habitants de ce nouveau monde, dcsireux de conserver cette
benediction du ciel, se sont ranges sous les drapeaux de la
Sainte Vierge, k 1'honneur de laquelle ils entendent tous les
samedis la sainte messe," et frequentent sou vent les sacrements
(1) Hixtoire de VHotel-Dieu de Quebec Relation de 1640.
(2) On reeneillit do la boucho des habitants du pays tons les d6t(vils n6cessaires
pour retablir les actes de baptfemes, de manages et de sepultures.
(3) Lfe gouverneur ayant ensuite prct6 anx Jesuites une maison dans laqnellf 1 ils
se logerent, la graude salle qu'ils avaiont occup6is servit d'eglise paroissiale, iusqu',^
ce qu'une nowvelle 6glise etit 6t6 construite sur 1'emplacement doune par le sieur
Couillard.
300 COUES D'HISTOIKE [1640
de vie .... Cette devotion a banni les inimitie's et les froi-
deurs, elle a introduit de bons discours au lieu des paroles
trop libertines, elle a fait revivre la eoutume de prier Dieu
publiquement soir et matin dans les families .... Au reste
nous vivons ici fort contents et fort satisfaits ; les Francais
sont en bonne sante. L'air du pays leur est bon, aussi est-il
pur et sain ; la terre commence a leur donner des grains
abondamment ; les guerres, les proces, les d^bats et les
querelles ne 1'empestent point ; en un mot le chemin du ciel
semble plus court et plus assure de nos grands bois que de
vos grandes villes (1)."
Des fetes publiques, qui devaient paraitre magnifiques aux
sauvages et aux francais n^s dans le pays, etaient parfois
celebrees et reunissaient la population de Quebec, qui donnait
alors un libre cours aux eclats de sa joie. Lorsque la nou-
velle de la naissance d'un dauphin arrivaau Canada, en 1639,
cet eve'nement si longtemps desire fut cele'bre avec enthou-
siasme, par des processions et par un feu de joie, dont un
te'moin oculaire fait la description suivante : " On fait voler
des feux au ciel, tomber des pluies d'or, briller des etoiles ;
les serpenteaux brulants courent partout, les chandelles
ardentes eclairent une belle nuit : bref le canon fait un grand
tonnerre dans les cchos de nos grands bois. Les Hurons qui
se trouverent presents se mettaient la main sur la bouche en
signe d'aclmiration et d'etormement."
L'anniversaire de cette fete fut solemnse* 1'annde suivante.
A cette occasion, M. de Montmagny fit jouer une tragi-come'die,
en 1'honneur du prince nouveau-nd ; Ton trouva a Quebec des
acteurs qui remplirent leurs roles fort convenablement ; entre
tous, se distingua le sieur Martial Piraube, secretaire du gou-
verneur et tabellion, qui conduisait Faction et en repre"sentait
le premier personnage. Mais, pour les sauvages, la partie la
plus ^mouvante du spectacle fut un mystere du genre de ceux
qui, au moyen age, faisaient une si vive impression sur 1'esprit
de nos ancetres. L'ame d'un infidele, poursuivie par deux
demons parlant le plus pur algonquin, tomba entre leurs mains
et fut trainee dans une fosse vomissant des flammes. Cette
pantomine frappa plus forternent 1'esprit des sauvages, que ne
1'auraient pu faire les meilleurs diseours sur les peines de 1'enfer.
Pen de temps apres 1'incendie de la maison des Je'suites, les
(1) Relation de 1640.
1640] DU CANADA. 301
hospitalises recurent de la duchesse d'Aiguillon des lettres,
dans lesquelles elle les invitait & aller demeurer & Sillery, pour
1'avantage des sauvages. Afin de faciliter ce cliangement de
domicile, elle ajoutait a ses premiers dons une somme de vingt
niille francs. Les religieuses souscrivirent d'autant glus volon-
tiers k 1'arrangement propose, qu'elles s'e'taient fort genres en
cedant une partie de leur logement. Une maison fut aussitot
commencee pour elles a Sillery. En attendant qu'elle fut
pre"paree, M. de Puiseaux les engagea a habiter celle qu'il avait
a 1'anse de Saint-Michel, entre Sillery et Quebec. Elles accep-
terent avec reconnaissance et y derneurerent jusqu'au commen-
cement de 1'annee 1641 ; alors elles purent eutrer dans 1'hopital
bati aupres du village des sauvages (1).
(1) " Nous alliimes bientot reprendre notre maisou. do Sillery, qui etait encore fort
peu avanc6o; nous y loge&ines comrno nous pftines, et ce quo nous y souft'rinies de
froid et do inisere ne so pent exprimer." Jlistijire de V Hotel- Dieu de Quebec.
302 COURS D'HISTOIEE [1638
CHAPITEE SECOND.
Henrenx succes des Hurona contre les Iroquois Supplice de Pierre Ononkouaia, chef
iroquois Residence de Sainte-Marie Guerres des Irequois contre les Hurons, les
Algonqnius et les Franais Captivit6 de Marguerie et de Thomas Godefroy chez
les Aguiers Les deux itanais sont rendns & leurs compatriotes Messieurs de la
Dauversiere, de Fancamp et Olier entreprennent d'6tal>lir une colonie dans 1'ile
de Montreal M. de Maisoimeuve Mademoiselle Mance accompagne les premiers
colons de Montreal Geu6rosit6 de "Madame De Bullion Fondation de Montreal
Ha'oilcte et courage de M. de Montmagny.
La petite colonie des Francais au pays des Hurons s'i5tait
trouve"e, en 1637, dans une situation Men perilleuse par suite
da la mortalite qui avait afflige la population. Aux orages, le
calme avait heureusernent succe'de' ; mais il e"tait, de temps
en temps, trouble par rinconstance et par les ide*es supersti-
tieuses des sauvages. Cependant les plus grands dangers
etaient passes, et les Je"suites purent etendre le cercle dc
leurs penibles travaux. Comme Ihonatiria restait presque
desert, par suite de la terreur qu'y avait repandue la maladie,
les missionnaires transporterent leur residence de Saint- Joseph
a Tdanaustayad, Tun des bourgs les plus considerables du pays.
Us eurent le bonlieur d'y baptiser des la premiere anne'e plu-
sieurs hurons et quelques iroquois prisonniers, parmi lesquels
fut un capitaine des Onneiouts, nomm^ Ononkouaia, homme
d'un courage et d'une vigueur peu ordinaires (1).
Les Hurons n'avaient pas depuis longtemps obtemi autant de
succes qu'ils en remporterent durant 1'ann^e 1638, les courses
de leurs partis de guerre ayant presque toutes e'te' heureuses.
Dans une de ces occasions, une troupe compose"e de trois cents
homines, tant hurons qu'algonquins, s'etant mise en campagne,
jeta en avant quelques dclaireurs, qui tomberent inopin(5ment
au milieu d'une embascade de cent iroquois. Quoique surpris,
les Hurons purent se replier sur le gros de leur parti ; un seul
d'entre eux fut fait prisonnier. Le ruse captif, voyant les Iro-
quois disposes a retourner dans leur pays, leur donna a en-
(1) Relation de 1639. Bans le recit qui suit, nous avons cite presqnc textuellement
le rapport dn P. J6r6me Lalemant.
1638] DU CANADA. 303
tendre qu'ils n'avaient rien a craindre, parce que les guerriers
hurons e*taient peu nombreux, et incapables de forcer un si
puissant ennemi. II reussit a se faire croire, et les Iroquois
commencerent un abatis, re'solus d'attendre les ennernis der-
riere ce retranchement. Leur surprise et leur rage furent gran-
des, quand ils se virent environne's par un corps de troupes trois
fois plus considerable que le leur ; aussi, sur le champ, le pri-
sonnier paya de sa vie le service qu'il venait de rendre a ses
compatriotes. Conime il restait aux Iroquois une voie pour
s'e'chapper, ils tinrent conseil ; plusieurs se de"clarerent prets
a prendre la fuite. Ononkouaia, jetant les yeux au ciel, leur
montra le soleil dans toute sa splendeur : " Freres," s'e-
cria-t-il, si le ciel etait cache', si le soleil e"tait. obscurci, nous
pourrions suivre votre avis et fuir devant 1'ennemi; mais
au grand jour, a la clarte" du soleil, il n'y faut point songer.
Combattons tant qu'il restera quelque chance ; ehacun s'echap-
pera ensuite comme il le pourra." La voix du chef fut e"coutee ;
tous atteudirent de pied ferine I'attaque des Hurons. Ceux-ci
donnerent avec tant de vigueur que les Iroquois furent presque
tous tues on faits prisonniers, quatre on cinq seulement ayant
reussi a s'echapper. Parmi les prisonniers se fcrouva Onon-
kouaia, qui, reserve au supplice du feu, s'y prepara en se
faisant instruire de la religion chretienne. Baptist sous le nom
de Pierre, il sembla se revetir d'une generosite" toute chre-
tienne, qui donnait un caractere nouveau a la force naturelle et
au courage du barbare. Aussi, Pierre Ononkouaia s'avanca
sur 1'echafaud avec uue noble fermete". Pendant qu'on le
tounnentait au moyen de tisons et de fers brulants, il con-
solait son compagnon dans les supplices, en lui rappelant le
bonheur dont bientot ils jouiraient tous deux dans le ciel.
Celui-ci e"tant mort trop tot au gre" de ses bourreaux, ils de"-
chargerent toute leur rage sur Pierre ; et, apres 1'avoir longtemps
brulc^, Tun d'eux, le croyant pres de mourir, lui leva la chevelure.
Ce corps brise", inutile*, roti, semblait prive* de vie, lorsque, a
la surprise des spectateurs, il se dressa tout h coup. Le sen-
timent de 1'honneur, agissaut puissamment sur le cceur de
Pierre, avait ramme" ses membres, dont les liens ^taient tombe's
au milieu des flammes. Un capitaine, suivant les id<5es d'hon-
neur de ces barbares, ne doit pas mourir comme un captif ; du
moment qu'il est libre de ses mouvements, il lui faut braver
ses ennemis et ddfendre contre leurs outrages les derniers
instants de sa vie. Ononkouaia, en se levant, saisit de ses mains
meurtries un tison enflamme', et en menace ses bourreaux. A
304 COUKS D'HISTOIRE [1638
cette vue, leurs cris de rage redoublent ; armds de fers rougis
an feu, ils se precipitent pour escalader 1'e'chafaud. De son
cote, il ren verse les echelles, il lance des brandons sur les
assaillants, et, tout convert du sang qui ruisselle de sa tete, il
a encore la force de les repousser. Les uns lui jettent des
cendres chaudes et des charbous ; d'autres, places sous 1'dcha-
faud lui brulent les pieds et les jambes avec des torches ;
partout les feux le suiveut. Pendant assez longtemps il se
defend, sans que personne re"ussisse a mouter aupres de lui ;
mais un faux pas le fait tomber en arriere : ses bourreaux pro-
fiteut de 1'accident pour le saisir ; ils le brulent de nouveau
et le jettent au milieu du feu.
Le guerrier iroquois n'est pas encore vaincu. Du milieu du
bucher, il se leve, revetu d'uue couche de cendres, de charbons
ardents et de sang coagule'. Portant a chaque main un tison
enflamme, il s'avance vers le gros de ses ennemis, pour avoir la
satisfaction de les voir fuir encore une fois devant lui. En effet,
persoune n'ose 1'attendre, pendant qu'il marche fierement vers
le bourg, comme s'il y voulait inettre le feu. Un baton qu'on lui
lance le fait choir. Avant qu'il ait pu se relever, ses ennemis le
saisissent ; ils lui coupent les pieds et les mains, et, ayant sou-
lev^ ce tronc mutile, ils le trainent sur plusieurs braisiers ;
enfin ils le poussent sous un arbre renverse", dej& enflammd
dans toute sa longueur. Incapable de se laisser abattre par la
cruaute des supplices, cette nature ferme et e"nergique fait un
dernier effoit ; n'ayant plus ni pieds ni mains, Ononkoua'ia se
roule sur. les charbons ; il se tratne sur les coudes et sur lea
genoux vers ses bourreaux, et une fois encore il jette I'e'pou-
vante au milieu de la foule. La mort seule peut dompter son
invincible courage. Lasses de cette lutte de'sespe'ree, les Hu-
rons se voient contraints de inettre fin a ses tourments ; un des
plus hardis s'approche et lui tranche la tete avec son couteau.
II y avait eu quelque chose d'extraordinaire dans la con-
stance et la force de Pierre Ononkouaia au milieu des supplices ;
aussi les Hurons paiens avouaient hautement que le bapteme
avait seul pu le soutenir et lui communiquer un tel courage.
De la ils prirent la resolution de ne plus souffrir qu'on baptisat
les prisonniers condamne"s au feu, parce qu'ils auguraient de
grands malheurs pour leur pays, lorsqu'ils ne pouvaient arra-
cher des cris de douleur aux captifs qu'ils tourmentaient.
Cependant, en voyantle theatre de leurs travaux s'agrandir,et
le nombre des chr^tiens s'accroltre sensiblement, les Je"suites
reconnurentqu'au lieu de se partager dans plusieurs residence*,
1640] DU CANADA. 305
il valait mieux en former uue seule, d'ou ils s'etendraient dans
le pays, et ou les missionnaires viendraient de temps en temps
se retremper, en se reposant de leurs fatigues. Ne voulant pas
s'exposer a changer de demeure tons les sept ou huit ans
suivant la maniere des saiivages, ils choisirent uue place con-
venable a leur dessein, et qui n'etait encore occupee par per-
sons. Ce lieu, situe vers le centre du pays et a pen de distance
du grand lac, e*taik baigne* par une petite riviere, nominee
aujourd'hui Wye (1). Des 1'^te de 1639 ils y transporterent la
residence qu'ils avaient a Ossossane, et le printemps suivant
ils y reunirent celle de Saint-Joseph de Te"anaustayae.
Le lieu choisi pour le nouvel etablissement de Sainte-Marie
re"unissait beaucoup d'avantages. De tous les cotes Ton s'y
pouvait rendre avec facilite ; de ce point, la riviere conduisait
d'un cote" au grand lac, de 1'autre vers les villages de 1'inte'-
rietir. La facilite des communications par eau e"tait pr-
cieuse dans un pays ou Ton n'avait pas d'autres moyens de
transport que des canots (2). La terre dans les environs de
Sainte-Marie, sans etre tres-fertile, produisait abondamment le
mais qui formait la nourriture ordinaire des Hurons.
Plusieurs families chretiennes s'etablirent autour de la de-
meure des missionnaires, attirees par les secours qu'elles s'at-
tendaient a y rencontrer et pour le corps et pour Tame. Tout
pres de leur maison, les Jesuites firent batir une grande cabane,
ou chaque voyageur etait heberge gratuitement pendant trois
jours, et ou Ton recevait les malades pour les traiter. Dans
une seule annee, Ton y admit plus de trois mille persomies
venues de toutes les parties du pays. L'hospitalite si large-
ment donn^e n'entrainait point dans des depenses fort consi-
d^rables ; car les sauvages n'avaient pas besoin d'un ameuble-
ment couteux ; ils etaient accoutum^s a se contenter, pour leur
nourrirure, de mais assaisonn^ avec du poisson f ume' et broye*.
Cependant la g^nerosite chretienne des missionnaires eut le
bon effet d'attirer les infideles aussi bien que les neophytes,
d'affaiblir les pr^jug^s hostiles et de favoriser de nombreuses
conversions.
Se rapprochant peu a peu de la civilisation par le christia-
nisme, unie plus ^troitement dans les liens de la charite", et
fortifie'e par la presence des Fran9ais, la nation huronne serait
(1) Notes da P. F. Martin, S. J. La relation da P. Bressani a et6 traduito d
1'italien en frai^ais par le P. Martin, qui i'a enrichie de notes pr6oieases poor l'hi-
toire dos missioiis haronnes.
(3) Relation de 1640.
306 COUES D'HISTOIEE [1640
arrives a former im corps solide et durable, si elle n'avait ele*
mine'e sans cesse par 1'ennemi puissant et acharne qui ne lui
donnait aucun repit. Les Iroquois avaient entrepris de la
miner ; la perseverance, 1'habilete dans les conseils, la per-
fidie, tout aussi bien que la valeur guerriere, leur avaient
acquis dans cette lutte line supe'riorite, dont ils ne voulaient
point de'choir. Aussi s'attachaient-ils a ne laisser aucun repos
a la nation huronne ; s'ils semblaient parfois avoir envie d'en-
trer en accommodement avec elle, c'etait seulement pour la
tromper, et la frapper plus surement. Le contre-coup de leur
name retombait sur les Francais, amis et allies de leurs adver-
saires. Les cantons superieurs on occidentaux etaient particu-
liereinent charges de harceler les Hurons, tandis que les
Agniers, plus ra pprochs's de la colonie francaise, avaient entre-
pris de la detruire. Ce canton renfermait trois bourgades bien
peuplees, rapprochees les unes des autres et place'es avantageu-
sement sur des collines (1). Se confiant dans la force de leurs
petites citadelles et dans la difficult^ d'en approcher, les Agniers "
ne craignaienl point de les laisser a la garde des femmes
et des vieillards ; et, sans inquietude, ils se repandaient sur les
rivieres et sur le grand fleuve, afin de surprendre quelque
francais s'occupant a faire la peche, voyageant pour ses affaires,
ou travaillant a defricher son petit champ. Les attaques de ces
barbares etaient d'autant plus dangereuses, qu'ils faisaient la
chasse aux hommes, conmie ils Etaient accoutumes a la faire
aux betes. Cache's derriere une pointe de terre, couche's &
1'oree d'un bois, ou abrites par un pli du terrain, ils guettaient
leur proie avec une adresse et une patience incroyables. Si,
apres avoir frappe' un premier coup, ils se sentaient trop faibles
pour pousser leur pointe, ils s'enfuyaient dans la foret, ou il
aurait e'te' inutile de les suivre ; car ils couraient avec la l^gerete
du cerf, et d^paysaient facilement les francais qui les voulaient
atteindre.
Sur la fin de I'autonme de 1640, quatre-vingt-dix guerriers
agniers se rcSpandirent per pelotons sur les bords du Saint-
Laurent, depuis 1'ile de Montreal jusqu'aux Trois- Rivieres. Pres
de cette derniere habitation, Francois Marguerie, interprete
algonquin, et Thomas Godefroy (2), s'^tant avances a quelque
(1) Relation de 1641.
(2) Francois Marguerie et Thomas Godefroy <j taient tons denx remarquables par leur
vigueur, leiir inergie et leur bonne coiiduite. !Margaerie fut un beau type de voya-
geura, qui dans les contr6es de I'ouestont fait counaitre et aimer le titre do Frau9ais.
1641] tU CANADA. 307
distance pour faire la chasse, furent surpris par des iroquois.
Tous deux 4taient d'une bravoure reconnue. Ils songerent
d'abord a se defendre ; puis, se voyant entoures par tout un
parti de guerre, il se rendirent a discretion. Les Iroquois lea
lierent et les emmenerent en captivite*, sans n^anmoins les
faire passer par les tourments reserves aux Algonquius et
aux Hurons. On les traita me'me assez doucement chez les
Agniers ; mais ay ant e"te prive"e d'une partie de leurs habits,
ils souffraient du froid pendant les rigueurs de 1'hiver. Comme
quelques chasseurs iroquois allaient porter leurs pelleteries a
Orange, Marguerie, se servant d'un baton trempe" dans du noir
du fume'e d&aye", e'crivit sur une peau de castor un court
expose 7 de leur situation. II priait les europe"ens qui liraient
ces lignes de vouloir bien leur envoyer les objets dont ils
avaient le plus pressant besoin. La lettre etait e"crite en fran-
cais, en latin et en anglais. Le stratageme r^ussit ; la peau
tomba entre les mains de quelques hollandais compatissants,
et les deux captifs recurent les habits qui leur e'taient le plus
ne'cessaires.
Au moie.de juin 1641,plusieurs flottilles de canots charges
d'iroquois j&wuirent devant les Trois-Bivieres. Ce grand
nombre d'ennenlis jeta 1'alarme parmi les habitants du lieu.
Comme on etait a prendre des mesures de defense, un canot,
portant un pavilion de paix et conduit par un seul homme, se
d^tacha des autres et tira vers le fort fraucais. Le nocher etait
habille comme les sauvages ; mais, a la voix, il fut reconnu
pour un des prisonniers ; c'etait en. effet Francois Marguerie. II
apprit & M. de Champflour, commandant des Trois-Bivieres,
que trois cent cinquante iroquois rodaient autour de 1'habita-
tion ; qu'ils venaient pour faire la paix avec les Franqais,
mais non point avec les Algonquins ni avec les Montagnais ;
qu'ils avaient parmi eux trente-six arquebusiers complete-
ment arm^s, et qu'ils desiraient obtenir trente arquebuses en
echange de leurs prisonniers. Marguerie, qui s'e"tait engage a
retourner vers les Iroquois, fut charge" par M. de Champflour
Voici ce qn'en 1G36 ecrivait sur son compte le P. do Brebeuf, da pays des Hurous.
" Nous fumes aussi snrpris d'etonuement do voir qn'un jeune homme comme lui, ag6
de vingt & viugt-deux ans. eut le courage de sutvro les sauvages sur les glaces, dana
les neiges et an travers 1'espace de qtielques trois cents lieues, portant, trainant et
t.riiviiilliint :i HIM nt et plus que pas un de sa bande ; car ces barbares, arrivantau gite,
lui t'aisaient faire leur chaudadre, tandis qu'euz-memes se chaufifaient et se repo-
aaient." Uue sojur de Marguerie epousa le sieur Uertel, aussi interprete, souche de
la famille des Hertel de Eouvill*. Thomas Godefroy de Nonnanville etait frere de
sieur Jean-Godefroy, habitant des Troia-Ki vii-rea.
21'
308 COURS D'HISTOIEE [1641
de leur annoncer qu'il ne pouvait rien conclure sans ecrire a
Ononthio (1) et qu'il allait lui envoyer des messagers.
Pendant qu'on attendait une reponse de Quebec, le P.
Kagueneau et le sieur Jean Xicollet, qui tous deux parlaient
la langue liuronne, comprise par les Iroquois, s'aboucherent
avec les chefs euuemLs. Us les trouverent dans une espece de
fort, qu'ils avaieut eu la precaution de construire pour se
niettre en surete. Aux premieres nouvelles de ce qui se pas-
sait, M. de Montuiagny s'e"tait hat de partir pour les Trois-
Eivieres, aeconipagne du P. Yimont superieur des Jesuites, et
d'une suite assez iiombreuse, qui occupait quatre chaloupes.
Enle voyant arriver, les Iroquois, touj ours defiants, se renfer-
merent dans leujs retranehements ; raais telle e*tait leur rage
contre les Algonquins, que, presque dans le meme temps, ils
se jetaient sur un canot portant quelques personnes de cette
nation. C'etait un premier signe de leur mauvaise foi. Apres
des hesitations, ils consentirent pourtant a rendre Marguerie
et Godefroy ; et on leur fit des presents pour les remercier de
la liberte donne'e aux prisonniers. Cependant ces ruse's nego-
ciateurs n'etaient pas satisfaits ; ils desiraient conclure la paix
avec les Francais, dont ils craignaient les armes ; mais ils
voulaient de plus obtenir des arquebuses, afin de harceler les
Hurons et les Algonquins. M. de Moutmaguy, homnie plein
de prudence, devinant leurs intentions, leur refusa les arrnes
qu'ils deniandaient, et insista pour que 'ses allies fussent
compris dans le traite de paix.
Cette deniande suffit pour rompre les n^gociations enta-
rnees. Ann de prouver leur mauvaise humeur, les Iroquois
arbor&reut la chevelure d'un algonquin, et tirerent plusieurs
coups d'arquebuse, auxquels on repondit avec le canon d'une
barque, arrivee a temps pour prendre part a 1'affaire. La canon-
nade nd leur tit cependant ]as beaucoup de mal, car ils avaient
d'avance ]>ris leurs precautions. A une petite distance dans
1'interieur de la foret, ils avaient prepare un autre fort, en
4tat de rdsister aux balles et inerne aux boulets. Se voyant
chaudement attaques, ils passerent presque tous dans ce second
fort, y porterent leurs canots avec les provisions, et laissereut
dans le premier les feux allum^s et des arquebusiers, qui con-
tinuerent a tirer sur les chaloupes. Quand la nuit fut avance'e,
tous se r^unirent ; s'embarquant alors sur leurs canots, ils reus-
sirent a s'(5chapper, a la faveur des tdnebres, et se repandirent
(1) Lcs 11 a rons et les Iroquois avaient donne le nom d Onontkio a M. do Mont-
magiiy. Ononthio, comiue Montmagny, signifle Grande montagne.
1640] DU CANADA. 309
de tous cote's autour du lac Saint-Pierre, pour surprendre les
embarcations algouquines et huronnes, dont plusieurs furent at-
taque"es et pillees (1). Le P. de Brebeuf, qui descendait des
missions de 1'ouest pour passer un pe^^ de temps parmi ses con-
freres de Quebec, faillit etre arrete" par ces pillards, au mo-
ment ou il arrivait aux Trois-Rivieres.
Ainsi inenacee par des ennemis redoutables, dont la haine
n'etait rebutee ni par les dangers, ni par les defaites, la colonie
du Canada ne recevait point de la compagnie de la Nouvelle-
France la protection qu'elle avait droit d'attendre. Si plusieurs
des associ^s denieuraient encore fideles a Taccomplissement
de leurs promesses, d'autres, qui avaient en vue des profits
imme'diats, negligeaient de remplir leurs engagements, et cau-
saient ainsi de graves donimages et & la compagnie et a la
colonie. Cependant la providence avait veille" h. envoyer de
nouveaux secours par des voies extraordinaires, an moment
ou Ton en avait le plus pressant besoin.
Une relation de la Nouvelle-France, qui decrivait la position
avantageuse de 1'ile de Montreal, tomba entre les mains de M.
Le Eoyer de La Dauversiere, receveur des tailles a La Fleche ;
c'dtait un homme d'une e'minente piete" et' ton jours occupe de
bonnes osuvres (2). Apres 1'avoir lue, il concut de suite la
pensee d'etablir dans ce lieu une colonie consacre'e a la Sainte
Vierge. II en parla a quelques amis pieux, auxquels, comme
par inspiration, il donnait des details circonstanci^s, sur la
position, sur 1'^tendue et sur le sol de 1'ile de Montreal. Ces
descriptions furent plus tard reconnues comme e"tant d'une
merveilleuse exactitude. II associa a cette entreprise le baron