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J. B. A. (Jean Baptiste Antoine) Ferland.

Cours d'histoire du Canada (Volume 1)

. (page 31 of 56)

de bienveillance, ajoutant qu'on en verrait les effets a mesure
que Dieu lui ferait la grace de croitre en age. Des carmelites,
des ursulines, des visitandines, des hospitalieres suppliaient
de leur donner part aux souffances qu'avaient a endurer lea
missionnaires parmi les nations sauvages. " II faut que vous
sachiez," e'crivait une de ces filles de vouees, " que la Nouvelle-
France commence d'entrer dans les esprits de plusieurs per-
sonnes ; ce qui me fait croire que Dieu la regarde d'un oail
favorable. Helas ! que diriez-vous, mon R. P., si la divine
majeste disposait les affaires en sorte que nous eussions bientot
le courage et le moyen de vous aller trouver ? Je vous dirai
que, si telle est la volonte de Dieu, il n'y a rien en ce monde
qui m'en puisse empecher, quand meme je devrais etre en-
gloutie des ondes en chemin (1)."

Madame la duchesse d'Aiguillon, niece du cardinal de Ri-
chelieu, offrait de fonder un hopital. Voici ce qu'elle proposait
dans une de ses lettres : " Dieu m'ayant donne le desir d'aider
au salut des pauvres sauvages, apres avoir lu la relation que
vous en avez faite, il m'a semble' que ce que vous croyez qui
puisse le plus servir a leur conversion _est I'^tablissement dea
religieuses hospitalieres dans la Nouvelle-France ; de sorte que
je me suis re'solue d'y envoyer, cette annde, six ouvriers pour
d^fricher des terres, et faire quelques logements pour ces bonnes
filles. Si je puis contribuer quelque autre chose pour le salut
de ces pauvres gens, pour lesquels vous prenez tant de peine,
je m'estimerai bien heureuse (2)."

(1) Relation de 1636.

(2) Relation de 1636. Marie-Madelaine de Wignerod, duchesse d'Aiguillon, etait
fillede Rene de Wignerod. seigneur DuPont deCourlay, et de Frangoise Du PlessU,



282 COURS D'HISTOIRE [1636

Enfin, un autre bienfaiteur se pre"sentoit, avec le dessein de
batir un s^minaire pour les petits hurons. En signalant ces
offres, le P. Le Jeune ne peut s'emp6cher d'exprimer son
admiration. " Dieu soit a jamais beni du soin qu'il a de cette
colonie, la favorisant du seeours de personnes qui ch^rissent
ces pauvres barbares beaucoup plus qu'ils ne se sont jamais
aime's eux-meines !" Encourages par ces assurances de secours,
les Je"suites admirent dans leur maison, comme seminaristes,
quelques jeunes gens qu'ils avaient obtenus de leurs parents
au pays des Hurons.

Depuis pres de deux ans, les missionnaires avaient en effet
commence' leurs travaux apostoliques chez ce peuple : aux
Peres de Brebeuf, Daniel et Davost, s'e*taient joints les Peres
Pijart et Le Mercier. Tous avaient rencontre* beaucoup de dif-
ficultes en se rendant sur le theatre de leurs missions, retar-
de*s tantot par les embarras des rapides et des portages, tantot
par la mauvaise volonte de leurs guides et de leurs compa-
gnons de voyage. Souvent il leur fallait jeuner, quand ils ne
pouvaient trouver les caches de vivres faites par les sauvages :
et lors meme qu'ils les de*couvraient, ils n'en e"taient guere
mieux, puisque les meilleurs repas consistaient dans un peu de
mais casse grossierement entre deux pierres. Ils couchaient
sur la terre nue, exposes aux intempe'ries de 1'air, apres avoir
pendant toute la journe'e marche" dans 1'eau, dans la boue et
dans les marais, ou manic* 1'aviron comme les sauvages. Et
encore, avant de s'endormir, il leur fallait reciter 1'office a
la darte* de quelques tisons fumants ou de quelques e'corces
enflammees, distraits fre'quemrnent par le bourdonnement et
les piqures des mouches. Quand ils furent arrives aux bour-
gardes huronnes, les miseres changerent un peu de forme, sans
diminuer consid^rablement.

A peine la cabane servant de chapelle a Ihonatiria avait-elle
^t4 couverte, que les sauvages s'y rendirent de toutes parts pour

HI-HI dn cardinal de Richelieu. Mademoiselle de Wignerod fat marine & Antoine da
Roure de Coiuhalet. lont elle n'eut point d'enfants. JEocore jeuiie quaiid elle rest*
Teuve, elle demeura Rapes de eon oncle, qni lui <lonna en 1638 la terre d'Ai;;uillon,
AflgtooidaoU. Ello panacea la bienveillance de son oncle pour la colouie de la
Nonvelle-France, et ne ce.ssa den donnnr des prenvea par les grandes auna6nes
quVlle y lit dmtribuer. Sa priucipale oeuvre fut la fondation de I'Hdtel-Dieu de
Quebec : elle y cunsacra dH aoiniueH fort considerables. Jnsqa'4 sa mort. elle conti-
nua de vt^iller ur les intcretsde cett. iimiitution, et d'entretenir une correspondauce
rftguliere avec les religieuses hospitalieres. Ses lettres portaieut ordinairement la
ignature de Du Pont, iioin du la seijrneurie do son pdre. La duehesse d'Ai<ziiillon
cousacru sa vie aux pratiques do pi6te et aux ceuvres de charite. iSHe inourut le dix-
ept avril 1675, singnlierenient regrett^e de ses lilies, lea hospitalieres de Qu6bec.
Sou oraiiiou luuebre fut prououc^e par Klechk-r.



1636] DU CANADA. 283

admirer 1'autel, et surtout les peintures et les images. Mais, k
I'^tonnement a la 1'admiration succe'derent bientot les de"-
fiances et les mauvais propos ; quelques gens mal inten-
tionnes firent courir le bruit que les images exposees par les
Francais avaient etc" apportees pour la destruction du pays ;
Ton en concluait qu'il fallait grandement se de'fier de ceux
qui en etaient les maitres. Au milieu des rumeurs nialveil-
lantes, qui tantot s'assoupissaieut et tantot se reveillaient
avec une nouvelle intensite', les missionnaires continuaient
leur oeuvre : plusieurs chefs de families avaient etc" baptises
avec leurs enfants ; quelques-uns m6me consentaient & les
envoyer a Quebec pour qu'ils fussent instruits avec les Fran-
cais. Douze petits garcons s'e'taient prepares & descendre avec
le P. Daniel ; niais, le moment de partir e'tant arrive 1 , les
meres ne pouvaient consentir & se separer de leurs enfants, et
& leur permettre d'entreprendre un voyage de pres de trois
cents lieues, pour aller demeurer avec des Strangers. Quel-
ques-uns ne'anmoins s'embarquerent avec leurs parents, qui
allaient vendre leurs pelleteries ; ils e'taient accompagne's par
les Peres Daniel et Davost.

Les canots hurons parurent le dix-neuf aout devant les
Trois-Rivieres, ou se trouvaient alors le gouverneur et le
supe'rieur des missions. Les Francais les recurent au rivage :
tous les cceurs furent attendris a la vue du P. Daniel. " II
avait la face gaie et joyeuse, mais toute defaite ; il e"tait pieds
nus, 1'aviron & la main, convert d'une mechante soutane, son
breViaire pendu au cou, sa chemise pourrie sur son dos ....
Ce lui etait assez d'avoir baptise" un pauvre miserable qu'on
menait k la mort, pour adoucir tous ses travaux (1)."

De nouvelles difficultes surgirent au sujet des enfants hu-
rons qui etaient descendus ; les parents hesitaient, etdonnaient
mille excuses pour ne point les laisser apres eux. II repr4-
sentaient que le chemin 4tait long et difficile, que les meres
avaient le coeur tendre et se chagrineraient. De son cot^,
le P. Daniel encourageait les uns, reprenait les autres, dis-
tribuait des presents ; mais eut peu de succes, car il ne lui
resta qu'un seul e'colier qui tint fermement a sa resolution.
Cependant, apres un peu de reflexion, deux autres se joi-
gnirent au premier, et tous trois descendirent ^. Notre-Dame
des Anges, ou le seminaire huron s'etablit dans la maison des
Je'suites, en attendant I'e'rection d'un edifice convenable.

(1) Relation de 1636.



284 COURS D'HISTOIEE [1636

Pendant les trois dernieres annees, le Canada avait pris une
seconde naissance, qui lui promettait une existence plus
vigoureuse et plus prospere. Les vrais Elements de sa force
future lui etaient donne*s avec ces families de robustes tra-
vailleurs qu'il venait de recevoir. La culture de la terre etait
en honneur, et Ton esperait qu'avant longues annees, le pays
fournirait des c^reales en assez grande abondance, pour qu'on
n'y eut plus a dependre de 1'Europe pour les farines. La
population ne s'etait cependant pas augmentee aussi rapide-
ment qu'on aurait pu 1'esp^rer, vu le nombre et la puissance
des protecteurs de la colonie. Pour s'expliquer les causes de
ce pen d'accroissement dans le nombre des colons, Ton doit
observer que le franc^ais est fortement attache" & sa patrie, et
qu'il ne s'en eloigne jamais volontiers, a moins qu'il n'ait
1'espoir d'y rentrer bientot. Pays encore sauvage et peu
connu, le Canada ne semblait pas offrir aux paysans de la
belle France assez d'avantages, pour les engager a briser les
liens qui les attachaient au sol natal. De la, leur peu d'em-
pressement a aller se cre"er une nouvelle patrie sur les bordg
du Saint-Laurent.

D'ailleurs les chefs de la Compagnie regardaient leur entre-
prise cornme une ceuvre religieuse aussi bien que nationale ;
leur sollicitde s'e'tendait non seulement sur les Francais, mais
encore sur les sauvages, dont la conversion et la civilisation
Etaient 1'objet de leurs vceux les plus sinceres. Aussi s'atta-
chaient-ils plutot a bien choisir les colons qu'& les rendre
nombreux ; avant tout, ils voulaient former une population
morale, religieuse et propre a inspirer aux infideles du respect
pour la foi que prechaient les missionnaires.

L'union qui regnaitentre les membres de la Compagnie e'tait
bien de nature a lui donuer de la force ; mais les malheurs dont
elle fut assaillie dans ses premieres operations avaient depuis
paralyse ses efforts. Les pertes subies par la prise des navires
de Koquemont, les compensations accorde'es aux sieurs De
Caen et h leurs associes, en epuisant ses fonds, 1'avaient force'e
en 1633 a c^der le commerce des pelleteries a une association
particuliere (1). Les membres de celle-ci s'occupaient de leur
commerce, bien plus que de Tetablissement du pays. Comme
ils jouissaient du droit exclusif d'exporter les pelleteries,

(1) II est probable que cette soHt'Ki particuliere etait celle des sienrs Rosee et
Da Ham^i, dont il est fait mention dans quelqnes piocesde ce temps. TJn des associe*
le sieur Kel Juchereau de.s Cbastclets. conduisait leursaffaireu & Qu6bec, en 1635 ; il
y 6tait probablemetit arrive 1'annee precedente.



1636] DU CANADA. 285

ils avaient peu de desir d'exploiter les autres ressources du
Canada. La traite avec les sauvages leur rendait de beaux profits,
et ils s'en contentaient ; toutefois les colons y gagnaient peu. II
est bien vrai que le commerce des pelleteries e'tait permis
dans le pays, ou les peaux de castor servaient ordinairement
de monnaie ; mais les particuliers n'etaient pas autorises a les
transporter ailleurs. Ainsi le colon, ne pouvant traiter directe-
ment avec les marchands des villes de France, devait se sou-
mettre aux exigences des commis de laCompagnie.

Dans les colonies de la Nouvelle-Angleterre, le commerce
n'etait pas assujetti aux memes restrictions. L& les tarifs des
douanes, les reglements touchant la navigation et le trafic
e*taieut prepares par les delegues de la communaute 1 des habi-
tants, et avaient force de loi, pourvu qu'ils ne fussent contraires
ni anx usages, ni aux statuts de la mere patrie. Des lors,
inte'resse's & ne pas entraver les operations commerciales, les
le'gislateurs avaient le soin de simplifier ces reglements, et de
les rendre aussi peu embarrassauts que possible pour les
planteurs.

Ces circonstauces tendaient a favoriser 1'accroissement de
la population dans les colonies anglaises ; aussi elle y augmen-
tait rapidement. Suivant un auteur'contemporain, dans une
periode de dix annees, probablement de 1627 a 1637, environ
vingt mille personnes airiverent dans le pays pour s'y etablir.
Le nombre de ceux qui laissaient 1'Angleterre devint si consi-
derable, que Charles I, en 1638, fit arreter dans les ports
anglais des vaisseaux charges d'emigrants prets a partir. Parmi
les passagers ainsi retenus, se trouvaient Cromwell et Hampden,
alors citoyens obscurs, mais qui plus tard renverserent de soa
trone Tinfortun^ monarque.

Avec un commerce actif et une population considerable, il
n'est pas e"tonnant que les arts et les metiers de 1'ancien monde
aient des lors fait des progres dans les colonies de Plymouth
et de Massachuset. Ainsi, en 1634 on commencait & y con-
struire des vaisseaux ; en 1639, une imprimerie etait etablie, et
on imprimait les psaumes et quelque traites reh'gieux.

Les lois locales e'taient souvent dues aux ministres, qui
jouissaient d'un grand credit en vertu de leur rang et de leur
instruction sup^rieure. Aussi, sous rinfluence de ces homines,
qui, comme les Juifs, faisaient leur principale e^ude des
livres de 1'aucien testament, le code des deux provinces ren-
fermait-il beaucoup de dispositions empruntees a la loi mo-
saique, et de graves restrictions a la lifcertd de conscience.



286 COUKS D'HISTOIRE [1636

La tolerance en matiere de religion etait encore moius admise
dans la Nouvelle-Angleterre qu'au Canada. Les annales de
Plymouth et de Boston ont conserve les traces des persecutions
suscite"es centre les catholiques et les dissidents. Ainsi, en
1647, la cour gene"rale de Boston deTendait aux Je*suites et a
tout ecciesiastique " ordonne* par 1'autorite du pape de Rome "
d'entrer dans les limites de la juridiction de Massachuset,
sous peine de bannissement pour la premiere contravention, et
de mort pour la seconde. Les laics et les ministres convaincusy
ou merne fortement soupconnes de diffdrer d'opinion, en ma-
tiere de foi, avec le corps des predicants, etaient admonetes et
bannis de la colonie. Roger Williams, ministre de Salem,
ayant e*mis des idees qui parurent heretiques et se"ditieuses a
ses confreres, fut chasse du Massachuset en 1634; deux ans
apres, pour la mme raison, il recut ordre du gouverneur
Winslow de laisser la colonie de Plymouth. II finit par se
retirer chez les Narragansets, qui lui permirent d'e"tablir chez
eux une plantation, a laquelle il donna le uom de Providence.
Mais, etantdevenu le mattre, il se lit a son tour persecuteur, et
chassa de sa colonie Samuel Gorton, suivant lui, coupable
d'he"terodoxie (1).

Les femmes monies n'e"taient pas & 1'abri des mesures de
coercitiou adoptees pour maintenir 1'unite" de croyance. Ann
Hutchinson, mere de famille, accusde d'avoir fonde* la secte
des familistiques, fut excommunie'e par I'^glise de Boston et
forced de se r^fugier sur 4e territoire hollandais, ou, peu
d'ann^es apres, elle fut massacred par les sauvages avec seize
personnes de sa famille.

i La liberte religieuse ne fut reconnue dans 1'Ame'rique an-
glaise qu'au moment ou une colonie catholique vint s'asseoir
sur les bords de la baie de Chesapeake.

Ce*cil Calvert, lord Baltimore, avait quitte le protestan-
tisme pour ernbrasser la religion de c-es peres. Afflig^ des per-
s^cutions que souffraient les catholiques en Angleterre, il
forma le projet de fonder une colonie, ou les catholiques pus-
sent servir Dieu sans ^tre exposes a perdre leurs biens et leurs
vies. II obtint en 1632 une portion de 1'immense territoire qui
avait forme la premiere concession de la Virginie, et il lui
donna le nom de Maryland, en 1'honneurde Marie-Henri ette de
France, Spouse de Charles I. Ayant rduui environ deux centa
catholiques, il les fit embarquer sur deux petits vaisseaux,

(1) Holmes, American Annalt, vol. I.



1636] DU CANADA. 287

1'Arche et la Colombe (1), et les placa sous la conduite de
deux jesuites, les Peres Andrew White et John Altham ; avec
eux 6taient deux Freres, John Knowles et Thomas Gervase.
Partis d'Angleterre le vingt-deux novembre 1633, ils n'arri-
verent dans la baie de Chesapeake que le trois mars de
I'anrie'e suivante. Le vingt-cinq, fete de 1'Annonciation, ils
debarquerent pour prendre possession du pays par 1' erection
d'une croix. Accompagne d'un des missionnaires, le gouver-
neur, Leonard Calvert, visita les tribus voisines. II acheta
des sauvages le terrain, ou Ton commenca a batir la ville de
Sainte-Marie, au milieu de laquelle s'eleva bientot une
humble chapelle catholique.

Impatients d'annoncer la parole de Dieu aux pauvres infi-
deles, les Jesuites p^n^trerent chez les Piscatawas et les Patu-
xents, parmi lesquels ils e"tablirent quelques missions. Plu-
sieurs sauvages se convertirent a la foi, rec_urent le bapteTne
et devinrent les amis des Europeans, leurs voisins. Ainsi, a.
mesure que le nombre des Chretiens s'augmentait, un boule-
vard d'allie"s fideles s'e"tendait autour de la colonie.

" Lord Baltimore," dit Chahners, " fonda sa province sur
les larges bases de la liberte" religieuse et de la stabilite des
droits de propriete", 4tablissant le christianisme selon 1'ancien
droit commun, sans accorder de sup^riorite a aucune secte
particuliere." Tant que les catholiques demeurerent les plus
forts, la paix regna dans la colonie ; mais, des puritains y
ayant e'te adrnis apres avoir ^t^ chasses de la Virginie, des
troubles furent suscites par leurs chefs. Devenus les plus
nombreux, ils maltraiterent les catholiques, saisirent les mis-
sionnaires, qu'ils envoyerent charge's de chafnes en Angle-
terre, et chasserent tons les amis de lord Baltimore.

Quoique les missionnaires eussent eu le temps d'operer bien
des conversions, pendant qu'ils exercaient librement leur apos-
tolat, peu a. peu cependant les traces de leurs travaux dis-
parurent. Lorsque la persecution et la inort eurent enlev4 les
zel^s apotres du catholicisme, les tribus sauvages retomberent
dans la barbarie et 1'ignorance des ve'rite's chretiennes. Sur les
bords du Potomac, comme sur les rivagesdu Saint-Laurent, le
catholicisme produisit les me'ines oeuvres de foi et de charit^ ;
dans deux contre"es eloign^es et chez deux peuples ennemis,
le meme principe produisit les me'ines heureux re"sultats pour
la conversion et la moralisation des peuples am^ricains. Mai .

(1) Ark and Dove



288 CODES D'HISTOIRE [1637

heureusement pour 1'honneur du nom chr^tien, le protestan-
tisme apporta la persecution dans le Maryland, et empecha
les missionnaires catholiques de continuer leur ceuvre de
regeneration civile et religieuse.

Les me'mes ceuvres de patriotism e et de charite*, commen-
c4es au cceur de I'Ame'rique sur les bords des grands lacs,
y etaient entravees, non par le fanatisme religieux, mais par
1'esprit de destruction qui animaitla nation fe'roce des Iroquois.
Dans 1'annee qui suivit son arrive'e, 1'attention de M. de Mont-
magny fut attiree vers le pays des Hurons. Les Iroquois, peu
de temps apres la derniere expedition de Champlaiii centre eux,
avaient fait une paix simuiee avec la nation huronne. Plus
tard, ils commencerent a attaquer les villages les plus e'loigne's
du centre de la population sous le pr^texte de quelques in-
jures particulieres. Les Hurons ne comprirent pas la tactique
de leurs ruse's adversaires, qui finirent enfin par lever le
masque, vers le commencement de 1'aunee 1636. Heureuse-
ment les Francais qui se trouvaient dans le pays se mon-
trerent tellement decides a se defendre, que 1'ennemi se retira
sans coup ferir. Ce fut cependant pour recommence! bientot
apres avec plus d'acharnement ; car les bandes iroquoises se
i-epandirent sur toutes les rivieres par lesquelles les nations
de 1'ouest descendaient a la colonie. Au mois d'aout 1637,
cinq cents de ces bar bares pousserent mme la hardiesse jus-
qu'^ venir enlever, pres des Trois-Rivieres, quelques hurons
qui portaient leurs pelleteries a Quebec.

Les voyages entre le pays des Hurons et Quebec etaient tres
frequents ; chaque ^t4 partaient, les unes apres les autres, des
flottilles composees de trente, de cinquante et mecae de cent
canots ; aux Hurons se joignaient les Outaouais, les Nipissi-
riniens et les Algonquins de 1'Isle. Les canots descendaient
le fleuve charges de pelleteries ; puis, la traite 6tant ter-
min^e, ils remontaient lentement, portaut des marchandises
europeeunes. Les missionnaires suivaient ces cara vanes flot-
tantes, lorsqu'elles retournaient aux grands lacs, ou qu'elles en
descendaient. Par cette voie, les J^suites occup^s a evang^liser
les contr^es sauvages de 1'ouest entretenaient des rapports
avec le rnonde civilise 1 , et recevaient annuellement de Quebec
les objets de fabrique francaise dont ils ne pouvaient absolu-
ment se passer. Aussi ils etaient condarnne's a de grandes pri-
vations, lorsque les Iroquois r^ussissaient a enlever les convois.
Une ann^e, a la suite de malheurs de ce genre, ils furent r^duits
a ^eraser les raisins du pays pour obtenir le vin n^cessaire au



1637] DU CANADA 289

saint sacrifice de la inesse, et a employer pour les hosties une
farine grossiere, qu'ils avaient eux-memes tir^e de quelques
mesures de froment, re"colte"es dans leurs jardins.

Les Hurons et les Algonquins superieurs s'etaient accou-
tume's peu a peu a ces voyages : les jeunes gens satisfaisaient
leur curiosit^ en visitant et examinant les maisons, les cha-
pelles, les grands canots, les gros fusils des Francais ; les
peres de families consultaient leurs interets mate"riels ; ils
echangeaient les riches fourrures dont ils n'avaient pas tesoin,
pour des objets de fabrique francaise, qui leur Etaient devenus
n^cessaires ; ils recevaient des chaudieres, des baches, des
couteaux, des e^offes, qu'ils estimaient beaucoup, dont ils se
servaient generalement, et qui etaient aussi pour eux des
articles de trafic avec les nations encore plus eloigne"es. Aussi,
les attaques de la nation iroquoise sur leurs flottilles etaient
regarde"es par les sauvages des lacs et de la riviere des Outa-
ouais comme un malheur national.

Aux autres maux, qui vers ce temps affligeaient les Hurons,
se joignit, dans 1'automne de 1636, une Epidemic qui avaitles
caracteres de la petite verole. Elle suivait les bandes qui re-
montaient de Quebec. Le Pere Isaac Jogues, qui arrivait dans
le pays, en fut attaque un des premiers. Apres lui, presque
tous ses confreres ainsi que les autres Francais furent ma-
lades ; mais le regime auquel ils se souinirent leiir sauva la
vie. Les sauvages admiraient 1'ordre e"tabli parmi les Fran-
cais, pour le soin des malades, et ils approuvaient le traite-
ment qu'on employait, sans vouloir cependant s'astreindre a
prendre les mimes precautions, lorsqu'ils Etaient attaques par
la maladie. Un des plus fameux me'decins ou jongleurs de
toute la nation, Tonnerawanont, se trouvait au village d'lho-
natiria, ou il e"tait venu pour souffler deux patients. Ayant en-
tend u parler de la maladie des Franc, ais, il crut 1'occasion fa-
vorable pour se faire valoir. II alia done offrir ses services,
s'engageant a prier et a faire des sueries pour augmenter la
vertu des racines qu'il prescrivait. " C'^tait," dit le P. Le
Mercier, " un petit bossu, mal fait a 1'extrlme, ayant sur 1'^paule
un bout de robe, c'est-4-dire quelques vieux castors gras et
rapi^cds : voila un des oracles de tout le pays et qui a fait plier
cet hiver les bourgs entiers sous ses ordonnances (1)." II fut
^conduit par le P. de Brebeuf ; mais il ne pardonna guere ce re-
fus, car les Jdsuites apprirent plus tard qu'il les accusait d'avoir
eux-memes caus la maladie des Hurons par leurs sortileges.

(1) Delation de 1637.



290 COURS D'HISTOIRE [1637

En effet, 1'epiddmie s'etait dtendue de bourgade en bourgade,
et, comme les sauvages rejetaient les regies les plus vulgaires
de la prudence, un grand nombre de personnes moururent.
Tonnerawanont declara que tout le pays e'tait malade, et qu'il
fallait lui donner ime medecine ; pour le gae'rir, il improvisa
une grande partie de crosse. Cette ordonnance fut publiee dans
toutes les bourgades ; les capitaines ne negligerent rien pour
la faire executer, et les jeunes gens deployerent toute la force
de leurs muscles pour lui communiquer plus de vertu et
d'efficacite. Le remede resta ne'anmoins sans effet, et, a la
grande confusion du medecin, la maladie continua ses ravages.

Les Jesuites et les laics francais qui e'taient a leur service
se porterent courageusement versleslieux ou repidemie seVis-
sait da vantage. Par les soins qu'ils donnaient aux malades et
les remedes qu'ils leur distribuaient, ils sau verent la vie a plu-
sieurs personnes ; mais beaucoup de Hurons aimaient mieux
mourir sous le,traitement de leurs jongleurs, que de se rdsi-
gner a suivre les prescriptions des Fraucais.

Accoutumes a attribuer les maladies et la mort a des sorti-
le'ges, les sauvages accueillirent facilement les faux bruits
re*pandus par les ennemis des missionnaires ; ils conclurent
que les Francais employaient des moyens de ce genre pour
exterminer leur nation. Un algonquin publia qu'avant de
mourir, Champlain avait communique a un chef montagnais
son intention d'emporter avec lui dans 1'autre monde tout le
pays des Hurons ; c'etait un cortege dont le gouverneur vou-
lait s'entourer, pour arriver comme un grand capitaine dans

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