Cartier, l 'Le ile Saiute-Geuovifeve soiit a ueuf lieucg de la
1535] CANADA, 23
Quand les vaisseaux eurent double* la pointe occidentale
d'Anticosti, les deux Gaspesiens menes en France Tannee pre"-
cedente, Taiguragny et Domagaya, reconnurent les lieux ; ils de-
signaient les montagnes du pays de Hongucdo, d'ou ils etaient
partis et ou ils avaient laissl leurs parents. Ces deux jeimes
gens avaient sans doute voyag<5 deja sur cette cote avec leurs
compatriotes ; et, comme ils appartenaient a la grande famille
algonquine, ils purent rendre des services en qualit^ d'inter-
pretes. Ayant reconnu les Monts Louis, Cartier traversa vers
le nord, ou ils trouva une terre unie et basse pres de la rner,
mais couronnee de hautes montagnes, a quelques milles en
arriere ; il devait etre alors aux environs de la riviere Trinite".
Taiguragny et Domagaya lui dirent que c'etait 1'entree du
royaume de Saguenay, et que de la leur venait le cuivre rouge ;
ils affirmaient aussi que e'e'tait " le commencement du grand
fleuve de Hochelaga, lequel allait toujours en se retrecissant
jusques a Canada ; et puis, que le dit fleuve allait si loin,
que jamais homme n'avait etc* au bout (1)."
Le premier septembre, les trois vaisseaux s'arreterent a
I'entre'e du Saguenay, ou. se trouvaient quatre barques " ve-
nues de Canada," dit Cartier, " pour faire pecherie de loup-
marins et autres. . . " L'ime avanca si pres, que eeux qui la
couduisaient purent conssrver avec un des interpretes. Sur
son invitation, ils se hasarderent a se rendre jusqu'aux vais-
seaux.
II ne faut pas se laisser ^blouir par ces grands mots, de
rayaumes de Saguenay et de Canada, et sou vent repetes par
Cartier. II apportait avec lui les idees europeennes, et il n'est
pas surprenant qu'il ait cru retrouver ici les institutions du
vieux rnonde. Le roi de Saguenay e"tait sans doute le premier
chef du canton, de m^me que Bonnacona etait le grand chef
du pays que Cartier nomme terre et province de Canada, et
qu'il fait commencer a 1'tle aux Coudres.
Depuis le Blanc-Sablon jusqu'a la Pointe-des-Monts, il n'y
avait que fort peu d'habitants. au temps de Jacques-Cartier ;
c'e"taient des Esquimaux, ou eomme les appelle le Pere Biard,
des Excomminqouis. La population dtait plus considerable
nianx." 6crit M. Plaraondon. missionnaire an Labrador : "j'ai et6 frapp6 de la rea-
.s. mhlance de la baie Saiute-Genevt6ve avec la bain Saint-Laurent, decrite par
Jacqucs-Cartio.r. II ii'y a pas a s'y trotnper. J'ai reconnu la niontapie luite comme
un tas de ble ; on la nomine anjourd'hui Tett de la perdrie. J'ai vn la granile ile
C'liniiif un cap de terre t/iti x'tn^iiicn pin* horn q>n>. leu nntrtx. La baie ae Siiiiitu-
< ;'.'iii-vieve pent avoir trois quarts de lii-ue de pvot'ondeur. II y a trois groupe.s d'iles
bui.sees : IOH iles Saint-Charles, lea Betcliouaunes et les iles Sainte-Genevieve."
(1) Second voyage de Jacques-Cartier.
24 COURS D'HISTOIRE [1535
dans le royaume de Saguenay, qui s'e'tendait depuis la riviere
Saint-Jean jusqu'au Canada. Cette region etait habitee paries
Montagnais ou Algonquins inferieurs, qui se partageaient en
plusieurs petites nations, celles des Bersiamites, des Papina-
chois, des Oumamiois et des Kacouchakhis ou Pores-epics.
Soixante-quinze ans apres le second voyage de Cartier, le P.
Biard e"valuait le nombre total des Montagnais a mille ames.
Au nord de ces peuples, du cote de la Baie d'Hudson, vivaient
les Ounascapis, nation timide, qui, pour e* viter les demeles avec
ses voisins plus rapproches du grand fleuve, se tenait isolee au
milieu des immenses forets de la hauteur des terres. Depuis
une centaine d'annees, une partie des Ounascapis est descendue
vers le grand fleuve, et s'est fondue avec les restes des tribus
montagnaises, considerablement reMuites en nombre par les
maladies et surtout par 1'usage des boissons enivrantes (1).
Charlevoix croit que Cartier s'est trompe en restreignant le
nom de Canada a une tres-petite partie du pays qui est arrose"
par le Saint-Laurent. " II est certain," dit-il, " que des les
premiers temps les sauvages donnaient le nom de Canada a
tout le pays qui est le long du fleuve des deux cote's, particu-
lierement depuis son embouchure." Le meme historien rap-
porte que, suivant la tradition, le nom de Canada est venu des
Espagnols, qui, e'tant entre"s dans la baie des Chaleurs et n'y
trouvant aucune apparence de mines, prononcerent plusieurs
fois les deux mots, aca nada, rien ici ; et que les Francais
entendant les sauvages re'pe'ter ces mots les prirent pour le
nom du pays.
Cependant nonobstant la haute autorite' de Charlevoix, il est
permis de croire que Cartier dans ses rapports avec les sau-
vages, pendant les deux hivers qu'il a passes pres de Stada-
cone", a du apprendre les noms des differentes parties du pays.
II s'explique fort clairement sur les divisions territoriales
recounues par les nations qui habitaient les bords du grand
fleuve ; et, d'apres leur tdmoignage, il e'tablit 1'existence des
royaumes de Saguenay, de Canada et de Hochelaga, chacun
desquels ^tait soumis a un chef principal. Donnacona, dont la
residence ordinaire etait a Stadacon^ et dont 1'autorit^ ne
s'e'teudait pas au-dela de quelques lieues autouT de sa bourgade,
(1) Lea Montagnais sont devpnns anssi titnidos que les Nascapis, avec qui Us se
Hont allies : lorsque qnelque bruit extraordinaire se fait entendre, ils xout saiHisd'uue
fnvj'eur extreme, duns la cruinte oh ils sont d'etre attaqiii-s par ! Mic.iiiacs. Cette
terreur cut traditioiiMcllf. et prouve (jue les M icinars, uujourd'hui pt-u uombreux et
de mceurs duuces, s'6taieut autretbis reudus redoutablea & leuru voiuius.
1535] DU CANADA. 25
est toujours design6 comme roi de Canada. Cartier lui-m^me, le
rentier de Jean-Alphonse et 1'auteur du voyage de Roberval
donnent le nom de Canada a Stadacone", et a la pointe de terre
sur laquelle etait ee village. Ce fut plus tard que le nom de
riviere de Canada fut assigne" par les Francais au fleuve qui
traverse le pays. Quant aux mot Canada, il n'est point ne'ces-
saire 'de recourir aux Espagnols pour en decouvrir 1'origine.
A la suite du second voyage de Cartier, est doim6e une liste de
mots canadiens, portant pour titre : " Ensuit le langage des
pays et royaumes de Hochelaga et Canada, autrement appeles
par nous la Nouvelle- France ; " et un des articles de cette liste
nous apprend que Canada ou Kannata signifie un village. D'ail-
leurs, Charlevoix lui-meme remarque que plusieurs derivent
ce nom du mot iroquois Kannata, qui se prononce Canada et
qui signifie un amas de cabanes. C'est certainement la 1'ety-
mologie la plus naturelle.
Tandis que les navires de Cartier e"taient a 1'ancre, entre
la terre du nord et la pointe oriental de 1'ile d'Orleans, les
sauvages, occupes a faire la p6che dans les environs, visiterent
les chaloupes des Francais, et leur porterent des anguilles et
d'autres poissons, ainsi que de gros melons et deux ou trois
charges de mais. On ne sait quelle espece de melons cultivaient
les naturels du pays avant 1'arrivee des Francais ; peut-etre
n'avaient-ils que cette sorte de citrouilles connues au Canada
sous le nom de citrouilles iroquoises, et qui ont pu e~tre prises
par les matelots bretons pour des pasteques ou melons d'eau.
Quant au mais ou ble-d'inde, les petits champs autour de
Stadacone en fournissaient, mais trop pen pour les besoms de
ses habitants ; tandis que les nations sedentaires du sud le
re'coltaient en tres-grande quantite.
Le lendemain de cette premiere visite, Donnacona, " Agou-
hanna ou seigneur de Canada, " s'approcha des vaisseaux
francais avec plusieurs canots. Son royaume n'e"tait pas tres-
e"tendu, il ne renfermait qu'un seul village ; mais le chef cana-
dien ne manquait pas d'une certaine dignite dans son maintien.
II prononca, suivant I'expression de Cartier, un grand prche-
ment, accompagne de gestes extraordinaires. Taiguragny et
Domagaya, qui avaient appris un peu de francais pendant
1'hiver precedent, servirent d'interpretes. A la suite de la
conference, Cartier partit sur des barques pour aller choisir
un lieu propre a 1'hivernage de ses navires. II cotoya la
grande ile, a laquelle il donna le nom d'ile de Bacchus, parce
qu'il y trouva beaucoup de vignes sauvages, et arriva dans
26 COURS D'HISTOIRE [1535
un havre qu'il decrit avec complaisance. " A\i bout d'icelle
lie vers 1'ouest," dit-il, " y a un affourc d'eau bel et delectable
pour mettre navires ; auquel y a un detroit du dit fleuve, fort
courant et profond, mais il n'a de large qu'environ uu tiers de
lieue ; le travers duqiiel y a une terre double de bonne hauteur
toute laboured, aussi bonne terre qu'il soit possible de voir ;
et la est la ville et demeurance du seigneur Donnacona, laquelle
demeurance se noinme Stadacon^ sous laquelle haute
terre vers le nord est la riviere et hable de Sainte-Croix."
Comment, avec cette description, ne pas reconnaitre le havre
de Quebec, ou les eaux de la riviere Saint-Charles se reunissent
a celles du Saiut-Laurent, qui lui-meme se partage en deux
branches pour former 1'ile d'Orl^ans ? Entre Quebec et la
Pointe-LeVis, est le detroit fort courant et profond qui amoins
d'un mille de largeur : est affourc d'eau- bel et delectable, a
1'embouchure de la riviere Saint- Charles, cette terre double ou
a deux versants ; sous cette haute terre vers le nord, une riviere
et un havre : voil& des traits qui caracterisent si e"minemment
le site de Quebec, qu'on est tout e*tonne de voir Charlevoix les
appliquer a 1'embouchure de la riviere Jacques-Cartier, a
laquelle ils ne conviennent aucunement. Quelque tradition
mal fondle, ayant cours de son tejips, aura pu 1'engager a
contredire Champlain. La Poterie et autres, qui font hiverner
Cartier pres de la riviere Saint-Charles, ou Sainte-Croix, comme
elle fut d'abord nomme'e par les Francais. Elle portait parmi
les sauvages le nom de Cabir-Coubat, a raison de ses nombreux
meandres. Plus tard, lorsque les Eecollets eurent bati leur
convent sur ses bords, elle recut, selon le Frere Sagard (1), le
nom de Saint-Charles, en 1'honneur de messire Charles Des
Boues, grand vicaire de Pontoise. " Les vaisseaux de Cartier."
dit Champlain, " hivernerent en un endroit ou maintenant les
Je"suites ont leur demeure, sur le bord d'une autre petite riviere
qui se de"charge dans celle de Sainte-Croix, appelee la riviere
Jacques-Cartier." Or les Jesuites batirent leur premiere maison
ainsi que leur chapelle de Notre-Dame des Anges, & la pointe
formed par les rivieres Saint-Charles et Lairet. C'est done a
1'embouchure de la riviere Lairet et vis-a-vis de la Pointe-aux-
Lievres que furent placets pour 1'hy ver la Grande ( 2) et la Petite
Heruiine ; car, apres avoir reconnu les environs de Stadacone',
(1) Hittoire du Canada.
(2) Ecrivant probablonient Hiir Aea mfimoires hicorrepts, ChBrlevoix (lit qne la
Grande Hrrinint ne put entrtr dims hi riviere, ussertioii qui eat loruiellennjiit i!6-
iiii-ut ii- par la rrhitiiui du voyage de Cartier.
1535] DU CANADA. 27
Cartier e'tait descendu au bas de 1'ile d'Orleans pour faire re-
monter ses navires. Les deux jeunes sauvages, qui, dans leur
voyage, avaient e"te te'moins de bien des merveilles en France,
avaient parle a leurs compatriotes de 1'effet et du bruit du
canon. Les Canadiens exprimerent le de'sir d'entendre la grosse
voix de 1'artillerie franchise. Cartier se rendit volontiers a
leur demande. " De quoi, " dit-il, " ils furent si e'tonne's, qu'ils
pensaient que le ciel fut chu sur eux, et se prirent a hurler
et hucher si tres-fort qu'il semblait qu'enfer y fut vuide. " Ce
fut 1& la premiere fois que le bruit du canon retentit sur les
eaux de la rade de Quebec, et fut re'pe'te' par les echos des Lau-
rentides.
Les sauvages qui avaient e'te' rencontre's au cap Tourmente
revinrent en assez grand nombre & Stadacone", residence ordi-
naire de Donnacona et de ses sitjets. C'etait un village compose
de cabanes d'ecorce de bouleau, et bati sur une pointe de terre
qui a forme d'une aile d'oiseau, et qui s'e'tend entre le grand
fleuve et la riviere Sainte-Croix ; a cette circonstance etait du
probablement le nom de Stadacone", qui signifie aile en langue
algonquine. On ne sait rien de'prdcis sur le site de la capitale
de Donnacona, si ce n'est qu'il e'tait a une demi-lieue de Ten-
tree de la riviere Lairet, et qu'il en etait separe par la riviere
Saint-Charles (1).
Le galion I'Etnerillon avait dt^ laisse dans la rade, parce que
Cartier voulait remonter jusqu'a Hochelaga, dont il avait en-
teudu parler. Ce dessein ne semblait pas convenir aux habi-
tants de Stadacone. Peut-etre regardaient-ils avec jalousie
ceux de Hochelaga, qui pre'tendaient exercer une espece de
suzerainete sur les bourgades de Donnacona ; ou bien ils crai-
gnaient que les presents des Francais ne fussent partag^s entre
les deux peuplades.
Donnacona fit avertir Cartier que la riviere e'tait mauvaise.
L'avis n'eut pas 1'effet qu'il en attendait. Alors il eut recours
a un stratageme qui, aux yeux des sauvages, devait produire
un magnifique re'sultat. Tandis que le galion se pr<$parait a
(1) II est probable qne Stadacon6 6tait sitn6 dans 1'espace compria entre la rue do
la I'abriquc. et le cflteau de Saintn-Genevieve. pros de la cote d'Abraliam. En eft'et
de ees deux points a la riviere Lairet. il y a environ une demi-lieue do distance. II
failait de I'eau pour les besoins du village, et les sauvages n'ainient pas a aller la
chcrcher bien loin : ici ils en anraient ou en abondance. car un ruisseau avait son
lit la oil est uiaintcnimt la rue do la Fablique; il allait toniber daua la riviere Saint-
Charlea pres du lieu oti est I'Hotel-Dieu. A rextr6mite du terrain, un autre ruis-
seau descendait lo long du c6t<^au Saint-Genevieve. Cette question n'est pas d'une
{traude linportanoo ; inais un Cauadiou doit aiuiei- a couuaitre le liuu ou 6tait la
devauci^re de Quebec.
28 COURS D'HISTOIRE [1535
partir, un canot descendit le fleuve, et vint passer pres du
vaisseau ; il etait monte par trois homines, ve'tus de peaux de
chiens, portant sur la tete de longues cornes, et ay ant le visage
tout noirci de charbon. Celui du milieu debitail un merveil-
leux sermon, sans neamoins tourner les yeux vers les Francais.
Au moment ou le canot allait donner centre le rivivage, les trois
hommes tomberent comme morts ; ils furent emportes par les
sauvages dans la foret, qui retentit de cris pendant une demi-
heure. Taiguragny et Domagaya sortirent alors du bois, les
mains jointes, le chapeau sous le coude, et les yeux leves au
ciel : "Jesus ! Jesus !" cria Taiguragny. "Jesus ! Maria ! Jacques
Cartier ! continua Domagaya. " Cartier leur demanda ce que
tout cela voulait dire. " Piteuses nouvelles ; " lui repondirent-
jls : " Cudouagny notre Dieu a parle" a Hochelaga, et les trois
hommes sont venus de sa part annoncer les nouvelles qu'il y
avait tant de neiges et de glaces, que tous mourront. "
Les Francais ne firent que rire de ces menaces, et de*cla-
rerent que Cudouagny e*tait un sot, et que Jesus saurait bien
les garder du froid. Malgre cette assurance, Taiguragny et Do-
magaya refuserent de se joindr-e a 1'expedition.
Le lendemain, dix-neuf septembre, Cartier, fit voile avec le
galion et deux barques pour remonterle fleuve ; il fut enchante*
de la beaute du pays. " Nous trouvames, " dit-il, les plus
belles et meilleures terres qu'ils soit possible de voir, aussi
unies que 1'eau, pleines des plus beaux arbres du monde, et
tant de vignes chargees de raisins, le long du fleuve, qu'il
semble mieux qu'elles y aient e'te' planters de main d'homme
qu'autrement. " Le brave Breton espe'rait qu'un jour de beaux
et fertiles vignobles s'etendraient sur les coteaux qui bordent
le Saint-Laurent. On rencontrait c,a et la des cabanes, dont les
habitants s'occupaient a faire la peche ; sans temoigner aucune
crainte, ils s'approchaient des embarcations franchises pour
^changer leur poisson centre quelques articles qu'on leur offrait
en retour.
A quinze Heues environ de Stadacone, Ton trouva un village
nomme' Achelacy ou Hochelai, pres duquel le courant du
fleuve, devenu rapide et seme" de rochers, rendait la navigation
fort dangereuse. Le capitaine du lieu monta a bord du galion,
et, par des signes accompagne's d'un long discours, il parut
vouloir faire comprendre que plus haut la navigation devenait
tres-difficile ; pour marque d'affection, il donna a Cartier une
petite fille, agee de huit a neuf ans. II est probable que ce
village, le seul que les Franqais remarquerent entre Stadacone'
1535] DU CANADA. 29
et Hochelaga, etait situe" sur la pointe du Platon. Lorsque plus
tard Champlain y exit arbore le signe sacre* de la redemption,
ce lieu recut le nom de Sainte-Croix que porte aujourd'hui la
paroisse voisine.
Arrives a 1'extre'mite' occidentale du lac d'Angoule'me ou ie
Saint- Pierre, auquel Cartier donne cinq ou six lieues de lar-
geur sur douze de longueur, il eutbeaucop de peine a decouvrir
un passage ; n'ayant pu trouver le principal chenal au milieu
des ties de Eichelieu, il laissa en ce lieu I'Emerillon, et, accom-
pagne' des sieurs de Pontbriand, de La Pommeraye, Jalobert
et Le Breton, il continua son voyage sur les deux barques. Le
deux octobre, il arriva a Hochelaga, ou toute la population
vint au-devant des Francais et leur fit 1'accueil le plus cordial.
Les homines dausaient d'un cote*, et les fenames de 1'autre, en
signe de re'jouissance ; les uns jetaient du poisson dans les
barques, les autres y lancaient des galettes de ma is ; les meres
apportaient leurs enfants pour les faire toucher par Cartier.
Celui-ci de son cote distribuait aux hommes quelques couteaux ;
aux femmes il donnait des colifichets et des patenotres. Le
soir, les Franqais s'etant retires dans leurs barques, les sau-
vages demeurerent sur les bords du fleuve, et, pendant toute la
nuit, ils continuerent leurs danses a la lueur des grands feux
qu'ils tinrent allumes.
Le lendemain matin, Cartier, ayant laisse ses barques au
pied du courant de Sainte-Marie, partit, accompagne de quel-
ques gentiishommes et de vingt matelots, pour aller visiter la
bourgade de Hochelaga et la montagne au pied de laquelle
elle etait situee. Apres avoir parcouru une lieue et demie de
chemin, ils furent arretes par un des capitaines du pays, qui
fit un long discours renfermant sans doute des compliments a
1'adresse des etrangers ; une demi-lieue plus loin, ils trouverent
des terres cultive'es, et des champs converts de tiges de mais.
Au milieu de ces belles campagnes, e*tait situee la bourgade de
Hochelaga (1), fort soigneusement fortifiee a la manure des
grands villages hurons et iroquois.
Une palissade circulaire, ayant vingt pieds de hauteur et
formee d'un triple rang de pieux, entourait Hochelaga et lui
servait de defense. Lea pieux de la range'e du milieu etaient
plante's droita ; ceux des deux autres rangee se croissaient par
le haut, et le tout e'tait fortement lie' avec des branches.
Une seule porte donuait entre'e dans la bourgade. En dedans
(1) Hochela^a etait vraisemblablement sur le cdteau qui a'^teud au pied de lamon-
tague, da c6t6 de la villo de Montreal.
30 COURS D'HISTOIEE [1535
de 1'enceinte, e"tait line espece de galerie, garnie de pierres
pretes a etre lance"es centre les ennemis qui auraient voulu
monter a 1'assaut. La bourgade contenait environ ciuquante
cabanes, dont chacune avait une longueur de cinquante pas et
ime largeur de douze ou quinze. Ces habitations, construites
en ecorces cousues ensemble, renfermaient plusienrs cham-
bres, dont chacune e*tait occupee par une faniille. Au centre
dans la cabane, Ton avait reserve" une salle commune, ou les
feux etaient places ; des tablettes pratiquees sous le toit ser-
vaient de greniers pour conserver la provision de mais.
Le mais etait la nourriture de toutes les saisons : on le man-
geait en tourteaux cuits entre des pierres, que Ton avait fait
chauffer ; on le grillait sur le feu ; on en preparait aussi un
potage, en y joignant des pois, des feves. de gros concombres
et des fruits. La culture de la terre, jointe a la peche, fournis-
sait aux habitants de Hochelaga des ress ources suffisantes pour
les besoins de la vie. Us s'occupaient peu de la chasse, n'ai-
mant pas a s'eloigner de leur village, et n'ayant point de gout
pour la vie nomade, si chere aux tribus du Canada et du Sa-
gueuay. Ainsi que tous les aborigines de I'AmeTique du Nord,
ils regardaient comme tres-precieux les grains de porcelaine,,
qui leur servaient de monnaie, de parures et de gages dans les
trace's de paix. Ces grains etaient faits de la nacre de certains
coquillages marins. Apres les avoir arrondis, on les percait,
puis on les enfilait, et ainsi Etaient formees les branches de
porcelaine. Les Andastes jouissaient d'une grande reputation
comme fabricants d'ornements de porcelaine. Cartier appelle
ces coquillages, esurgny ; chez les sauvages de la Nouvelle-
Angleterre, ils Etaient connus sous le nom.de wampum. Plus
tard ils f urent remplace's par la rasade. Uh autre usage de ces
barbares a e"te introduit avec succes chez les peuples civilises,
quoiqu'il ait d'abord grandement e"tonn^ Cartier : " Ils ont
aussi, dit-il, une herbe de quoy ils font un grand amas durant
I'e'te' pour 1'hyver, laquelle ils estiment fort, et en usent les
homines seulement en la facon qui ensuit : ils la font secher
au soleil, etla portent a leur cou en une petite peau de bete, en
lieu de sac, avec un cornet de pierre ou de bois ; puis a toute
heure font poudre de la dite herbe, et la mettent a 1'un des
bouts du dit cornet, puis un charbon de feu dessus, et soufflGnt
par 1'autre bout tant qu'ils s'emplissent le corps de fume"e,
tellement qu'elle leur sort par la bouche et les nazilles comme
par un tuyau de cheminde. Ils disent que cela les tient sains
et chaudemeut, et ne vont jamais sans les dites choses. Nous
1535] DU CANADA. 31
avons experimente la dite fumee, apres laquelle avoir mis
dedans notre boucbe, semble y avoir de la poudre de poivre,
tant est chaude."
La description que fait Cartier des mceurs et des coutumes
de cette peuplade porte a croire qu'elle appartenait a la grande
famille huronne, bien plus industrieuse et intelligente que ne
1'etaient les nations algonquiues ; et ce qui donne plus de force
a cette opinion, c'est que les mots de la langue, conserves par
Cartier, appartiennent tons au huron. Malgre leurs habitudes
sedentaires, les habitants de Hochelaga paraissent avoir e'te'
retoutables dans la guerre ; car ils avaient assujetti les Cana-
diens et huit ou neuf autres petites peuplades, situees sur les
bords du grand fleuve (1).
Ce peuple regardait sans doute les Francais comme des etres
d'une nature supe'rieure, car Ton apportait devant Cartier les
borgnes, les boiteux, les impotents, comme pour demander
qu'il leur rendit la s.inte. L'Agouhanna ou TO!, voulut lui-
meuie recourir a la puissance miraculeuse du capitaine francais.
Perclus de tous ses membres, il fut ap porte sur une peaoi de
cerf par neuf ou dix hommes, qtti vinrent le poser sur des
nattes au milieu de 1'assemblee. L'accoutreinent du souve-
rain n'etait pas plus splendide que celui de ses sujets, a demi
couverts de mauvaises peaux de betes sauvages ; seulernent il
portait autour de la tete, comme marque de distinction, une
lisiere rouge brodee en poils de pore-epic. Voyant la confiance
de cea bonnes gens, et etant lui-rneme rempli de foi, Cartier
lut sur eux le commencement de 1'evangile selon Saint Jean et
la passion de Notre-Seigneur ; il priait Dieu en rneme temps
de se faire connaitre a ce pauvre peuple plonge dans les te-
nebres de 1'idolatrie. II leur distribua ensuite des presents,
et les laissa tout satisfaits de sa visite.
Plusieurs d'entre eux raccompaguerent sur la montagne,
distante d'un quart d,e lieue de la bourgade de Hochelaga. La
il fut tellement enchante du tableau magnifique qui se de'roulait
devant lui, qu'il donna a ce lieu le norn de Mont-Royal, change
depuis en celui de Montreal. Au nord etau sud couraientdes
chaines de montagnes, entre lesquelles s'etendait a perte de
vue uue plaine vaste et fertile ; au milieu de ces profondes
solitudes et a travers d'e'paisses forets deja revetues des teintes
brillantes de Tautomne, reposait dans toute sa majeste* le grand
fleuve qu'il avait remonte" et qu'il voyait se prolonger k 1'ouest
vers des terres iuconnues.
(1) Second Voyage de Jacques Cartier.
32 COUES'D'HISTOIRE [1535
Au moyen de signes, les sauvages lui donnaient a entendre
qu'au dela de trois sauts, semblables a celui qui etait devant
lui, Ton pouvait naviguer sur le fleuve pendant plus de trois