 16-16.



1609] DU CANADA. 153

A raesure que Ton approchait du territoire des ennemis, les
precautions devenaieiit plus ne'cessaires : aussi, arriv^ a deux
ou trois jours de marche du pays des Iroquois, le parti se
reposait pendant le jour, et n'avancait que durant la nuit ; on
n'alluinait plus de feux, et il fallait avaler les vivres dans leur
etat naturel, sans les faire cuire.

Depuis plusieurs jours, les guerriers demandaient fre'quem-
ment a Champlain s'il avait fait quelque reve pendant son
sonimeil. Malheureusement il ne re'vait point, ce qui les
inquietait beaucoup, car ces peuples attachent une grande
importance aux songes. II s'avisa enfin de rever, et il raconta
a son re veil qu'il avait vu des Iroquois qui se noyaieut dans
le lac ; il savancait pour les sauver, quand on lui dit qu'il
fallait les laisser perir, parce qu'ils etaient trop mechants. Ce
recit porta la joie dans tons les coeurs, et Ton ne douta plus
de la victoire. L'attente ne fat pas de longue dure'e ; car le
yingt-neuf juillet, vers les dix heures du soir, comme les
canots s'avancaient lentement et sans bruit, Ton rencontra, au
detour d'uii cap (1), un parti d'Iroquois qui allaient lever des
chevelures. Les deux bandes saisirent leurs armes, au milieu
de cris effroyables ; les Hurons et les Algonquins pousserent
leurs canots vers le large, tandis que les Iroquois se jetaient
au rivage, ou ils commencerent a abattre des arbres pour se
retrancher. A la suite de quelques messages de part et d'autre,
1'ont convint d'attendre le lever du soleil pour livrer le com-
bat. Les allies des Francais passerent la nuit dans leurs
canots, chantant et echangeant avec les ennemis des bravades
et des injures, comme s'en adressaient les heros d'Homere sous
les murs de la ville de Troie.

Aux premiers rayons du soleil les Hurons et les Algonquins
descendirent a terre, ayant soin de cacher les trois francais au
milieu de leurs rangs. Environ deux cents iroquois s'avan-
cerent a leur recontre, marchant " au petit pas, avec gravit^
et assurance (2)." A leur t6te etaient trois chefs, reconnais-
sables aux longues' plumes qui leur servaient de panaches.
Les deux partis e'tant en face, a peu de distance Tun de 1'autre,
les allies ouvrirent leurs rangs, et Champlain s'avanqa seul
jusqu'& trente pas des Iroquois. Lorsque ceux-ci le virent,

(1) Qnelqnt'H ancieuties carten (16sigiient eoimne lien de cette rencontre la pointe de
Carillon, atijonrd'hni connue sous le noin de Ticonderoj:a. Au nieme endroit, pres
de cent cinquant^ au apres, lea Francais d^fireut 1'armee aiiglaise qui s'nvanc:iit
ponr s'emparer du Canada.

<2) Voyages de Champlain, livre ITJ, ch. ix.



154 COURS D'HISTOIRE [1609

ils s'arr&erent et contemplerent avec surprise cet homme
vetu d'une facon si etrange pour eux ; mais, apres un mo-
ment d'he'sitation, ils s'ebranlereut de nouveau pour 1'attaque.
Chainplain, portant a 1'epaule son arquebuse charge'e de
quatre balles, fit feu SUT un des chefs, qui tomba mort avec
un de ses coinpagnons, tandis qu'un troisieme iroquois etait
mortellement blesse". An milieu des cris et des hurlements de
toute la bande, une gre'le de fleches fut lancee des deux cotes.
Les deux autres francais s'etaient jete's derriere des arbres
avec quelques sauvages ; en ce momont, 1'un d'eux dechargea
son arquebuse sur les ennemis. Ceux-ci, s'apercevant que
leurs boucliers, faits de bois recouvert d'une espece de coton,
ne pouvaient les garantir des balles, furent epouvantes et s'en-
fuirent dans la foret, ou ils furent vivement poursuivis.

La victoire etait gagnee ; outre les guerriers tues sur le
champs de bataille, les Iroquois perdirent en cette rencontre
dix ou douze hommes, qui furent faits prisonniers, et qu'on
re'serva pour les plus horribles tourments. Le soir du meme
jour, les Hurons et les Algonquins se uiirent en loute pour
regagner le Saint-Laurent. Le premier campement fut marque
par la mort d'un des prisonniers. Apres qu'on lui eut adresse
une harangue pour lui reprocher les cruautes commises par
ses compatriotes, on lui fit entendre qu'il allait en endurer de
semblables, et on 1'invita a s'y preparer en chantant. II ob^it
et entonna un chant triste et lugubre ; c'etait sa chanson de
mort. Cependant, les feux avaient ^ allurnes ; chaque sau-
vage saisissant un tisson ardent 1'appliquait aux parties les
plus sensibles du prisonnier, et le faisait bruler aussi lente-
ment que possible. De temps en temps, ils le laissaieut un
peu reposer. et lui jetaient de 1'eau sur la tete, pour le rafrai-
chir ; apres quoi ils recoinrnencaient a le torturer, lui arrachant
les ongles, lui brulant les doigts dans le fourneau de leurs
calumets, lui enlevant la chevelure, et versant ensuite sur le
crane nu une gomme tout enflammee. Ils lui percerent les
bras pres des poignets, et, avec des batons, ils tiraient les
nerfs et les arrachaient ou les coupaient. Des cris de dou-
leurs e'chappaient parfois au uialheureux prisounier ; mais, a
part ces mouvements de la nature, il montrait tant de Constance,
qu'ou 1'eut dit sup^rieur a toutes les douleurs.

ludign^ de cette barbaric, Champlain leur t^moigna son
me'contentement, et, a force d'instances, il obtint la permission
de mettre un terme aux souffanCes de la pauvre victime jpar
un coup d'arquebuse.



1609] DU CANADA. 155

La mort du captif n'avait pas encore assouvi la rage des
vainqueurs ; k peine eut-il reiidu le dernier soupir, qu'ils lui
ouvrirent le ventre, et jeterent ses entrailles dans le lac ; ils lui
couperent la tete, les bras, les jambes, et les dispersereut de
cote et d'autre ; ils lui arracherent le cceur, le hacherent en
pieces, et de vive force ils en firent entrer quelques morceaux
dans la bouche de son frere. Tout horrible que parut cette
sanglante execution aux yeux des Francais, elle semblait legi-
time et naturelle aux sauvages ; suivant eux, c'etait un des
droits de la guerre et uue coutume religieusement suivie des
deux c6tes ; c'etait le sort qu'avaient subi leurs parents et leurs
amis tombes entre les mains des Iroquois ; c'etait celui qui
leur etait reserve k eux-m^mes, s'ils etaient jamais faits pri-
sonniers.

Les jours suivants, les confederes repasserent le lac. Arrives
aux rapides de la riviere, ils se separerent, les Hurons et les
Algonquins superieurs se rendant par des ruisseaux vers 1'en-
tre"e de la riviere des Outaouais, etles Montagnais continuant
avec les Francais a descendre vers le Saint-Laurent. Le
retour se faisait promptement, mais avec ordre, quand un songe
vint jeter le trouble parmi les guerriers. Vers I'embouchure
de la riviere de Richelieu, un montagnais vit en re>ve les
ennemis qui les poursuivaient ; e'en fut assez pour jeter 1'epou-
rante parmi eux ; quoique la nuit fiit fort mauvaise, il fallut
de'camper et aller attendre le lever du soleil au milieu des
grands roseaux du lac Saint-Pierre. Deux jours apres, tous
arrivaient -k Quebec, ou Champlain leur fit distribuer du pain
et des pois, ainsi que des colifichets dont ils voulaient orner
les chevelures enlevees a leurs ennemis.



156 COUKS D'HISTOIRE [1610



CHAPITEE SECOND.



Champlain retourne en Franco Privilege de M. de Honts expire Sa compagnie en-
roie deux vaisseaux a Tadoussac Champlain et Pontgrav6 retonrnent & Qn6bec
Champlain marcho centre les Iroquois II detrnit lenr fort, pres de I'embouchure
de la riviere des Iroquois PrisonnieratonnnentesparlesMontagnais Les Hurons
t les Algonqnins arriveut Us apportent du cuivre tronv6 pres des grands lacs

, Liberte du commerce avec les sauvages ntiisible Champlain en France 6pous*
Heleue Botille Retour a Quebec Saut Saint-Louis Place-Royale et lie de Sainte-
Helene Champlain vent r6tablir la compagnie de M. de Honts Mort dn comte d
Soissons, nomm6 gouverneurde la Nonvelle-France Le prince de Cond6 vice-roi
Champlaiu :t Tile des Algonquin* Tessonat Baie da Nord Terreur panique
r.ompagnie de Ronen formee.



Champlain, an retour de son expedition, resolut d'aller en
France rendre compte a M. de Monts des travaux qii'il avait
executes durant les quinze mois passes dans le pays. II partit
de Tadoussac a.\\ mois de septembre, en compagnie de Pont-
grave", laissant dans son absence, le capitainc Pierre Chauvin
chargd du commaudement. L'on craignait que les maladies
ne reparussent pendant I'hiver, comme 1'annde pr^cddente;
on fit done couper de bonne heure tout le bois de chauffage ne-
eessaire pour les cinq ou six mois de grands froids ; moyennant
eette precaution, par laquelle on ^pargnait aux hommes un
travail penible pendant la saison la plus rigoureuse, les mal-
heurs de la premiere ann^e ue se renouvelerent pas.

Champlain fut recut favorablement par Henri IV, auquel il
pre*senta une ceinture travaill^ en poil de porc-e"pic. Le roi
e"couta avec plaisir le re*cit de ses expeditions, et des details
sur la situation de la Nouvelle-France (1). Toutefois, le privi-
lege de la traite des castors, accorde pour un an t\ M. de Monts,
e"tait expire, et il lui fut impossible de le faire renouveler a
cause des plaintes eievees centre le monopole par les mar-
ehands normands, bretons et basques.

De Monts eut recours a ses anciens associes. La compagnie
dont il etait le chef, et au nom de laquelle s'etait fait 1'etablis-
sement de Quebec, ne voulut pas 1'abandonner. Elle fit armer

(1) Voyoget de Chantplaln, 1613.



1610] DU CANADA. 157

deux navires, dont elle remit le commandement a Pontgrave
et a Champlain ; le premier etait charge de la traite des pelle-
teries, et le second du gouvernement de la colonie et de la
decouverte du pays.

Ayant pris avec eux quelques ouvriers pour travailler a
1'habitation de Quebec, ils partirent de Honfleur le dix-huit
avril 1610, et mouillerent a Tadoussac le vingt-six mai. Ils
y trouverent des vaisseaux arrives depuis le dix-neuf, ce qui,
suivant les anciens, ne s'etait pas vu depuis plus de soixante
ans (1). Les Montagnais, deja reunis a Tadoussac, attendaient
Champlain avec impatience, pour l'emmener avec eux
a la guerre. Les Basques, les Normands et les Bretons
avaient bien promis aux sauvages de les accompagner dans
leur expedition ; mais ceux-ci n'avaient confiance ni aux
paroles ni a la bravoure des traiteurs, qu'ils designaient sous
le nom general de Mistigoches.

A Quebec, Champlain trouva ses hommes pleins de sante.
La aussi, il etait attendu par des sauvages, qui lui firent
tapagie (2), suivant les coutumes du pays, pour 1'engager &
aller combattre les Iroquois. On lui annoncait par des emis-
saires, que dans deux jours les Algonquins et les Hurons se
trouveraient a 1'entree de la riviere des Iroquois ; qu'il y
aurait la quatre cents guerriers, presque tous sous la conduits
du chef Iroquet, qui I'anne'e precedente 1'avait accompagne
dans son expedition. Parti de Quebec le quatorze juin, Cham-
plain s'arreta aux Trois-Kivieres ; il y trouva les Montaguais,
qui le suivirent, et avec lesquels il arriva le dix-neuf a une
tie pres de 1'entrde de la riviere des Iroquois. En remontant
cette riviere, les eclairetirs avaient de"couvert, a. une petite
distance, un parti de cent iroquois, qui s'e"taient fortement
retranches. Ils avaient form^ une enceinte circulaire, en
abattant de gros arbres, dont les branches avaient etc croisees

Using the text of ebook Cours d'histoire du Canada (Volume 1) by J. B. A. (Jean Baptiste Antoine) Ferland active link like:
read the ebook Cours d'histoire du Canada (Volume 1) is obligatory