Electronic library


read the book
eBooksRead.com books search new books russian e-books
J. B. A. (Jean Baptiste Antoine) Ferland.

Cours d'histoire du Canada (Volume 1)

. (page 49 of 56)

1'instruisit et le baptisa. Comme une coutume des sauva^es
autorisait un captif attache au poteau a dire tout ce qu'il savait,
le mahingau, avant de mourir, crut devoir decouvrir les secrets
des Agniers. II declara que huit cents iroquois e"taiont campe's
a la Eoche-Percee, pres de Montreal, et qu'ils y attendaient
encore quatre cents guerriers. Leur desseiri etait de s'emparer
de Quebec, et d'attaquer ensuite les Trois-Bivieres et Montreal,
dont ils esperaient se rendre facilement les maitres, apres avoir
de'truit la capitale. Ce rapport fut peu apres confirm^, et i'on
apprit par une voie sure que I'arnies ennemie s'etait arretee
pres de l'embouchure de la riviere de Eichelieu (i). Comme
le danger etait imminent, on fit promptement avertir les habi-
tants de Montreal et des Tims-Rivieres de se tenir sur leurs
gardes. Quebec n'dtait point defendu du cote de la carnpagne ;
le fort S. Louis, le petit camp fortifie des Kurons, et le carre
forme par les batiinents du college des Jesuites offraieut les
seuls abris ou Ton put etre a couvert d'urie attaque. Les com-
muLautes de 1'Hotel-Dieu et des Ursulines etaut fort exposees
dans leurs couvents, l'(jv^que de Petree ordonna aux reli-
gieuses de se retirer tous les soirs avec leurs pensionnaires
dans une partie du college, qui n'etait point occupee ; la Mere
de I'lncarnation obtint cependant la permission de demeurer
pendant la nuit avec trois de ses compagnes, dans la maison
des Ursulines.' Des redoutes fureut elevees sur les points les
plus exposes ; et des piquets d'hornnies armes 3taient places
chaque soir dans les couveuts, qu'on fortifia non-seulement
pour proteger les religieuses, mais encore pour y abriter quel-
(^ues families, car toutes ne pouvaient se loger au fort Saint-
Louis. On comptait aussi beaucoup sur la vigilance des chiens,
que Tapproche d'un seul sauvage rendait furieux, et qui
t-taient aussi fort redoutes des Iroquois.

Cependant les craintes diminuererit conside'rablement lors-
qu'apres quinze jours d'attente on ne vit paraitre aucun ennemi.
Le temps des semailles t3tant deja avance", les families qui

(1) J/Hr*delaM6iedi; 1'IncaniatiDii; Journal dee Jesuttet; Ktlation de 1660.



454 COUKS D'HISTOIRE [1660

s'etaiont refugees & Quebec, se disperserent pour ensemencer
leurs champs. Vers le commencement de juin, huit hurons
apostats, qui, avant de passer aux Iroquois et de renier leur
ibi, avaient reside" au fort de 1'ile d'Orleans, s'approcherent de
la cote de Beaupre, dans 1'intention de surprendre quelqu'un
des habitants. A Sainte-Anne, une jeune femme (1) etait
reste'e scula & la maison avec ses quatre jeunes enfants, pen-
dant que les autres membres de la faniille etaient aux champs.
Les Hurons, n'aperce vant personne aux environs, debarquerent
en ce lieu, pillerent la maison et jeterent dans leur canot la
malheureuse mere et ses enfants. La nouvelle de ce rnalheur
ayant aussitot e'te portee a Quebec, M. d'Argenson envoya une
troupe de francais et d'algonquius, pour arreter les rnaraudeurs
a leur passage devant Quebec. Les algonquins se mirent en
embuscade a la Pointe-Levis, pres de laquelle ils savaient que
le canot iroquois devait passer en remontant. Dans la crainte
d'etre poursuivis, les voleurs hurons s'e'taient tenus cache's
pendant unejournee.il est facile de comprendre quelles devaient
etre les angoisses de la pauvre prisonniere, a la vue des souf-
frances et deslarmes de ses petits enfants. Cette femme, d'une
pie'te remarquable, ne pleurait pas pour elle-meme, bien qu'elle
sut qu'on la destinait au feu ; mais elle voyait avec horreur le
sort qui attendait ses enfants, exposes aperirdans les supplices,
ou a devenir des barbares et des infideles parmi les Iroquois.
Elle avait cependant un pressentimeut que par la protection
de la Sainte Vierge, pour laquelle elle avait une devotion par-
ticuliere, elle serait de'livre'e en passant a Quebec. Elle ne se
trompait pas en eftet : le second jour de sa captivite", vers le
soir, le canot huron remontait dans I'obscurite', serrantde pres
les rochers de la Pointe-Levis. Les algonquins places en
vedette 1'avaient apercu, et le laisserent approcher. Lorsqu'il
fut pres d'eux, ils firent une decharge g^n^rale de leurs arque-
buses ; puis, s'elancant k 1'eau, ils s'en rendirent mattres en
fort peu de temps. Deux hurons avaient (Ste* tu^s, et deux ou
trois autres etaient Hesse's. La prisonniere, ayant leve" la tete
au moment ou elle entendit des voix amies, fut elle-meme
frappee d'une balle, qui tua en me"me temps un de ses enfants.
Elle mourut quelques jours apres & 1'Hotel-Dieu, remerciant



(I) Marie Caron, fllle de Robert Caron et epouse do Jean Picard, fut prise le quatre
.juin 1660. LaraaiHou dans Itiquello elle demeurait etalt sur uuo terre appartenant
encore aux descendants de Robert Caron ot situ^e a PIMI pros a uu mille au dessons
del'egliae de Sainte- Anne du Petit-Cap. Reyistres de 2f. D. de Quebec; Lettret
ea de la M. do 1'Incarnation.



1660] DU CANADA. 455

Dieu avec une grande joie, de ce qu'il avait delivre sa jeime
farnille des mains de ces barbares.

Les prisonniers, e"tant des traitres a leur nation eti\ leur foi,
ne pouvaient attendre de mise'ricorde de la part des sauvages :
1'und'entreeux cependant, n'ayant encore que quinze ans, eut
la vie sauve ; sur les cinq autres, trois furent brules a Quebec
et deux aux Trois-Kivieres. Tons avaient e"t^ instrnits de la
religion chretienne et savaient encore leurs prieres ; ils recon-
nurent leur faute et moururent en chre"tiens. Avant leur
supplice, ils confirmerent les declarations dej'a faites par le
prisonnier naahingan, et ajouterent que I'arme'e iroquoise devait
etre en marche pour descendre a Quebec ; ils s'e"tonnaient mme
qu'elle ne fut pas encore arrive'e, et conjecturaient qu'elle
s'e"tait arretee pour assie"ger les Trois-Kivieres (1).

Bientot apres, on apprit les e" venements qui avaient empecke'
les Iroquois de se rendre a Quebec. Dix-sept braves francais
de Montreal avaient de'tourne le coup, en pe"rissant glorieuse-
ment pour sauver leurs freres. Un jeune homme, appartenant
a une bonne famille, etait arriv^ depuis peu k Montreal, avec
1'intention de se distinguer par quelque coup d'dclat contre les
Iroquois. Daulac (2) avait send dans 1'arm^e en France ; sa
premiere campagne prouva qu'il etait tout ^ fait propre a la
guerre sauvage. Plein d'euergie lui-meme, il sut communiquer
ses sentiments ^i seize jeuncs gens, qu'il engagea ^i le suivre
dans une expedition contre les Iroquois. Ces dix-sept braves
se preparerent a la mort, de maniere a n'avoir aucune inqui^-
tude soit temporelle soit spirituelle. Chacun d'eux fit son
testament ; tous se confesserent, communierent ensemble, et,
en presence des autels, promirent de ne jamais demander
quartier et de se souteuir tidelement les uns les autres. Vers
la fin d'avril, ils firent leurs adieux, comme s'ils eussent
e'te certains de ne jamais revenir ; et, le premier mai, ils s'ar-
reterent au pied du saut des Chaudieres, sur la riviere des
Outaouais. Ayant trouve la un petit fort sauvage, fermd de
pieux a demi pourris qu'on avait plantes en terre, ils se deci-
derent h. y attendre les Iroquois, qui allaient descendre des
terres de chasse situ^es au nord. Ce miserable reduit, qui ne

(1) Relation de -1660 ; Letires JTint^ri'jufs do la M6ro de, 1'Incarnation.



456 COURS D'HISTOIRE [1660

valait pas la plus mauvaise chaumiere, e*tait eUoigne de 1'eau
et commande" par un coteau voisin.

Quelques jours s'^taient e'coule's dans 1'attente, quand les
braves francais furent rejoints par une bande de hurons et
d'algonquins, qui leur dernanderent la permission de partager
leurs perils. Le vieux chef Anahotaha, parti pour faire une
course contre les Iroquois, avec quarante guerriers de la petite
colonie huronne de Quebec, s'etait arrete* aux Trois-Rivieres,
on sa troupe recut un renfort de six algonquins, conduits par
Mitiwemeg, capitaine renomin^ parmi les siens ; les Hurons
avaient defie' les Algonquins, les avaient invite's & les suivre
dans les combats, et le de'fi avait e'te accept^. A Montreal, ils
demand erent a M. de Maisonneuve la permission de se joindre
aux compagnons de Daulac ; elle leur fut accorded, quoique
avec repugnance, car Ton n'avait pas une entiere confianee
dans la bravoure d'une partie des hurons. Le lendemain de
I'arrivee des guerriers sauvages au camp des Francais, deux
hurons, e*tant alle*s & la decouverte, rapporterent qu'ils avaient
apercu cinq canots montes par des iroquois. C'e"taient des
e"claireurs envoyes par une bande de deux cents onnontague*s,
qui revenaient de leurs chasses. Le conseil des allies de"cida
qu'on attendrait I'ennemi de pied ferme, et que le lendemain
on eleverait une seconde palissade autour de 1'ancienne. Mal-
heureusement le temps manqua ; car, pen apres, on vit d^filer
en bon ordre les canots iroquois. Les chasseurs onnontague's
avaient pris la tenue de guerriers qui s'avancent contre 1'en-
nemi : ils portaient la hache du combat a la ceinture ; les
fusils e"taient ranges sur 1'avant de chaque canot, et ils e'taient
prets h 1'attaque et h. la defense.

Les allies furent surpris : en ce moment, ils ctaient a genoux,
faisant la priere du soir. Pres du rivage, les chaudieres avaient
e'te placees sur les feux pour pri^parcr le souper; ils n'eurent
que le temps de se jeter dans le fort. De part et d'autre, on se
salua par des cris et par une vive fusillade. Un capitaiue
onnoutagu(3, s'avancant sans armes, dleva la voix pour deman-
der & quelle nation apparteuaient les d(5fenseurs du fort. " Ce
sont des francais, des hurons et des alonquins," leur rdpondit-
-on ; "et ils demandent h 1'Iroquois de camper sur 1'autre rive,
s'il veut parlementer." Les deux partis comprirent qu'tme
lutte etait inevitable. Les onnontagues entourent leur camp
d'une pali.ssade ; de leur cot^, les allies travaillent a assurer
leur fort ; ils lieut les pieux avec des branches, ils les conso-
lident avec de la terre et des pierres, en ayant le soin de
Jaisser des meurtrieres d'espace en espace.



1660] DU CANADA. 457

Les assie'ge's n'avaient pas encore termine leurs travaux de
fortification, lorsque les iroquois donuerent 1'assaut, en pous-
sant leurs oris de guerre. Les francais les recurent chaude-
ment ; a chaque meurtriere etaient places trois tireurs, dont les
balles decimaient les raugs iroquois ; beaucoup d'onnontague's
tomberent morts ou blesses. Les ennemis, apres des efforts
inutiles, battirent en retraite, tout surpris d'^prouver une si
vigoureuse resistance. Eecourant alors a leurs ruses ordi-
naires, ils firent semblant de vouloir parlementer, pendant
qu'ils envoyaient avertir le gros corps d'agniers, rassembl^
dans les ties de Eichelieu. Les hurons et les algonquins ne
voulaient point rejeter trop brusquement les propositions des
ennemis ; mais les francais refusaient tout accommodement,
certains qu'on voulait les tromper. Et, de fait, pendant que les
iroquois amusaient les hurons d'un cot du fort, ils cherchaient
a faire des approches de 1'autre cote". Toujours sur leurs gardes,
les francais repousserent de nouveau le.s ennemis, et les
forcerent a se tenir hors de la portee du fusil. Pendant sept
jours le fort demeura ainsi investi : les a.3sieges, resserr^s dans
un e*troit espace, Etaient soumis a mille incomnioditeS ; le froid,
1'insomnie, la faim et la soif les harasaaient beaucoup plus
que les iroquois. L'eau e"tait si rare qu'ils n'en avaient pas
assez pour delayer la farine de mais qui faisait leur nourriture,
et qu'ils etaient obliges de 1'avaler toute seche. Bientot le
plomb manqua aux algonquins et aux hurons, qui ne 1'avaient
pas menage suffisamment, et Daulac dut leur en fournir. Ce-
pendant jusqu'a ce moment les assie'ge's n'avaient encore perdu
aucun des leurs.

Apres une semaine d'attente, les onnontague's eurent la
satisfaction de voir arriver les agniers et les onneyouts au
nombre de cinq cents. Des cris sauvages retentirent dans la
foret, de maniere a effrayer les coeurs timides et a faire croire
que des milliers de guerriers 1'envahissaieiit. Le fort fut
entoure de toutes parts ; la fusillade se continuait le jour et la
nuit ; les attaques Etaient fre*quentesetvigoureuses. Au milieu
de toutes ces difficult^ les francais restaient admirables de
courage, de vigilance et surtout de pidte". Aussitot qu'ils avaient
repousse une attaque, ils se mettaient genoux pour remer-
cier Dieu et se recommander a sa protection.

Cependaut la soif pressait tellement les assie'ge's, que les
sauvages n'y pouvaient plus tenir. Les hurons d^courag^s son-
gerent a la paix, et envoyerent quelques-uns des leurs pour
s'aboucher avec les ennemis. Les envoye*s furent re9us par les



458 COURS D'HISTOIRE [1660

iroquois avec de grands cris, qui effrayerent les hurons rested
dans le fort. Trente d'entre eux cependant, engages par les in-
vitations et les belles promesses de leurs compatriotes apostats,
sauterent par dessus la palissade, pour se rendre aux ennemis,
malgr les sanglants reproches que leur adressait Anahotaka.
Apres cette honteuse fuite, il ne resta avec lui de sa bande
que sept ou hurt homines ; les francais et les algonquins
etaient trop fiers pour consentir a se mettre entre les mains des
iroquois. Les fuyards causerent un double dommage par leur
lache conduite : ils affaiblirent les forces des allies, et ils rani-
merent le courage des iroquois en leur faisant connaitre la
faiblesse des compagnons de Daulac.

Des parlementaires, suivis d'une troupe de guerriers, se rap-
procherent de nouveau du fort pour inviter le reste des hurons
a se rendre ; mais, se defiant de tous ces pourparlers, les
francais les recurent k coups de fusil, en tuerent plusieurs et
forcerent les autres a prendre la fuite.

Les iroquois etaient honteux : depuis dix jours, une che'tive
palissade, defendue par une poignee de fiancais et quelques
sauvages, arretait leur arinee tout entiere. Ils voulurent tenter
un effort supreme. Desbuchettes furent distributes; ceux qui
en acceptaient une se devouaient a monter a 1'assaut. Tons
ensemble les asaaillahts se ruerent au pied de la palis-
sade et s'y cramponnerent au-dessous des canonnieres, de
maniere que, n'y ayant de bastion d'ou on put les battre,
les assiege"s ne pouvaient leur faire de mal ; ainsi abrites, les
iroquois travaillaient & coups de haches k abattre les pieux.
Dans cette extre'mite', les francais eurent recours a tous les
moyens que le courage et 1'experience leur purent fournir.
Ddpourvus de grenades, ils les romplacaient par des canons de
fusil, qu'ils chargeaient k crever et qu'ils lancaient ensuite sur
1'ennemi. Daulac s'avisa de jeter au milieu des ennemis un
petit baril de poudre, auquel il avait ajustt^e une fusee. Malheu-
reusement une branche arreta lo projectile et le rejeta dans le
fort, ou il fit explosion, portant la mort au milieu des combat-
tants. Etouffes par la fumee, les assieg6s ne pouvaient plus
distinguer les assiegeants, qui profiterent de la confusion, et
s'emparerent des rneurtrieres, d'ou ils faisaient un feu e'crasant.
Dans ce moment supreme, un neveu d'Anahotaha, qui dtait
pass6 aux iroquois, in vita son oncle a se rendre, en lui proinet-
tant la vie sauve : " J'ai donne ma parole aux Francais. "
r^pondit le chef; " je mourrai avec eux. " Peu apres, le vieux
guerrier tomba frapp(5 1\ mort ; mais, avant d'expirer, il pria un



1660] DU CANADA. 459

de ses compagnons de lui mettre la tete sur les charbons, afin
que les Iroquois n'eussent pas I'honiieur de lui enlever la che-
velure. Pousse par un sentiment d'humanite mal entendue, un
francais, voyant les assaillants sur le point d'entrer dans le
fort, acheva a coups de hache ses compagnons blesses a mort,
afin de les deliver des supplices qu'ils auraient eus a endurer
de la part de leurs cruels ennemis.

Les assie'ges avaient assurement tout a redouter de la rage
des iroquois. Ceux-ci, en effet, ayant penetre dans le fort,
renverserent a coups de fusil quelques braves qui se defen-
daient avec un courage desespe"re, et se livrerent a toutes
les fureurs de la vengeance. Deux francais qui respiraient
encore furent trained sur le feu, et tourmente's de la maniere
la plus horrible. Quatre autres conservaient assez de force
pour etre conduits a la suite des vainqueurs ; on les distribua
aux cantons d'Onnontague, d'Ouneyout et d'Agnier, qui avaient
pris part a la liitte. Avec ces captifs francais furerit menes
prisonniers quatre hurons, qui avaient combattu jusqu'a la
fin avec Anahotaha ; le merae sort fut reserve & ceux de leurs
compatriotes qui pendant le siege avaient eu la lachete 1 de
passer aux ennemis.

Des sept cents iroquois qui avaient assiste au siege du petit
fort, un grand nombre avaient etc mis hors de combat. Au rap-
port d'un huron pris avec les francais, des masses de ca-
davres iroquois s'eleverent autour de la palissade durantla der-'
mere attaque, et servirent aux assiegeants pour 1'escalader.
Les vainqueurs etaient restes stupefaits de la resistance que
leur avaient opposee les dix-sept francais, renfernu's dans un
si faible reduit, sans eau, sans nourriture, et sans un instant
de repos. Aussi, affaiblie et lassee, 1'armee iroquoise renou^a
au projet d'attaquer Quebec.

Pendant le retour dans leur pays, les Iroquois avaient
grand soin de surveiller leurs prisonniers : le soir, on attachait
chacun d'eux a quatre piquets fortement plantds en teiTe, et
on lui serrait autour du corps une courroie, dont un bout s'en-
roulait sur les bras d'un gardien. ISTonobstant ces precautions,
quelques-uns des captifs reussirent a s'echapper. Un huron,
nomme' Louis, avait conserve quelque espoir de recou vrer la li-
berte", tout en se pr^parnt a la mort ; il se disposait a mourir
en bon chr^tieu, par la priere et la resignation a la volonte 1 de
Dieu. Quand la bande s'arr^tait, il s'occupait a reciter le ro-
saire ; et, si alors ses maitres I'invitaient a chanter selou la cou-
tume des prisonuiers, il s'en excusait en pretextant qu'il vou-



460 COUKS D'HISTOIRE [1660

lait menager sa voix pour mieux chanter sur 1'echafaud. Cette
raison e*tait admise comme valable ; car souvent les prison-
niers se glorifiaient de la force de leurs poumons et de la
beaute de leur chant, meme sous le couteau de leurs bour-
reaux et au milieu des buchers. La conduite de Louis avait
adouci son gardien, qui un soir lui fit remarquer que ses liens
etaient nioins serres qu'a 1'ordinaire ; le prisonnier s'en re-
jouit inte'rieurement, et concut le dessein de profiter de la cir-
constance pour s'en debarrasser completement. Quandle som-
meil eut gagne" tous les iroquois, il reussit a degager une de
ses mains. Coinrne il avait cache* un couteau sous son habit,
il s'en servit pour couper la corde qui lui retenait 1'autre main.
II se preparait a en faire autant des attaches qu'il avait aux
pieds, et se -mettait sur son se'ant pour en venir plus facilement
a bout, lorsqu'il apercut aupres du feu un grand iroquois, qui
paraissait occupe" a fumer son calumet. Le huron se crut
perdu ; mais 1'autre n'avait pas apercu ses mouvements. Un
peu plus tard, il so disposait a se lever apres avoir complete-
ment tranche tous ses liens, lorsqu'il vit approcher un vieux
chef, qui parcourait les rangs des prisonniers afin d'exa-
miner s'ils etaient bien attaches. L'iroquois passa sans voir
Louis, qui a la troisieme tentative reussit a s'e"chapper du mi-
lieu de ses gardiens. II se jeta dans les bois, et, apres une
longue course, il arriva a Montreal exte'nue de faim et de fa-
tigues. Ce fut lui qui fournit les premiers details, sur les inci-
dents et les rdsultats de I'expddition de Daulac et de ses
braves compagnons (1).

Louis arrivait a Montreal deux on trois jours apres le
deces de M. d'Ailleboust. Les habitants de ce lieu, deja
afflige's de cette perte, dprouverent un rodoublement de cha-
grin en apprenaut la mort des courageux jeunes gens qui
s'&aient de'voue's pour le salut de la patrie. La nouvelle en
fut promptement portde aux Trois-Eivieres et a Quebec, ou
presque toutes les families liuronnes eurent a pleurer la perte
de quelqu'un de leurs membres.

La colonie entiere reconnut qu'elle avait e'te' sauv(5e par
Th^roisme de Daulac et de ses compagnons. Tout en regret-
tant leur mort, les cceurs catholiques des colons etaient con-
sols par la pensee que ces biaves soldats etaient tombes le
fusil k la main, l'e,sp(5rance dans Tame et la priere sur les
levres. On dtait tente* de les v^ndrer comme des martyrs de la

(1) M. Dollier de Cassoii, Histoire du Montreal ; Relation de 1660 ; Lettrei do
la M6rt> de 1'Incnroation.



1660] DU CANADA. 461

foi ; et certes Ton pent bien comparer, avec ce que 1'histoire
offre de plus noble, le spectacle donne* par ces homines, sur le
theatre obscur qu'ils avaient choisi pour combattre et mourir.

Sept ou huit des prisonniers hurons souffrirent la mort ,
quelques-uns furent adoptes par des iroquois, et plusieurs
rejoignirent plus tard leurs families a Quebec. Deux des pri-
souniers francais furent bruits. Un d'eux fut donnd aux Onnon-
tagues, au milieu desquels il avait vecu a Gannentaha, pen-
dant que les missionnaires y etaient ; dans la captivite* et dans
les supplices, il fut pour les hurons im.ange destine* a soutenir
leur foi et a rammer leur courage. Ayant ete condamne' a la
mort, on lui appliqua le fer et le feu sur toutes les parties du
corps ; ses bourreaux lui couperent les doigts 1'un apres 1'autre,
en apportant a cette operation toute la lenteur qu'ils se plai-
saient h y mettre, quand ils voulaient savourer pins longue-
ment les douleurs de leurs victimes. L'heroique chretien ne
poussait pas une plainte ; au contraire, chaque fois qu'on lui
coupait un doigt, il se jetait a genoux pour 1'offrir a Dieu, qui
1'avait trouve digne de souffrir dans sa sainte cause. Avec
toute leur fe'rocite, les Iroquois ne pouvaient s'empecher de
temoigner leur admiration, a la vue de la fermete et de la
patience qu'il conserva jusqu'a la mort; aussi les guerriers
onnontaguds crurent rehausser leur courage en deVorantquel-
que partie des membres d'un homme si brave. Le corps fut
hache par petits morceaux, les parties les plus dedicates furent
partage'es, et les restes jetes sous 1'e'chafaud, pour devenir la
pature des chiens, qu'attirait 1'odeur du sang.

Ces details furent rapportes par un huron, qui avait ete'
attache" pres du francais, sur 1'e'chafaud. Pendant tout le
voyage, des ties de Richelieu a Onnontague, ce piisonnier huron
avait ete dans une sorte de delire cause par les soufirauces et
par 1'horreur des supplices qu'on lui reservait. La nature chez
lui se re* voltait a 1'idee du bucher et des tortures. Une nuit, il
Avait eu la tentation de se couper la gorge, avec un couteau que
lui avait jete un de ses compatriotes domicilif5 a Onnontagu^.
Mais, se rappelant les instructions des missionnaires, .qui lui
avaient enseigne que I'homme n'est pas le maitre de sa vie, il
repoussa la pens^e du suicide. Comme on le conduisait a
1'e'chafaud, une sorte d'hallucination s'empara de lui. 11 se
crut transport^ a Quebec dans la chapelle des Jdsuites : il
voyait les tableaux, les autels; il reconnaissait les pretres
occup^s aux fonctions du miuistere ; puis un iiuage sombre
descendit sur tous les objets qui venaient de passer devant lui.



462 COURS D'HISTOIRE [1661

Lorsque la vision eut disparu, il se trouva environne" de feux
allumes, sur lesquels rougissaient des houes, des scies, des
baches ; les instruments de supplice se pre*paraient ; lui-meme
etait lie* a deux poteaux, de maniere qu'il lui etait impossible
de - se mouvoir. Bevetus de leursplus belles robes, les Onnon-
tagues allaient commencer a le torturer, lorsqu'un nuage e"pais,
s'etendit sur la bourgade, et deroba la vue du ciel ; line pluie
torrentielle se joignant a I'obscurite, les bourreaux s'enfuirent
dans leurs cabanes par la crainte de gater leurs habits de fete.
Pendant toute la nuit, le prisonnier resta attache au poteau,
avec la triste perpective d'etre brule le lendemain. Aussi sa
surprise fut grande, lorsque, le matin du jour suivant, le chef
de la famille a qui il avait e"te donne", vint publiquement le re-
clamer, en se plaignant de ce que sans 1'avertir on avait aiusi
dispos de son esclave. Une robe portant les marques de la
famille fut jete*e sur les e'paules du prisonnier, qui se crut
la victime d'une amere ironic, jusqu'a ce qu'il se fut apercu
que son liberateur agissait serieusement. Peu de temps apres,
comme il se trouvait avec des chasseurs dans le voisinage du
Saint-Laurent, il s'echappa et se rendit a Montreal, ou il
fit le naif re'cit de ses craintes, de ses visions et de sa de*li-

Using the text of ebook Cours d'histoire du Canada (Volume 1) by J. B. A. (Jean Baptiste Antoine) Ferland active link like:
read the ebook Cours d'histoire du Canada (Volume 1) is obligatory