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J. B. A. (Jean Baptiste Antoine) Ferland.

Cours d'histoire du Canada (Volume 1)

. (page 19 of 56)
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fin, et s'assurer, a la cour, de protecteurs capables de defendre
les droits des colons et ceux des associe's.

Aussi la perseverance de cet homme remarquable et sa foi
dans le succes de son entreprise sont dignes de notre admi-
ration : ses biens, son temps, ses talents, sa vie meme sout
devoues a la colonie naissante. Au milieu de toutes les contra-
dictions, il rnarche courageusement, vers le but qu'il s'est
propose pour 1'honneur de la religion et pour la gloire de la
France. Tantot il lutte contre les passions des sauvages ; tautot
il se roidit contre les mille tracasseries que Tego'isme et la
jalousie lui suscitent dans la mere patrie. II est neglige par les
grands ; a leur tour, les marchands, plus empresses a partager
les profits qu'k fournir aux depenses necessaires, 1'abandonnent
a ses propres ressources : sa prudence et sa Constance sur-
montent a la longue tous les obstacles, et font enfin re'ussir la
bonne oauvre.

Rentre* en France, Champlain travailla, sous la protection du
prince de Conde*, k former une soci^te puissante, composee des
marchands de Saint-Malo, de Eouen et de La Eochelle. Mais
cette derniere ville, a laquelle on avait reserve* un tiers de
1'aventure, mit tant de de'lais dans ses demarches, que les
deux autres durent prendre chacune la moiti^ des parts. Apres
de nombreuses difficult^s suscit^es de tous les cottSs, la soci^td
fut enfin constitute pour onze anuses ; Champlain la fit ap-
prouver et autoriser par le roi et par le prince de Condd (1).

(1) Voyages de Cbaiuplaiu, liv. IV, ch. v.



168 COUES D'HISTOIEE [1615



CHAPITRE TROISIEME



Quatre rSeollets passent an Canada Messe & Quebec et aux Trois-Rivieres Eglise
du Canada Cotes de la Nouvelle-Angleterre visit6es par John Smith Champlaiu
etle P. Le Caron an pays des Hurons Outaouais Nation huronno Champlaiu
suit les Hurons a la guerre II traverse le lac des Eutouoronnons on lac Ontario
Attaque <Vun bourg iroquois Champlaiu blesse Les Hurons sont repousses et se
retirent Champlaiu visite les peuplos voisins du grand lac des Hurous II descend
aQu6bec Interpretes Assemblee des habitants de Qu6bec Leurs plaiutea sont
port6es en France pat Champlain Le prince de Cond6emprisouu6 Troubles dans
la compagnie de Kouen Lonis Hebert conduit sa famille a Qu6bec Premier
maria<;e francais au Canada Projet des Algoi: uins contre les Franais detourue
par le V. DuPlessis.



La colonie de la Nouvelle-France semblait en voie de prendre
vigueur : elle e"tait sous la protection d'un prince du sang ; une
riche compaguie allait exploiter les ressources du pays et les faire
valoir ; des artisans, et des laboureurs demandaient la permis-
sion d'aller cultiver les terres qui demeuraient inutiles, sur les
rives du Saint-Laurent. Le Canada renfermait dans son sein
tons les elements de sa prosperity future. Avec un sol fertile,
des peeheries abondantes, des forets in(5puiyables, un clirnat
salubre quoique rude, sous la direction d'un homme qui s'e"tait
consacre a 1'oeuvre de la colonisation, ce pays e*tait appele* a
marcher rapidement dans la voie du progres.

Tant de circonstances favorables convainquirent Champlain
qu'il ^tait temps d'exdcuter un projet form4 depuis longtemps,
celui de conduire avec lui des missionnaires, pour raviver et
soutenir la foi des Francais, ainsi que pour precher les verite"s
de 1'^vangile aux nations infideles de 1'Amdrique. Le sieur
Houel, secretaire du roi et controleur general des salines de
Brouage, commonca des lors a donner des marques de 1'intdr^t
qu'il porta depuis a la colonie. 11 obtint du R. P. Jacques
Gamier, premier provincial des re'collets de la province de
Saint-Denis, quelques-uus de ses religieux comrne mission-
naires pour la Nouvelle-France (1). Cette demarche fut approu-

(1) Hintoire du Canada, par lo F. Gabriel Sagard, Minour R6collet do la province
de Pai in. Los K6collts formaient uuo dos plus tlorissautos branches de.s religieux de
Saint Krau^i.is d'ABtdse. lls Otaient uombreux en Kspague, d'ou ilss'itaientropanduB



1615] DU CANADA. 169

vee par le prince de Cond^, ainsi que par les cardiuaux et les
e veques qui e*taient alors & Paris pour la tenue des etats. Afin
de prendre part & la conversion des infideles, ils firent remettre
a Champlain une somme d'argent destinee k 1'achat de cha-
pelles portatives, d'ornements d'eglise et d'autres objets neces-
saires a la mission. Le P. Garnier recut des lettres patentes
du roi en faveur de 1'^tablissement projet^ ; apres quoi le
nonce lui accorda la mission, selon 1'ordre qu'il en avait eu du
souverain pontife, en attendant un bref, qui ne futdonneque
le vingt rnai 1618 (1) ; les marchands associes s'offrirent de
nourrir, d'entretenir et d'embarquer gratuitement, jusqu'au
nombre de six, les recollets qui passeraient an Canada comme
missionuaires.

Tant de demarches, de negociations et d'affaires diffe'rentes
avaient retenu, Champlain en France pendant toute 1'annee
1614. Ses preparatifs termines, il fit voile de Honfleur le vingt-
quatre avril 1615, conduisant sur son vaisseau quatre recollets,
le P. Denis Jamay, nomrne premier cornmissaire de la mission,
le P. Jean Dolbeau, le P. Joseph Le Caron et le Frere Pacifique
DuPlessis. Apres une heureuse navigation de trente-un jours,
ils arriverent a Tadoussac le vingt-cinq mai. Ils s'y arreterent
peu de temps, et remonterent a Quebec. Tandis que le Pere
commissaire et le P. Le Caron allaient visiter le poste de traite
etabli aux Trois-Rivieres, le P. Dolbeau demeura a Quebec, ou
il se concerta avec Champlain pour 1'erection d'une petite

dana 1' Amerique ; ils avaient fait de nombrenses conversions che?, les nations payenne
du Mexique et du Perou. En 1621, leu Recollets avaieut dans 1' Amerique Espaguol e
cinq cents convents distiibues en vingt-deux provinces. La reforme des Kecollets ne
fut iutrod uite en France qu'en 1'anuee 1592, par Louis de Gony.ague, due de Nevers.
En 1612, Ton forma la province de Saint-Denis, qui fournit au Canada aes premiers
missiounaires.

Bans la premiere partie de son ouvrage, L' Etablissement de la Foi, le P. Chretien
LeClercq a suivi le F. Sagard.

(1) Le bref donnait aux religieux r6collets, nmsionnaires an Canada, les privileges
d'adrninistrer tous lea sacreiueuts, &, 1'exceptioii de ceux qui exigent le caractere
6piscopal, d'accorder dispense des empechements de maria<:e a tous les degres de
cousiiuguiuite et d'atiinite, excepte au premier degr6 et au seooud. ou entre ascen-
dants et descendants ; d'avoir dea autels portatifs, et de c61ebrer sur ces autels en
lieux decents et honnetes.

Les lettres du roi, datees de Saint-Gei-main-u-Laye le viugt mars 1613, montrent
que les rois de France ne regardaient paa comme mi vain litre, celui de Roi Tres-
(Jhretien. "Les feu Hois nos predecesseura," est-il dit dana ces lettres, " ay ant
acquia le titre et qualitfi de Tres-Chreticn, en prociirnnt I'exaltatiou de la saintc ('.,

Catliolique, Apostolique et Roinaiue et en la defendant de toutes oppreasiona ec

soit ainsi que nous soyons remplis d'nn extreme desir de nous inaiuteuir et ooaser-
ver le dit titre de Tres-Chretien, comme le plus riche fleurou de notre couronne et
avec lequol nous eanerons que toutea nos actions prospererout, voulant non settlement
ioaiter ed tout ce qui nous sera possible nos dits pr6d6cessenrs, mais memo les sur-
passer en desir d etablir la dite foi catkoli({ne et icelle faire annoncer, es terres loin-
tainea, barbares et etraugeres, ou le saint uom de Dieu n'est point iuvoque ,"



170 COURS D'HISTOIRE [1615

chapelle et d'une maison destinee a recevoir les religieux.
L'emplacement qui fut choisi e'tait voisin du magasin, c'est-a-
dire, pres du lieu ou est, a la Basse ville, l'e*glise de Notre-
Dame des Victoires. Comme ces batiments n'avaient rien que
de fort simple, ils f urentbientot terminus, et, le vingt-cinq juin
1615, le P. Dolbeau eut le bonheur dedire la premiere messe
qui ait ete ce'lebre'e a Quebec depuis les voyages de Cartier
et de Koberval (1).

" Rien ne manqua, " dit le P. LeClercq, " pour rendre cette
action solennelle, autant que la simplicity de cette petite troupe
d'une colonie naissante le pouvait permettre .... S'^tant pre-
pare"s par ( la confession, ils y recurent le sauveur par la com-
munion eucharistique. Le Te Deum y fut chante au son de
leur petite artillerie, et, parmi les acclamations de joie dont
cette solitude retentissait de toutes parts, Ton eut dit qu'elle
s' e'tait change'e en un paradis, tous y invoquant le roi du ciel,
et appelant & leur secours les anges tutelaires de ces vastes
provinces."

Un niois apres, la rnesse se celebrait regulierement tous les
dimanches dans la chapelle de Quebec. Le vingt-six juillet
1615, le P. Joseph, charge" de la mission des Trois-Kivieres, y
ce'le'bra le saint sacrifice pour la premiere fois ; il y avait bati
une maisoi> et une petite chapelle avec le secours des Francais
et des sauvages.

Ce fut un beau jour pour Champlain et pour les colons re'unis
autour de lui, que celui ou, dans la petite et pauvre chapelle
de Quebec, ils assisterent pour la premiere fois au saint sacri-
fice de la messe sur les bords du grand fleuve de Saint- Laurent,
inaugurant ainsi la foi catholique dans le Canada. Pendant un
siecle et demi, I'e'glise de Quebec a etc" le centre et le seul
foyer du catholicisme, dans les immenses regions qui s'e"tendent
depuis la baie d'Hudson jusqu'aux possessions espagnoles.
Quelques missionnaires, il est bien vrai, visiterent, en 1633, la
colonie de lord Baltimore, et annoncerent les ve'rite's chre-
tiennes aux nations voisines ; mais ils ne purent tenir longtemps
contre la persecution des protestants, leurs voisins, car, en
1645, leurs compatriotes, apres les avoir saisis et maltraite's,
les conduisirent en Angleterre comme prisonniers (2).

(1) Sagaixl, Hintoire du Canada. Snivant nn m6nioire pr68ent6 au Roi par les
U'Tiilii-i > <-n 1637, une mrssc avait 6t6 c616br6e quelqnea jours auparavaut, par un
Jt s r6colli;t8, a la rivifere des Praii-iea.

(2) Shea, History of th' catholic missions, etc., of the United States. Les ouvrages
de M. Shea out jot6 beaucoup de jour sur I'histoire des anciunucs missious de 1'Ame-
rique du Kord.



1615] DU CANADA 171

Pendant que la colonie francaise prenait de la consistence
sous la conduite de Champlain, les Anglais songeaient a s'em-
parer de la cote de Norembegue et des terres des Massachusets.
En 1614, John Smith, dontil a e'teparle' a 1'occasion de 1'eta-
blissement de Jamestown, fut envoy <$ avec deux vaisseaux pour
prendre possession du pays. II releva les cotes, et en fit un
rapport si avantageux, que le prince Charles donna le nom de
Nouvelle-Angleterre a toute cette partie de I'Amerique (1).

Malheureusement, Smith avait laisse" un de ses capitaines
sur la cote pour s'occuper de la p6che, et celui-ci trouva plus
profitable de faire la chasse aux homines. Ayant invite" vingt-
quatre sauvages a monter sur son vaisseau, il les renferma a
fond de cale, et alia les vendre sur les cotes de 1'Espagne.
La des religieux eurent connaissance de I'infame conduite du
capitaine anglais, et firent enlever les captifs par les autorites
espagnoles, qui leur rendirent la liberte". Les sauvages de la
Nouvelle-Angleterre garderent longtemps dans leur coeur le
souvenir de cette trahisou ; et, 1'annee suivante, le capitaine
Hobson ayant ete envoy^ avec des colons, son vaisseau fut
attaque et forc d'abandonner la cote. Ainsi e"choua, en con-
se"quence de la perfidie d'un seul homme, une entreprise qui
avait coute de grandes depenses aux armateurs, et qui ne put
etre reprise que beaucoup plus tard.

Quelque temps apres I'arrive'e des vaisseaux a Quebec, Ton
tint un conseil, auquel assisterent Champlain, les Peres Ke"-
collets et quelques-unes des personnes les plus intelligentes
de la colonie. L'on y convint que les missionnaires seraient
places sur differents points du pays ; que le P. Denis Jamay
resterait a Quebec, d'oii il desservirait les Trois-Bivieres ;
que le P. Dolbeau irait deineurer a Tadoussac, pour instruire
les Montagnais et visiter les autres tribus sauvages jusqu'au
golfe (2) de Saint-Laurent. Quant au P. Le Caron, son par-
tage fut le pays des Hurons, ou les Francais n'avaient pas
encoi'e pe'ne'tre'. Le champ etait large ; aussi y avait- on taille*
largement, car, depuis le golfe Saint-Laurent jusqu'a 1'extr^-
mitx^ occidentale de la mission confine au P. Le Caron, Ton
comptait trois cent cinquante lieues en ligne droite.

Le P. Dolbeau se rendit, au commencement du mois de
de"cembre, a Tadoussac, ou il batit une cabane ; il y menagea
une sorte de chapelle, afin d'y faire les offices, et d'y reunir les

(1) A. description of New-England in 1614, by John Smith.

(2) P. Leclercq, Etablissement de lafoi.



172 COURS D'HISTOIRE [1615

Francais et les sauvages. II ne s'occupa pas seulement des
Moutagnais, mais il alia encore jusque chez les Betsiamites,
les Papinachois et les Esquimaux.

Champlain, se dirigeant du cote oppose, partit avec le P.
Le Caron pour visiter les contrees de 1'ouest. Au saut Saint-
Louis, il rencontra des hurons qui 1'attendait et qui le pres-
serent de monter dans leurs pays pour leur porter secours
contre les Iroquois. Us declaraient qu'ils ne pourraient plus
veiiir faire la traite avec les Francais, parce que leurs enuemis
acharne's les guettaient partout stir leur passage. Voulaiit
s'attacher cette nation, Champlain leur promit du secours ; et
en effet. pen de temps apres, douze francais partireut pour le
pays des Hurons, avec quelques sauvages qui 4taient descen-
dus afin de vendre leurs pelleteries (1). Us furent accornpa-
gnes du P. Le Caron, qui avait hate d'etudier le pays, et de
prendre connaissance de la langue et des habitudes des peuples
confies a son zele. Le voyage fut long et penible. " II
serait difficile," ecrivait le Pere, " de vous dire la lassitude
que j'ai souffert, ayaut <$te oblige d'avoir tout le long du jour
1'aviron a la main et de ramer de toute ma force avec les sau-
vages. J'ai marche plus de cent fois dans les rivieres, surdes
roches aigues qui me coupaient les pieds, dans la fange, dans
les bois, ou je portais le canot et mon petit equipage .... Je
ne vous dirai rien du jeune penible qui nous desola, n'ayant
qu'im peu de sagamite, espece de pulment compost d'eau et
de farine de bled d'iude que Ton nous donnait soir et matin,
en tres-petite quantiteV' (2)

Peu de temps apres, Champlain, a la te'te de plusieurs fran-
cais, se mit en route pour les rejoindre. Ayant remontd la
riviere des Outaouais, il passa dans la Matawan, afin d'arriver
au pays des Algonquins Nipissiriniens, situe"s autour du lac
Nipissing. Ces sauvages, dont le nombre s'elevait a environ
sept cents ames, ne s'occupaient presque point de la culture,
et vivaient de peche et de chasse. Us recurent fort bien Cham-
plain, qui se reposa chezeux pendant deux jours. Descendant
ensuite la riviere des Francais, il arriva sur les bords du lac
Huron, qu'il nonima mer Douce. Pres de Tembouchure de la
riviere des Francais, il rencontra un gros parti d'Outaouais,
avec qui il fit amitie\ Us dtaient occupe"s k cueillir et k faire
secher des bluets, pour leurs provisions d'hiver (3). II les

(1) Voyage* de Champlain, liv. IV, chap, vr.

(2) P. O. Sagard. Hittoire du Canada.

(3) Voyages de Champlain, liv. IV, ch. VI.



[1615 DU CANADA. 173

appelle la nation des Ckeveux-Relevds, parce que les hommes
soignaient particulierement leur chevelure, et la relevaient vers
le milieu de la tete avec autant de soin que 1'auraient pu
faire les courtisaus les plus fiers de leur personne.

Le premier aout, Champlain aborda au pays des Hurons,
qui s'e'tendait, du nord au sud entre les rivieres nomme'es aujour-
d'hui Severn et Nottawasaga, et de 1'ouest k Test entre le lac
Simcoe et la baie Georgienne. Sa longueur e'tait de vingt a vingt-
cinq lieues (Y), et sa largeur ne de'passait pas sept ou huit
lieues. Quoique le sol fut tout sablonneux, il etait neanmoins
fertile, et produisait abondamment du mais, des feves, des
citrouilles, ainsi que I'helianthe annuel ou soleil, dout on tirait
de 1'huile. Aussi le pays des Hurons etait-il regarde" comme le
greiiier des nations algonquines, qui, des bords du lac Nlpis-
sing et de la riviere des Outaouais, veiiaient s'y appro visionnner.
Champlain y trouva dix-huit bourgades, qu'habitaieut quatre
tribus paiiant la meme langue : les Attignaouantans ou tribu de
1'Ours, les Attignenonghacs ou tribu de la Corde, les Arendar-
rhonrtons ou tribu de la Roche et les Tohotahenrats (2). Dans son
voyage de 1609, il donne aux Hurons le noni d'Ochasteguins ;
il les appelle plus tard Attignaouantans, du nom de la principale
tribu. Eux-niemes se nommaient Wendats. Us avaieut recu le
noni de Hurons vers 1'annee 1600, lorsque ayant entendu purler
des Francais qui faisaient la traite a Tadoussac, ils y etaient
descendus pour echanger leurs pelleteries.

Chaque tribu etait cornposee de families plus ou moins
e'tendues, qui couservaient soigneusement le nom et la memoire
de leurs ancetres. Les Attignaouantans et les Attignenonghacs
e'taient les deux tribus les plus considere'es, parce que le pays
leur appartenait, et qu'elles y avaient recu les autres. Elles
etaient aussi les plus nombreuses et avaient adopte beaucoup
de families e"trangeres (3). Apres avoir travers^ plusieurs
bourgades, Champlain arriva a celle de Carhagouha, qui semble
avoir et4 Tune des plus irnportantes ; elle etait entouree d'une
triple palissade, qui la protegeait centre les attaques des enne-
mis. Ainsi que les autres bourgades du pays, elle ressemblait
a celle que Cartier avait autrefois trouvee k Hochelaga. Les
cabanes, en- forme de tunnels, avaient cent quatre- vingts ou
deux cents pieds de longueur, sur vingt-cinq ou trente de lar-

(1) Relation des Jesuites, 1639.

(2) Relation des Jesuites, 1639.

(3) Relation des Jesuites, 1639.



174 COUES D'HISTOIRE [1615

geur. Au milieu, regnait un corridor, de chaque c6te" duquel
etaient des logements pour une vingtaine de families.

Le P. LeCaron s'etant arrete dans la bourgade de Carhagouha,
on lui batit, avec des perches et des decrees, une cabane se-
paree, dans laquelle il dressa un autel pour la celebration des
saints mysteres (1 >. Champlain arriva assez tot pour entendre
la premiere niesse, a la suite de laquelle une croix ftit dresse'e
et benite, tandis que les Francais saluaient, par le chant du
Te Deum et au bruit de la mousqueterie, 1'e'rectioii du signe
de salut sur cette terre encore couverte des tenebres du paga-
nisme.

Champlain profita du temps qui lui restait avant 1'ouverture
de la campagne, pour visiter quelques villages des Hurons ; il
poussa jusqu'a Cahiague, principale bourgade du pays et renfer-
mant deux cents cabanes. La devait se re'unir I'armee hu-
ronne, arm de se preparer au depart. Les chefs et les guerriers
leverent la chaudiere de guerre, et firent les festins d' usage.
On d^puta des ainbassadeur^, vers une nation puissaute qui
avait promis aux Hurons un secours de cinq cents homines ;
c'e*tait celle des Andastes, appartenant a la langue huroune.
Autrefois voisine des Iroquois, elle avait soutenu contre eux
de longues guerres, et elle avait enfin etc forcee de se retirer
vers les cotes de la nier, pres de la riviere Susquehamiah.

La petite arme"e des Hurons s'ebranla le premier septembre,
sous la conduite de Champlain, qui se faisait accompagner de
douze francais. Pour se reridre chez les Iroquois, les allies
suivirent 1111 pays ou le gibier et le poisson (Staient si abon-
dants, que la chasse et la peche suffisaient a nourrir toute la
troupe. Champlain nous decrit bien clairement les mouvements
des allies, et on peut les suivre facilement sur les cartes
actuelles, 11s traverserent la Severn pres de sa sortie du lac
Simcoe ; remontant ensuite quelques petites rivieres, ils pas-
serent par im portage, a des lacs qui se de"chargent dans la
riviere Trent. Ils descendirent celle-ci, et par la baie de Quinte
ils arriverent, apres un voyage d'environ trente-cinq jours, au
lac Ontario, que Champlain nomine lac des Entouoronnons (2 .
" La," observe-t-il, " est 1'entr^e de la graude riviere de Saint-
Laurent (3)."

(1) F. G. Sax:n d. Histoire du Canada.

(2) Les Entouoronnons funtnt, il une epoqiic post<ivieure, COUIIUH sous le noin de
THOiinoutoaiiH. Ils occupaient une partie tie la cote mdrtdionale du .sraud lac qui
Avait priH letu- noin.

('*) Voyayt* de Champlain, liv. IV. ch. vn.



1615] DU CANADA. 175

II restait encore une traverse'e de quinze ou seize lieues, qui
se fit heureusement. Arrives sur la cote me'ridionale, les guer-
riers cacherent leurs canots et s'avancerent dans les terres
jusques vers un lac, qui est vraisemblablement celui de Canan-
daigua (1 '.

L'armee avait voyage lentement ; le neuf d'octobre, les Hu-
rons, s'approchant d'unbourg des Iroquois, rencontrerent pour
la premiere fois un parti avance des ennemis, dont onze furent
faits prisouniers, les autres ayant pris la fuite. Cette victoire
facilita les approch.es du bourg, qu'on trouva beauconp mieux
fortifie que n'etaient ceux des Hurons. II etait place an bord
d'uu etang, qui, pendant le siege, pouvait fournir de 1'eau en
abondance aux assieges. Tout autour, se dressaient quatre
rangees de palissacles, hautes de trente pieds et afferrnies par
de gros arbres, dont les branches s'entrelacaient les unes avec
les autres. Au-dessus de cette espece de mur, regnait un para-
pet, ou chemin de ronde, d'ou partaient des gouttieres, destinees
a distribuer 1'eau sur tous les points de la palissade, si les
assaillants tentaient d'y mettre le feu. Comme le parti s'appro-
chait des enneinis, quelques ferames iroquoises et des enfants
tomberent eutre les mains des Hurons, qui commencerent a les
trailer en prisonniers de guerre. Champlain, indigne de ces
cruautes, declara a ses allies que, s'il ne cessaient, ils les aban-
donnerait et les laisserait marcher a 1'ennerni sans le secours
des Francais. Tout e tonne's, ils lui re'pondirent qu'on traitait
leurs femmes de la rnerne facon, quand elles etaient prison-
nieres ; mais, que, puisque cela ne convenait pas, ils ne feraient
plus de mal aux femmes, et se dedommageraient sur les
hommes (2).

Les Iroquois etaient epars dans leurs champs, recoltant le
mais et les citrouilles, lorsque les Hurons arriverent pres du
bourg. Champlain avait recommande aux hommes de son
parti de demeurer cache's et de differer 1'attaque jusqu'au len-
demain; mais ils ne purent se contenir a la vue des ennemis.
Ils pousserent leurs cris de guerre, et s'engagerent de suite
avec si peu d'ordre, qu'ils couraient risque d'etre d^faits, si
les Francais ne s'e'taient avanc^s pour les deUivrer avec le feu
de leur mousqueterie. Le bruit et 1'effet de cette arme, nouvelle
pour les Iroquois, les effrayerent tellement, qu'ils s'enfuirent en
emportant leurs blesses.

(1) Documentary history of New-York ; note de M. E. B. O'Callaghau. Kous avous
sou vi-n t proflt6 des rocherches du savant historien de New- York.

(2) Voyages de Champlain, liv. IV. eh. vii. Leclercq, Etablissement de lafoi.



176 COURS D'HISTOIRE [1615

Dans un conseil tenu le soir du meme jour, Champlain recom-
manda a ses allies de garder im peu plus d'ordre dans leurs
attaques ; et, pour battre les remparts des ennemis, Ton convint
de iabriquer un cavalier en bois, qui fut Relieve* dans la meme
nuit. Trois cents hommes des plus vaillants le poserent pres
de la muraille, malgre une grele de Heches et de pierre. L'on
essaya alors de mettre le feu aux palissades; mais le vent con-
traire repoussait les flammes, et 1'eau jete"e par les gouttieres
etait si aboiidante, que les feux furent bientot eteints.

Cependant les Francais, du haut du cavalier, tiraient inces-
samment sur les ennemis, qui, perdant beau coup de monde,
furent enfin forces d'abandonner le parapet. La victoire aurait
etc" assuree, si les Hurons avaient .pu observer quelque ordre
dans 1'attaque; mais il etait impossible de maltriser leurs
caprices chacun agissant a sa guise, sans s'occuper d'obe"ir a
son capitaine. " Les chefs, " remarque Champlain, " n'ont
point de commandement absolu sur leurs compagnons, qui
suivent leur volonte et font a leur fantaisie, qui est la cause de
leur desordre et qui ruine loutes leurs affaires. Car, ayant
resolu quelque chose entre eux, il ne faudra qu'uu belitre
pour rompre leur resolution et faire un nouveau dessein." (1)

Champlain ayant recu deux blessures, les Hurons passerent
de 1'exces de la jactance au decouragement. Les cinq cents
allies qu'ils attendaient ne venaient point ; beauco'up des leurs
etaient blesses : ils se deciderent, par ces raisons, & faire leur


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