Electronic library


read the book
eBooksRead.com books search new books russian e-books
J. B. A. (Jean Baptiste Antoine) Ferland.

Cours d'histoire du Canada (Volume 1)

. (page 43 of 56)

vaux de 1'agriculture ; elle de"posait les habitudes de guerre
jusqu'alors entretenues par ses luttes journalieres contre ses
faroucb.es voisins. Si 1'abstention des colonies anglaises fut
nuisible a- la Nouvelie-France, elle le fut peut-e'tre plus a la
Nouvelle-Angleterre. Par cette decision, les francais du Canada
furent forces de demeurer soldats et explorateurs. En guer-
royant et en trafiquant, ils pe'ne'trerent fort loin dans les regions
de 1'ouest; et, pour conserver le monopole du commerce, ils
ruinerent toutes les entreprises que firent les Anglais dans le
dessein de s'avancer vers ces pays. Obliges de combattre sans
cesse contre la confederation iroquoise, les traiteurs francais
e'tendirent quelquefois leurs courses jusques chez les Anglais,
allies de leurs ennemis; et, ne pcuvant obtenir eux-memes
de repos, ils voulurent troubler celui des colonies anglaises,
qui se cachaient derriere les Iroquois.

Les autorites du Canada trouverent une nation sauvage toute
dispose'e a les seconder, en consequence de la faute commise
par les provinces unies. Les Abenaquis du Kinikeki avaient
ve"cu en paix, se regardant comme places sous la protection
sp^ciale de la colonie de Plymouth. Attaque"s a plusieurs
reprises par les Iroquois, ils appelerent a leur aide ceux qu'ils
consideVaient comme leurs amis et leurs allies ; mais, infor-
mes que les Anglais ne voulaient point les secourir, ils se
tournerent vers la France, dont ils devinrent les plus fideles
allies, et ils JTirerent une haine irr^conciliable aux habitants de
la Nouvelle-Angleterre. Pendant pres d'un siecle, la nation
abenaquise continua de harceler les Anglais, devastant leurs
campagnes, brulant leurs villages et arretant leurs progres
vers le Nord.

Tels furent les funestes resultats de 1'excessive prudence
que manifesterent dans cette occasion les commissaires des
colonies unies, re'sultats qui ont inond^ le sol de 1'Ame'rique
de flots de sang europ^en.



398 COUES D'HISTOIEE [1651



CHAPITEE NEUVIEME



Dangereuse situation des colons fra^ais Frequentes alarmes Attaqne.s ties Tro-
qnois contre les habitants de Montreal Courage dos Montrealistes M. do Mai-
sonneuve va chercher du secours en France M. de Lauzon esfc nomme gouverneur
du Canada Son arrive 1 e& Quebec Administration de la justice Grand senfichal
Mort duP. Buteux Iroquois autour des Trois-Ilivieres Aontarisati, chel'iioquuis.
fait prisounier II est brule par les Hurons et les Algonquins M. Du Plessis-
Bochart est tue avcc qninze soldats frauc,ais Prisonniers frangais Normanville
brfile par les Iroquois Lambert Close, avec vingt-quatre montrealistes, defait
deux cents Iroquois Les Iroquois entrepreunent de prendre les Trois-Rivieres
Lenrs rnses no reussissant pas, ils demaudeut i faire lapais Prise du P. Poncet
Aoueate d6fait uu parti iroquois II est pris ctreMch6 Le P. Poncet est d61ivre
Ambassades et paix.



Les families francaises, ^parses sur les bords du Saint-
Laurent, se trouvaient exposes &, des dangers continuels.
Pendant le jour, les homines etaient attaqu^s au coin d'un
champ, & 1'oree d'un bois, sur les eaux du grand fleuve ; pour
tomber tout h coup sur leurs victimes, les maraudeurs iroquois
se tenaient caches tantot derriere uu arbre renverse", tantot
dans un marais, ou au milieu des joncs du rivage ; pendant la
nuit, ils rodaient autour des maisons, cherchant a surprendre
quelque famille sans defense (1).

L'odeur du sang des Hurons semblait allecher les Iroquois,
qui se montrerent par petites bandes autour de Quebec, et
surtout a Tile d'Orleans. Pour prot^ger les habitations et pro-
curer un lieu de refuge aux habitants en cas de surprise, on
construisit de petits forts et des palissades sur les points les
plus exposes (2).

(1) L'l.-xtrait suivant du Journal des Jemitft ilonnn nrie idee do dan^iM-s aax-
qiu-ls itaient exposes les Francais. aiix port mCmes do Quebec ; les pcr.sonnes qui
sont nominees etaient dos habitants du Csip-Koiifre. " (27 avril 1C.")1), Sur les sept
heures du soir, Nicolas Pinel et son ills Gilh-s I'nreut uttaquiJs dans li-ur di-scrt
par deux iroquois, qui penscreut les prendre vifs. Iioisveriliin lira drssns SMIIS
les blesser. Maitre Nicolas et son fils se preeipitorent de pi'ur. av.-il l:v moutague,
pour se sauver. Ces iroquois ayant 6to se joindrc a d'autres vers la maUon de
Nopce, (Keu6 Mezeray), ils y \irerent uu coup d'arquebuse dans la porte de la
maiaou. La nuit les chiens ue flrent qu'aboyer A la cote Sainte-Geuevievo (cheuiin
de Saiiite-Foye). "

(2) Cette pratique ayant 6te adopt6e plus tard dans plnsienrs parties du pays, il
est arrive que, dans b'ien des endroits, on doune le uoui de torts & des villages qui
n'ont jamaig u to I'oi titi6s.



1651] DU CANADA. 399

Un bon effet re'sultat de ces alarmes fre*quentes : exposes
chaque jour a tomber sous les coups des Iroquois, les Francais
tachaient de se tenir prets a faire une mort chrdtienne : la paix
et 1'union regnaient parmi eux ; la plupart menie fre"quentaient
les sacrements tous les inois. Ce fut dans ce temps que devint
gen4rale une coutume pieuse, qui s'est conserve'e jusqu'a ce
jour au sein de beaucoup de families. Dans chaque rnaison,
matin et soir, feomies et enfants, mattres et serviteurs se ras-
semblaient pour reciter en commun les prieres, faire 1'examen
de conscience et diie les litanies de la Sainte-Vierge ; le chef
de la famille se chargeait ordinairement de reciter les prieres
a haute voix (1).

Montreal, qui etait le poste le plus avance de la colonie, et
autour duquel rodaient continuellement des bandes iroquoises,
se distinguait surtout par la piete et la valeur de ses habi-
tants. II n'y restait plus qu'environ cinquante hommes en e"tat
de porter les armes ; frequeinment attaques par des ennemis
superieurs en nombre, ils avaient toujours reussi a repousser
les assaillants, et leur avaient fait e"prouver des pertes sen-
sibles. La sagesse et la valeur de M. de Maisonneuve avaient
grandement contribue a ces heureux re"sultats. Cependant ces
rencontres coutaient presque toujours la vie a des francais.
Au mois de mai de 165 1 , Jean Boudart et sa femme, (Stant sortis
du fort avec un jeune homme, nomine* Chicot, furent attaques
par dix iroquois qui se tenaient caches. Chicot se glissa sous
un arbre, tandis que Boudart et sa femme cherchaient a s'e*-
chapper par la fuite. Celle-ci fut bientot arretee par les iro-
quois ; a ses cris, son mari, retournant sur ses pas, engagea
centre eux une lutte desesperee, dans laquelle il fut tue. Chicot
fut d^couvert dans sa retraite ; rnais, comme il aimait mieux
p^rir que d'etre fait prisonnier, il se de"fendit si vigoureuse-
ment, que les iroquois, apres 1'avoir ren verse,, lui enleverent la
chevelure avec un petit morceau de crane et le laisserent comme
mort sur la place ; ce qui ne 1'empecha pas de vivre encore
quatorze ans. La pauvre femme eut moins de bonheur ; car
elle fut brulee avec tous les raffinements de cruaute que les
baibares savaient mettre dans ces occasions.

Trois hommes courageux, Charles LeMoine, Archambault et
un autre dont le nom n'a pas etc* conserv^, e'tant accourus
pour secourir Boudart, se trouverent en face de quarante
iroquois, places en embuscade derriere 1'hopital. Les fran^ais

(1) Relation de 1651.



4:00 couRS D'HISTOIEE [1651

durent rebrousser chemin sous une vive fusillade, et ils se
dirigerent vers 1'iiopital, dont ils etaient assez pres. Mademoi-
selle Mance 1'avait fait batir k quelque distance du fort et sur
un terrain un peu plus Sieve* (1) ; comme il e*tait expose aux
attaques des Iroquois, on 1'avait entoure' d'une forte palissade.
Les trois fu yards, ayant trouve* ouverte la porte de 1'enclos,
entrerent pre*cipitamment et eurent le temps de la fermer
avant 1'arrivee des iroquois qui les suivaient de pres. Ils
e"chapperent ainsi eux-nae'ines, et sauverent mademoiselte
Mance, qui etait seule dans 1'Hopital, sans se douter aucune-
ment de la presence des ennemis.

Le dix-huit juin suivant, quatre francais attaques par une
bande de cinquante ou soixante iroquois, se jeterent dans une
miserable redoute place"e eutre le fort de Montreal et la pointe
Saint-Charles (2). Besolus de vendre cherement leur vie, ils
repondiient si viveinent a la fusillade des ennemis, que 1'eveil
fut donne aux habitants du fort. Une petite troupe d'hommes
determines en sortit aussitot pour voler au .secours de leurs
freres. En les voyant arriver, les iroquois eurent I'irnprudence
de faire sur eux une decharge gene'rale de tous leurs fusils.
Les francais, qui avaient sagement re'serve' leur feu, les abor-
derent 1'arme au bras et en tuerent ou blesserent une trentaine,
parmi lesquels se trouva un chef ; les autres effrayes s'en-
fuirent, et emporterentaveceux quelques-uns de leurs blesses.

Le vingt-six juillet suivant, le sieur Lambert Closse, major
de Montreal, s'etant jet^ avec seize homines dans 1'enclos de
1'hopital, le de*fendit, depuis six heures du matin jusqu'k six
heures du soir, contre deux cents iroquois, qui furent obliges
de se retirer honteusement devant cette poigne"e de braves (3).
Les attaques devenaient si fre'quentes, que mademoiselle Mance
fut forcee de se refugier dans le fort, ou tous les habitants se
retirerent aussi, apres avoir abandonn4 leurs maisons. Tous
les jours on apercevait des ennemis ; personne n'aurait ose
ouvrir sa porte pendant la nuit, ni s'eloigner de quelques pas
pendant le jour, sans etre arme 1 d'un fusil, d'une e"pee et d'un
pistolet (4). La situation de Montreal dtait triste ; le nombre
de ses d^fenseurs diminuait dans les combats qu'il fallait

(1) L'h6pital 6tait & peu pr6s au lieu oti 1'Hotel-Diou a 6t6 jusqu'4 cotte auu6e.

(2) Ilitituifc du Montreal ; Journal des Jesuites.

(3) M. l'abi>6 Faillou, Vie de mademoiselle Mance, vol. I. Le seul hoiniue dont les

r:';iur:in run-ill & <K-plimT la porLij duu ce com but fut Ucuis Archaiubault, tuu par
BU cauou qui creva.

M) nittoirt Au MontrM.



1651] DU CANADA. 401

chaque jour livrer, taadis que les pertes des ennemis e*taient
re'pare'es par I'arrive'e de nouvelles bandes. II fallait done ou
quitter la position ou obtenir des secours.

Dans cette extremity, mademoiselle Mance proposa a M. de
Maisonneuve de passer en France pour lever des recrues.
Elle lui avanca pour cet objet une somme de vingt-deux mille
francs, places en France et destines au soutien de I'hopital. En
retour, elle demandait que les seigneurs lui abandonnassent
cent arpents de leur domaine (1) avec une partie des bati-
meuts. Ces offres furent acceptees, et M. de Maisonneuve
partit pour aller chercher des secours en France, ou madame
de Bullion, fondatrice de I'hopital de Montreal, approuva les
dispositions prises par mademoiselle Mance, et fit remettre
a la cornpagnie une autre somme de vingt-mille francs pour
procurer les nioyens de lever un plus grand nornbre d'hommes.

Les trois annees du gouvernement de M. D'Ailleboust etant
terminees, la cour nomma M. Jean de Lauson pour le rern-
placer. M. de Lauson etait un des principaux associe's de
la cornpagnie de la Nouvelle-France ; if avait pris une grande
part dans 1'etablissement et 1'organisation de cette societe*.
Membre du conseil d'etat, il y avait toujours soutenu vivement
les interets de la colonie ; il e"tait enfin un des commissaires qui
avaient etc* choisis dans ce corps pour s'occuper specialement
des affaires de la Nouvelle-France. La cornpagnie des Habitants
avait contracte des dettes a La Rochelle, et ses affaires e'taient
dans un etat assez embarrass^ ; M. de Lauson s'offrit alors de
passer au pays pour accommoder les difficulte's, et, sur sa
propre demande, il en fut nomine gouverneur le dix-sept
Janvier 1651, apres avoir e*te pre'sente auroipar la cornpagnie
des Cents-Associes.

Des raisons particulieres, tout aussi bien que des motifs
d'inte'ret public, avaient porte* M. de Lauson a se rendre au
Canada. Ayant plusieurs fils, il de"sirait y creer pour eux des
etablissement ; et, dans cette vue, il s'^tait fait conc^der
la seigneurie de Lauson, I'tle de Montreal, qu'il ceda a la corn-
pagnie de Montreal, et la seigneurie de la Citiere qui s'e'tendait
d'abord de la riviere Saint-Francois, pres du lac Saint- Pierre,
jusqu'au-dessus du lac Saint-Louis (2).

M. de Lauson de*barqua a Quebec, le quatorze octobre 1651,
accompagne' de deux de ses fils, les sieurs de La Citiere et

(1) Cette terre, ouiinue sous le nom de fief Nazareth, forme une partie du faubourg
Sainte-Aime de il out real.

.(2) De lafamiUe de* Lauton, par sir L. , U. LaFoutaiue.



402 COURS D'HISTOIRE [1651

Jean cle Lauson, grand sene'chal de la Nouvelle-France (1). Le
P. Jerome Lalemant e'tait aussi venu en meme temps. Ayant
remis le gouvernement a son successeur, M. D'Ailleboust se
retira a Montreal, ou il exerca les fonctious de gouverneur
particulier, pendant 1'absence de M. de Maisonneuve. M.
D'Ailleboust, est le seul gouverneur du Canada qui soit reste
dans le pays apres avoir resigne ses fouctions.

M. de Lauson etait charge de placer 1'administration de la
justice sur un pied plus regulier. La compagnie de la Nouvelle-
France avait decide que la justice ordinaire aurait pour chef
un grand senechal, mstitue pour tout le pays ; qu'on nomme-
rait un lieutenant general civil et criminel au siege de Quebec,
et un lieutenant particulier civil et criminel pour y rendre la
justice en premiere instance ; les appels ressortissaient devant
le gouverneur general, qui avait pouvoir de sa inajeste de juger
souverainement et en dernier ressort. Ce fat .M. de Lauson
lui-meme qui installa les officiers (2 1. " La charge de grand
sene'chal accord^e au fils du gouverneur," observe M. de La
Tour (3), " n'etait qu'un titre d'honneur, comme elle Test
aujourd'hui dans les provinces de la France." La justice etait
administre'e au nom du senechal par les officiers de la s^nd-
chausse'e, c'est-a-dire, par le lieutenant general, le lieutenant
particulier et le procureur fiscal (4). Les appels de ce tribunal



(1) Jean de Lauson, Ills aim'- da gonverneur, servit avec distinction dans les r6gi-
ments de Navarre et de Picardie, et obtintle grade de capitaino. Unacte cle bapteme,
ou il est nomm6 conime parrain, fait coiinaitie qn'il etait venu au Canada en J644.
Le23 octobre, quelques jours apres sou arrivee avec son pere, M. le s6n':chal epousa
demoiselle Anne Despr6s. belle-sosur de monsieur l)u I'lessis. pouverneur desTrois-
Rivieres. Le second fals, Cbarles de Lauson Charny, vint ;\ Quebec un an apr6s son
pere; il portait le tit-re <ie grand mnitre des Eaux et Foreis do la N on vello- France.
Il 6pousa, lo 12aout 1652. demoiselle Marie-Louise Gifiard, fllle de Kobert Gittaicl,
seigneur de Bcauport. Devenuveuf, monsieur de Cliaruy, embrassa 1'etat ecrleaiaa
tique, et fut pentiaut plusieurs annees cur6 de Beauport et grand vicnire do I'4v6qu



deplete, mais point de vocation." (Hixtoire de l'H6t<-l-l)ien). M. il; l.;\
ixiya en 1659. Il imrair, line M. Lausou sivnit, encore deux tils: Francois de J^UIIHIHI,
Con.seilier an Paiieinent iie Bordeaux, <'l mi iiui.re qui et.-iit, chaiioine d Noire-l):uiie
d! I'ai is. Le, P, J In j; i it- 1 it-ail, dans i:i vio de in Alert: <i<- Saint-Aiigiihliii, parii) tt'uno
fille tin poiivernciir. devcnntt I'-ii'.'it'ii.si-. Eile el-ait liLeuie d S:iint l''i ancois <i
Salie. (Ilixtoire de V Hotel- J>ieu Kegistres de Notre-Dame de Quebec. De lafamiUe
des Lauson.)

(2) Archives du Ministere de la Marine. Paris: Requete de M. de Vilieray.

(3) Memoires sur l# vie de Mgr. de Laval.

(4) Nicolas Le Vieux. ecuyer. sieur Dudeville, paralt avoir <it6 le premier lion te-
tenant general. Le grand senechal occupa. pendant qtielque temps, une partiedu bati-
mentconnu sons le nom de seneehausH^e. Retant retire, apreslo depart deson pere, ft
sa terrodoUeauinarehais. il autorisa M. Louis-Th6andre Chartier, alom lieutenant
general civii et criuiiiiel, a occuper lea mfimes appartementa. M. Chartier de Lotbi



1652] DU CANADA. 403

etaient ported devant le gouverneur, comine le prouvent quel-
ques jugements rendus par M. de Lauson pere. Les salles et
les bureaux de la senechaussde etaient places dans une maison,
situe'e en partie sur 1'emplacement qu'occupe aujourd'hui le
palais de justice a Quebec. Lorsque plus tard le palais de 1'in-
tendant eut e'te' bati sur les bords de la riviere Saint- Charles,
les batiments de la se'ne'chaussee furent abandonnes ; et en
1681 1'emplacement avec les ruines fut donne par le roi aux
Re'collets, qui finirent par y transporter leur convent.

M. de Lauson trouva la colonie dans un e'tat d'extreme fai-
blesse et rudement harcelee par les Iroquois, dont les bandes
se repandaient plus nombreuses depuis leurs grands succes
dans 1'ouest. La situation continua aussi mauvaise.

Au mois de mai 1652, le P. Buteux remontait le Saint-
Maurice pour se rendre chez les Attikaniegues, parmi lesquels
il avait jet4 avec succes les semences de la foi ; il n'e'tait
accompagne' que d'un jeune fraucais et d'un huron. Pendant
qu'ils faisaient un portage dans un endroit difficile de la
riviere, ils furent assaillis par quatorze iroquois qui les atten-
daient en ce lieu. Le missionnaire et son compaguon francais
furent tu^s ; le huron, saisi subitement, fut lie et reserve pour
le feu. Mais il reussit a rompre ses liens apres quelques jours,
et se sauva aux Trois -Rivieres, ou il fit connaitre la mort du
missionnaire et du jeune francais.

Le P. Buteux etait le septieme je'suite qui tombait sous les
coups des ennemis de la foi. II etait arrive an Canada en 1634,
et avait ete' employe surtout aupres des Algonquins et des Mon-
tagnais. Les Attikaniegues, sauvages occupant la hauteur des
terres ou le Saint-Maurice prend sa source, etaient les objets
particuliers de sa sollicitude ; aussi la tribu entiere avait-elle
de'ja embrasse le christianisme (1).

Depuis que plusieurs families huronnes s'etaient arrete'es
aux Trois-Pdvie^res, les Iroquois observaient ce poste de plus
pres. Au milieu d'eux se trouvait un assez grand nombre de
hurons adopt^s. Souvent les Francais e'taient surpris de voir
deux bandes qui s'etaient approchees pour se combattre, s'ar-
reter soudain, puis s'aborder arnicalenient et se separer d

mere, procureur fiscal en 1651, etait venu au Canada arec M. de Lanson. Origi-
naire du Poitou, la famille de Lotbiniere a ete une des pins distinguees du pays-
Rene-Louis, fi! du precedent, occupa les charges les plus 6lev6es daus la judicature
et an conseil sapei ienr. Louise-Elisabeth de Joybert, petit-e-fille de Lonis-Theandre,
pouaa Philippe de Vaudreuil, qui deviut gouverueur general de la Nouvelle-J<'rauoe.

(1) delation tit 1652.

27



404 COURS D'HISTOIRE [1652

nieme apres avoir parlemente pendant quelque temps. Dans
ces rencontres, ties amis et de proches parents, se reconnais-
sant dans les rangs opposes, ne pouvaient re'sister a la tenta-
tion de se parler. Ces scenes se reiiouvelaieut assez souvent, a
la grande inquietude des Francais, qui redoutaient des trahi-

sous. UX'E'Gi ujiiMK.

Le deux juillet, de grand matin, des francais et des liurons
traversaient le fleuve dans une chaloupe, vis-a-vis le fort des
Trois-Bivieres, pour aller faire la peche sur la rive oppose'e.
Des iroquois, caches en ce lieu, les recoivent a coups de fusil.
La ehaloupe s'eloigne rapidement a la faveur du vent, mais
elle est poursuivie paries ennemis, qui font feu sur elle de toutes
parts. Du fort Ton a apercu ces mouvements, et, sans perdre de
temps, des franqais et des hurons se jettent dans des cauots et
volent au secours des leurs. Decouvrant alors qu'ils sont les
plus faibles, les Iroquois changent de role. Une de leurs em-
barcations s'avance & la rencontre d'un canot que conduisent
deux hurons et un algonquin ; de suite une conference s'entame
entre les deux partis, et se continue pendant une demi-heure,
les interlocuteurs se tenant a une portee de pistolet les uns des
autres. Les iroquois preteudent qu'il y a eu un malentendu ;
qu'ils ne viennent point pour faire la guerre ; qu'au contraire leur
chef Aontarisati est charge de proposer la paix. Sans mettre
beaucoup de confiance dans cette protestation subite d'amitie',
les francais invitent cependant les pre'tendus ambassadeurs a
descendre pres du fort. Bientot plusieurs canots iroquois s'ap-
prochent de terre, portant des hurons, qui veulent voir leurs
parents et qui, dans leurs entretiens, tachent de les detacher
du parti des Francais.

L'on avait prevu cette manoeuvre ; car il e'tait peu probable
qu' Aontarisati fut veuu avec quatre-vingts guerriers, unique-
ment pour traitor de la paix. Trois iroquois e"taient debarque's
pres du fort : pendant qu'on les amusait, Anahotaha, ce chef
huron qui avait pris les ennemis dans leurs propres filets a
I'lle de Saint-Joseph, arrivait avec plusieurs des siens por-
tant des pains. Au moment ou les iroquois tendent les mains
pour les recevoir, Anahotaha saisit leur chef, et les deux autres
sont aussitot faits prisonniers par des hurons et des algon-
quins. Le chef n'e'tait autre qu'Aontarisati, un des plus
celebres guerriers des cantons iroquois. On donna les prison-
niers k des families qui avaient perdu quelqu'un des leurs & la
guerre, et, suivant le code sauvage, ils furent irre'vocablement
condamnijs a la mort. Ne pouvant leur sauver la vie, et vou-



1652] DU CANADA. 405

laut du moins les preparer & mourir en chretiens, les mis-
sionnaires les mstruisirent et les baptiserent. Le lendemain,
quatre juillet, les Hurons et les Algonquins firent bruler les
malheureux prisonniers (1),

La mort d'Aontarisati, chef renornme, irrita les Iroquois ;
leurs bandes plus nombreuses rodaient sans cesse autour des
Trois-Rivieres, pillant les environs et massacrant ceux qui
s'eloignaient du fort. Bientot apres, ils prirent une terrible
revanche de 1'affront qu'ils avaient recu. Un parti de cent
vingt iroquois avait faitquelques prisonniers et enleve* des bes-
tiaux. M. Du Plessis-Boehart, gouverneur des Trois-Rivieres,
voulant les reprendre et chatier les rnaraudeurs, fit embarquer
sur des chaloupes quarante ou cinquante francais avec une
douzaine de sauvages. A deux lieues environ au-dessus du fort,
il apercut les iroquois caches dans des broussailles sur la
lisiere de la foret ; il etait dangereux d'essayer de les atteindre
dans leur retraite, car la greve etait bordee de marecages qui
rendaient la descente fort difficile. Malgre" les representations
que lui adresserent plusieurs anciens habitants, sur le danger
de suivre les Iroquois dans les bois, il donna 1'ordre de debar-
quer et de marcher ci 1'ennerni. Lui-meme s'avanca a la tete
de ses hommes ; mais, embarrasses par les difficult^ du terrain
et places a decouvert, les Francais tombaient sous le feu
d'adversaires qu'ils ne pouvaient ni voir ni approcher. Dans
cette tentative de'sespe'ree, M. Du Plessis fut tue* avec quinze
de ses hommes ; plusieurs resterent prisonniers, et les autres,
se jetant dans leurs chaloupes, allerent porter ces tristes nou-
velles aux Trois-Rivieres (2).

Le combat avait eu lieu le dix-neuf aout: c'e"tait le plus
douloureux echec qu'eussent encore recu les Francais dans
leurs guerres contre les Iroquois. II etait k deplorer, non-
seulement en lui-m^me, mais encore ^ cause de ses conse"-
quences ; car la perte qu'on avait faite en morts et en prison-
niers etait propre a jeter le decouragement parmi les colons,
et & rehausser 1'orgueil et 1'audace des Iroquois. Jusqu'alors
ces barbares n'avaient jamais re'ussi dans leurs attaques contre

(1) Relation des Jeaitites. 1C5-J ; Journal dfg Jesuiteg. Les dates sont ilonnrcs telles
qn'on les irouve (bins ie Journal des Jenuites. ecrit par ie anperieur, qui arrivaic aux
Trois-Jliviei-es ie cinqjuiit do cette, aimee. Les registres dt;s Troia-ltivieres niettent
ia nion des chefs ii-oqiioia sous ia date du quatre juiu; on lie pent gueres s'expliquer
cette difference de dutes.

(2) Le sieur Veron de Grandmesnii fut tu6 dans ce combat. Sa veuve, Marguerite
Hayot, epousa Medard Chouart jies Groiseliei-s. qcii joua, quelquea annees aiues ua
r6ie important dans les affaires de la JJaie d'Hudsoii.



406 COURS D'HISTOIRE [1652

des soldats francais ; mais, apres la mort du gouverneur des
Trois-Bivieres et de ses compagnons, ils se crurent les mattres
de tout le pays (1). La terreurse repandit parmi les habitants
des Trois-Rivieres, et, si les Iroquois eussent sfi profiter de
leurs avantages, ils auraient cause" un grand dommage a la
colonie. Par bonheur, ils ne purent resistor . la fantaisie
de faire parade dans leur pays du succes qu'ils avaient obtenu,
et ils partirent avec precipitation pour aller y montrer leurs



Using the text of ebook Cours d'histoire du Canada (Volume 1) by J. B. A. (Jean Baptiste Antoine) Ferland active link like:
read the ebook Cours d'histoire du Canada (Volume 1) is obligatory