1642] DU CANADA. 319
eut a subir la meme operation, rendue plus douloureuse parce
qu'elle fut faite non avec un coutsau, inais avee une ecaille
d'huitre. La nuit on les reunissait dans une cabaue, oii les
jeunes gens et rueme les enfants s'arnusaient a Jeter sur eux
des cendres rouges et des charbons ardents. Le P. Jogues fut
suspendu par les bras a deux poteaux planted dans la cabane,
et telles etaient ses souffrances, qu'il en serait mort, si un
jeune iroquois n'avait eu pitie" de lui et ne 1'eut delie*. Cette
charite fut re'compense'e ; car, quelques mois apres, le Pere,
1'ayant rencontre fort malade, 1'instruisit, le baptisa et lui
ouvrit ainsi les portes du ciel, le nouveau chretien etaiit mort
peu apres son bapteme.
Pendant sept jours, les prisonniers furent tralnes de village
en village, ne changeant de lieu que pour trouver des bour-
reaux plus frais et niieux disposes a continuer 1'oeuvre de
sang. On leur annonca enfin qu'ils allaient perir par le feu ;
et le P. Jogues profita des moments qui leur restaient pour
exhorter ses compagnons a perseve'rer dans leurs bonnes dis-
positions, et k se preparer ainsi a entrer dans une meilleure
vie. Cependant un grand conseil fut convoque", et il y fut
resolu d'accorder la vie aux francais et & la plus grande partie
des hurons, trois de ceux-ci seulement etant condamnes a
mourir. L'un d'eux e*tait le brave Eustache Ahatsistari, qui
perit au milieu des tortures avec toute la grandeur d'ame et
la patience d'un martyr des premiers siecles de l'e"glise. Guil-
laume Cousture fut donne a une famille sauvage, qui 1'adopta
et le conduisit dans le village le plus eloigne. 'Le P. Jogues
et Goupil demeurerent ensemble, jouissant d'un peu de liberte*,
mais soumis aux mauvais traitements et sans cesse exposes
a etre assommes par quelqu'un de ces barbares. On led
chercha meme uu jour pour leur donner la mort et venger
ainsi les mauvais succes d'un des partis iroquois.
L'on etait fort inquiet dans la colonie sur le sort des prisoii-
niers ; mais les Francais etaieut trop faibles pour aller les
reclamer les armes k la main. De leur cote, les sauvages allies
raisonnaient sur les re*sultats que pouvait produire cette mau-
vaise affaire dans les rapports eutre les Francais et les Iroquois,
" Sitot que ton frere sera arriv4 dans leur pays," disait un
algonquin au P. Buteux, " les capitaines s'assernbleront, et, si
le nom francais leur fait peur, voici comme ils parleront : Ne
mangeons point la chair des Franqais : cette chair n'est pas
bonne k manger ; c'est un poison qui nous fera mourir, si nous
en goutons : ramenons-les a leurs freres et ^ leurs compatriotes.
320 COURS D'HISTOIEE [1642
Voila ce qu'ils diront s'ils vous craignent, et au printemps ils
ramenercnt ton frere et les deux francais qu'ils tiennent pri-
sonniers. Que si au contraire ils vous ont a mepris, ils
s'e*crieront a la vue de ton frere et des deux francais qui
1'accompagnent : Qa, mangeons ; voyons quel gout a la chair
des Francais, avalons-les tout entiers. La-dessus ils les brule-
ront, ils leur feront souffrir mille tourments, ils les mettront
en pieces, ils les jetteront par quartiers dans de grandes chau-
dieies, ils les mangeront avec delices ; tout le monde voudra
en gouter et quand ils seront bien souls : Voila de bonne
viande, diront-ils : cette chair est delicate, il en faut manger.
Un capitaine haranguant excitera la jeunesse a aUer a la
chasse des Francais, pour faire de semblables festins dans
leur pays. Alors il n'y aura point d'habitation de Francais ou
ils ne viennent dresser des embuches pour les surprendre et
les niener a la boucherie."
C'etait de la politique sauvage ; fondee sur les usages et
les penchants des Iroquois et des Algonquins, elle avait peut-
etre au fond autant de valeur que celle des ruse's diplomates
de 1'Europe. Aussi, craignant que les Iroquois ne prissent un
gout trop prononce pour la chair francaise, M. de Montmagny
crut qu'il serait a propos de leur fermer le passage par lequel
ils penetraient ordinairement dans le pays.
Les deux ou trois cents agniers qui s'e'taient arrete's pour
maltraiter le P. Jocques et ses compagnons, avaient ensuite
continuee leur route vers le Saint-Laurent. Arrives a 1'embou-
chure de la riviere des Iroquois, qu'ils avaient suivie, ils furent
etonne's de trouver- qu'on y elevait un fort. En effet M. de
Montmagny, ayant visite I'entr^e de la riviere par laquelle ils
descendaient, jugea a propos d'employer des recrues recem-
ment arriv^es de France, pour batir un fort, au lieu ou plus
tard s'eleva celui qui prit le nom de M. de Sorel. Le gouver-
neur arriva de Quebec le treize aout avec trois barques portant
des ouvriers, des soldats et du canon. Sept jours apres, comme
tous les homines s'occupaient a dresser une palissade pour se
mettre a co avert, le parti agnier dont nous avons parle" se glissa
dans la foret voisiue. Divise's en trois bands, les Iroqupis
attaquereut les ouvriers de plusieurs cote's et avec une furie
extreme ; les Francais coururent aux armes. Le brave caporal
Du Eocher, voyant les ennemis prets a franchir le retranche-
ment, s'avanqa avec quelques hommes et les repoussa vigou-
reuse-uent. Du haut de son brigantin, M. de Montmagny aper-
Qut le danger que couraient ses soldats; il s'empressa d'aller a
1642 DU CANADA. 321
leur secours et se jeta dans 1'enceinte, qui n'e'tait pas encore
terminee. Un grand iroquois, portant autour de la tete un
bandeau teint en ecarlate, s'avancait a la t6te des siens ; il
f ut frappe" d'une balle qui le renversa mort et plusieurs de ses
guerriers recurent des blessures. Malgre" leur bravoure, qui
etonnait les Francais, les Iroquois furent enfin rejete's vers les
bois. Forces de battre en retraite, ils se retirerent en asse^'
bon ordre dans un - abri qu'ils avaient prepare secretement, a
une lieue au-dessus du fort.
Cette affaire eut le bon effet d'inspirer de la crainte aux Iro-
quois, en leur faisant comprendre qu'un petit nombre de
francais pouvait register a leurs bandes nombreuses ; de leur
cote, les soldats frsncais apprircnt a se de"fier d'un ennemi
rapide comme 1'aigle, ruse comme le renard et brave comme
le lion (1). Ge fut la nouvelle de cete defaite qui faillit causer
la mort du P. Jogues et de son compagnon ; plusieurs agniers
en effet proposaient de les tuer pour expier la mort des guer-
riers tombds dans 1'attaque du fort de Kichelieu (2). Sur ces
entrefaites arriva a Agnier le commandant du fort hollandais ;
c'etait Arendt Van Corlaer, dont le nom a longtemps servi
parmi les sauvager a designer les gouverneurs d'Orange. Pen-
dant plusieurs jours, il traita avec les Iroquois de la delivrance
des prisonniers francais, leur faisant beaucoup d'offres et de
promesses, mais sans pouvoir rien obtenir de leur part. Dans
les conseils qui se tinrent apres son depart pour decider si on
donnerait la liberte" aux captifs, 1'opinion du petit nombre, qui
leur e'tait. favorable, fut mise de cote*. Vers le mesme temps,
quelques mauvais sujets se chargerent de -les tuer, ce qui fut
exe'cut^ en partie. En effet, comme le Pere Jogues et son com-
pagnon, le jeune chirurgie% rentraient au village, re'citant
leurs prieres, deux jeunes gens les arr^terent, et 1'un deux,
tirant une hache cach^e sous son vetement, en porta un coup
violent sur la tete de Kene" Goupil, qui fut renverse" et mourut
peu d'instants apres, en prononcant le saint nom de Je"sus. A
la vue de la hache ensanglate'e, le P. Jogues se jeta & genoux,
ota son bonnet, et, se recommandant & Dieu, attendit que la
hache lui tomba sur la t6te. " Leve-toi," lui dit le meurtrier,
" je n'ai point le droitde te tuer, car tu appartiens a une autre
famille."
Plein de piete 1 , de courage et de denouement, le bon Kene'
(1) Relation de 1642.
(2) Le nom de Bicheliea donno au fort bftti par M. de Montmagny s'etendit ensoite
a la riviere qoi coule anpres.
322 couns D'HISTOIRE [1643
mourut martyr de son zele tout chre"tien. Ayant un jour fait
faire le signe de la croix a un enfant qui vivait dans sa cabaue,
un vieillard superstitieux prit eette action pour un malefice, et
ordonna a son neveu de tuer le francais, le neveu executa
fidelement cet ordre barbare.
Keste seul au milieu des Iroquois, le Pere Jogues passa
encore pres d'une annde endurant uu esclavage pire que la
mort. Dans les bois, ou il suivait ses maitres pour la chasse, il
eut a souffrir toutes les extre'mite's de la faim et du froid ; sa
seule consolation e"tait de se retirer au fond de la foit, ou il
s'entretenait avec Dieu. Chaque fois qu'arrivait une nouvelle,
vraie ou fausse, de la deTaite d'un parti iroquois, les mauvais
traitements redoublaient a sou e*gard.
Au niois d'aout 1643, se trouvant avec quelques agniers
pres du fort de Rensselaerwick (1), on 1'informa qu'a la suite
de revers eprouves par leurs guerriers, les habitants de son
village avaient resolu de le tuer. Le commandant hollandais le
fit avertir que, s'il voulait s'echapper, on laisserait une chaloupe,
au moyen de laquelle il pourrait pendant la nuit s'embarquer
sur un vaisseau mouille" au milieu de la riviere. Le P. Jogues,
au grand e'tonnernent du commandant et du rniuistre du lieu,
Jean Megapolensis, demanda quelques heures de reflexion. II
voulait peser dans sa conscience les consequences de sa
demarche, par rapport au service de Dieu. Pendant sou se'jour
parmi les Iroquois, il avait baptise' des enfants mourants, il
avait soutenu le courage des prisonniers, il avait prepare a la
mort ceux qui e"taient condamnes au feu, il avait catechise de
pauvres chretiennes algonquines marines a des iroquois, il
avait meme seme des germes de christianisme chez ses bour-
reaux : avant de fuir, il voulait oennaitre si, en vue du bien a
faire dans le pays des Iroquois, il ne valait pas mieux y rester,
expose a tous les dangers, que d'accepter la liberte*.
D'un autre c6te", il voyait de graves raisons qui 1'engageaient
i s'61oigner. La mort 1'attendait surement dans son village ; or,
il ne devait point sacrifier sa vie inutilement : il valait done
mieux la conserver pour reprendre les me'mes travaux un pen
plus tard, lorsqu'ils pourraient deveuir utiles a la gloire de
Dieu. Cette consideration le ddcida ; il accepta 1'offre qu'on
lui faisait, et, pendant la nuit suivante il prit la fuite. Quoique
blesse grievement a la jambe par les morsures d'un chien de
garde, il se tralna jusqu'a la riviere, et parvint & se re"fugier
sur le vaisseau.
a) Plus tard Orange ; aujourd'Lui Albany.
1642] DU CANADA. 323
Furieux de voir e"chapper leur captif, le lendemain les Iro-
quois le chercherent de tous les cotes ; il s'^tait heureuse-
ment tapi dans un coin obscur de la cale, ou ils ne le pou-
vaient decouvrir. Ils menacerent d'incendier les maisons et
de tuer les bestiaux, si on ne rendait le prisonnier ; de son
cot, le P. Jogues s'offrait de se livrer lui-meme, si cela deve-
nait rie'cessaire pour calmer la tempete. Les Hollandais parle-
menterent, et des presents finirent par appaiser les sauvages.
Toutefois, il e"tait encore n^cessaire de le tenir cached II fut
alors loge* aux frais publics chez un vieil avare, qui le faisait
presque mourir de faim et de soif. Se"pare\ par une cloison de
planche mal jointes, de rappartement ou le maitre de la
maison faisait la traite avec les Iroquois, le Pere Jogues
passait les jours entiers, accroupi derriere un tonneau et sans
oser tousser ou cracher.
Son ami, le ministre Megapolensis, inform^ de ces faits, en
avertit Guillaume Kieft, gouverneur de la colonie, qui fit
descendre le jesuite a la Nouvelle- Amsterdam (1), et le fit
embarquer sur un vaisseau de cinquante tonneaux, qui aborda
la veille de Noel a Falmouth, en Angleterre. Les matelots
hollandais, 4tant tous descendus a terre pour se delasser apres
leur long voyage, des voleurs trouverent le Pere seul, lui enle-
verent les habits que Kieft lui avait fait donner, et profiterent
de 1'occasion pour piller le vaisseau. Le patron d'un bateau a
charbon le transporta sur les cotes de la Bretagne, ou il descen-
dit, mis(5rablement vetu et n'ayant qu'un bonnet de nuit pour
se couvrir la tete. La, un honnete paysan breton lui donna
1'hospitalite ; les filles de ce brave homme, touchees de com-
passion, viderent dans la main du pelerin leur bourse renfer-
mant quelques sous,qu'elles avaient m4nag($s depuis longtemps.
Cette charite catholique, ^i laquelle le P. Jogues n'e"tait plus
accoutume', le toucha jusqu'aux larmes. II arriva enfin a la
. maison des Je"suites a Rennes, le cinq Janvier 1644, tout dis-
pos6 a reprendre le chemin de ses cheres missions du Canada.
Dans 1'annee 1642, marquee par les premiers succes des
Iroquois contre les FranQais, le Canada perdit son protecteur
le plus puissant. Le cardinal de Richelieu mourut le quatre
d^cembre 1642, n'e"tant encore ag^ que de cinquant-sept ans.
Si la France, tout en rendant hommage aux talents et a la
capacit^ sup^rieure du plus grand ministre qu'elle ait eu, a pu
lui reprocher sa seV^rit^, son ambition, et ses liaisons avec la
(1) New-York. 22
324 COTJRS D'HISTOIRE [1642
cause protestante en Allemagne, le Canada ne 1'a connu que
par ses bienfaits, par sa gene"reuse protection, par son zele
pour la conversion des sauvages et la propagation de la foi
catholique. La pieuse duchesse d'Aignillon, qui avait pris une
si grande part dans ses bonnes ceuvres an Canada, les continua
avec un redoublement de charite* apres que la mort le lui eiit
enleve".
A rinte'rieur, la colonie perdit aussi un ami moins puissant,
mais encore phis devone que le grand homme d'etat. Le P.
Charles Eaymbault, use par ses travaux apostoliques chez les
Hurons et les Nipissiriniens, e"tait, comme nous 1'avons dit,
descendu a Quebec pour se pre*parer a la mort. Apres une
longue maladie, il s'endormit paisiblement dans le seigneur,
vers la fin du mois d'ociobre 1642. Par une marque d'estime
toute speciale, M. de Montmagny le fit inhumer pres des restes
de Chanlplain, a qui Ton avait elev4 un sepulcre particu-
lier (1). Quelques jours apres, pe*rit dans 1'exercice d'une
ceuvre de misericorde, un des voyageurs les plus entreprenants
des premiers temps de la colonie. Jean Nicollet (2) e"tait
arm4 dans la Nouvelle-France en l'ann(5e 1618 ; encore jeune,
d'un caractere heureux, dou d'une excellente me*rnoire, il
donnait des lors les plus belles espe"rances. Les detaile que
rap portent les Relations, sur ses voyages et sur les services
qu'il rendit, sont bien propres a nous faire connattre la vie
aventureuse des franc_ais qui etaient employe's au milieu des
tribus sauvages pour les concilier et pour veiller aux inte're'ts
des compagnies.
L'annee rneme de son arriv^e, on 1'envoya chez les Algon-
quins de 1'Ile pour y apprendre leur langue, qui etait d'un
usage general. Avec ce peuple, il passa deux ann^es, sans voir
un seul francais ; dans toutes les courses, dans tous les voyages
de ces barbares, il les accompagnait, ayant a supporter des
fatigues et des privations incroyables. Plusieurs fois, il passa
sept ou huit jours sans manger, et, pendant sept semaines en-
tieres, il n'eut d'autre nourritur6 que des e"corces d'arbres. Quatre
cents Algonquins e"tant alles traiter de la paix avec les Iroquois,
Nicollet les accompagna et fit re"ussir les negotiations. A la
suite de ce voyage, il demeura pendant huit ou neuf ans chez
les Nipissiriniens, ou, comme un des membres de la nation, il
(1) DuCreux, Higtoria Ganadensis.
(2) Relation de 1643. Jean Nicollet n6 & Cherbourg, 6tait flls de Thomas Nicollet,
messager ordinaire de Cherbourg a Paris, et de Marie La Mer . il 6pousa, en 1637,
Marguerite fllle de Guillautne Couillard et de Guillomottu Hebert.
1642] DU CANADA. 325
etait admis aux conseils et avait sa cabane et son dtablisse-
ment particulier. On le rappela enfin au sein de la colonie, et il
fut nomine commis de la compagnie et interprete. En cette
qualit^, il fut depute avec sept sauvages pour aller conclure la
paix entre les Hurons et la nation des Gens de mer, placee, sui-
vant son rapport, a trois cents lieues au couch ant du pays des
Hurons. Cette nation etait celle des Winepigons, ou Puants,qui
habitaient les bords du lac Michigan. Nicollet, pendant cette
excursion, voyageait avec toute 1'etiquette des ambassadeurs
sauvages. II avait a passer au milieu de plusieurs petites
nations ; aim de n'etre point pris pour des ennemis, en arri-
vant chez un de ces peuples, les deputes plantaient en terre
deux poteaux, auxquels ils suspendaient des presents ; c'etait la
ceremonie d'introduction. Etant encore a deux journees de la
nation des Winepigons, Nicollet depecha un de ses hurons pour
annoncer qu'un francais, hommes merveilleux, venait conclure
la paix. Plusieurs jeunes guerriers s'avancerent a sa rencontre
aim de lui faire les honneurs du pays. Revetu d'une e"toffe de
damas de la Chine, toute parsemee de fleurs et d'oiseaux, et
tenant a chaque main un pistolet, ou le tonnerre, suivant 1'ex-
pression sauvage, il paraissait aux Winepigons un e'tre vrai-
nient superieur. La nouvelle de son arrivee s'etant re"pandue
dans tout le pays, quatre ou cinq mille hommes se trouverent
reunis, et la paix fut conclue au milieu des festins donnas par
les chefs (1). Ce dut etre pendant ce voyage que, suivant
la relation de 1640, il remonta une grande riviere; c'etait
la riviere aux Renards, qui tombe dans le lac ou la baie des
Winepigons. Les sauvages I'informerent qu'en naviguant en-
core trois jours, il pourrait arriver a la mer. " Ces paroles,",
remarque M. Shea, " prouvent que Nicollet, aussi bien que le
lieutenant de De Luna, crut que 1'expression, les grandes eaux,
employee pour designer le Mississippi, devait s'appliquer a la
mer. II est certain qu'k Nicollet est du 1'honneur d'etre arrive
le premier jusqu'aux eaux du Mississippi (2)." En effet, des
sources de la riviere aux Renards on arrive facilement a celles
du Wisconsin, tributaire du grand fleuve.
Du pays des Hurons, il fut appele" aux Trois-Rivieres, ou il
passa plusieurs anne"es. Dans I'e'te' de 1642, Olivier Le Tardif,
commis ge"ne"ral de la compagnie, e"tant all^ en France, Nicollet
le remplaqa a Quebec. Un mois ou deux apres, on apprit que
(1) Relation de 1640.
(2) Discovery and Exploration of the Missittippi Valley, by John Gilmary Shea.
326 coiras D'HISTOIRE [1643
les Algonquins, re'unis en grand nombre aux Trois-Rivieres,
voulaient faire bruler un sokokiois, qu'ils avaient surpris dans
une de leurs courses. M. de Montmagny desirait sauver la vie
au malheureux prisonnier, et il fallait se hater pour 1'arracher
aux mains de ses bourreaux. Au milieu d'une tempete e"pou-
vantable, Nicollet se jette dans une chaloupe avec le sieur de
Chavigny et deux autres francais. Vis-a-vis de Sillery, une
rafale de vent renversa la chaloupe ; Chavigny parvint a
gagner terre"; mais Nicollet, qui ne savait pas nager, fut englouti
sous les eaux, en meme temps que ses deux autres compa-
gnons (1).
La perte de Nicollet fut vivement regretted ; car il s'etait
concilie" 1'estime et 1'affection, non-seulement des Francais,
mais encore des sauvages, dont il savait manier les esprits
avec une dexte'rite' admirable. Sou vent de'ja il s'e'tait expose*
au danger de la mort par des motifs de charite. " II nous a
laisseY' observe le P. Vimont, " des exemples. . . . qui tiennent
de la vie apostolique, et laissent une envie au plus fervent reli-
gieux de 1'imiter."
Cependant le sokokiois qui avait e'te' la cause innocente de la
mort de Nicollet fut sauve* par 1'intervention des mission-
naires, et renvoye dans son pays. II montra une grande recon-
naissance pour les Francais qui 1'avaient delivre 1 , et, a force
d'efforts, il engagea ses compatriotes a envoyer une deputation
chez les Iroquois leurs allies, afin d'obtenir la delivrance du
P. Jogues. L'ambassade n'eut point de succes a la ve'rite', mais
elle prouva que la reconnaissance n'est pas e"trangere a tous
les cceurs sauvages.
L'habitation de Montreal avait eu le bonheur de n'etre point
de'couverte par les Iroquois dans 1'annee 1642 ; aussi les tra-
vaux y furent conduits si heureusement, que, des le printemps
suivant, les colons purent laisser leurs cabanes d'dcorce pour
entrer dans les maisons qu'ils s'etaient construites. Malheu-
reusement les ennemis ne tarderent pas a ddcouvrir leur
retraite. Dix algonquins, fuyant devant un petit parti iroquois,
se refugierent a Montreal. Ceux qui les poursuivaient recon-
nurent la place, et se retirerent sans donner aucun signe de
leur presence; mais ils ne manquerent pas de retourner
bientot pour faire des prisonniers. En effet, au mois de juin,
(1) A vant de disparattre sous les eanx, Nicollet recommanda RS femme et sa fille
an sieur de Chavigny. Mademoiselle Nicollet 6ponsa dans la suite M. Le Gardeur de
Kepentigny, et entra iiiuui dans une famille qui a ete une des plus conHid^rablas de
y 'Aiuferique frai^uiso.
1643] DU CANADA. 327
ils s'&aient places en embuscade a quelques milles au-dessus
de 1'habitation, lorsqu'une flottille huronne, charge'e de pelle-
teries, vint donner au milieu d'eux et fut rec, ue a coups d'arque-
buse. Surpris par cette attaque inopine'e, les Hurons ne
songerent point a se de"fendre ; vingt-trois d'entre eux furent
pris, tandis que les autres s'enfuyaient vers le fort franc.ais,
vivement poursuivis par les Iroquois. Ceux-ci, s'avanqant
jusqu'au pied des palissades, massacrerent trois francais et en
emmenerent deux autres prisonniers. Apres avoir assomm.4
uue partie des Hurons, ils reprirent le chemin de leur pays,
charge's de butin et conduisant avec eux les captifs. On apprit
ces e've'nenients par un des prisonniers francais, qui reussit a
s'echapper et rapporta & ses compatriotes les details de cette
inalheureuse affaire.
M. de Montmagny, arrivant a Montreal quelque temps apres,
commuuiqua des nouvelles, qui ne pouvaient manquer d'etre
agitable a la colonie isolee et environnee d'ennemis. Les
associes de France ne 1'avaient pas oubliee. Sur les vaisseaux
arrivaient des secours pour Montreal, conduits par un gentil-
homme champenois, M. Louis D'Ailleboust de Coulonge, qui
e"tait accompagne de sa femme et de sa belle-sceur.
Madame de Bullion avait fait une fondation de deux mille
livres de rente, pour 1'entretien d'un h&pital & Montreal ; elle
avait de plus donne douze mille livres, tant pour le batir que
pour le fournir de meubles (1).
D'un autre cote", Montreal perdit cette annee deux personnes
qui avaient assiste* & sa fondation. Attaque* de paralysie et
arrive' a 1'age de soixante-dix ans, M. de Puiseaux demanda a
passer en France, pour y chercher les soins dont il avait
besoin. M. de Maisonneuve lui procura les moyens du faire ce
voyage, et eut soin que jusqu'k samort il fut trait^ avec les plus
grandes attentions. Madame de la Peltrie, qui e"tait mont(5e a
Montreal dans I'esp^rance d'y fonder une seconde maison
d'Ursulines, ne se trouvant pas en e"tat d'y r^ussir, et voyant
.que mademoiselle Mance avait un nombre suffisant de per-
sonnes de son sexe pour 1'aider, descendit & Quebec dans 1'in-
.tention' de se fixer permanemment chez les Ursulines.
Comme M. D'Ailleboust avait quelque connaissance des regies
de 1'architecture militaire, il fut charg^ de fortifier 1'habitation
de Montreal ; sous sa direction les pieux du premier enclos furent
arrachds, et on eleva des retranchements revetus de bastions
(1 ) M. Dollier de Gascon, Histoire du Montreal.
328 COUES D'HISTOIRE [1644
solides. Ces travaux furent execute's fort a propos pour mettre les
colons a 1'abri des attaques de leurs ennemis, qui ne cessaient
de les harceler, et se tenaient souvent caches dans les champs
voisins, aim de profiler de quelque occasion favorable a leurs
mauvais desseins. Ce demi siege durait dja depuis quelque
temps, quand les Francais, se lassant d'etre chaque jour
insulted par les Iroquois, demauderent avec instance la permis-
sion de sortir pour attaquer un ennemi si incommode. Us ne
pouvaient comprendre les motifs de prudence qui engageaient
M. de Maisonneuve a se tenir sur la defensive, et a ne point
exposer inutilement la vie de ses soldats dans les bois, ou ils
n'etaient pas accoutume's a combattre. Ses raisons pleines
de sagesse ne convenaient pas a Tardeur des Francais ; ils
se plaignaient hautenient et taxaient leur chef de tiinidite.
Informe de tous ces murmures, M. de Maisonneuve resolut de
les satisfaire une bonne fois, afin d'arreter un me'conten-
tement qui aurait cause* plus de mal que la perte de quelques
hommes. On avait dresse" des chiens de 1'habitation a de"cou-
vrir les Iroquois ; sous la conduite d'une chienne, pleine d'in-