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J. B. A. (Jean Baptiste Antoine) Ferland.

Cours d'histoire du Canada (Volume 1)

. (page 46 of 56)

du bourg, on prepare la fete de 1'adoption en attendant
son retour : 1'onnontague est revetu des meilleurs habits ; on
donne des festius, et on fait comprendre au prisonnier qu'il
sera renvoye' aux siens. Sa sceur adoptive est informee, h son
arrivee que son frere va revivre, qu'elle doit le bien regaler
et lui rendre sa liberte. Loin d'e'couter cette demaiide, elle
pleure et proteste qu'elle veut etre vengee. Les anciens lui
representent que la mort d'un homme si important va susciter
une guerre d'extermination entre les deux peuples. Aucune
raison n'ebranle cette femrne ; elle veut user du droit d'assouvir
sa vengeance. Les anciens sont enfin forces de coder et de lui
livrer le prisonnier pour qu'elle en dispose & sa volonte" (1).

Pendant qu'on delibe'rait sur don sort, le chef onnontague
prenait part a un festin : on le saisit et on le conduit dans la
cabane de cette femme sans lui rien communique!'. Lorsqu'a
son entree on le ddpoiiille de ses habits, il reconnatt avec sur-
prise que sa mort a etc* decid^e, mais il se r(5signe stoique-
ment k son sort. Plac(5 sur 1'echafaud, il ^leve la voix r
" Ecoutez, Erie's," s'(5crie-t-il : " ma mort sera venge'e : en me
brulant, vous allez bruler un peuple tout entier."

Sa prediction fut malheureusement accomplie. La nouvelle
de cet ^v^nement futportd chez les Onnontagues, qui coururent
aux armes, et se mirent en route pour aller venger la mort de

(I) Delation, dts Jesuiie.- 1656.



1G55] DU CANADA. 425

leur chef. C'etait, parait-il, dans 1'automne de 1G54. Dou/e
cents gnerriers s'etaient reunis pour cette expedition, autour
de deux chefs renomme's, dont 1'im fut baptist par le P. Le
Moyne pen de temps avant le depart de I'arniee (1). La
marche des Onnontagues fut si rapide, qu'ils arriverent
dans le pays ennemi sans avoir (Ste* apercus. Les Erie's,
surpris, abandonnent leurs bourgs et se retirent en desordre.
Plus de deux niille combattants. et un nombre proportionnel
de femmes et d'enfants fuient pendant cinq jours, apres les-
quels ils s'arre tent, pour clever un fort de bois ; ils s'y retran-
cheiit de leur iriieux, et attendent les Onnontagues. Ceux-ci
font leurs approches et essaient de renverser la palissade ;
partout ils sont repousses et perdent beaucoup de monde.
Honteux de se retirer devant des homines qu'ils sont venus
chercher si loin, ils s'avisent d'un nouvel expedient : ils
prennent leur canots et les portent devant eux comme des
boucliers ; quand ils. sont reudus au pied de la palissade, ils
les dressent et s'en servent en guise d'echelles pour monter a
1'assaut. Cette manoeuvre deconcerte les Erie's, deja a bout
de leurs munitions de guerre, et les plus alertes d'entre eux
cherchent a s'echapper par la fuite. Les autres sont assaillis
dans le fort par les Ounontagues, qui tuent un si grand nombre
de femmes et d'enfants, qu'en certains endroits ils marchent
jvisqn'au genou dans le sang.

La nation des Eries etait brisee ; mais les vainqueurs avaient
eux-memes souffert de grandes pertes, et ils furent forces de
passer deux mois dans le pays ennemi pour enterrer leurs
morts etguerir leurs blesses (2). Lorsque les Peres Ghaumonot
et Dablon arriverent a Onnontagu4 dans rautomne de 1655,
les Iroquois t3taient encore occupeg a poursuivre les petites
bandes d'Eries, qui avaient echappe au massacre et qui
tachaient de se rei'ugier chez des peuples amis.

Malgre les bonnes dispositions qu'on leur tdmoignait a Onnon-
tague, il y avait pour les missionnaires des moments d'inquie-
tude. La malveillance et la crddulitd s'nnissaient assez souvenir
pour faire courir des bruits ridicules, dont les chefs venaiont
demander raison aux missionnaires. Un jour on assurait que
des chasseurs onnontague'i avaieut etc arr^tes a Montreal, mal-

(1) Lo P. I.e^toyno rapportc on:; ilix-hnii cents hnmmcs 6taiont sur le point do
partir pour cette 6xp6<litton. (Rflation do Ifl.M). Le rapport ilu P. Ghanmnaot qai,
ayant t-te fait apr^srex^C-dition, tloit 6tro roijurdc comuie pins oxftt, domie lo cliiffra
do duuze conts.

(2) Rdatiun de 1056.



426 COUES D'HISTOIRE [1656

trails et mis en prison. Le P. Chaumonot fut accuse devant
les anciens d' avoir par ses lettres provoque ce malheur. II
leur r6pondit qu'il etait incapable d'une semblable fourberie, et
que le temps leur ferait connaitre la faussete de cette accusation.
II profita de 1'occasion pour leur proposer de conduire a Mont-
real 1'un des deux missionnaires, afin d'en rapporter des
nouvelles assurees. Les sauvages approuverent ce plan, et
nommerent deux jeunes gens, appartenant aux premieres
families, pour accompagner le P. Dablon, qui devait rendre
compte de 1'etat des affaires ik M. de Lauson et lui demander
des colons francais (1).

Le P. Dablon, accompagn^ de ses deux conducteurs et de
quelques autres sauvages, qui se joignirent a eux, partit d'On-
nontagueau commencement du mois de mars, 1656. Le trajet
etait penible dans cette saison, h cause de la fonte des neiges et
de ramollissement des glaces. Les de'pute's onnontague's recon-
nurent a Montreal la faussete" des bruits qu'on avait fait courir
sur remprisonnement de quelques-uns des leurs. A Quebec,
M. de Lauson recut favorablement leurs demandes, et, par
les soins du P. Le Mercier, superieur des missions, des le
commencement de mai, une petite troupe de francais etait
prete a se mettre en route pour le canton d'Ormontague. Les
Hurons, qui avaient promis d'aller s'y etablir, furent effrayes
des dangers qu'ils courraient parmi un peuple si deloyal ; ils
refuserent done de quitter Tile d'Orleans. Cinquante-ciuq
francais, y compris six ou sept jdsuites, ne craignirent point de
partir pour ce pays barbare, ou eux aussi savaient que des
perils les attendaient. Les laiques avaient repondu a la voix des
missionnaires, et allaient partager les travaux de ces hommes
apostoliques. Le, parti marchait sous les ordres de M. Dupuy,
commandant du fort de Quebec, qui s'etait offert de conduire
1'entreprise. " Lorsqu'il me fit riiouneur de rue dire adieu, "
ecrit la Mere de I'lncarnation, " il m'assura, avec uue ferveur
qui ne sentait point son liomme de guerre, qu'il exposait vo-
lontiers sa vie et qu'il s'estimerait heureux de mourir ponr uri
si glorieux dessein. " .

En entreprenant ce voyage, on tentait un parti extreme : les
missionnaires et leurs compagnons s'exposaient & perir pour
sauver la colonie. Des bruits, sinistres se re'pe'taient ; un Huron
echappd du bourg des Onnontagues, rapportait qu'ils voulaient

(1) Vie du Perr, Chanmonnt, r,rito par liii-infirao sur i'onlrn de ses snp6rienrs. C
rouniiRcrii. est eonsf rve :i l'Hot6l-Diu <1 Qu6'uec. Cette vie du P. Chaumoiiot a 6t
iinprintuc, iiiir M. J. G. Shua, do Hvw-Yorx,



1656] DU CANADA. 427

reunir autant de francais et de hurons qu'ils le ponrraient, aim
de les massacrer. De plus les Agniers faisaient paraitre une
grande jalousie, en apprenant que les Francais allaient etablir
une habitation et un fort dans un des cantons supe"rieurs. Us
y voyaient une cause d'inquietude pour leur commerce avec les
Anglais et les Hollandais.

D'un autre cote les Onnontagues menacaient de s'unir aux
Agniers, et d'attaquer la colonie, si on leur refusait ce qu'ils
demandaient. Or les Francais etaient bien faibles pour resister
a une attaque generale des Iroquois. L'on repre'sentait encore
que le voyage, se faisant pour la gloire de Dieu et pour le bien
general, la providence ne manquerait pas de proteger ceux qui
exposeraisnt leur vie, avec de si louables motifs.

Les Agniers, epiant toujours les mouvements de leurs amis
comme ceux de leurs ennemis, fureut informes des pro-
jets des Francais, et du moment de leur depart pour Onnon-
tague ; afin d'arreter le voyage a son debut ils s'y prirent
avec leur brutalite" ordinaire. Trois cents d'entre eux se cache-
rent pres de la pointe de Sainte-Croix, a douze lieues de
Quebec {1 ) ; au passage du convoi, ils se jeterent sur les derniers
canots, assaillirent ceux qui les montaient, les pillerent et
en blesserent plusieurs. Les Onnontagues ne furent pas plus
epargnes que leurs compagnons de voyage ; mais la premiere
fureur etant passee, les Agniers craignirent de soulever les res-
sentiments des cantons superieurs ; ilsrecoururentaux excuses
et protesterent qu'ils s'etaient trompes et avaient pris les On-
nontagues et les Francais pour des Hurons. II fallut se con-
tenter de ces mauvaises raisons.

Des rapides longs et difficiles retarderent beaucoup les voya-
geurs. Les sauvages, avec leur iinprevoyance ordinaire, dissi-
paient les vivres, et il fallait s'arreter de temps en temps pour
renouveler les provisions, au moyen de la chasse et de la p^che.
Vers la fin du voyage, le gibier et le poisson mauquerent;
aussi les Francais, qui n'e*taient pas accoutumes, comme lea
sauvages, a jeuner pendant plusieurs jours, etaient extenue's
par la faim et les fatigues. Dans cette extremite", on se d^cida
a depecher un courrier pour annoncer 1'arrivee du convoi et
demander des vivres.

Le septieme jour de juillet, les voyageurs s'arr^terent k Ten-
tree de la riviere d'Oswego ; et, au moment ou les Francais com-

<1) Pointe du Platon, entre Lotbini6r et l'6glise do Sainte-Croix.



428 COUKS D'HISTOIRE [1656

mencaient a perdre courage, un canot envoye" d'Onnontague,
et charge de mais et de poisson, ramena la joie et 1'abondance
parmi les voyageurs.

Les Francais furent recus par leurs notes avec des demons-
trations si eclatantes de satisfaction, qu'on ne pouvait douter
de leur sincerite. " Si, apres tout cela," dit 1'auteur de la
Relation, " ils nous trahissent et nous massaerent, je les
accuserai nou pas de dissimulation, mais de legerete et d'in-
constance, qui peut changer en peu de temps 1'amour et la
confiance de ces barbares en crainte, en haine et en per-
fidie (1)."

De concert avec les chefs onnontagues, les francais choisi-
rent, pour y placer leur habitation, une Eminence qui domine le
lac de Gannentaha (2) et tous les environs. Le S3ize juillet,
ils en prirent possession par une messe chantee solennellement,
a laquelle ils recurent tous la sainte communion. Ce lieu,
situea cinq petites lieues d'Onnontague, en efait suffisamment
eloigne pour qu'on ne fut pas incommode par les visites des
sauvages ; de plus, il etait susceptible d'etre defendu, precau-
tion necessaire contre uu peuple k'ger et inconstant. On savait
qu'a cote des hommes sages et honnetes qui gouvernaient le
canton, il existait une jeunesse folle, inquiete et sans disci-
pline; on ne voulut done pas s'exposer a des surprises, et, pour
les pre'venir, on batit un fort destine' a proteger 1'habitation.

Un grand conseil compose des envoye's de tous les cantons
ayant etc convoque a Onnontague, le P. LeMercier, superieur
des missions, s'y rendit, accompagno d'une quinzaine de fran-
cais, et fut recu avec de grands honneurs.

On tint 1'assemblee, le vingt-quatre de juillet, et on y discuta
trois points })rincipaux. Le premier touchait a la reconcilia-
tion des Agniers avec les Tsonnontouans : un capitaine tson-
nontouan ayant eti5 tue aux Trois-Rivieres par une bande
d'agniers, la guerre etait pres d'eclater entre les deux cantons.
Le differend soumis a Achiendase (3) fut bient5t rt-gl<5. Le

(2) Rdatitn de 1057.

(2) " La grandeur du lac ilo Gannentaha cst l'cnviroii deux liciies do longueur ot
d'nne demi-lieue ile largeur. ... On y ti-ouvo. rtu nfit dn niidi, quelques sources o'l
fontaincs li'eau snle. . . on trouvo du sel tout fait aux t;nviron.i de c-'.s soiu-ons, et,
faisant boniliir 1'iiiui, olio so ivmvertit aist'iinonten scl. . . :mi>riiit<>i!ips il H'aiuasaouno
i frraude quantite de tourtert-lKss. qu'on en proud jnsqu a sept cents dans uno ma-
tinije. . . . 11 se rencontre an meine endroit ivrtaiu .serpent, quo nous appelons ser-
pent & Honnettes. Les onjrmaires du pays disent quo HOS ei-uillcs sont excellentes
centre lo mal do dents, i-t quo na chair, qii'ils trouvcnt d'aussi bon godt quo celle de
1'nnguille. {nierit de la fl6vre. Ils eu coupont la queue ot la tCte, ot iiiangent le
reste." Relation de 1657.

('') Lo supericnr des jeauitos i-tait iiinsi dusigue par les Troquols.



1656] DU CANADA. 429

second point etait I'etabrissement des Francais dans le pays ;
les de'pute's 1'agreerent avec les temoiguages d'une grande
bienveillance. Le troisieme e'tait line invitation de mettre des
presents dans la chaudiere de guerre, c'est-a-dire de fournir
aux defenses communes de la confederation .

De nombreuses harangues furent prononce"es dans le conseil ;
mais le discours qui eut le plus de succes fut celui du P. Chau-
monot. Paiiant 1'iroquois mieux que la plupart des iroquois
eux-memes ; employant, avec tout 1'avantage que lui donnait
une instruction superieure, les allegories et les metaphores
habituelles aux sauvages ; jetant dans ses discours une ve"he-
mence qui les entrainait malgre eux, il produisait sur les
esprits et sur les coeurs une impression profonde qui se tradui-
sait a 1'exterieur par des demonstrations plus bruyantes qu'a
I'ordinaire (1).

En meme temps que les Peres Cliaumonot et'Dablon mon-
taienta Onnontague en 1655, le P. LeMoyne, comme il a (Ste*
dit, se dirigeait vers le canton d'Aguier, pour affermir la paix
contracted avec eux. Ces barbares prodiguerent de belles pro-
messes, qu'ils confirmerent par des presents. Les presents
etaient juges necessaires dans toutes les grandes affaires, car ils
servaient de documents officiels ; a chaque present se ratta-
chait une clause d'un traite, ou quelque promesse donne'e par
une des parties contractantes. Sans so fier beau coup a la
parole des fourbes Agniers, le P. LeMoyne passa quelque
temps avec eux : il visita la colonie hollandaise de Manhatte,
qui etait alors fort inquiete par les sauvages des environs, et
revint a Montreal vers le milieu du niois de novembre.

Cependant la paix, si souvent renouvelee et affermie, parais-
sait lourde et ennuyeuse aux jeunec guerriers d'Agnier. Au
nombre de trois ou quatre cents, ils passaient aux Trois-
Bivieres le printemps suivant ; ils y promettaient de nouveau
au P. LeMoyne d'observer fidelement le traite de paix c'est-
a-dire, de respecter les Francais partout, et de ne jamais
attaquer les Hurons au-dessous des Trois-Bivieres ; quel-
ques jours apres, ils attaquaient, a la pointe de Sainte-Croix,
les Onnontagues et les Francais, sous le pretexte qu'ils les
avaient pris pour des Hurons. Apres s'etre excuses de leur

(1) II y an rait bien des rapprochements a fairo ontre la ligno iroqnoiso et la fede-
ration des Etats-Unis. Fondees toutes deux snr 1" nrincipe de Ialibert6 dtil'lioinine,
ellcs en out larfjenif'iit ndoptu les consequences: ...,.>. " 1< > la nation, do l'6tat,

de la commune, consoiLj frequents, baraugueurs uombreux v .. . 4 i-orators) ; iu-
d6pendanco d Tbonime, do la iVnuuo, dea eiitants ; et, au milieu
kiberti-M, 1'esclavage.



430 COUBS D'HISTOIKE [1656

pretendu erreur, ils descendirent a 1'ile d'Orleans, afin d'y
surprendre les liurons Chretiens, en donnant pour raison qu'ils
voulaient venger la mort d'un des leurs.

Peu de temps auparavant, deux iroquois, s'etant glisses aux
environs de Itle d'Orleans, de"chargerent leurs fusils sur deux
hurons qui abordaient au rivage. L'un tornba mort; 1'autre,
quoique blesse, se jeta dans s on canot, et s'echappa. A cette
nouvelle, vingt hurons s'embarquerent pour poursuivre les
meurtriers. Ils en.prirent un qu'ils condamnerent a mourir.
Les missionnaires auraient voulu garder cet homme prisonnier,
afin de detourner par son moyen 1'attaque dont 1'ile etait me-
nacee ; mais les esprits etaient trop e"chauffes pour qu'on ecoutat
cette raison. Le jeime huron tue si brutalement etait un fils
unique et appartenait a la plus riche famille de la bourgade ;
plein de belles qualites, destine" a etre capitaine, il avait depuis
deux ans donne la vie a cinq agniers, qu'il avait pris a la guerre.
Aussi le meurtrier fut brule, suivant le code de lois recu parmi
les sauvages. Cet acte de justice fut un pre"texte que les
Iroquois mirent en avant pour couvrir leur perfidie.

Malgre les promesses faites par les Agniers au P. LeMoyne,
les Hurons avaient bien encore quelque defiance, mais mal-
heureusement ils ne se tinrent pas sur leurs gardes. L'on e"tait
au temps des semailles. Apres avoir entendu la messe suivant
leur coutume, les Hurons s'etaient disperses dans leurs champs ;
tout a coup les Agniers, qui pendant la nuit s'etaient caches
dans la foret voisine, fondirent sur les travailleurs epars et
sans armes ; ils en massacrerent plusieurs sur la place, et
emmenerent plus de soixante prisonniers. Apres cet acte de
peifidie et de cruaute', les traitres eurent reffronterie de ranger
leurs canots en ordre de bataille et de passer aiusi en plein
jour devant Quebec, poussant des cris de triomphe. Les
habitants de Quebec, quoique pen nombreux, voulurent leur
donner la chasse ; mais M. de Lauson, qui parait avoir eu plus
de prudence que d'energie, s'y opposa dans la crainte de com-
promettrele sort de la colonie, etles Francais furent contraints
de de* vorer le chagrin que leur causait un pareil affront. Les
Agniers couduisirent les prisonniers dans leur pays, ou les
hommes pdrirent par le feu, et ou les femmes et les enfants
furent reduits a une dure captivite. Dans cette expedition, les
ennemis affecterent de ne molester aucunement les Francais,
declarant a ceux qu'ils rencontrerent qu'ils de*siraient vivre en
paix avec eux. Par ces protestations hypocrites, ils cher-
chaient a voiler le complot d^ja forme de se tourner coutre



1656] DU CANADA. 431

>^

la population fraucaise, quand ils auraient detruit la colonie
huronne.

Au mois d'aout, pour la premiere fois depuis deux ans, Ton
vit arriver a Quebec cinquante canots outaouais, qui venaient
des pays de 1'ouest, charges de castors. Deux jetmes francais
conduisaient le convoi. Partis de Quebec en 1654 avec la
permission du gouverneur, ces jeunes gens pleinsde courage et
d'e'nergie avaient visite" les nations situees autour du lac Michi-
gan, et apportaient des renseignements sur les Nadouessioux,
les Pouanak, les Kiristinons (1). Les Outaouais obtinrent du
gouverneur la permission de mener dans leur pays quelques
robes noires, et repartirent avec les Peres Leonard Garreau
et Druilletes. Trente jeunes francais avaient, en quelques jours,
fait leurs preparatifs pour les suivre ; mais, rendus aux Trois-
Bivieres, ils durent remettre la partie au printemps suivant,
leurs provisions e"tant insuffisantes et leurs embarcations trop
faibles pour un si long voyage. Quant aux jesuites ils etaient
trop heureux de retourner dans les missions de 1'ouest, pour
consentir a s'arreter ; ils continuerent done leur route, accom-
pagnes seulement de trois francais.

Cent vingt agniers, rodant pres des Trois-Bivieres, avaient
eu connaissance du depart de la flottille ; ils la suivirent avec
patience et precaution, se cachant pendant le jour et epiant
1'occasion de la surprendre avec a vantage. Quoique avertis de
se tenir sur leurs gardes, les Outaouais voyageaient avec grand
bruit ; comme ils avaient achete des armes a feu, qu'ils n'a-
vaient jamais maniees auparavant, ils prenaient un plaisir
singulier a entendre les coups de fusil repetes par les echos.
Arrives a la riviere des Outaouais, les Agniers prirent les
devants, et s'ernparerent d'une eminence pres de laquelle
devaient passer les canots en remontant. Ils eureut la precau-
tion, selon leur habitude, de fortifier leur camp en I'entourant
d'un abattis. Tandis que des sentinelles etaient placets sur
des points Sieve's pour signaler 1'approche de la flottille outa-
ouaise, leurs meilleurs tireurs se jetaient dans les joncs au bord
de la riviere. L'avant-garde des Outaouais s'avancait sans
defiance, lorsqu'elle fut accueillie par une decharge de mous-
queterie qui blessa et tua plusieurs personnes ; un des mis-
sionnaires, le P. Garreau, fut renverse par une balle qui lui
rompit 1'epine dorsale (2).

(1) Lea Sioux, les Assinibuines, lea Cr'.t.

(2) Relation de 1656.



432 COURS D'IIISTOIRE [1656

Les Outaouais sautent a terre, poursuivent les Agniers, et
cherchent inutilement a s'emparer de leur camp. Dans 1'espe-
rance de les lasser, ils font eux-niemes un retranchernent, et at-
tendent que la soif et la faim fassent sortir les ennemis de leur
fort. Mais, bientot ennuyes, les Outaouais s'esquivent pendant
la nuit, laissant dans leur camp les deux jesuites et leurs trois
compagnons francais, que les Iroquois prirent et conduisirent
a Montreal. La, les traitres protesterent qu'ils etaient faches
de 1'accideut survenu a la robe noire, et declarerent qu'ils
etaient to uj ours les amis des Traiicais.

Peu de jours apres, le P. Garreau mourut, avec la consola-
tion d'avoir recu le coup de la mort dans Taccoinplissement
de son devoir.



1656] DU CANADA 433



CHAPITEE ONZI&ME



II. de Lauson retoumo entrance Lesienrde Cliaray rcmplit lo.s functions tie gou-
verneur La tribu tie 1'Ours laissc File- d'Orleaus pour siiivreles Agniers La
tribu du Itocher part avcc led Onnoutagues Trahison den Iroquois envers des
hurons -Le vicomte d'Argensou eht noimn6 gouveiueur da Canada M. de Cliamy
passe en France, et M.D'Ailloboust le remplace en attoiiriant I'an-iv6o <ie II. d'Ar-
geiison Arrive 1 e a Quebec de I'<ibb6 de Q.ueylus Sulpiciens a Montreal Saiute-
Anne de Beaupre Fillen sauvages elovees par-les Ursnlinoa Massacre dc qiiel-
ques francais a la pointe Siunt-Charles M. D'Ailleboust fait prendre des precau-
tions centre les Iroquois Coiispiration generalt 1 des cinq cantons contre les Frai^aia
et lenrs aliit'-s Les I"ran9ais ubandoniieiit Gaunentaha Des ambassadeurs agniers,
aecompagnes du 1'. LeMoyne. deniandeiit la delivrance de quelques pvisonniers
Les buroiis dc 1'ile d'Orleans se refugient pres du fort Saint-Louis Arriv6e de
M. D'Argeusoij Attaques des Agniers Queiques iroquois sout i>ris aux Trois-
lliviercs et envoyes i Quebec Hospitalieres do La Flecbe couduites a Montreal
par Mile Mance Sctuv Uonrgeoys Observations de M. D'Argenson sur les ITran-
^ais du Canada L'abbe deMontigny, nomme 6veque de Petree. estsacrei Paris
Jurisdiction attribuee a 1'archeveque de Eouen L'evequc de Petree arrive a
Quebec Son caractere DilHcultes au sujet de sa jurisdiction Arrivee de secouri
pour Montreal Maladies.

M. de Lauson avait compris qu'il ue convenait plus aux cir-
constances dans lesquelles se trouvait la colonie. II etait arrive
a sa soixante-treizieme annee, et n'a% r ait jamais etc homme de
gaerre ; il fallait cependant commander a des soldats et ^ des
colons qui etaient presque toujours sous les arnies. D'ailleurs
il existait contre lui des meconteutements au sujet de la traite.
Le gouverneur avait defendu a la compagnie des Habitants de
faire la traite du cote de Tadoussac ; il avait crde 1 , dans cette
partie du pays, une ferine particuliere, dont les produits etaient
employes a payer ses appointements et ceux des conseillers, a
entretenir la garnison et a fournir une pension aixnuelle aux
Jesuites, aux Hospitalieres et aux Ursulines. Ces defenses
Etaient nommees les " charges du pays ou I'e'tat des trente-
mille francs (1). " II lui avait fallu recourir acemoyen, apres

(1) Memoire du sieur Aubert de La Chosnaye, aux archives de la marine Corame
il a dej et6 dit, la compaguie des Habitants, en obtenant le privilege de faire seule
le commerce des castors avec la France, s'etait chargee de livrer le quart des castors
Bcrtaut de ses inagasins aiiu de subvenir aux charges du pays.



434 COURS D'HISTOHIE [1657

la destruction de la nation huronne, parce que le quart impose
sur les castors ne suffisait plus pour acquitter ces charges. Un
peu plus tard, la guerre centre les Iroquois exigeant de grandes
depenses, il cessa de payer a la compagnie de la Nouvelle-
France les mille livres de castor qu'elle s'etait reserve"es, en
remettant la traite & la communaute' des habitants.

D'un autre cote", M. de Lauson e"tait peu airae des colons, qui
lui reprochaient de ne pas faire les depenses ne'cessaires pour
soutenir sa dignite. Aussi ses amis lui conseillerent d'aban-
donner son gouvernement, et il partit "dans 1'ete de 1656,
pour retourner en France, ou il servit depuis en qualite de
sous-doyeri du conseil du roi (1).

La seconde pe"riode triennale du gouveruement de M. de
Lauson ne devant se terminer qu'en 1657, a son depart, il
nornma, pour tenir sa place, son fils le sieur de Charny, lie au
pays par les terres qu'il y posse"dait et par son manage avec
une fille du sieur Giffard, seigneur de Beauport.

Bien que M. de Charny lie fut point homme de guerre, il

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