telligence et de courage, ils faisaient chaque jour une grande
battue, pour reconnaitre les environs du fort et suivre les
pistes des rodeurs. Le trente mars, ils donnerent 1'alarme
par des aboiements furieux et prolonge's ; 1'ennemi dtant sans
aucun doute dans le voisinage : aussi, comme a 1'ordinaire,
les Francais les plus bouillants demanderent a marcher
centre lui. M. de Maisonneuve y consentit et ordonna de se
pre*parer au combat. A la tte de trente hommes, il s'avanca
vers le bois ou Ton esperait trouver les Iroquois. Ils y etaient,
en effet ; deux cents de leurs guerriers tomberent tout & coup
sur les Francais, qui, apres avoir e^puise leurs munitions dans
une vigoureuse defense, furent force's de se retirer vers le fort.
La retraite de ses soldats s'e'tant faite rapidement, M. de
Maisonneuve resta seul en arriere ; il se retirait lentement,
portant deux pistolets, et se tournant de temps en temps vers
1'ennemi pour le tenir a distance. Les Iroquois le reconnurent,
et espe'rerent re'ussir a le prendre vivant. Charge* de cette ha-
sardeuse mission, le chef serrait de pres le commandant fran-
^ais, lorsque celui-ci, se retournant subitement, d'un coup de
pistolet ^tendit 1'iroquois mort a ses pieds. La pbursuite cessa ;
craignant qu'on n'enlevat leur chef, . les sauvages emporterent
son corps dans la fore't, pendant que M. de Maisonneuve ren-
trait au fort. Dans cette rencontre, plusieurs franqais avaient
<5t4 tu^s, et d'autres blesses ; c'^tait une perte sensible, mais
1644] DU CANADA. 329
elle eut le bon effet de montrer combien avait 4t4 prudente
la conduite du gouverneur, et de prouver en inme temps que,
s'il e'tait sage, il e'tait encore plus courageux.
Ce combat fut suivi de bien des attaques pendant tout le
cours de 1'ete" ; et, quoique M. de Maisonneuve eut reQu des
recrues par les vaisseaux, sa petite garnison n'e'tait gueres plus
forte dans rautomne, par suite des pertes continuelles qu'elle
eprouvait. Les blesses et les malades e*taient devenus si nom-
breux, que la salle qui leur e'tait re'serve'e se trouva & peine
sumsante pour les recevoir tous, lorsqu'au mois d'octobre
mademoiselle Mance ouvrit son hopital (1).
(1) Get hopital 6tait & 1'endroit, oil, juaqu'A ce jour, a 6t6 1'Hdtel-Dieu de
MontrtaL
330 COURS D'HISTOIRE [1644
CHAPITEE QUATRlfcME.
Le P. Bresaani eat fait prisonnier Tourments auxqnela il est soumis II est d61ivr6
par lea Hollandais Lea religieusea de 1'Hotel-Dieu laiaaent Sillery pour retourner
a Qu6bec Succea des Huron s et dea Algonquina centre leura ennemia Hants faite
de Piescaret, capitaine de l'He Guillaume Constnre ramen6 aux Trois-Rivieree
par dea ambaaaadeurs iroquois Grand conaeil tenu aux Trois-Eivierea ; les Fran-
^ais, lesHurona et les Algonquina confereut avec la deputation iroqnoise Discoure
de Kiotsaeton La paix est conclue La compagnie de la Nouvelle-France code la
traite des pelleteries aux habitants du pays Conditiona de cet arrangement
Mort dea PP. Masse et De Noiie N6gociations Le sieur Bourdon et le P, Jogues
sont deputes vera les Agniers Second voyage dn P. Jogues ; il est tue par le
Iroqnois Mort de sou compagnon.
La situation de la colonie etait critique : 1'orgueil et la
cruaute* des Iroquois croissaient avec leurs succes, et & mesure
que les Hollandais leur facilitaient les moyens de coutinuer la
guerre. Les marchands d'Orange et de Manhatte, sans s'occuper
beaucoup des re'sultats, qui auraient pu tourner contre eux-
memes, fournissaieut en abondance a leurs allies des arque-
buses, de la poudre et du plomb, tandis que les Francais n'en
cedaient qu'avec beaucoup de precaution aux Algonquins et
aux Montagnais. Aussi les Iroquois profitaient de cet avantage
pour prendre 1'ascendant sur leurs ennemis, dont la plupart
n'avaient que leurs anciennes armes.
Quelques hurons devaient remonter dans leur pays avec le
P. Bressani, jesuite romain, arrive depuis deux ans au Canada.
Pour e" viter la rencontre des Iroquois, ils partirent au commen-
cement du printemps, lorsque le fleuve n'^tait pas encore entie-
rement libre de glaces. Le jour meme du depart, a une petite
distance au-dessus des Trois-Eivieres, la maladresse d'un huron
forqa le parti de s'arreter; en d^chargeant son fusil sur une
outarde, cet homme fit chavirer le cauot dans lequel e'tait le
missionnaire. L'accident parut de mauvais augure aux sau-
vages, qui voulurent retourner aux Trois-Rivieres. Craignant
qu'il n'y cut quelque idde superstitieuse dans cette proposition,
le P. Bressani resolut de passer outre. Cependant avec une
imprudence caracteristique, les Hurons tiraient fr^quemment
1644] DU CANADA. 331
sur les outardes et sur les canards sauvages, qui a cette saison
foissonnaient sur les eaux. La fusillade donna 1'eveil a une bande
de trente iroquois, qui dresserent une embuscade pour sur-
prendre les voyageurs. En effet un moment ou les Hurons, apres
avoir pass 1'embouchure d'une riviere, doublaient la pointe
voinine, ils furent attaque"s par les canots des ennemis (1). La
partie n'etant pas e'gale, le Pere Bressani comrnanda a ses
compagnons de mettre bas les armes. Les Iroquois s'emparerent
de lui et de ses compagnons, ainsi que de tous les objets dont il
etait charge pour les missions et les missionnaires. Un des
Hurons ayant e'te tue au moment de 1'attaque, les Iroquois firent
avec son corps un de leurs horribles festins. Puis, apres avoir
partag^ le butin, ils se haterent de regagner leur pays avec les
prisonniers. Le P. Bressani eut a endurer tous leg tourments
qu'avait subisle P. Jogues ; ses mains furent mutilees et brulees ;
son corps entier fut torture avec le fer et avec le feu ; et il n'at-
tendait plus de delivrance que de la mort. Dans la relation de sa
captivite, il avoue qu'il redoutaitde mourirsur lebucher ; cette
horreur bien naturelle 1'engagea a demander qu'on changeat le
tourment du feu en tout autre supplice qu'il souffrirait volon-
tiers. " Non-seiilement tu ne seras pas brule\" lui re'pondit un
des chefs, "mais nous avons pris la resolution de ne te point
faire mourir." En effet, un conseil de deux mille sauvages
s'e"tait tenu dans le bourg ou etait le Pere, et, a leur propre
e"tonnement, ils deciderent de lui conserver la vie.
Avec toutes les ceremonies du pays, il fut donn a une
vieille femme pour remplacer son grand-pere, autrefois tu4
dans une rencontre avec les Hurons. Trouvant son nouveau
parent trop infirme et trop maladroit pour en tirer des ser-
vices, elle le ceda pour une somme de deux cent cinquante a
trois cents francs, & des hollandais, qui le re^urent avec la plus
grande bienveillance. Apres son retablissement, ils 1'envoye-
rent a La Rochelle, ou il arriva au mois de novembre 1644,
plus fort et plus vigoureux qu'il ne 1'avait jamais etc" depuis
son entree dans la compagnie de Jdsus. Comme son modele,
le P. Jogues, il repassa au Canada pour y reprendre les durs
travaux des missions.
La nouvelle des courses des Iroquois, portee a Sillery, y avait
rpandu la terreur, et, sur les instances re'iterees du gouver-
neur et des habitants, les religieuses laisserent Sillery,
(1) La relation de 1644 donne lo nom de Marguerite a cotte riviere, et la met a six
lieuesdes Trois-Eivieres. Ce doit 6tre une des deux rivieres Machiche, ou bien la
riviere du Loup.
332 COURS D'HISTOIKE [1644
abandonne" par la plupart des families sauvages. Avant d'oc-
cuper leur convent et leur hopital de Quebec qui n'^taient pas
encore prts, elles furent obligees de se refugier pendant
quelques semaines & la basse ville, dans une petite maison
abandonnee. Les Ursulines avaient quitte" ce lieu depuis 1'au-
tomne de 1642 pour entrer dans leur monastere, batiment
grand et solide, oii elles pouvaient demeurer en surete parce
qu'il n'e'tait qu'a cent pas environ du fort Saint-Louis. Elles
avaient toujours, depuis leur arrivee, continue d'instruire outre
les jeunes franchises, " un assez bon nombre de filles sau-
vages, tant pensionnaires arrete'es que passageres (1)."
Dans la petite guerre que soutenaient les Hurons et les Algon-
quins unis contre les Iroquois, il arrivait parfois que les partis
se croisaient ; ainsi, pendant que les Iroquois e"taient en embus-
cade dans les lies du lac Saint- Pierre, leurs ennemis remon-
taient la riviere de Richelieu pour les attaquer. Dans une de
ces occasions, soixante hurons, s'etant glisse"s avec quelques
algonquins au milieu de la flottille qui les guettait, passerent
inapercus et allerent tomber sur un parti iroquois, qui se
tenait cache* autour du fort de Richelieu. Us 1'attaquerent
re"solument au milieu des tenebres de la nuit et le disperse-
rent. Trois de ces iroquois furent faits prisonniers et amene's
en triomphe aux Trois-Rivieres, ou aussitot les Algonquins
commencerent a tourmenter un des captifs, qui leur avait e'te'
donne. Comme c'etait un capitaine important dans sa nation,
M. de Champflour, commandant aux Trois-Rivieres, en fit
imme'diatement avertir le gouverneur M. de Montmagny, de*si-
rant avoir quelques prisonniers afin de s'en servir pour obtenir
la paix, se hata de se rendre sur les lieux, et, a force de
presents, il retira des mains des Algonquins, le chef iroquois,
qui avait dejk e'te' fort maltraite".
Quant aux Hurons, dans un grand conseil, ils refuserent de
ce"der les deux prisonniers qu'ils s'e"taient r^servds ; la vue des
presents qu'on leur offrait comme ranqon ne put ebranler leur
resolution. Se levant pour re"pondre aux demandes des Fran-
cais, un de leurs capitaines s'e'cria tout dmu : " Je suis uu guer-
rier et non un marchand ; je suis venu pour conibattre et non
pour faire le commerce. Ma gloire n'est pas de rapporter des
presents, mais de ramener des prisonniers. Qu'ai-je k faire de
vos haches et de vos chaudieres ? Si vous avez tant d'envie
d'avoir nos prisonniers, prenez-les ; j'ai encore assez de cceur
(1) Relation de 1643.
1645] DU CANADA.
pour aller en chercher d'autres. Si 1'ennemi nous tue, on dira
dans le pays qu'Ononthio ayant retenu nos prisonniers, nous
nous sommes jete's a la mort pour en avoir d'autres." "Tu ne
vois ici que des jeunes gens," ajouta avec calme un huron
chr^tien, " les anciens de notre pays de'cident les affaires. Si
on nous voyait retourner avee des presents, on nous prendrait
pour des marchands avaricieux et non pour des guerriers;
nous avons donne* parole aux capitaines de notre pays que, si
nous pouvions prendre quelques prisonniers, nous les remet-
trions entre leurs mains. Les soldats qui t'environnent, te ren-
dent obeissance : et nous obe'issons a ceux qui ont droit de
parler. ... Tu veux la paix ; tu dis que c'est le bien du pays
que la riviere soit libre ; nous avons les memes pensees. C'est
pourquoi nous n'avons fait aucun mal a nos prisonniers, nous
de'sirons les avoir pour amis. . . Quand nous diions k nos capi-
taines : " nous voulons la paix : " ils ne nous feront pas rougir.
Mais ils nous couvriraient de honte si nous parlions de la paix
sans presenter nos prisonniers. La riviere, dit-on, est pleine
d'ennemis : quand nous retournerons dans notre pays, nos pri-
sonniers seront notre sauvegarde. Ils se leveront, si nous ren-
controns nos ennemis, et diront la bonte d'Ononthio, et les
managements que nous avons eus pour eux (1)."
Les raisons des Hurons parurent solides a M. de Mont-
magny: et il comprit que, connaissant les formes usite'es
parmi les sauvages pour la conclusion des traitds, ils re'ussi-
raient bien mieux que les Francais, & atteindre ce but au
moyen de leurs prisonniers. Les Hurons retournerent dans
leur pays, emmenant les deux captifs. Avc eux partirent les
PP. de Brebeuf, Chabanel et Leonard Garreau, ainsi que plu-
sieurs soldats notivellement arrives de France.
Une autre expedition fournit a M. de Montmagny le moyen
de se procurer encore quelques prisonniers, Piescaret, capi-
taine des Algonquins de 1'Ile, e'tait renomme pour sa bravoure ^
chretien depuis trois ou quatre ans, il s'e'tait fait baptiser sous
le nom de Simon. Des le printemps de l'anne"e 1645, il partit
avec six guerriers pour aller couper le chemin a quelque bande
iroquoise. Les sept algonquins remonterent par la riviere de
Richelieu jusqu'au lac Champlain, et s'arre'terent dans une !le,
ou ils pouvaient commode'ment attendre leur proie. Un coup
d'arquebuse qu'ils entendirent les avertit que des iroquois
e'taient dans le voisinage ; bientot en effet, de 1'abri ou ils se
(1) Relation de 1644,
334 COURS D'HISTOIRE [1645
tenaient caches, ils apercurent deux canots s'avancant vers
eux. A 1'intant ou le premier allait toucher an rivage, six des
guerriers qu'il portait furent renverses morts par les balles
des algonquins ; un septieme put se jeter a 1'eau et s'e'chapper
a la nage. Pendant ce temps, le second canot mont^ par huit
hommes avait dt^ vigoureusement pousse* et allait prendre
terre a quelque distance, lorsque les algonquins, se pre"sente-
rent pour s'opposer a leur de'barquement. Un des rameurs fut
renverse par une balle, et, en tombant, fit tourner le canot. Ses
compagnons furent precipites dans 1'eau; au milieu de la
confusion qui suivit, quatre d'entre eux furent tu^s, deux res-
terent prisonniers, le huitieme seul s'e'chappa (1).
Quoique chretien, Piescaret avait garde beaucoup de sa
rudesse payenne ; il avait cependant appris a ne point mal-
traiter ses prisonniers. Le plus jeune des deux captifs se plai-
gnit d'etre trop fortement lie*. " Camarade," lui repondit un
des vainqueurs, " tu sembles ignorer les lois de la guerre."
' II les connait bien," reprit 1'autre prisonnier, " car il a vu
pleurer plusieurs de vos gens pris et brules dans notre pays ; il
ne craint ni vos menaces, ni vos tourinents." Deux on trois
coups lui furent portes pour le faire taire ; et ce fut le seul
mauvais traitement que les captifs eurent a endurer. Dans une
assemble tenue a Sillery, Piescaret remit ses deux prison-
niers a M. de Montmaguy, en le priant de les faire servir pour
obtenir la paix.
Quelques traditions sur les hauts faits de Piescaret parais-
seut s'etre conserves parmi les Iroquois, aussi bien que chez
les Algonquins. Nicolas Perrot, en a recueilli quelques-unes, qui
me'ritent d'etre rapporte'es (2). Peu avant 1'expe'dition dont nous
venons de parler, il en avait fait une autre, dans laquelle aucun
de ses compatriotes n'osa le suivre. Connaissant parfaitement
le pays des Iroquois, il partit done seul pour s'y rendre, vers le
temps de la fonte des neiges. Afin de tromper ceux qui
auraient pu rencontrer ses pistes, il eut le soin de mettre ses
raquettes, sans devant derriere. Pour plus grande surete 7 , il sui-
vaitde temps en temps les coteaux oula neige e'taitde'ja fondue,
de sorte que sa trace dtait aiusi perdue. Aux approches d'un des
villages iroquois, il se cacha ; et, la nuit suivante entrant dans
une cabane, il tua dans leur sommeil tous ceux qui 1'habitaient.
(1) Jtf lotion de 1645.
(2) M6moiro de Viculas Perrot. Cadwallnder Colden, dan son onrrage intitnlA
History of the fine Indian Nation* of Canada, a traduit ces r6cits de Perrot, ainsi
qu'unt* partie tlu nienoire de oe c61ebre voj'ageur.
1645] DU CANADA. 335
Le lendemain, on chercha iDutilemjent celui qui avait fait ce
coup ; il s'etait si Men tapi au milieu d'une pile de bois h cote*
meme de la cabane, que personne n'eut la pensee d'y fouiller.
La seconde nuit, une autre famille avait e'te massacre'e. Con-
vaincu que dore'navant tout le monde resterait sur pied pour
faire la garde, Piescaret quitta sa retraite au commencement de
la troisieme nuit,emportant soigneusement toutes les chevelures
qu'il avait leve'es. Sur le point de partir, il ne put cependant
re'sister a la tentation de faire encore quelque victime ; favorise"
par les te'nebres, il passa de cabane en cabane et trouva partout
les habitants aux aguets. Enfin il rencontra une sentinelle qui
sommeillait ; il I'assomma et prit le temps de lui enlever la
chevelure. Mais le bruit qu'il fit ayant donne* 1'alarme, tout le
village fut en un instant sur pied. Piescaret crut qu'il e'tait temps
de partir ; il s'eloigna sans trop se hater, sachant qu'aucun sau-
vage ne pourrait 1'atteindre & la course. II se laissait approcher
par les quelques braves qui oserent le poursuivre ; puis il
s'elancait avec la vitesse du chevreuil, et disparaissait bientot
devant eux : par ce manege il voulait les fatiguer et les eloigner
de leurs compagnons. La nuit venue, il se cacha dans le tronc
creux d'un vieil arbre. Les iroquois, ayant perdu ses traces, s'ar-
reterent pour se reposer, et, comme ils le croyaient deja bien
loin, ils s'endormirent dans la plus profonde securite*. Piescaret
veillait ; lorsqu'il les vit plonges dans le sommeil, il s'appro-
cha d'eux a pas de loup, et quelques coups de casse-tete le de*-
barrasserent de ses ennemis, dont il joignit les chevelures a ses
autres trophees. " Souvent," remarque Colden, " un sauvage
parcourra seul, trois ou quatre cents milles, et se cachera pen-
dant plusieurs semaines sur le territoire ennemi, dans 1'espe-
rance de venger la mort d'un parent ou d'un ami. Ils sont tel-
lement adonne's a la vengeance, que cette passion semble leur
ronger le coeur et ne leur laisser aucun repos qu'elle ne soit
satisfaite."
M. de Montmagny, ayant a sa disposition trois prisonniers
iroquois, re"solut de s'en servir pour engager leurs compatriotes
k eonclure la paix. II donna la Libert^ au chef agnier pris
I'anne'e prece'dente, et le renvoya en r-on pays, le chargeant
de declarer qu'Ononthio le rendait en retour de la d^livrance
des deux captifs, Marguerie et Godefroy ; que lea Francais
avaient encore deux prisonniers pleins de saute* et qu'ils
6taient pre^ts a leur donner la libert^ ; qu'ainsi 1'occasion ^tait
favorable pour aplanir la terre et procurer une paix universelle.
Deux mois apres, arriverent au fort de Richelieu deux capitaines
336 COUKS D'HISTOIRE [1645
agniers, accompagnes du prisonnier qui avait ete relache. Us
venaient remercier le gouverneur de sa gehe"rosite, lui remettre
Guillaume Cousture et parler de la paix. On leur fournit une
chaloupe pour se reudre aux Trois-Eivieres, ou Cousture, qui
devancait les ambassadeurs pour annoncer leur visite, fut requ
avec une grande joie ; car on 1'avait regard^ comme mort, ou
condamne, du moins, & passer le reste de sa vie dans une dure
captivit^ (1).
Les ambassadeurs furent conduits chez M. deChampflour, qui
leur fit le meilleur accueil. Le premier d'entre eux, Kiotsaeton,
fut gene"ralement admire par son intelligence et ses bonnes
manieres. M. de Montmagny ne tarda pas a arriver avec le
P. Vimont, pour recevoir les propositions que les Iroquois
avaient a lui faire. Une audience leur fut accorde'e le douze
de juillet dans la cour du fort, au-dessus de laquelle avaient ete
tendues des voiles pour prote'ger les assistants centre 1'ardeur
du soleil: A une extre'mite', se tenait M. de Montmagny avec
sa suite et les ambassadeurs iroquois ; a 1'autre, etaient les
Algonquins, les Montagnais et les Attikamegues ; les deux
cote's Etaient occupe's par des francais et des hurons. Les
presents des Iroquois, consistant en colliers de porcelaine,
furent exposes au milieu de la cour. Kiotsaeton donnait la
signification de chacun, en le presentant au gouverneur (2).
Prenant un des colliers, et I'attachant au bras de Cousture :
" C'est ce collier," dit-il, " qui vous ramene ce prisonnier. Je
n'ai point voulu lui dire, lorsque nous etions encore dans mon
pays : Yas-t-en, mon neveu ; prends un canot et retourne &
Quebec. Mon esprit n'aurait pas e'te' en repos ; j'aurais toujours
pens et repense" en moi-mesme : Ne s'est-il point perdu ? En
ve'rite', je n'aurais pas eu d'esprit, si j'eusse agi de la sorte.
Celui que vous avez renvoy4 seul a eu toutes les peines dans
son voyage." Et, par une pantomine parfaite, il representait
les fatigues et les dangers que ce capitaine iroquois, pendant
son voyage solitaire, avait rencontre's dans les rapides, dans
les portages et dans les bois.
" Encore," ajoutait-il, " si vous 1'eussiez aide* a passer les
sauts et les mauvais chemins, et puis, en vous arrtant et
petunant, si vous 1'eussiez regarde de loin, vous nous auriez
console's. Je n'ai point fait de me'me : Allons, mon neveu,
ai-je dit a celui-ci, suis-moi ; je veux te rendre dans ton pays
au pe*ril de ma vie."
(1) Relation de 1645.
(2) Lettres Sistoriquet de la M. de 1'Incarnation.
1645] DU CANADA. 337
En pre'sentant un collier pour temoigner que le souvenir des
Iroquois tues paries Algonquins allait etre efface de la me'moire
de ses compatriotes, Kiotsaeton laissa voir que la paix etait
difficile a conclure entre les deux nations. " J'ai passe*," dit-
il, aupres du lieu ou les Algonquins nous ont massacre's ce
printemps, dans le combat ou les deux captifs ont e'te pris.
J'ai passe vite, ne voulant point voir le sang des miens, qu'on
a repandu, ni les corps qui sont encore sur la place ; j'ai
detourne les yeux pour ne pas exciter ma colere." Puis, frap-
pant la terre et se penchant comme pour ecouter, il continua :
" J'ai entendu les voix de mes ancetres massacres par les
Algonquins. Leu-rs voix amies m'ont crie : Mon petit-fils !
mon petit-fils ! Assieds-toi ; n'entre point en fureur ; ne songe
plus a nous : il n'y a plus moyen de nous arracher a la mort.
Pense aux vivants ; sauve ceux que le fer et le feu poursuivent.
Un homme vivant vaut mieux que plusieurs tre'passe's. J'ai
entendu leurs voix; j'ai passe outre, et je sttis venu a vous
pour delivrer ceux que vous tenez captifs."
Le premier jour des negociations, on n'entendit que la haran-
gue de Kiotsaeton ; ainsi le voulait I'e'tiquette de la diplomatic
sauvage. Avant de re'pondre a une proposition si importante,
il fallait prendre le temps de refleehir.
S'il y avait du vrai dans les sentiments exprimes par Kiot-
saeton, il y avait peut-^tre encore plus de faux. L'orateur
ayant fait allusion au chagrin des Agniers lorsque le Pere Jogues
leur avait ete enleve, celui-ci, qui etait revenu au Canada et
qui avait ete appele de Montreal pour assister au traite, ne put
s'empecher de sourire et de remarquer qu'ils avaient deja
pre'pare' son bucher, quand il s'etait sauve" de leiirs mains.
Malgre' ses protestations publiques, Kiotsaeton proposa en secret
de laisser les Algonquins en dehors du traite. M. de Mont-
magny lui re'pondit que jamais les Francais n'abandonneraient
les Algonquins Chretiens ; que, pour les autres, il etait difficile
de les mettre de cote, quoiqu'on ne leur dut rien.
Le gouverneur ayant repondu par des presents a ceux qu'a-
vaient offerts les Iroquois, les articles du traite" de paix furent
arrete's. Apres les festins et les fetes qui sont de rigueur dans
ces occasions parmi les sauvages, les ambassadeurs, accom-
pagne's de Cousture, partirent pour aller faire ratifier par leur
nation les conditions stipule'es entre les parties. Le voyage ne
fut pas long, et, au mois de septembre, dans une grande assem-
ble tenue aux Trois-Rivieres, la paix si ne'cessaire a la colonie
fut enfin conclue entre les Iroquois d'une part, et, de 1'autre,
338 COTJRS D'HISTOIRE [1645
les Francais et leurs allies. Plus de quatre cents hurons, atti-
kamegues, montagnais, algonquins de 1'Ile et autres se trou-
vaient rdunis a cette solennite'. Soixante canots hurons,
charges de pelleteries, etaient arrives fort a propos, peu de
jours auparavant. Sur une de ces embarcations e'tait descendu
le P. Jerome Lalemant, se rendant a Quebec pour y remplir
les fonctions de supe'rieur, auxquelles il avait etc" appele depuis
plus d'un an (1).
De grands changements venaient de s'effectuer dans le ma-
niement des affaires de la colonie. Les associe's de la compa-
gnie generale avaient ce'de' le commerce des pelleteries aux ha-
bitants du pays, moyennant certaines conditions. Tous les co-
lons avaient le droit d'etre admis dans la nouvelle association,
qui recut le nom de societe" des habitants. Les negotiations
avec la compagnie de la Nouvelle-France avaient et^ conduites
par M. de Kepentigny, qui rapporta iui-meme a Quebec la nou-
velle de leur heureux resultat (1). II avait obtenu un arret
en date du six mars 1645, par lequel le roi approuvait
" le traite* fait le quatorzieme jour du mois de Janvier, entre
les dits associe's d'une part et le depute* des habitants de la
Nouvelle-France fonde" sur leur procuration, de 1'autre."
Le traite" renfermait des clauses nombreuses dont voici les
principales.
1 La compagnie de la Nouvelle-France conservait son auto-
rite et ses droits de pleine proprie'te, de justice etde seigneurie
sur tout le pays ....
2 Elle continuait de jouir, dans toute'la Nouvelle-France,