Dans les premiers temps apres son arrivee, M. d'Avaugour
se rnoutrait zele a punir les prevaricateurs ; un incident, peu
important en lui-meine, vint cependant changer entierement ses
dispositions. Une femme de Quebec, surprise contre venant aux
reglements et debitant du vin & des sauvages, fut conduite en
prison par 1'ordre du gouverneur. Presse par la famille de la
delinquante, le P. Lalemant, recteur du college, alia demander
sa grace et tacha de 1'excuser. M. d'Avaugour lui repondit
avec brusquerie : " Puisque ce n'est pas une faute punissable
pour cette femme, elle ne le sera plus pour personne." II tint
parole : raide et inflexible, rien lie put 1'engager & revenir sur
sa decision. L'e"veque, son clerge", les personnes les plus res-
pectables de la colonie' eurent beau lui faire des representations
sur les maux que causait la permission donne'e dans un mo-
ment d'humear, il ne voulut point la retirer, et laissa une
entiere liberte aux traiteurs. Aussi les desordres s'accrurenfc
avec une effrayante rapidit^ ; 1'eau-de-vie fut distribute sans
menagement aux sauvages, et la petite chrdtiente qui avait
donn^ les plus belles esperances tomba dans uu e"tat deploral)le
de confusion et de demoralisation. Les plus fervents des
neophytessauvages,pourderoberleursfamilles a 1'entrainement
g^n^ral, se se"parerent de leurs freres, et se renfermerent k
Sillery ou au Cap de La Magdeleine (1).
(1) L'abb6 de La Tour: Memoire tur la, vie de Mgr Laval.
482 COURS D'HISTOIRE [1662
La Mere de 1'Incarnation, dans une lettre a son fils (1), decrit
avec une profonde tristesse la situation de la colonie. " Je
vous ai parle," lui ecrit-elle, " d'une croix que je vous disais
m'etre plus pesante que toutes les hostilites des Iroquois ....
II y a eii ce pays des francais si mise'rables et sans craiiite de
Dieu, qu'ils perdeiit tous nos nouveaux chre'tiens, leur donnant
des boissons tres-violentes, comme de vin et d'eau-de-vie,
pour tirer d'eux des castors. Ces boissons perdent tous ces
pauvres gens, les hoinmes, les femmes, les garcons et les filles
meme, car chacun est maitre dans la cabane quand il s'agit de
manger et de boire ; ils sont pris tout aussitot et deviennent
comme furieux. Ils courent nus avec des e"pees et d'autres
arnies, et font fuir tout le monde ; soitde jour, soit de nuit, ils
courent par Quebec sans que personne les puisse empecher.
II s'ensuit de la des meurtres, des violements, des brutalites
monstrueuses et iuouiis Un capitaine algonquiu, excel-
lent chretien et le premier baptise du Canada, nous rendant
visite se plaignait, disant : Ononthio nous tue de permettre
qu'on nous donne des boissons. Nous lui repondimes : Dis-
lui qu'il le defende. Je lui ai dejk dit deux fois, repartit-il,
et cependant il n'en fait rien ; mais priez-le, vous-meme, d'en
faire la defense : peut-etre vous obeira-t-il.-r-C'est une chose
deplorable de voir les accidents funestes qui naissent de ce
trafic. Mouseigneur notre prelat a fait tout ce qui se pent ima-
giner pour en arreter le cours, comme une chose qui ne tend
rien moins qu'a la destruction de la foi et de la religion dans
ces contrees. II a employe toute sa douceur ordinaire pour de-
tourner les Francais de ce commerce, si contraire h la gloire
de i)ieu et au salut des sauvages. Ils ont meprise ses reinon-
trances, parce qu'ils sont maintenus par une puissance se'cu-
liere qui a la main forte .... Mais enfin le zele de la gloire de
Dieu a emporte notre prdlat, et 1'a oblige d'excomniunier ceux
qui exerceraient ce trafic. Ce coup de foudre ne les a pas plus
etonnes que le reste ; ils n'en ont tenu compte, disant que
1'Eglise n'a point de pouvoir sur les affaires de cette nature . . .
II a peuse mourir de douleur a ce sujet, et on le voit secher
sur pied." >*
Voyant que tous ses efforts pour resister au torrent du mal
<5taient inutiles, Mgr de Laval se de"cida a porter lui-meme
ses plaintes au pied du trone ; il desirait proposer en me me
temps quelques inesures avantageuses a la colonie, et surtout
(1) Leitres JIU
1662] DU CANADA.
demander 1'erection de l'vech de Quebec, pour raffermir
I'autorite e^iscopale. II s'embarqua le douze d'aout, laissant
les esprits des bons citoyens partag^s entre l'esprance et
la crainte. " S'il ne reussit pas dans son dessein, " e"crivait
encore la Mere de 1'Incarnation, " je crois qu'il ne reviendra
pas, ce qui serait une perte irreparable pour cette nouvelle
eglise et pour tous les pauvres francais." II avait t4 prce"d
par le secretaire du gouverneur, M. Pe"ronne de Maze", qui
allait a Paris pour defendre la cause de son sup^rieur.
M. Boucher, envoye en France 1'annee prec^dente, avait fait
comprendre a la cour 1'iniportance que pouvait un jour pren-
dre le Canada, les germes de prosperity qu'il renfermait,
et 1'urgente n4cessit4 de lui envoyer des secours, si on ne
voulait le laisser pe"rir. Le roi promit d'expdier, 1'annee sui-
vante, un regiment destine a attaquer les Iroquois dans leur
propre pays ; pour marque de sa bonne volont<$, il fit passer,
dans deux de ses vaisseaux, cent soldats commandos par le
sieur Dumont, qui tait eharg6 en meme temps de dresser un
rapport sur 1'etat du pays. Plus de deux, cents nouveaux co-
lons e'taient venus sur ees batiments, a la suite de M. Boucher
qui etait bien propre a les diriger dans leurs projets d'etablis-
sement. Le passage dura quatre mois ; aussi, tous eurent a
souffrir considerablemeiit car les capitaines n'avaient pris de
provisions que pour deux mois ; quarante personnes moururent
de fatigues et de miseres avant la fin du voyage. Les vaisseaux
s'etant arretes a Tadoussac, il fallut, avec de grands embarras,
transporter a Quebec les soldats, les colons et tout le bagage
sur des barques et des chaloupes (1).
M. Dumont avait, en passant a Terreneuve, pris possession du
port de Plaisance, au nom de la France ; c'^tait un poste d'une
grande importance pour la protection des pecheries qui se
faisaient dans le golfe de Saint-Laurent et sur le grand bane
de Terreneuve. II y laissa un ecclesiastique et trente soldats
charges d'eloigner les Hollandais et les Anglais, qui desiraient
s'en ernparer. Afin de connattre par lui-meTne les ressources
du Canada, il visita les environs de Quebec, et remonta jus-
qu'aux Trois-Eivieres accompagmS de M. Boucher, qu'il installa
comme gouverneur du lieu.
Lorsque, le mme automne, il partit pour retourner en
France, il s'etait form4 du pays une idee fort avantageuse ;
aussi son rapport servit a confirmer 1'exactitude des details
(1) Lettres Ifistoriqueg de la If 6re de 1'Incarnation ; Relation de 1662 : Juurnal de*
Jetitites,
32
484 COURS D'HISTOIRB [1663
donnas & la cour par le gouverneur de la colonle et par M,
Boucher.
Cependant, au milieu des esperances que suscitala visite du
commissaire du roi, de vagues inquietudes- se glissaient dans
les esprits : 1'eloignement du premier pasteur, le sujet de son
absence, les progres du mal cause aux aborigenes, par la vente
des boissons enivrantes, e'taient bien propres a attrister les
bons chretiens et a leur faire craindre les chatiments de Dieu.
" Le mepris de I'excommunication continuant," ditune chroni-
que du temps, " on la renouvela, et, s'en etant suivi pen d'a-
mendement, Dieu parut vouloir punir ses injures (1)." La
main de Dieu se montra en effet si visiblement dans les pheno-
menes qui se suece'derent pendant septmois, qu'il etait impos-
sible de la meconnaitre. " Le ciel et la terre nous ont parle bien
des fois depuis un an," ecrivait le P. Je'rome Lalemant dans
1'automne de 1662. ... " Le ciel a commence par de beaux phe"-
nomenes ; la terre a suivi par de furieux soulevements . . . Nous
avons vu, des 1'automne dernier, des serpents embrase's, qui
s'enlacaient les uns. dans les autres en forme de caducee, et
volaient par le milieu des airs, portes sur des ailes de feu ;
nous avons vu sur Quebec un grand globe de flammes, qui
faisait un assez beau jour pendant la unit, si les etiucelles
qu'il dardait detoutes parts n'eussentmele de frayeur le plaisir
qu'on prenait a le voir. Ce merne meteore a paru sur Mont-
re'al mais il semblait sortir du sein de la lune, avec un bruit qui
etait celui des canons ou des trompftttes, et, s'etant promene'
trois lieues en 1'air, fut se perdre enfin derriere la grosse mon-
tagne doirt cette ile porte le nom." Des meteores ignes, aiusi
que les mouvements rapides et brillants des aurores boreales,
avaient souvent ete remarques au Canada, mais ils semblerent
se relier si naturellement avec les convulsions de la terre qui
suivirent peu apres, qu'on les regarda comme des avertisse-
ments du ciel. Les autorites les plus respectables (2) de
1'dpoque rapportent que des avis mysterieux de ce qui allait
arriver furent communiques a quelques personnes.
U^e femme algonquine &g^e, de vingt-six ans, bonne, simple
et sincere, fit devant deux Peres Jesuites une deposition con-
firme'e par son mari, son pere et sa mere, tons trois temoins
de ce qui s'e'tait pass4. Voici ce qu'elle rapportait.
(1) Journal deg Jexuites.
(2) lii'lutiun de 166:); Lettres Hittoriquet de la M. de I'lncaruation ; Histoire de
I'Hvtei-Dieu de Qttibec.
1663] DU CANADA. 485
" La nuit du quatre au cinq fdvrier, e*tant entierement
^veillee et en plein jugement, .... j'ai entendu une voix dis-
tincte qui m'a dit: II doit arriver aujourd'hui des choses
Granges ; la terre doit trembler. Je me trouvai pour lors saisie
d'une grande frayeur, parce que je ne voyais personne
Hemplie de crainte, je tachai de m'eiidormir avec assez de
peine ; et, le jour etant venu, je dis tout bas a Joseph Onnon-
takite 1 , mon mari, ce qui m'etait arriv^ ; mais m'ayant rebutee,
disant que je mentais et lui en voulais faire accroire, je ne
parlai pas da vantage. Stir les neuf ou dix heures du meme
jour, allant au bois pour bucher, a peine etais-je entree dans la
foret, que la meme voix se fit entendre, disant la meme chose,
et de la meme facon que la nuit precedente. Ma peur fut bien
plus grande, parce que j'etais toute seule ; je regardai aussi de
tous cotes pour voir si je n'apercevrais personne, mais rien ne
parut .... M'en retournant, je reucontrai ma soeur a la-
quelle je racontai ce qui me venait d'arriver. Elle prit en
inme temps les devants, et, rentraut dans la cabane avec moi,
elle redit a mon pere et a ma mere ce qui m'etait arrive" ; mais,
comme tout cela etait fort extraordinaire, ils 1'ecouterent sans
aueime reflexion. La chose en demeura k\, jusques a cinq ou
six heures du soir du meme jour, ou, un treinblement de terre
survenant, ils reconnurent par experience que ce qu'ils m'a-
vaient entendu dire avant midi n'etait que trop vrai."
C'etait le lundi gras^cinquieme jour de fevrier 1663 ; la
journee avait e'te belle et sereine. Bieu des gens avaient com-
mence a celebrer le carnaval par les amusements et les exces
ordinaires; de leur cote*, les personnes pieuses assistaient aux
offices qu'on faisait dans 1'eglise des Je'suites en 1'honneur des
martyrs du Japon, et demandaient a Dieu d'eloigner les fltkux
dont la colonie semblait menaced. Pour les memes fins, des
prieres particulieres s'etaieut faites dans les communaut^s
religieuses. Suivant THistoire de 1'Hotel-Dieu, a la suite de
1'exposition du Saint Sacrement dans la chapelle des hospi-
talieres, la Mere Catherine de Saint-Augustin ; personne jouis-
sant d'une grande reputation de piete", cut une vision qui lui
annoncait que la main de Dieu allait s'appesantir sur la
colonie. " Elle vit, " rapporte 1'annaliste, " quatre demons
furieux, aux quatre cote's des terres voisines de Quebec, qui les
secouaient si rudement, qu'ils se proposaient de reuverser
toute la colonie. En meme temps, elle apercut uu jeune
homma d'un air majestueux. qui montra I'autorite' qu'il avait
sur ceg spectres, en ce qu'il les arreta un peu de temps, puia
486 COURS D'HISTOIRE [1663
il leur l&cha la bride, et elle entendit les demons qui disaient
que ce qui allait arrivait convertirait tous les pecheurs, mais
que ce ne serait que pour uii temps, et qu'ils avaient bien des
moyens pour les ramener dans le chernin du vice." Cette
vision est rapportee dans des termes presque identique par le
P. Lalemant, dans la Relation de 1663, et par la Mere de 1' In-
carnation. Deja la Mere Catherine de Saint- Augustin avait fait
connattre a plusieurs reprises les pressentiments qu'elle avait
au sujet des chatiments de Dieu sur la Nouvelle-France.
Elle priait encore, lorsque, vers cinq heures et demie du soir,
on sentit dans toute 1'etendue du Canada un fre'missement de
la terre, suivi d'un bruit ressemblant a celui que feraient des
milliers de carrosses, lourdement charges et roulant avec vitesse
sur des paves. Bientot cent autres bruits se melerent a ces
deux premiers : tantot Ton entendait le petillement du feu dans
les greniers, tantot le roulement du tonnerre, ou le mugisse-
ment des vagues se brisant contre le rivage ; quelques fois on
aurait dit une grele de pierres tombant sur les toits ; le sol
se soulevait et s'affaissait d'une maniere effrayante ; les portes
s'ouvraient et se fermaient avec bruit ; les cloches des eglises
et les timbres des horloges sonnaient ; les maisons etaient
agitees, comme des arbres lorsque le vent souffle violem-
ment ; les meubles se renversaient, les cheinine'es tombaient
les murs se lezardaient ; les glaces du fleuve, epaisses de trois
ou quatre pieds, Etaient soulevees t et brise'es cornme dans
une soudaine et violente debacle. Les anirnaux domestiques
te*inoignaient leurs craintes par des cris, des beuglements, des
hurlements ; les poissons eux-memes Etaient effrayes, et, au
milieu de tous les sons discordants, Ton entendit les rauques
soufflements des marsouins aux Trois-Rivieres, ou jamais on
n'en avait vu auparavant.
L'agitation e"tait irreguliere : un moment, on sentait sous ses
pieds des mouvements saccade's et fort rudes ; puis ce n'etait
plus qu'un balancement, comme celui qu'on eprouve sur un
gros vaisseau herce* par les vagues ; plusieurs ressentirent des
soulivements de cosur semblables a ceux que cause le mal de
mer. La premiere secousse dura pres d'une demi-heure ; ce-
pendant sa plus grande force ne se deploya que pendant uii petit
quart d'heure, ou, selon le Journal des Jdsuites, 1'espace de
deux miserere. M. d'Avaugour lui donne une dure"e uu peu
moindre. " Nous avons eu," ^crivait-il, " un tremblement de
terre qui a dure pres d'un demi-quart d'heure, assez fort pour
nous favoriser k un bon acte de contrition." II ajoutait:
1663] DU CANADA. 487
" Comme ces choses non communes rangent parfaitement les
Chretiens a leur devoir, il est a croire que dans le cceur des
autres, elles portent puissamment la terreur et la crainte, par-
ticulierement parmi cette canaille d'Ame'ricaius, habitues de
sacrifier au demon pour savoir 1'avenir." En effet la terreur
fut generale parrni les Chretiens, comme parmi les payens.
Chez les Francais, les uns croyaient a un incendie, d'autres
saisissaient leurs armes, persuades que les Iroquois amvaient
pour les attaquer. Plusieurs se prosternaient a terre, et implo-
raient la misericorde de Dieu ; quelques-uns couraient aux
eglises afin de se confesser, et c'e"taient surtout ceux qui
avaient deja commence" a ce'le'brer le carnaval. Les Montagnais
et les Algonquins chre'tiens croyaient que les demons avaient
ete laches sur la terre, pour les punir de leur ivrognerie. Des
sauvages payens s'imaginerent que les ames de leurs ancetres
s'agitaient pour rentrer en possession de leurs anciennes
terres de chasse ; dans cette pense'e, ils firent plusieurs de*-
charges de mousqueterie, afin de les eloigner et de les forcer
a retourner au pays des ames.
La premiere secousse fut le prelude de plusieurs autres :
pendant la nuit suivante, une personne en compta trente-deux,
dont six seulement furent bien sensibles. Le foyer des feux
souterrains qui produisirent ce grand e"branlement parait avoir
ete sous la chatne des monts Laurentins, depuis le Labrador
jusqu'a 1'Outaouais ; de la, le mouvement s'e'tendit jusque dans
la Gaspe'sie, la Nouvelle-Angleterre, la Nouvelle-Hollande et
1'Acadie, mais en diminuant d'intensite a mesure qu'il s'eloi-
gnait du point de depart (1). D'apres les renseignements les
plus authentiques, on put constater qu'une superficie de plus
de quarante mille lieues fut, a la meme heure, plus ou moins
agite'e. Ce premier tremblement de terre fut suivi d'une suite
d'ebranlements semblables, qui continuerent jusque vers le
vingt d'aout, c'est-a-dire, pendant six mois et demi. " II est
vrai," dit le P. Lalemant, " que les secousses n'e'taient pas
toujours egalement rudes. En certains endroits, comme dans
(1) Twenty-sixth January, 1663, at the shutting in of the evening, a great earth-
quake in New England ; and another in the night ; and again, on the 28th of the
same month, another about nine in the morning. New England's Memorial, by
Thomas Morton. Le vingt-six Janvier de la Nouvelle-Angleterre repondait au cinq
fevrier de la Nouvelle-France. Les Anglais tenaient encore au vieux style, tandia
quo les Fran^ais, avec 1'Eglise catholique, avaient adopte le calendrier grejrorien an-
jourd'hui suivi chez tout^s les nations civilisfees, except6 dans la Russie et la Grece.
Morton remarque que les plus forts tremblements de terre dans l'Am6rique Septvu-
trionale ont eu lieu en 1638, 1C58, 1063, 1727, 1755. Dans tous les cas, le mouveuieut
se dirigeait du nord-ouest au uud-est.
488 COTJRS D'HISTOIRE [1663
les montagnes qne" nous avons k dos, le tintamarre et le tre-
moussement y out etc" perpetuels pendant un long temps ; en
d'autres endroits, comme a Tadoussac, il y tremblait d'ordi-
naire deux et trois fois le jour avee de grands efforts, et nous-
avons lemarque qu'aux lieux plus eleves 1'emotion etait moin-
dre qu'au plat pays (I)/'
La presence de feux souterrains se manifesta de diversea
manieres et dans des lieux tres-eloigne's les uns des autres,
Aux environs des Trois-Bivieres, 1'atmosphere devenait par fois
fort lourde; quoiqu'on fut au milieu de 1'hiver, des bourlees
d'une chaleur etouffante se succe'derent pendant t orate la nuit
du cinq au six fevrier. L'on vit de grosses fumees et des jets
de boue et de sable s'elancer au-dessus des eaux du fleuve,
vis-a-vis de Quebec. A Tadoussae, il tomba des cendres, qui
eouvrirent le sol a une epaisseur de plus d'un pouce. Pendant
plusieurs mois, Ton apercut dans les airs un grand nombre de
meteores ignes, sous la forme de lances, de boules, de serpents.
Les habitants de la cote de Beaupre' remarquerent un globe
e'tincelant s'etendant au-dessus de leurs champs, comme une
grande ville devoree par 1'incendie ; leur terreur fut extreme,
car ils crurent qu'il allait tout embraser. Le meteore traversa
cependant le fleuve sans causer de mal, et alia se perdre au-
dela de 1'ile d'Orleans. Pendant I'e'te', les exhalaisons brulantes-
qui sortaient du sein de la terre produisirent une si grande
sdcheresse, que les herbes et les bles jaunirent, comme s'ils
eussent etc" arrives a leur maturite.
Des ebranlements si longs et si violents, dans Tintdrieur de la
terre, durent necessairement amener bien des bouleversements
a la surface. Des sauvages et des francais rapporterent que
dans le Saint-Maurice, a cinq ou six lieues des Trois-Rivieres,
des coteaux fort escarp^s furent aplanis, ayant etc* enleves de
dessus leurs bases et, pour ainsi dire de'racines jusqu'au niveau
de 1'eau. Ainsi renverses dans la riviere avec des massifs
d'arbres, ils forme rentune puissante digue ; les eanx arr^-
tees s'eleverent, se i-dpandirent sur les rivages, minerent les
terres dbouldes et les entrainerent en si grande abondance vurs
le Saint-Laurent, que sa couleur en fut eutierement changt^e
pendant plus de trois mois. Le sol leger et sablonneux da pays
qui avoisine le Saint-Maurice et le Bastiscan cedant facilenient
a 1'action des eaux, du dt^gel et des secousses, bien des chan-
(1) Relation de 16C3. La in 6me observation a 616 faite & 1'occasiou dn trembleinent
de terre du dix-sept octubre 1360.
DU CANADA 489
geraents s'opererent sur leurs rivages. De nouveaux lacs se
formerent, des coteaux s'affaisserent, des sauts furent aplanis,
de petites rivieres disparurent, de graudes forets furent ren-
verse"es.
Depuis le cap Tourmente jusqu'a Tadoussac, la physionomie
de la cote fut graveinent modifie'e dans plusieurs locality's.
Pres de la baie Saint-Paul, une colliue isolee, ayant environ
un quart de lieue de tour, descendit sous les eaux et en res-
sortit pour former un ilot ; vers la pointe anx Alouettes, un
grand bois se detacha de la terre ferine, glissa sur les rochers
j usque dans le fleuve, ou, pendant quelque temps, les arbres
resterent droits, elevant leurs cimes verdoyantes au-dessus des
eaux (1 ; .
Les secousses du tremblement de terre se firent sentir sur
le fleuve plusieurs fois durant 1'eteVAu mois de juin, la cha-
loupe du sieur de Lespinay remontait a Quebec, poriant le
secretaire du gouverneur, M. Mize, qui s'e'tait embarque" a
Gaspe*. Lorsqu'elle approchait de Tadoussac, elle commenca
tout d'un coup a trembler et a s'agiter d'une maniere Strange,
le flot la soulevaut fort haut et la laissant retomber a des inter-
valles irreguliers. Comme aucun des passagers n'avait jamais
rien eprouve de semblable, tons resterent surpris et effrayes.
Au milieu de leur etonnement, ils tournereut les yeux vers la
terre, et virent une montagne s'ebranler, tournoyer, et s'aby-
mer, de sorte que le souimet se trouvait au niveau du sol
environnant. Dans leur frayeur, ils se haterent de gagner le
large, craignant que quelques debris ne f assent lances jusques
sur leur chaloupe. Un grand navire, suivant la meme route
pen de temps apres, fut fortement ebranl^ ; saisis de terreur,
les matelots et les passagers se jeterent a genoux pour se pre-
parer a la mort. Ils voyaient les eaux du fleuve agite'es, tour-
mente"es dans toutes les directions, et ils ue pouvaient s'expli-
quer un mouvement qu'ils n'avaient jamais remarque" aupara-
vant.
Ce qui etonna grandement, c'est qu'au milieu de tous les
bouleversements, par une protection particuliere de Dieu, per-
sonne ne fut blesse, aucune maison ne fut renvers^e. Toute-
fois 1'effet moral n'en fut pas moins grand sur les consciences
meme les plus endurcies. " Quand Dieu parle," dit la Relation
de 1663, " il se fait bien entendre, surtout quand il parle par la
(1) Tons les details donn6* sur le tremblement de torre de 1'anneo 1663 sont da
4 des Wmoiiis oculaires,par-ni lesquel se trouveiit le P. Laleiaant, la M. de 1'incar-
nation, 1'aonaliHte de l'H6tel-L)ieii, Joaselyn, eto.
490 COURS D'HISTOIR [1663
voix des tonnerres on des tremble-terre, qni n'ont pas moms
ebranle les coeurs endurcis que nos plus gros rochers, et ont
fait de plus grands remuements dans les consciences que dans
nos forets et sur nos inontagnes." La pensee que la fin du
monde arrivait s'e'tait emparee des esprits : aussi, se croyant
aux portes de I'eternite, chacun se pre"parait au jugement der-
nier. Le mardi gras et le mercredi des cendres ressemblaient
au jour de Paques, par le grand nombre de personnes qui s'ap-
procherent de la sainte table. Tout le temps du careme con-
tinua de presenter le spectacle le plus e"difiant : les ennemis se
reconciliaient, des restitutions se faisaient, on se livrait de
toutes parts a des ceuvres de penitence et de charite".
II n'est pas surprenant qu'au milieu de la frayeur ge'ne'rale,
bien des personnes aient cru voir des prodiges dans des choses
fort ordinaires, que leur imagination defigurait. C'etaient tantot
des spectres epouvantables, tantot un feu, ayant la figure d'un
homme qui vomissait des flammes ; Ton entendait dans les
airs des clameurs, des hurlements, des plaintes, des menaces.
Les profondes solitudes de la Nouvelle-France, ses vastes et
sombres forets, les legendes mysterieuses des tribus sauvages
e"taient bien propres a inspirer aux colons fraucais un pen-
chant au merveilleux, penchant que durent alors augmenter
les effrayantes convulsions de la nature. Des circonstaiices
semblables avaient produit les memes eifets sur les habitants de
la Nouvelle-Angleterre. C'est la remarque que fait 1'historien
Hutchinson : " Je pourrais," dit-il, " d'apres les manuscrits et
les documents imprimis, recueillir, dans les diffe'rentes parties
du pays et a diverses ^poques, autant de prodiges qu'il en
faudrait pour remplir un petit volume."
Laissant de cote" les quelques exagerations que la cre^ulit^
populaire a pu ajouter ^ la ve'rite' des faits, il reste une masse
suimsante de temoignages respectables pour nous prouver que