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J. B. A. (Jean Baptiste Antoine) Ferland.

Cours d'histoire du Canada (Volume 1)

. (page 42 of 56)
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tables ; aussi les Iroquois portaient-ils de pre'fe'rence leurs
armes au nord et a 1'ouest, centre les tribus algonquines et
chez les nations de la langue huronne, alors livre"es a cet esprit
de vertige qui precede la chute des peuples.

La plupart des missionnaires qui e'taient revenue du pays des
Hurons, partirent pour la France ; plusieurs e'taient use's par les
fatigues, et trop age's pour recommence! 1 1'^tude de quelque
autre langue sauvage. 11 en resta cependant pres de trente dans
le pays, pour les besoins des Francois et des sauvages Chretiens.
Les hurons arrives avec le P. Eagueneau passerent 1'hiver &
Quebec ; au printemps de 1651 on les plaga a la pointe de Tile
d'Orleans, dans un lieu aujourd'hui nomine* 1'anse du Fort ;
ils y furent bientot rejoints par quelques petites bandes qui
s'etaient arretees aux Trois-Kivieres, a Quebec et k Beauport (1).
Les exiles y trouverent une nouvelle patrie, a laquelle ils
donnerentle nom de Sainte-Marie, en souvenir des Heux qu'ils
avaient e*t4 forces d'abandonner. Le site e*tait admirablement
choisi, pres d'une ause du Saint-Laurent, ou les canots pou-
vaient aborder avec surete. Le village fut bientot form^ ;
autour d'une humble chapelle, la premiere qui ait e*t<$ batie
dans 1'tle d'Orleans, s'eleverent les cabanes faites sur le
modele des anciennes denieures huronnes ; aupres, ^taient les
champs dans lesquels la petite colonie cultivait le mais ; la
foret 6tait toute voisine, et le grand fleuve fournissait les
moyens de faire la peche et la chasse.

La destruction de la nation huronne, qui avait toujours e'te'
la fidele alliee des Francais, causa dans la colouie une doulou-
reuse sensation, a laquelle se melait un sentiment de profonde
inquietude. Debarrass^s de leurs redoutables adversaires, les
Iroquois ne se tourueraient-ils pas avec une nouvelle fureur
contre les habitations francaises, alors qu'ils n'avaient plus a
craindre d'etre attaqu^s du cote" de 1'ouest ? Dordnavant ils
pourraient reunir toutes leurs forces, pour ^eraser d'un seul
coup les faibles postes de Quebec, des Trois-Rivieres et de
Montreal. Dej& quelques petits partis iroquois s'dtaient avanc(5s

(1) Vie dii P. Chrtumonot. Demoiselle Eleonoro do GrandmaittoD, veuve de sieur
Chavipny de Berchereau, vendit. pour retablisseinent burou, une partie des terrcs
i-ultivi'-cs de mill ticf, aiijuurd'hui couuu HOUS le uoni de tief lieaulieu uu Gourdeau.
La niaiHou de Koe'l Boweii, ecuyer, uccupe aujourd'hui le uiilicu de
uu fort dot) Huron*.



1650J DU CANADA. 389

jusqu'a trois lieues de Quebec au mois de mars 1650, brftlant
les maisons et massacrant plusieurs homines isoles ; ces courses
avaient suffi pour jeter I'^pouvante parmi les habitants (1).
L'on attendait impatiemment de France des secours qui n'ar-
rivaient point. Les affaires paraissaient etre dans un e"tat si
deplorable, qu'on crut devoir envoyer en Europe le P. Jerome
Lalemant, sup^rieur des missions, pour faire conuaitre la posi-
tion critique de la colonie. II partit en effet au commencement
de novembre avec le P. Bressani et quelques-uns des princi-
paux habitants du pays.

Cependant, au milieu de la consternation generale, il se trou-
vait des ames fortes et courageuses, qui, mettant leur confiance
dans la providence, attendaient sans crainte le retour de
jours meilleurs. " Au reste, " ecrivait la Mere de 1'Inearna-
tion (2), " pour delabrees que soient les' affaires, n'ayez point
d'inquietude a mou egard, je ne dis point pour le martyre, car
votre affection pour moi vous porte a me le desirer, mais j'en-
tends des autres outrages qu'on pourrait appre"hender de la
part des Iroquois ; je ne vois aucun sujet d'apprehender, et, si
je ne suis bien trompee, j'espere que les croix que I'eglise
souffre maintenant seront son exaltation. Tout ce que j'en-
tends dire ne m'abat point le coaur ; et, pour vous en donner
une preuve, c'est qu'a 1'age que j'ai, j'etudie la langue
huronne et en toutes sortes d'affaires no as agissons comme
si rien ne devait arriver. "

Ecrivant du Havre-de-Grace a son provincial, le P. Jerome
Lalemant exprimait les memes esperances : " Le quatrieme
sujet de consolation que je voyais dans ce pauvre pays desole
est le courage et la generosite de nos religieuses tant hospita-

lieres, qu'ursulines ; c'est une des esperances que j'ai de

la conservation du pays, ne pouvant penser que Dieu abandonne
des ames de cette nature, si saintes et si charitables. II me
semble que tous les anges du paradis viendraient plutot a leur
secours, si tant est que les hommes de la terre manquassent
de procurer leur conservation en ce nouveau monde, "

Cette anne"e m^me, Dieu ^prouvait les Lrsulines d'une
manifere terrible. Dans la nuit du trente decembre, le feu prit a
leur boulangerie, et, lors qu'on s'en aperc,ut, il avait deja gagne
1'etage sup^rieur, ou ^taient couch^es les jeunes pension-
naires. A peine les religieuses et leurs Sieves, a demi vetues,

(1) Lettres Historiquet de la M. de 1'Incarnation.
(2) Lettre i sou flls, du 17 eoptembre 1650.



COURS D'HISTOIKE [1651

eurent-elles le temps de s'arracher aux flammes et de se jeter
sur la iieige qui couvrait le sol. En moins d'une heure le
monastere fut entiereuient consume ; meubles, habits, papiers,
tout avait ete la proie des flammes. Aussi 1'e'tonnement des
Francais et des sauvages fut grand lorsqu'ils virent les reli-
gieuses, reunies autour de leur superieure, s'agenouiller sur la
neige, pour remercier Dieu en recitant le Te Deum et pour ltd
faire line nouvelle offrande d'elles-ni^mes. Leur seule inquie-
tude etait qu'on ne vouliit les faire repasser en France (1).
" Mais, " remarque le P. Eagueneau, " tout le pays a inte'ret
a leur retablisserneut, principalement h cause de leur semiuaire ;
car I'expe'rience nous apprend que les lilies qui ont ete aux
Ursulines s'en ressentent toute leur vie, et que dans leur
manage .... elles elevent bien mieux leurs enfants. "

Accueillies par les religieuses de 1'Hotel-Dieu, les Ursulines
demeurereiit chez elles pendant trois semaines ; elles allerent
ensuite se loger dans une petite maison, batie par Madame de
La Peltrie et voisine des ruines de leur monastere (2). Tous
les citoyens, meme les plus pauvres, s'empresserent de leur
porter des secours. Elles firent des emprunts, avec lesquels
elles commencerent la reconstruction de leur maison, et, moins
de dix-huit mois apres 1'incendie, elles prenaient possession
de leur nouvelle demeuro. " C'est une chose admirable, " dit
la Mere de 1'Incarnation, a cette occasion (3), " de voir de
quelle maniere Dieu gouverne ce pays ; lorsque Ton y croit
tout perdu, il meut de certains ressorts caches aux yeux du
monde, par le moyen desquels il rdtablit ou modere toutes
choses. "

Dans le inenie temps que les UrsuHnes s'occupaient de rele-
ver leur seuiinaire pour les filles, les Peres Jesuites ^tablis-
saient un pensionnat modeste pour les garcons. II fut place
sous la direction d'un honnete laique, qui leur apprenait & lire
et a ecrire, et qui leur enseignait le plain-chant. Comme ce
pensionnat ou se"minaire 4tait voisin de 1'dglise et du college,
les Sieves servaient comme enfants de cho3ur, et les plus
avanc^s allaient en classe au college. " Sans cela, " dit le P.

(1) Lettrfg ftpiritit.f.lles et HMoriqu's de la M6re de 1'Incarnation ; Relation de
1051 ; Higtoire de I'Rotel-Dieu de Quebec.

(2) Cottc raaiaon servit plus tard de demeure a Afgr. de Laval; elle existait
encore, il y a vingt-cinq ana. Quolque petite qu'elle fftt, il fall tit y loger ti-oize reli-

fieuseti avoc U-urs pousiounaires, et y pratiquer uue chapelle, uu chcour et de*
coles.

<3) Lettres Spirituellet de la Mere de 1'Incaruation.



1651] DU CANADA. . 391

Eagueneau, " nos Francais deviendraient sauvages et auraient
moins d'instruction que des sauvages monies (1)."

De son cote, M. D'Ailleboust employait de son mieux les
faibles ressources laisse'es a sa disposition, afin de conjurer les
malheurs qui menacaient la colonie et de relever les esperances
de se$ habitants.

D'apres une lettre du conseil de Quebec, datee du vingtieme
jour de juin 1651, il parait que les autorite"s du Massachuset
avaient fait des avances pour etablir des relations commerciales
entre la Nouvelle-Angleterre et le Canada (2). Le P. Druilletes
avait du etre le porteur de semblables propositions lorsqu'il
revint du pays des Abenaquis en 1647; elles etaieut alors
demeurees sans re'sultat, quoique le conseil s'en fut occupe"
en 1648. Des abenaquis vinrent en 1649 a Quebec pour
inviter le P. Druilletes a aller demeurer parmi eux ; ils por-
taient en meine temps les lettres des marchands anglais,
qui desiraient hater la conclusion du traite* de commerce.
Les Francais n'avaient garde de rejeter les propositions qui
leur etaient faites ; mais, comme un simple traits' de com-
merce (Start tout & 1'a vantage des Anglais, ils voulurent y an-
nexer la condition, que les deux peuples s'uniraient pour faire
la guerre aux Iroquois, et empecher ces barbares de d5truire
les tribus attachees aux interets des Europeens.

Le P. Druilletes fut charge 7 d'entamer les negociations,
et il partit le premier de septembre 1650, conduit par Noel
Negabarnat, chef des algonquins Chretiens de Sillery, et par Jean
Guerin, attache* au service des missionnaires. Par la riviere
Chaudiere, les envoyes atteignirent les sources du Kinibeki,
qu'ils desceiidirent jusqu'a Narantsouak Co) premier bourg des




(2' Les rpgistreH des colonies de Boston et de Plymouth gardent le silt-iu-i- sur ces
preini6rc8 avance.-s t'aites par les autorites do hi Nouvi'llo-Aii^ictcrrc au cnii*cil do
Quebec. Hutchinsou serable. avoir suivi Charlevoix ; void ce qa'il en (lit : ' 1'ropo-
8als had been made in the year 1648 ti> monsieur D'Ailleboust, ^o ^i-rnoi 1 ot Canada for




<3) Aujourd'hui Norridgwock.



392 COUES D'HISTOIRE [1650

Abenaquis ; & quinze lieues plus loin, ils trouverent Kous-
siuoc (1), habitation des marchands anglais. La colonie de
Plymouth avait pris possession du Kinibeki et des terres voisi
nes, et elle avait autorise une compagnie de marchands a y
faire le trafic avec les sauvages. Le principal commis de cet
etablissenient e'tait le sieur John Winslow (2), homme cpn-
sidere" dans la Nouvelle-Angleterre et pour lui-meme, et pour
les services rendus par sa famille. Winslow se montra plein
de bienveillance envers le je*suite ambassadeur, et voulut le
conduire a Boston, ou il fut accueilli avec bienveillance et
loge chez le major general Gibbons (3). Son caractere d'en-
voye' du gouverneur de la Nouvelle-France fut pour lui une
sauvegarde suffisante, quoique une loi fort severe eut e'te
passee, quelques anne'es auparavant, contre les Jesuite et tous
les ecclesiastiques catholiques (4).

II fut conduit par les sieurs Winslow et Gibbons & Roxbury,
ou demeurait le gouverneur Dudley. Voici comme il rend
compte de sa mission dans une lettre adressee a ses superieurs.
" Je lui pre'sentai la lettre de cre'ance de la part de monsieur
le gouverneur de Kebec, et lui demandai audience en qualit^
d'ambassadeur et agent, non-seulement au nom de monsieur

le gouverneur , mais aussi de la part des cate'chumenes

abnaquiois qui sont sous la jurisdiction de Plymouth Le

jour de mon audience fut differe jusques au mardi suivant, par
ce que M. le gouverneur d'ici devait assembler les migistrats
ce jour-la pour quelque autre occasion

" Avant de vous exposer ce que j'ai fait ici de ma double
arnbassade, il est necessaire que je vous donne connaissance
de I'e'tat et gouvernement de ce pays.

(1) Taconnock.

(2) Frere d'Edoitard Winslow, agent des colonies anglaises en Angleterre.

(3) Le major Gibbons etaitcoiinu des Francais de. 1'Acadie par suite de ses liaisons
de commerce avec diaries de L Tour. G'etait un honmie important a Boston ; ouoi-
qu'il fut engage dans les att'ai res de commerce, ii etit oi'dinaireinent <-h;irs:e de la
conduite des affaires miliraires. 11 fut major jrenerui de la coionio depuis 1649 jus-
qu'a 1654. annee <ie sa inure. L P. Drnilletes (tit du sieur Gibbons: ' 11 me donna
une ciet'd'un apimitement en sa inaison ou je pourrais avec toute liberr.e faire ma
priere et les exercices de ma religion. eO me priadeue point preudre d'autre logis
pendant que je sejournerais a Boston."

(4) Cf.tte ioi &e trouve dans leg registres de la colonie de Massacbuset, Anno 1647.
" Jfo Jesuit or spiritual or ecclesiasiical person ordained by the authority of th



Tope or see of Home snail he
inn mil ; and. if any person si
Rociety or order, be shall b '
free himself of such susiiiei
court of assistants, to be trii



iceforth. at, anytime, re pair to, or come within tnis juris
all give just cause or Niispiciou that he is one of such
rought before some of the magistrates; and if he caimot
n. he shall be committed or bound over to the next
or proceeded wn ii by banishment or otherwise, as th



Court shall see cause ; and, if any person so banished shall be taken the second t im
within the jurisdiction, he shall upon lawful trial and conviction be put to death."



1650] DU CANADA 393

" Toute la Nouvelle- Angleterre est une re*publique compose'e
de quatre colonies. La premiere et la plus considerable est
celle de Boston, qui a, dit-on, quarante bourgs ou villages dans
son ressort ou district. La deuxieme est celle de Plymouth, a
quatorze lieues d'ici ; celle-ci a vingt bourgs ou villages, dont
Plymouth est le principal, mais beaucoup moindre que celui
de Boston, quoiqu'il soit le plus ancien de tous ; il est situe*
vers le cap de Mallebarre. La troisieme est celle de Keneti-
gouc (1), a trente ou quarante lieues de la deuxieme. Celle-ci
a environ dix bourgs. Kenetigouc est la riviere des Sokokiois.
La quatrieme est celle de Kouinopeia (2), a dix lieues de la
troisieme "

" Tous ces quatre colonies sont unies par les articles de
la confederation, dont Tun porte que nulle colonie en particu-
lier ne pourra rien determiner pour quelque guerre que ce soit,
sans 1'aveu et conclusion de 1'assemblee des etats de tout le
pays ; on 1'appelle le conseil ou la cour des commissaires, qui
sont huit en nombre, c'est-a-dire, deux deputes de chaque
colonie. Us se doivent assembler a Kouinopeia a la premiers
stance, qui ordinairement n'est qu'au mois de septembre.
Eux-mmes, ^tant assembles, choisissent un d'eritre eux, qui
preside (3,."

" Outre ce conseil des etats pour tout le pays, chaque colo-
nie particuliere a son conseil compose de son gouverneur,
vice-gouverneur et de quelque nombre de conseillers, qu'ils
appellent magistrats. Ce conseil particulier donne audience,
selon les causes qui se presentent dans 1'annee. Tous lea

(1) Connecticut.

(2) Quinnipiack ou New-Haven.

(3) En 1643, les colonies de Massaehuswt. de Plymouth, de Connecticut et de
New-Haven formerent nne confederation et prirent le nora de Colonies Unies de la
Kouvelte-Angleterre. Leur objet etait de s'uuir pour se defendre contre les nations
sauvages, pour resister aux eiivauissements de lours voisins les Francjais, les Hollan-
dais et Suedois, et pour conserver leurs libertes contre les partis qui agitaient
alors 1'Angleterre. II parait meme que les chefs de la Nouvelle-Augleterre auraient
alors voulu porter les colonies des autres nations a faire partie de la confederation,
et a 8'eugager par des traites i>articuliers a inaintenir la paix en Amerique parini
les -Europ6ens, nonobstant les guerres qui ppurraient survenir entre les ditferenta
peuplos de 1'Europe. Ce fut en vertu de ce projet que les colonies anglaises flrent des
traites de paix avec D'Aulnay et avec La Tour, at qu'elles adressereut dee propoai-
tious an gouverneur du Canada.

de Commissairet ;
d6cidees par la cour
itt nations etrangeres.
S'il >f y avait paa unanimity dans le decisions, une propoHition ce pouvait etra
adoptee que si elie eCait soutAiiue par Ion deputes de trois colouies. Le affaires in;6 -
rieures de chaque uolouie eUieut r^gle*a par sa U^iBlaturs porticuliere. Cette union
ubsiata pendant plus de quaranta an*.



394 COURS D'HISTOHIE [1650

officiers de cette cour particuliere sont crees et confirmes au
mois de mai, qui est le temps auquel la cour ge'rie'rale de toute
la colonie se tient, c'est-a-dire, la chambre haute, composee
des plus considerables de la colonie, et la basse, composee des
deputes du peuple .... C'a ete cette cour particuliere de Boston
qui m'a donne audience, apres m'avoir invite" a diner, le treize
de decembre (1). "

Ayant appris a Boston que la cour des commissaires, repre-
sentant les colonies miles de la Nouvelle-Angleterre, pouvait
seule s'occuper de ses propositions, le P. Druilletes e"crivit au
sieur Winthrop, gouverneur du Connecticut, pour 1'engager a
achever ce que son pere avait commence a Boston. II se
rendit ensuite a Plymouth, ou le gouverneur Bradford le recut
bien et lui donna des esperances (2).

Apres avoir expose" les resiiltats de son ambassade, il ajou-
tait : " 1 Je suppose comme chose tres-assuree que les Anglais
des quatre colonies unies, a savoir Boston, Plymouth, Kene-
tigouc, Kouinepeia, ont fort bonne main pour exterminer les
nations sauvages ; ils en ont extermine" deux usque ad min-
gentem ad parietem ; ils sont si puissants en nombre, que
quatre inille homuies peuvent etre mis sur pied dans la seule
colonie de Boston; ils sont quarante mille ames dans les
quatre colonies pour le moms, et d'ailleurs le chemin pour aller
aux Iroquois est fort court et fort facile.

" 2 Je suppose 1' article expres de leur union qui porte que,
sans le consentement des commissionnaires ou des deputes de
ces quatre colonies, auc<:ne ne pent entreprendre aucune
guerre offensive ; et partant, il faut que les dits deputes s'as-
semblent pour deliberer la-dessus, et que trois colonies con-
sentent a ce secours, aim que la pluralite des voix 1'eiuporte.
Or, cela suppose, je pense que nous avons assez bonne espe"-
rance de ce secours par le moyen des Anglais, pourvu que
nous ayons une morale assurance que, de quatre colonies,
trois sont pour consentir. "

Puis, examinant les dispositions des colonies, il concluait que
celles de Boston, de Plymouth et de Connecticut seraient
favorbles a 1'envoi de secours, tandis que celle de New-Haven
ne serait pas opposee a la proposition. II espikait encore
beaucoup de 1'appui d'Edouard Wiuslovv, qui etait agent des

(1) LeUre du P. Lruilldtes.

(2) Narre du voyayefait pour la 'mission des AbiKif/uiuig et des connaissance* tireet
de la Xouvelle-Aiiyieterre et de la disposition de* inagittratu de cette republique pour le
tevurs contre lea Iroqwnt.



1651] DU CANADA. 395

colonies a Londres, dont le credit etait fort grand dans toute
la Nouvelle-Angleterre.

En retournant de Plymouth a Boston le P. Druilletes s'ar-
reta a Roxbury, ou residait le Reverend John Elliot, nomm4 par
ses compatriotes 1'apotre des Indiens, parce qu'il s'occupait, a
quelques milles de Boston, de la conversion des sauvages du
voisinage. Eliot avait appris la langue des Aberginiens, ou
Massachusets ; il leur faisait des sermons et leur enseignait a
lire la bible. II dut etre im peu e'tonne en voyant ce niissiou-
naire jesuite, qui parlait les langues sauvages aussi bien que
les indigenes eux-memes ; qui avait passe plusieurs hivers dans
les cabanes enfumees des Oumamiouek et les Papinachois,
a trois ou quatre cents milles des habitations francaises ;
qui venait de traverser d'epaisses et interminables forets, et
dont " 1'habit ainsi que 1'equipage le rapprochaient plus d'un
sauvage que d'un francais de mediocre condition (1)."

Eliot traitafort honnetement le P. Druilletes, comrne celui-ei
en rend temoignage. " Le ministre," ecrit-il, " noiiimd maitre
Heliot, qui enseignait quelques sauvages, me retint chez lui, a
cause que la nuit me suiprenait, et me traita avec respect et
affection, et me pria de passer 1'hiver avec lui (2)." La voix
du devoir appelait ailleurs le missionnaire : ay ant, pour le
moment, termine ses fonctions d'anibassadeur, il alia passer le
reste de 1'hiver au milieu de ses catechumenes abenaquis,.
pour les instruire et les confirmer dans la foi. Au priutemps,
il retourna a Quebec, ou il arriva le quatre juin 1651. II rendit
compte de ses negotiations ; et, 1'affaire ayant e'te' examine de
nouveau par le conseil, il fut charg4 d'aller a Boston avec
le sieur Jean-Paul Godefroy, 1'un des conseillers. remettre
une lettre adressee " aux cornmissaires de la Nouvelle-Angle-
terre, et discuter avec eux la question du secours demaude
contre les Iroquois."

Dans cette lettre, datee du vingt juin 1651, les conseillers
presentaient des raisons en faveur d'une alliance entre les An-
glais et les Francais contre la nation iroquoise. La Nouvelle-
Angleterre ayant propose de Her commerce avec la Nouvelle-
France, il etait desirable " d'entrer en menie temps en une ligne
offensive et defensive contre les Iroquois, qui empecheraient ce
commerce ; " de plus les Anglais etaient interesses a r^priruer
I'insolence des Iroquois, qui massacraient les Sokokiois et les
Abenaquis, allies et amis de 1'Angleterre.

(1) Lettre du P. Druilletes.

(2) Narre du voyage fait pour La, mission den Abnaquiois, etc.



396 COURS D'HISTOIRE [1651

Les deputes partirent vers la fin de juin (1) ; mais, en arrivant
a Boston, ils decouvrirent que les sentiments avaient change.
La colonie de Plymouth s'opposait a la guerre centre les Iro-
quois, et refusait meme aux Francais la permission de passer
sur ses terres pour aller combattre 1'ennemi (2). Cependant,
la cour des commissaires, s'e'tant assemblee, discuta les pro-
positions des deputes, et, apres une longue deliberation, leur
remit une reponse aux demandes du gouverneur et du conseil
de Quebec. Les commissaires exprimaient le de"sir d'etablir la
libert^ de commerce entre les colonies anglaises et les colonies
francaises ; mais ils aimaient mieux y renoncer que de s'engager
dans une guerre contre les Iroquois.

Cette decision fut prejudiciable aux interets des deux par-
ties. Les colonies anglaises auraient rencontre de grands avan-
tages dans 1'echange de leurs produits ainsi que des marchan-
dises anglaises contre les riches fourrures du nord ; tandis que
le Canada obtenait a Boston un excellent marche pour ses
pelleteries, et, dans les disettes, pouvait y trouver facilemenfc
les grains et les farines, qui ne lui arrivaient de France que
bien tard, en petite quantite et de mauvaise qualite. Ce trafie
aurait et^ pousse" avec vigueur par les armateurs anglais;
car deja, sur le bruit qu'un traits' de commerce allait avoir
lieu, un vaisseau de Boston charge* de marchandises et de
provision remontait le Saint- Laurent au printemps de 1651.
Certains d'avoir facilement par la mer une part clans le com-
merce des pelleteries, les Anglais n'auraient pas e'te tentes de
faire de grandes avances, pour 1'attirer par une voie difficile
et couteuse a travers les terres. De leur cote", les Franqais
n'auraient pas ete sans cesse aux aguets, pour eloigner leurs
dangereux rivaux du commerce de 1'ouest. Les deux nations
n'auraient pas e'te reduites a adopter des precedes humi-
liants, meme aux yeux des sauvages, pour attirer le castor
chez elles ; les longues et de'sastreuses guerres suscite'es pour ce
seul motif n'auraient janiais eu lieu.

Si la Nouvelle-Angleterre eut voulu declarer aux Iroquois

(1) Les propositions qne poi-taient ies (lepntes 6t,-ii<m conteniies dans line pi^ce offl-
ciclie, Ki<:ii6! par le P. Kauiicntwii, vicc-siiperiKiiriles Jesiiitt-s, etle.s8ifiirs<i Maure,
Gortefroy et Mt-noil. Jeau-Paul Godffroy, marchiinu, ciu>iiain de vjiis.seau et cous<-il-
ler, avai't poiie une fiile du Sieur Pierre LeGanieiir tie Keuentigiiy.

(2) Records of the Colony of Plymouth, June 5th 1651. - "Whereas a rennest was
made the last winter by u IRMHnltger f rotn the French at Cana<ia t<t MMMt CbMB
apainst the Mowhakes. or at least to have liberty to <:o un through these parts for
their more commodious encountering with the Kftiii Mowhakes, the court declare
themselves not l,o lie (Wiilini:. either to aid them in their design, or to grant them
yiberty to go through their jurisdiction for the aforesaid purpose."



1651] DTJ CANADA. 397

qu'elle s'unissait a la colonie francaise pour mettre fin a leurs
attaques centre les nations voisines, cette seule menace les
aurait arretes dans leur carriere de pillage et de nieurtres ;
car ils se seraient reconnus hors d'etat de se maintenir contre
tant d'ennemis ligues pour les perdre. La colonie francaise,
n'etant plus obligee de se d^fendre contre les Iroquoi,* 3 , avait le
temps de s'asseoir solidement et de se livrer aux paisibles tra-


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