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J. B. A. (Jean Baptiste Antoine) Ferland.

Cours d'histoire du Canada (Volume 1)

. (page 3 of 56)

vie a Dieppe ; car les historiens de la ville disent qu'il com-
mandait mi des deux vaisseaux avec lesquels Aubert visita le
golfe de Saint-Laurent en 1508. Dans une lettre qu'apres
son retour il adressa de Dieppe a Francois I, Verazzani rend
compte de son voyage, commence vers la fin de 1523 et
termine* en 1524. Par cette lettre, il paraft que Verazzani
etait parti dans I'automne de 1523, avec 1'instruction d'at-
taquer les batiments espagnols, et d'aller a la decouverte
des terres neuves au dela de Tocean (2). II s'etait dirige,
avec ses quatre vaisseaux, vers les cotes des Pays-Bas, alors
soumis, aussi bien que 1'Espagne, a 1'Empereur Charles V.
Comme ils s'elevaient vers le nord, une tempe'te violente en
forca deux, le Normand et le Dauphin, a se refugier dans un
port de la Bretagne ; le sort- des deux autres n'est pas connu.
Ayant repare leurs avaries, le Normand et le Dauphin repri-
reut la mer, et croiserent quelque temps sur les cotes d'Es-
pagne.

Verazzani songea alors a snivre la seconde partie de ses
instructions. Le dix-sept Janvier 1524, il quitta les rochers de
I'lle de Madere; son vaisseau, le Dauphin, portait cinquante
hommes. ainsi que des vivres et des munitions pour huit
mois. Assaillis par une terrible temp6te, ils eurent le bonheur
d'echapper au naufrage, et, apres cinquante jours de navigation,
ils arriverent en vue des terres de 1'Ame'rique, sous le 34
degre' de latitude nord, vers 1'endroit ou est situe"e la ville de

(1) Hist, de Dieppe.

<2) Kamusio, vol. ITJ; Hdkluyt, vol. HI.



14 AVANT-PROPOS.

Wilmington, dans la Caroline du ISTord. Verazzani courut cin-
quante lieues an sud pour trouver un bon havre ; mais, deses-
perant d'en rencontrer dans cette direction, il reprit sa route
vers le iiord, et ne fut pas heureux de ce cote. II se decida
a mouiller en mer, et a envoyer une chaloupe vers le rivage, ou
Ton apercevait un grand nombre de personnes reunies. Les
Francais furent bien'recus des sauvages.

Laissons Verazzani lui-m^me raconter son entrevue avec
les habitants du pays. " ISTous voyant approcher, ils s'en-
fuirent ; puis ils s'arreterent, et nous regardaient avec etonne-
ment. Etant rassures par nos gestes, quelques-uns des-
cendirent jusqu'a la mer, semblant se rejouir et admirer
nos habits et la blancheur de notre peau. Ils nous indiquerent
par signes le lieu ou nous pourrions plus facilement debar-
quer, et nous inviterent a partaker leur nourriture. Ces peuples
sont nus, a 1'exception des parties du corps que la defence
enseigne de cacher, et qu'ils couvrent de peaux retenus avec
des liens de foin. Jusques sur leurs genoux tombent des
queus de differentes betes, aussi attachees a la ceinture.
Quelques-uns portent des guiiiandes forme 1 es de plumes d'oi-
seaux. Ces gens sont d'une couleur rousse, et ressemblent
assez aux Sarrasins : leurs cheveux noirs et epais sont portes
courts et noues en queue sur la nuque. Leurs meinbres sont
bieu formes ; leur stature est moyeune et peut-etre un peu
plus elevee que la notre ; ils ont la poitrine large et les bras
vigoureux. II n'y a rien de difforme dans leur personne, si ce
n'est que le visage est large, et encore tous ne 1'ont pas tel.
Ils sont agiles et bons coureurs, autant que nous avons pu en
juger par 1'experience. Par ces deux qualites ils ressemblent
aux peuples de 1'orient et surtout a ceux qui habitent les par-
ties les plus reculees de la Chine."

II decrit ensuite le pays, qu'il trouva fort beau. Peu de jours
apres, conime il continuait a suivre la c&te, il voulut distribuer
des presents a uue bande de sauvages rassembles sur le
rivage. II chargea un jeune matelot, bon nageur, de leur por-
ter quelques colifichets. Celui-ci, ne se fiant pas trop a leurs
dispositions, lanca de loin les presents vers la^ terre, et
s'empressait de retourner vers le vaisseau, lorsqn'une vague
le jeta contre les rochers. Les naturels, le voyant a demi mort,
le prirent et le porterent a une petite distance de la rner. Plus
effraye qu'auparavant, il cominenca a crier de toutes ses
forces ; de leur cotu, les sauvages criaient encore plus fort, afin
de 1'encourager. Ils 1'eteudirent au soleil, et 1'examinerent



AVANT-PROPOS. 15

avec curiosit^, pendant que d'autres attisaient le feu et fai-
saient secher ses habits. Ses compagnons, qui, du vaisseau,
voyaient tout ce manege, craignaient qu'ils ne le fissent rotir
pour le manger, et lui-meme le craignait encore davantage.
Quand il eut recouvre" ses forces, les sauvages lui prodiguerent
des marques d'amitie, et le conduisirent au rivage. Apres
qu'il se fut jete a la mer, ils le suivirent des yeux jusqu'a ce
qu'il eut rejoint le vaisseau.

Poursuivant sa course vers le nord, Ve"razzani entra dans
un port, qu'il decrit de maniere a faire reconnattre le port de
New- York, et dontil parle avec admiration ; il visita ensuite
plusieurs autres endroits de la cote. Dans les pays des Armou-
chiquois, des Abenaquis et des Etchemins, il trouva des hommes
plus forts et plus rudes que ceux qu'il avait rencontre's vers le
midi. Ils ne voulaient permettre a aucun etranger de descendre
a teiTe, et ils lancerent des fleches contre les Francais quand
ceux-ci, armes et au nombre de vingt-cinq, entrerent dans la
foret pour visiter le pays. Le voyage de d^couverte se termina
au nord pres des cotes de Terreneuve. " Cette terre, " dit
Verazzani, " fut reconnue par les Bretons dans les temps
passes ; elle est sous le cinquantieme degre de latitude. "

Ainsi, ce fut au nom de la France que Verazzani visita le
premier toute la cote des Etats-Unis, depuis la Caroline du
Sud jusqu'au Maine inclusivement, puis la ISTouvelle-Ecosse et
1'ile du Cap-Breton (1). II prit possession de toutes ces con-
trees, descendant a terre en plusieurs endroits, et arborant le
pavilion francais dans les principaux havres. Suivant 1'opinion
commune, il donna le nom de Nouvelle-France aux pays qu'il
avait ainsi visites. " Je crois, " dit le Pere Biard, " que c'a e'te'
ce Jean Verazzani qui a ete le parrain de cette denomination
de la Nouvelle-France (2). " Telles e"taientles formalites alors
usitees parmi les peuples de 1'Europe, lorsque Ton prenait
possession d'une terre nouvellement de"couverte. Et, quand
plus tard les Anglais, dans leurs aggressions injustes contre les
etablissements francais de Port-Eoyal et de Saint-Sauveur,



(1) Tous Ifta aatours anciens s'accordent a plaeer en 1524 le voyage de V6razzani
sur les c6tP8 de I'Ameriqno. Le Pere Charlevoix est le premier qui ait nientionn6 un
premier voyage de Vei'azzani en 1523. et un second en 1524. Cette opinion le jette
dans une antre erreur ; car il fait terminer en 1525 un voyage dont V6razzani rendit
compte a Fran9ois I an niois de jnillet 1524. D'apres la lettre ci-dessus cit6e, le
voyage que Charlevoix croit 6tre le second et r6ellement le premer qne le c61ebre
navigateur ait fait sur la cote d'Am6rique. a moins qu'il n'y ait 616 en 1508 avec
Thomas Aubert.

(2) Relations des Jesuites, vol. I, 6d. de 1858.



16 AVANT-PEOPOS.

invoquaient en leur faveur le droit de premiere possession, ils
avaient fort mauvaise grace, puisque la relation du voyage de
Ve'razzani etait conmie chez eux, et que de fait elle a. et4 con-
serve'e par recrivain anglais Hakluyt. L'Angleterre ne pouvait
appuyer ses preventions sur la priorite du voyage des Cabot,
car dans leur premiere navigation ils ne virent que la terre du
Labrador et 1'ile de Terreneuve ; dans son voyage de 1517,
apres avoir cherche" h ptfnetrer vers 1'ouest par le de'troit qui
recut plus tard le nom d'Hudson, S^bastien Cabot rebroussa
chemin et descendit vers la Floride, en suivant les cotes de
loin et sans jamais aller a terre.

Lorsque Verazzani arriva en France, il trouva la guerre
allumee. La malheureuse journee de Fa vie, dans laquelle Fran-
cois I fut fait prisormier an inois de fevrier 1525, et la capti-
vite de ce prince, qui dura jusqu'en 1526, ne permirent pas a
la France de s'occuper de decouvertes dans 1' Amerique. Quel-
ques auteurs croient neanmoins qu'en 1525 Ve'razzaui fit avec
des Francais uu autre voyage, dans lequel, apiesquelques de-
couvertes, il disparut de la scene sans qu'on en ait jamais
entendu parler. D'autres au coutraire rapportent que, ri'ayant
plus d'esperance du cote de la France, il passa en Angleterre,
et fut envoye" en Amerique par Henri VIII, a qui il pre"senta
line carte des cotes qu'il avait visitees. II parait bien certain
que Ve'razzani ne perit que longtemps apres son voyage de
1524. Suivaiit une lettre d'Annibal Caro, citee par Tira-
boschi, Verazzani etait encore vivant en 1537. Banmsio ra-
conte qu'apres sa premiere expedition, e"tant en Italic avec
ses amis, Verazzani leur disait vouloir engager le roi tres-
chre'tien a envoyer des colons pour habiter, sur les cotes qu'il
avait decouvertes, un lieu 6u 1'air e'tait tempere, les terres
fertiles, les fleuves beaux et les ports capables de contenir de
grosses flottes. Eamusio indique par ce passage qu'il dut
rester assez longtemps en Italie, inais sans fixer la date de sa
derniere navigation. Ce qni est certain, c'est que le capitaine
florentiu etant de'barque' avec quelques matelots, ils furent pris
par le peuple du pays, et, en presence de leurs compagnons
rest^s sur les vaisseaux, ils furent r&tis et devores (1).

A propros de V^razzaui, Charlevoix dit avec raison : " II est
bien glorieux a 1'Italie que les trois puissances qui partagent au-
jourd'hui presque toute 1* Amerique doivent leurs premieres
decouvertes a des Italiens : savoir, les Castillans a un Genois \.
les Anglais a des Venitiens, et les Francais a un Floreritin. "

(I) Bainusio, vol. III.



LIVRE PREMIER



CHAPITKE PKEMIER



Jacques Cartier clioisi pour conduire une expedition en Amerique D6part de
Saint-Malo He des Oiseaux Port de Brest Cote du Labrador Esquimaux
Bale dsa Chaleurs Baie de Gasp6 Cap Tienuot Ketour des vaisseaux en
France Second voyage de Cartier Baie de Saiut-Laureut Les Esquimaux
Divisions territorialea Havre de Sainte-Croix Stadacon6 Cartier se rend a
Hochelaga Le Mont-Royal Riviere de Fouez Mai de terre Voeti Les Ton.
damans Cartier s'empare de Donuacona. et retourne en France.



En 1'annee 1534, Francois I jugea a propos de prendre
ses projets de decc-uvertes dans le nouveau monde, d'ou il
voyait les Espagnols tirer de si grandes richesses. II avait
toutefois une arriere-pensee : il songeait encore plus peut-etre
a faire arriver ses vaisseaux " aux Indes, au Cathay et aux
lies de Zip'angu (1)." Philippe de Chabot, amiral de France,
1'engageait a ce projet ; il lui pre"senta comnie capable de
1'executer, un capitaine malouin nomme Jacques Cartier, dont
il connaissait le merite (2), et qui avait vraisemblablement
voyage* dans les mers du nord avec les p^cheurs bretons et
normands. Ayant e"te agre'e' par le roi, Jacques Cartier fit ses
preparatifs ; et, apres que les capitaines, mattres et compa-
gnons eurent fait serment de se comporter fidelement au ser-
vice du roi, le vingt avril 1534, 1'expedition partit de Saint-
Malo ; elle e'tait coniposee de deux vaisseaux, dont chacun

(1) La Chine t'-tui t alors connue sous le nom de Cathay, et le Japou sous celui de
Zipangu.

(2) Lescarbot.



18 CODES D'HISTOIEE [1534

etait d'environ soixante tonneaux (1) et portait soixante-un
hommes d'e"quipage. Le dix mai, Cartier reconnut le cap de
Bonnavista, dans Tile de Terreneuve ; mais, ayant trouve pres
de la cote une grande quantite de glaces, il tourna vers le sud
et entra dans un port qu'il nomma Sainte-Catherine (2).

Le vingt-un mai, il fit voile vers le nord et arriva pres
d'une ile (3), ou, en moins d'une demi-heure, ses deux barques
firent une si abondante provision d'oiseaux, que, sur chaque
vaisseau, on en sala quatre ou cinq tonneaux. II continua
sa route en longeant la cote de Terreneuve jusqu'au detroit
de Belle-Isle, qu'il appelle le golfe des Chateaux, et qu'il
croyait etre le seul passage pour entrer dans le grand golfe
(4). L'ayant suivi du nord au sud, il s'arreta a Blanc-
Sablon ; puis il entra dans le port des Ilettes, aujourd'hui
nomme port de Brador (5), et visita la baie de Brest (6)
ou il fit dire la messe le jour de St. Barnabe, pour tout son
Equipage. Tous ces lieux e"taient de"ja connus des Basques et
des Bretons, de qui ils avaient recus leurs noms, et ils paraissent
avoir e"te frequentes par les pecheurs avant le voyage de
Cartier. II raconte en effet, que, vers le fleuve de Saint- Jacques,
maintenant la bale des Eochers, il rencontra un grand vais-
seau de la Rochelle, cherchant le port de Brest pour y aller
faire la peche.

" En somrae ", dit Cartier, parlant de la cote de Labrador
qu'il venait de visiter, " je pense que cette terre est celle que
Dieu donna a Cam. La on voit des hommes de belle taille et
grandeur, mais indompte's et sauvages. Ils portent les che-
veux lies au sommet de la tete et e"treints comme une poignee
de foin, y mettant au travers un petit bois ou autre chose, ou
bien un clou, et y tient ensemble quelques plumes d'oiseaux.
Ils sont vetus de peaux d'animaux, aussi bien les hommes que
les femmes Ils se peignent avec certaines couleurs rouges.

(1) Premier Voyage de Jacques Cartier.

(2) Aujourl'hni Catalina.

(3) Funk Island.

(4) Un peu plus tard, il reconnut le passage entre Terreneuve et 1'lle du Cap-
Breton.

(5) Ce lieu fnt pendant longtemps nomm6 Baie de Phelypeaux ; on y batit, pour
la protection des pecheurs. le fort de Pontchartrain. Au commencement du dernier
siecle. M. T-e Gardeur de Courtemanche y faisait la traite et la peche sur une grande
echelle.

(6) Port du Vieux-Fort, environne d'iles, et on Ton trouve de vieux murs qui ont
fait partie d'anciennes fortifications de la fin du XVIe sieole, s'il en faut croire dea
traditions locales.



1534] DU CANADA. 19

Us ont leurs barques faites d'e'corces d'arbres de boul, avec
lesquelles ils pechent grande quantite de loups-marins."

Les naturels ici mentionnes etaient des Esquimaux, qui ne
sout pas tels que les ont peints certains voyageurs. Ils sont
d'une taille moyenne, forts, robustes, intre"pides et capables
de se defendre ; pendant bien des anne"es, ils firent une guerre
achamee aux raarins bretons et normands, dont quelques-uns
avaient abus6 de leur confiance (1).

Apres s'etre avance sur des barques jusqu'a Checatica, qu'il
nomma port de Jacques Cartier, il rejoignit ses vaisseaux,
rested au port de Brest. Ayant mis h, la voile, il se dirigea
vers Terreneuve, dont il visita la cote occidentale sur une
grande longueur ; il reconnut les ties de Brion et de la Magde-
laine, et entra, le trois de jjuillet, dans une baie considerable,
qu'il appela Baie des Chaleurs, parce qu'il y eprouva des cba-
leurs excessives. Monte" sur une barque, il s'avanca fort loin
dans la baie, esperant trouver un passage vers 1'ouest.
Pendant cette excursion, il eut plusieurs entrevues avec les
sauvages, qui s'^taient reunis au nombre de pres de trois
cents, et qui suivaient les Francais, partie par curiosite", partie
pour trafiquer avec eux. Les premiers moments de defiance
passes, ils s'approcherent avec assurance des Strangers, sau-
tant, chantant et donnant mille signes de rejouissance. Ils
apporterent des peaux et autres objets de peu de valeur, et
recurent en retour des hachots que les matelots bretons nom-
maient mitaines, des eouteaux, des chapelets et autres mar-
chandises.

Les terres parurent fort belles. " Leur pays est plus chaud
que n'est TEspagne," dit Cartier, " et le plus beau qu'il est
possible de voir, tout egal et uui, et ii'y a lieu si petit ou

n'y ait des arbres du froment sauvage, qui a l'e"pi comrne

le seigle et le grain comme de Tavoine, et des pois aussi epais

comme s'ils avaient e"te semes et cultiv^s, du raisin des

fraises, mures, roses rouges e.t blanches et autres flours de
plaisante, douce et agreable odeur."

Certains qu'il n'y avait point de passage de ce cote, les Fran-
cais tirent voile poui continuer leur exploration. Ils allerent
mouiller entre 1'ile de Bona venture etle Cap Perce", que Cartier
nomine Cap de Prato. Ils entrerent ensuite dans la baie de
Gaspe" ; pendant une tempete qui leur fit perdre une ancre,

(1) Les Esquimaux sont en g6n6ral fort laids ; une tradition explique 1'origine de
leur laideur ; deux loup-iuarins, fatigues de la mer. se ret'ujiierent sur la terre t'enue,
et deviureut les aucetres des Esquimaux, a qui Us out Ie^u6 leur physumoiuie.

3



20 COUKS D'HISTOIRE. [1534

ils se reTugierent dans le bassin de Gaspe*, on il demeurerent
depuis le seize de juillet jusqu'au vingt-cinq. En ce lieu, ils
trouverent une quarantaine de families sauvages, occupies a
faire la peche. " Ceux-ci peuvent etre vraiment appeles sau-
vage," dit Cartier : " d'autant qu'il ne se peut tronver gens
plus pauvres au monde, et je crois que tous ensemble ils
n'auraientpu avoir la valeur de cinq sous, excepte leurs barques

etrets Ils portent la tete entierement rase, hormis un flo-

quet de cheveux au plus haut de la tete, lequel ils laissent
croitre long comme une queue de cheval, qu'ils lient sur la tete
avec des aiguillettes de cuir. Ils n'ont d'autre demeure que
dessous ces barques lesquelles ils renversent, et s'etendent sous
icelles sur la terre sans aucnne couveiture." Cartier trouva
chez eux du mais, des feves et des prunes. Leurs rets ^taient
faits des fibres du chanvre, plante naturelle au pays.

Trouvant ces gens tout-a-fait bienveillants envers les Fran-
cais, Cartier voulut profiter de leurs bonnes dispositions, pour
planter, sur la pointe de 1'entree du port, une croix haute de
trente pieds, et sur laquelle e*taient graves les rnots : Vive le
Roi de France. A peine les Francais etaient-ils de retour a leurs
vaisseaux, qu'un cannot s'en approcha, portant le capitaine des
sauvages et ses trois fils. Couvert d'une vieille peau d'ours, le
chef se leva et fit une longue harangue ; il montrait du doigt la
croix, puis toute la terre des environs, et seniblait vouloir faire
comprendre que, tout le pays lui appartenant, on n'aurait pas
du y planter la croix sans sa permission. Cependaiit on
re*ussit a le calmer au moyen de presents ; Cartier le renvoya
gatisfait, et garda deux de ses fils, qu'il conduisit en France.

Apres avoir quitte la baie de Gaspe", les vaisseaux remon-
terent le bras meridional du grand fleuve, que Cartier prit pour
un golfe profond ; autant qu'on peut e'tablir des conjectures
sur le r^cit obscur du reste du voyage, il cotoyerent 1'ile
d'Anticosti, et arriverent au cap Tiennot, aujourd'hui le Mont-
Joly, pres de Tembouchure de la riviere Nataskouan. La saison
e*tant d^ja avanc(5e, Cartier crut qu'il ^tait temps de retourner
en France. Les vaisseaux s'arreterent quelques jours h. Blanc-
Sablon, d'ou ils firent voile le quinze aout. Apres une traverse's
assez heureuse, ils arriverent le cinq septembre k Saint-Malo,
d'ou ils etaient partis quatre mois et demi auparavant.

Cartier rendit compte de son voyage au roi et a la cour ; son
rapport lui procura des protecteurs, qui comprirent combien il
importait k la France de former des e'tablissements dans 1'A-
m^rique. Charles de Mouy, sieur de La Meilleraye et vice-



1535] DU CANADA. 21

amiral de France, qui avait favorise" le premier voyage, s'oc-
cupa activement de hater les pre*paratifs du second ; il obtint
pour le chef de 1'exp^dition des pouvoirs plus amples, et il lui
fit donner trois na vires. Dans la commission adresse'e a Cartier,
Philippe de Chabot, grand amiral de France, de Bretagne et de
Guienne, le charge de " conduire, meuer et employer trois
navires e'quipe's et avictuailles chacun pour quinze mois, au
parachevement de la navigation des terres conimence'es &
decouvrir outre les terres neuves, et en icelui voyage essayer de
faire et accomplir ce qu'il a plu au roi commander et or-
donner. " II lui donne aussi " pouvoir, commission et mande-
ment especial avec la totale charge et superintendance d'iceux
navires, voyage et navigation, tant a aller que retourner. "

Le capitaine breton e"tait plein de religion, et, lorsque 1'occa-
sion s'en pre"sentait, il ne craignait pas de se montrer ouver-
tement enfant de" voue" de I'e'glise ; aussi, dans une adresse
au roi, a 1'occasion de son second voyage, il presentait 1'exten-
sion de la foi catholique comme uu des plus pressants motifs
pour continue!' les decouvertes. Avant de partir pour cette
expedition peVilleuse, il regla les affaires de sa conscience, et
voulut que ses compagnons fissent de meme, sachant que,
lorsqu'ils n'auraient plus rien & craindre du cote de Dieu, ils
seraient mieux disposes a rencontrer les perils de la navigation.
Sou depart fut preeed6 d'une touchante ce'remonie, qu'il de"crit
avec beaucoup de naivete. " Le dimanche, " dit-il, " jour et
fete de la Pentecote, seizieme jour de may, au dit an 1535,
du commandement du capitaine et du bon vouloir de tous,
chacun se confessa, et recumes tous ensemble notre createur
en 1'^glise cathedrale du dit Saint-Malo ; apres lequel avoir
recu, nous fumes nous presenter au chceur de la dite e*glise
devant r^v^rend pere en Dieu, monsieur de Saint-Malo, lequel
en son e"tat episcopal nous donna sa benediction. "

Le mercredi suivant, dix-neuf mai, le vent dtant favorable*
la petite flotte init a la voile. Les trois navires de Cartier, savoir :
la Grande Hermine, de cent a cent-vingt tonneaux, la Petite
Hermine (1) de soixante tonneaux, et I'Emerillon de qua-
rante, portaient les premiers Europeens qui aient hiverne' dans
la vallee du Saint- Laurent. Un ancien registre de la commu-
naute inalouine fournit les nonis des compagnons de Cartier (2).

(1) La Petite Hermine portait auparavant le nom de Courlieu, chang6 pour ce
voyage.

(2) Pi^ce cotnmuuiqufie par M. Cunat au journal Le Commerce Breton de Saint-
Malo. M . Faribault a bieii voulu nous faiiu coniiaitre ce document.



22 COURS D'HISTQIRE [1535

A bord de la Grande Herrnine etaient Cartier et plusieurs jeunes
gentilshommes, embarques comme volontaires; parmi eux se
trouvaient Claude de Pontbriand, fils du Seigneur de Montce-
velles, Charles de la Pommeraye et Jean Poullet. Marc Jalobert
commandait la Petite Hermine, et 1'Emerillon avait pour
eapitaine Guillaume Le Breton. L'expedition etait accompagee
de deux chapelains, Dom Guillaume Le Breton et Dom Antoine.
Se"pares les uns des autres par une longue succession de tem-
ples, les trois navires se reunirent le vingt-six juillet au
havre de Blanc-Sablon, qui &ait le rendezvous designe.

La flottille se mit en route pour continuer les decouvertes
commencees 1'annee pre*cedente. Elle s'avanca entre Tile de
1'Assoinption ou d'Anticosti (1) et la cote du Nord, que
Cartier faisait examiner soigneusement, aim de reconnattre s'il
n'y aurait pas quelque passage vers 1'ouest ; car la recherche
d'un chernin vers les Indesetla Chine semble Pay oir beau coup
preoccup^, et c'etait alors le but principal de toutes les expe-
ditions qui de FEurope se dirigeaient vers 1'occldent.

Du cap Tiennot, qu'il avait reconmi 1'annee pre"cedente, il
alia chercher, a vingt-deux milles plus loin, un petit havre, qu'il
nomma Havre Saint-Nicolas (2). Le dix aout, un vent contraire
le forca a chercher un abri " dans une fort belle et graude bale
pleine d'isles, et bonnes entries et posage de tons les temps
qu'il pourrait faire, et pour connoissance d'icelle baye y a une
grande isle comine un cap de terre qui s'avance plus hors que
les autres. " En 1'honneur du saint dont on celebrait la fete en
ce jour, il la nomma la bale de Saint-Laurent. " Ce nom> "
remarque Charlevoix, " s'est ^tendu & tout le golfe dont cette
baie fait partie ; et, parce que le ileuve qu'on appelait aupara-
vant la riviere de Canada se decharge dans ce meme golfe, il a
insensiblement pris le nom de Saint-Laurent qu'il porte (3). "
En comparant la description de la baie de Saint-Laurent,
donneepar Cartier, avec celle que le eapitaine Bay field (4) fait
du port de Sainte-Genevieve, il est difficile de ne pas recon-
naitie que les deux noms ck'signent le m^me lieu.

(1) Charlevoix (lit qne Tancion nom sauvago Jfattmtee s'est chang^ en celi/i A' An
ticoMti, daiiH la Imncho douro])6ena- Natanhkmich. nom mainteimut ilmuif par les
Mdiitaunnirt, aiguille : '"lieu ou Von va ehcrcher I' our*. "

(2) D'aprfcs les distances (Ionn6es par Cartior, le havro do Saiut-Nicolas serait
I'acliiirhilion. putit havre ob les goiilettea cotieres trouvent xui abri.

(3) Charlevtfix, Hint, de la N. France, liv. I.

(4) Failing direction* for the Qti(f and River of Saint-Lairrtnee. Loport de Snint -
fJciicvirvc i-st ii oinqoante-deax milli-s de In grande livi('^<^ >]i- X:iiii>lni:ni <-i Tn
Hout-Juli: <r(liiiVic ( in -i ! 'jHind nvcc cclni dc -lix-sept lieues et (li-nii*- tinnm ,



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