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J. B. A. (Jean Baptiste Antoine) Ferland.

Cours d'histoire du Canada (Volume 1)

. (page 7 of 56)

leur voyage etait 1'amour du pillage. Ils avaient form($ le plan de
comrnencer leur campagne Le"ogane, dans Tile d'Halti ; ils y



52 COURS D'HISTOIRE [1565

devaient prendre terre la veille de Noel r entrer dans 1'^glise
pendant la messe de minuit, et massacrer tons les assistants,

Le huit decembre, soixante-six hommes partirent avec ce
dessein sur deux vaisseaux ; et, sans egard pour les ordres que
leur avait donnas Laudoimiere d'eViter toute hostility contre
les Espagnols, ils commirent plusieurs actes de piraterie. Les
huguenots francais furentainsi les premiers dansle Nouveau-
Monde, a donner le signal de la guerre entre des Europeens,

Les commencements de la course leur furent favorables.
Quoique la dissension eut, au moment du depart, separe les
deux vaisseaux, ils prirent plusieurs batiments et s'empare-
rent du gouverneur de la Jamaique. Mais leurs succes furent
de peu de dure*e ; par Tespoir de faire un grand butin, ils
se laisserent attirer dans un port, ou un corps nombreux d' Es-
pagnols les attaqua. Le gouverneur fut delivre* ; plusieurs
des pirates furent pris ; les autres s'ecbapperent avee peine et
furent forces par la famine de retourner a la riviere de May,
Laudonniere, aupres duquel ils se rendirent, fit fusilier quatre
des plus mutins et pardonna aux autres.

Quelques caciques fournissaient des vivres en abondance
au capitaine francais, de qui ils obtenaient, en retour, des
soldats pour les soutenir dans leurs guerres contre les nations
plus e'loigne'es. Pendant 1'hiver, personne ne s'occupa de
menager les provisions, parce que Ton s'attendait a recevoir
des secours au printemps. Aussi, durant I'e'te', aucun navire
n'arrivaut, la misere fut extreme ; et Laudonniere, apres avoir
e'puise' toutes les ressources afin d'empecher ses hommes de
mourir de faim, tachait de faire r^parer les vaisseaux pour
retoumer en France, lorsque Sir Charles Hawkins, qui venait
de vendre une cargaison d'esclaves aux lies, arriva avec
sa flotte a 1'entr^e de la riviere de May. Ayant reconnu les
besoins des Francais, il leur fournit des vivres et leur laissa
m^me un de ses navires. Pourvus de ce secours, les colons
allaient s'embarquer lorsque, le vingt-huit aout, ils apercurent
des voiles qui s'approchaient du port (1). C'e'tait Eibaut,
qui sur sept navires amenait plusieurs families, avec des
vivres, des instruments d'agriculture et des animaux domes-
tiques. II ^tait charge de prendre le commandement de la
colonie, et de signifier a Laudonniere Tordre de repasser en
France, pour y rendre compte de sa conduite.

Pendant que Tarrivee de Ribaut ranimait les courages, cinq
gros navires espagnols se pr^senterent a 1'entr^e de la riviere

(1) Laudonuiire, Uittuirc de la Floride ,- trouritme voyage des Franfais*



1565] DU CANADA. 53

et vinrent mouiller a une petite distance de la flotte francaise.
La cour d'Espagne, informee des pirateries auxquelles s'e"taient
livres une paitie des honimes de Laudonniere, et croyant peut-
etre que la eolonie toute entiere n'e"tait qu'un repaire de bri-
gands, entreprit de se debarrasser de voisins si incommodes.
D'ailleurs elle regardait la Floride comme lui appartenant, par
suite des expeditions qu'y avaient faites les Espagnols a plu-
sieurs reprises.

Des 1'annee 1512, Ponce de Lon, Tun des compagnons de
Colomb, desirant faire des decouvertes arma trois na vires a
Porto Kico, croisa au milieu des lies de Bahama, et s'approcha
d'une terre situee au 30 e degr de latitude septentrionale. II
en prit possession au nom de son souverain, et la nomma
Floride, parcequ'il j debarqua le jour de paques fleuri. Quel-
ques-uns pre"tendeut qu'il etait a la recherche de la celebre
fontaine de jouvence, que les Indiens disaient exister dans le
pays. Neuf ans plus tard, Ponce de Leon revint sur la cote ;
mais il fut attaque si vigoureusement par les sauvages, qu'il
perdit une partie de ses hommes et recut lui-mme une bles-
sure mortelle ; il fut porte sur ses navires et alia expirer a
Cuba. En 1525 Vasquez de Ayllon n'eut pas un meilleur succes.
L'anne*e suivante Pamphile de Xarvaez, muni d'une commission
de Charles Quint, alia debarquer avec trois cents hommes sur
la cote occidentale de la Floride. S'etant avanc6 pour s'ern-
parer de la eapitale des Apalaches, au lieu d'une ville fort
riche qu'il croyait prendre, il ne trouva qu'un amas de cabanes ;
et bientot environne d'ennemis, il fut oblige de se retirer vers
le golfe du Mexique. On ne sait ce que devint Narvaez ; mais
de toute sa bande trois hommes seulement purent rejoindre
leurs eompatriotes.

La soif de 1'or, qu'on esperait trouver en abondanee dans la
Floride, y eonduisit encore plusieurs troupes d'aventuriers
espagnols. Ferdinand de Soto, gouverneur de Cuba, essaya de
s'en rendre maitre avec neuf cents fantassins et trois cents
cavaliers. II debarqua dans la baie d'Espiritu Santo, d'oii il
remonta vers le nord-est, sans cesse harcel par les indigenes.
Toujours a la recherche de Tor qu'il ne trouvait point, il
retourna vers le golfe, visita la baie de Pensacola, gagna vers
le nord ;en 1541, il s'avanca jusqv.es sur les bords du Missis-
sipi, puis passa dans les pays de 1'ouest, et endn vint mourir
sur les bords du grand fleuve, au mois de mai 1542. Dans le
printemps de 1543, Muscoso de Alvarado, qui avait pris le
eommandement apres la mort de Soto, descendit le Mississipi



54 COTJRS D'HISTOIRE [1565

jusqu'au golfe, avec les debris de sa petite arme'e, et arriva &
Panuco dans I'automne de la merne annee. Cette expedition
avait dure quatre ans, et fut aussi inutile et aussi desastreuse
que les pre'cedentes.

Don Pedro Melendez de Aviles, Fun des meilleurs officiers
de mer que posse'dat 1'Espagne, avait ete charge de fonder une
colonie dans la Floride, lorsque Philippe II fut inform^ que des
huguenots francais venaient de s'y e"tablir. Melendez recut

o > j

1'ordre de les chercher, et de les chasser du territoire reclame"
par la couronne d'Espagne. Lorsqu'il parut dans la rade, les
matelots des quatre navires que Eibaut avait laisse"s eou-
perent les cables, abandonnerent les ancres et s'eloignerent
en toute hate vers la haute mer. Us furent inutilement pour-
guivis par Melendez, qui retourna vers le lieu deja choisi pour
sa colonie, i huit ou dix lieues du fort de la Caroline. Le hint
de septembre il prit possession du pays au nom de Philippe II,
et il commenca les fondations du fort qui devait proteger la
nouvelle ville. Elle recut le nom de Saint- Augustin, parce
que les vaisseaux espagnols avaient apercu les terres de la
Floride le jour de la fete de ce grand saint.

Dans la colonie francaise une discussion orageuse venait de
s'e"lever. Eibaut proposait d'aller attaquer les Kspagnols pen-
dant qu'ils e*taient occupe*s au d^barquement, et avant qu'ils
se fussent fortifies ; Laudonniere au contraire lui conseillait de
commencer par se inettre a 1'abri d'une attaque des ennemis.
Malheureusement le parti de 1'aggression pr^valut ; le dix
septembre, Eibaut sortit avec sa flotte, ne laissant pour de*-
fendre le fort qu'un petit nombre d'hommes avec des femmes
et des enfants. Des qu'il fut en mer, il s'eleva une si furieuse
tempe" te que les sauvages assuraient n'avoir jamais rien eprouve"
de plus terrible. Les navires francais furent entraintSs vers le
sud par les vents, et jetes a la cote ou il se briserent ; presque
tous les matelots et les soldats furent sauv4s, mais ddja
affaiblis par les fatigues de la navigation et extenue"s de faim,
ils manquerent d'eau et de vivres.

Pendant que la mer detruisait la flotte de Eibaut, les Espa-
gnols conduits par un Francais, ancien soldat du paiti de
Laudonniere, vinrent a travers les forets et les savanes pour
raser le fort de la Caroline. Apres trois jours de marche, ils y
arriverent le vingt septembre 1565. Un broullard e"pais,
accompagn(i de pluie, leur permit de s'approcher des portes
du fort, avant qu'on les eut apercus. Au cri d'alarme pousse
par la trompette, Laudonniere, suivi d'une poignde des siens,



1565] DU CANADA, 55

s'elanca au devant des ennemis ; mais il e'tait trop tard. Les
Espagnols avaient deja pene'tre' dans la place et commence un
massacre general, Presque tous les soldats francais furent
tues ; Laudonuiere et quelques-uns de ses compagnons reussi-
rent a se sauver sur un des vaisseaux ; les femmes et les
enfants trouves dans le fort furent seuls e*pargnes. Laudon-
riiere ne songea plus qu'a s'eloigner de ce lieu de desolation ;
apres avoir recueilli plusieurs des siens qui avaient eu le bon-
heur de gagner les bois, il fit voile vers la France, ou il arriva
enfin longtemps apres son depart ; car pendant quelque temps
il avait e"te retenu en Angleterre par la maladie. Plusieurs
Francais qui avaient echappe au massacre s'etaient rendusaux
Espagnols ; ils furent joints aux prisonniers faits a la prise de
la Caroline. Melendez les fit tous pendre a un arbre, auquel
on avait attache" un ecriteau avec cette incription : " Ceux-ci
sont ainsi traites, nou pas comme Francais mais comme here'-
tiques et ennemis de Dieu."

Apres son uaufrage, Ribaut se trouva avec sa troupe dans
une position deplorable. Ses hommes, malgre" leur faiblesse
et les difficultes des chemins, entreprirent de regagner la
riviere de May a travers les bois ; sans cesse arrete's au passage
des rivieres, reduits a un etat extreme de faiblesse, n'ayant
plus d'esperance d'obtenir de secours, ils consentirent a se
rendre aux Espagnols, sur des expressions Equivoques par les
quelles Melendez semblait leur promettre d'agir avec gene'ro-
site. Cependant, les Espagnols leurs firent traverser la riviere
par petites bandes ; a mesure que les Francais debarquaient,
on leur liait les mains, et on les conduisait ainsi a Saint-
Augustin, ou, sans pouvoir se defendre, ils furent massacres de
sang-froid, sur un signal donn par le roulement des tambours.
Quelques catholiques, qui se trouvaient mel^s parmi les hugue-
nots, furent seuls epargne's dans cette boucherie.

La lachete" et la cruaute' qui avaient signal^ la coiiduite de
Melendez, envers les malheureux prisonniers de la Caroline,
exciterent une indignation g^nerale en France. Mais Coligny
et les siens, occupes a combattre contre leur souverain, n'avaient
pas le temps de songer a venger leurs co-religionnaires. Ce fut
un catholiq ue qui s'en chargea. Dominique de Gourges, ne au
Mout-de-Marsan en Guienne, avait servi la France dans toutes
ses guerres depuis vingt-cinq a trenle ans, et s'^tait acquis une
grande reputation de bravoure. Pres de Sienne en Toscane, a
la tete de trente hommes, il avait arret6 pendant quelque temps
une partie de I'armEe espagnole. Presque tous ses soldats



56 COURS D'HISTOIEE [1567

ayant &e tue*s pendant Faction, il fut Ini mme fait prisonnier
et, centre les lois de la guerre, condamue aux galeres. La galere
sur laquelle il avait &< jete fut prise par les Turcs, conduite
a. Rhodes, puis a. Constantinople ; mais, ayant repris lamer, elle
tomba entre les mains des chevaliers de Malte, qui rendirent
la Iibert4 au brave de Gourgues. Apres ces premieres aven-
tures, il entreprit plusieurs voyages, passa en Afrique, puis au
Bresil, et navigua sur les mers du sud. Dans ces expeditions,
il avait acqnis la reputation d'un habile marin, et d'un coura-
geux soldat (1).

Ainsi prepare de longue main par de rudes travaux aux
entreprises les plus hasardeuses, il re"solut de venger les
Francais, et de punir les Espagnols sur le theatre meme ou. ils
avaient exerce leurs cruaut^s. Dans ce dessein, il vendit une
partie de ses biens, emprunta a. ses amis, et r^ussit a armer trois
navires, portant cent cinquante soldats et quatre-vingts ma-
telots choisis. Partie de la Charente le vingt-deux aout 1567, sa
petite flotte arriva heureusement sur les cotes de la Floride, et
alia mouiller devsirit la riviere Tacatacourou, a quinze lieues
du fort de la Caroline. II trou va la des amis parmi les sau vages,
que les mauvais traitements des Espagnols avaient aigris et
eloignes. Plusieurs caciques, a qui il expliqua ses desseins, se
joignirent avec leurs guerriers aux soldats francais. Aide des
secours de ses allies, de Gourgues surprit les Espagnols, qui,
au nombre de quatre cents, gardaient 1'ancien e*tablissement
francais. II s'empara d'abord de deux petits forts eleve's pres
de 1'embouchure de la riviere de May ; et, comme les fuyards
avaient dans leurs rapports grossi le nombre de ses troupes, il
profita de la consternation des ennemis pour attaquer le fort
principal, situ^ sur 1'emplacement de la Caroline et portant le
nom de San Matthdo. II s'en approcha k 1'abri de la foret, et
il se proposait d'attendre au lendemain pour donner 1'assaut,
lorsque la precipitation des Espagnols vint hater leur malheur.
Un corps de soixante arquebusiers, que le gouverneur fit sortir
pour reconnaftre les Francais, fut attaque en tete et en queue,
et si mal men^ que tous les soldats dont il e*tait compost
demeurerent sur la place. Les autres, effrayes, abandonnerent
le fort pour s'enfuir dans les bois, ou ils p^rirent presque tous
sous les coups des sauvages. Quelques-uns des Espagnols
ayant dte faits prisonniers, de Gourgues les fit pendre ^i des
ai'bres, en retour des cruautds exercees coutre Ribaut et sa

' (1) Eittoirt de la Floride ; quatrilme voyage den Vranyai*.



1568] DU CANADA, 57

troupe ; et, a la place de l'e"eriteau qu'avait plac Melendez, il
en mit un autre portant les inots suivants : " Je ne fais ceci
corame a Espagaols, ni eomme a mariniers, mais comme a
traitres, voleurs et ineurtriers."

De Gourgues ne crut pas devoir demeurer en ee lieu : il
avait rempli sa mission, et il n'etait pas dispose & fonder une
colonie. Quand il aurait eu eette intention, le voisinage de
Saint- Augustin, ou les Espagnols e"taienten force, aurait rendu
sa position fort perilleuse. II fit done miner les forts par les
sauvages, afin que les Espagnols ne pussent y rentrer, et, apres
avoir recompense ses allies, il s'eloigna de la Floride le trois mai
1508. Au mois de juin, il arriva a la Eochelle, d'ou la nouvelle
de son sueces se repandit bientot dans toute la France. La
nation entiere, a 1'exception de la cour, rendit un hommage
bien merite a la bravoure et au patriotisms de Dominique de
Gourgues.

II est facheux cependant pour sa gloire qu'il ait imit^ la con-
duite des Espagnols, en livrant ses prisonniers a la mort ; ces
tristes represailles ne sauraient etre approuvees par la justice,
puisque souvent elles tombent sur des innocents, plutot que
sur les coupables.

De Gourgues mouruta Tours en 158 2, au moment ouil allait
prendre le commandement d'une flotte, avec laquelle Don
Antoine de Portugal se preparait a conqu^rir son royaume,
tombe au pouvoir des Espagnols depuis la mort de Don Sebas-
tien. Les Francais renoneerent a la Floride, apres la malheu-
reuse tentative des huguenots pour s'y etablir; et ce beau pays
passa sans contestation sous la puissance de 1'Espagne.

Le caractere remuant et 1'esprit d'insubordination des
homines employe's dans les expeditions de Bibaut et de Lau-
donmere furent les premieres causes de leurs malheurs ; par
leurs pirateries, ils fournirent a 1'Espagne des pretextes pour
les attaquer ; par leurs dissentions intestines, ils s'affaiblirent
et se mirent hors d'etat de resister a leurs ennemis, qui avaient
1'avantage d'etre soumis a la direction d'un seul chef.



58 COURS D'HISTOIRE [1578



CHAPITEE QUATRIEME



Lajannaye-Chaton et Jacques !Noel Le marquis de la Roche Chauvin Le com
mandeur de Chates Samuel de Champlaiu et Poutgrave a Tadoussac De Monts
Charte de la Virginie Acadie Colonie oonduite par de Monts a 1'Acadie
Etablisseme.nt foi-m6 a Saiute-Croix. transfere a Part-Royal De Monts retourne
en France Trait6 avec Poutrincourt. qui conduit des seeours a Port-Royal Marc
Lescarbot Membertou Caractere et mceurs des Souriquoia Us font le signe de
la croix pour imiter les Francjais.

Apres le retour de Eoberval en France, il s'e'coula bien des
annees, pendant lesquelles le Canada semble avoir etc* com-
pletement perdu de vue par la cour des fois tres-chretiens.
Neanmoins la grande bale et 1'entree du fleuve Saint-Laurent
continuaient d'etre frequentees par les Malouins, les Normands
et les Basques, qui remontaient jusqu'a Tadoussac pour y faire
la traite des pelleteries. Lajaunaye-Chaton et Jacques Noel,
neveux et he"ritiers de Jacques Cartier, voulurent aussi avoir
une part de ce commerce lucratif. Mais plusieuis de leurs
pataches ayant e'te d^truites par des compagnies rivales, ils
presentment une requete au roi, afm d'obtenir une commission
semblable a celle dont avait joui leur oncle. Par des lettres-
patentes en date du quatorze Janvier 1588, ils furent auto-
rise's a faire seuls le trafic des pelleteries. De leur cote", les
marchand de Saint-Malo armerent leurs vaisseaux pour r^-
sister a ceux qui tenteraient d'entraver leurs relations avec
les sauvages, et ils firent jouer tant de ressorts, que le privi-
lege accorde* a Chaton et a Noel fut revoqu4 (1).

Un homme bien plus important que les neveux de Cartier,
s'occupait vers le meine^ temps de fonder des colonies dans le
nord de 1'Ame'rique. Troilus du Mesgouez, marquis de La
Roche, issu d'une ancienne famille de la Bretagne, avait etc
attache a la cour des sa jeunesse, comme page de Catherine
de Medecis (2). Prot<?g4 par la reine, il recut de nombreuses
faveurs des rois Henri, Francois II et Charles IX. Mais, soit
que ces richesses et ces houneurs ne fussent points suinsants

(1) Bergeron, Traite de la Navigation.

(2) Pol de Courcy, liioi/rapkie Generate des hommes illustres de la Bretagne.



1588] DU CANADA. 59

pour satisfaire son ambition, soit qu'il y eiit dans son esprit un
but plus eleve, 1'agrandissement de la puissance franca ise, il
sollicita une commission, qu'il obtint de Henri III, en 1578.
" Nous permettons et accordons," est-il dit dans cette piece,
" qu'il soit loisible lever, filter et e"quiper tel nombre de gens,
navires et vaisseaux qu'il advisera et verra bon etre pour aller
aux terres neuves et autres adjacentes, et illec faire descente,
s'appatrier, investir et faire siennes, toutes et chacunes des
terres dont il pourra se rendre matt-re, pourvu qu'elles n'ap-
partiennent a nos amis, allies et confedere's de cette couronne,
lui donnant plein pouvoir et puissance de faire batir, construire
et edifier et remparer telles forteresses que bon lui semblera,
pour les garder et conserver, icelles occuper tenir et posse'der
sous notre protection et en jouir et user par lui, ses successeurs,
etc." Des lettres du meme roi, en date du trois Janvier 1578,
etablissent le sieur de La Eoche gouverneur, lieutenant-general
et vice-roi " es dites terres neuves et pays occupes par gens
barbares qu'il prendra et conquestera."

Le marquis de La Roche, muni de cette ample commission,
qui lui permettait de tout entreprendre, voulut, avant d'armer
une notille, aller lui-menie reconnaitre le pays avec un seul
vaisseau, sur lequel il s'embarqua accompagne de Chedotel,
habile pilote normand (1): Independamment de son Equipage,
il avait sur son vaisseau environ cinquante miserables, tires
des prisons de France. La Roche aborda a 1'ile de Sable, qui
ne convenait certainement pas a 1'etablissement d'une colonie,
et, apres y avoir debarque ses cinquante colons, il alia recon-
naitre les cotes du continent. Ayaut pris tons les rense'igne-
nients dont il avait besoin pour la suite, il repartit pour la
France, esperant toucher en passant a 1'tle de Sable et y em-
barquer ses gens. Mais une violente tempete s'eleva et le
poussa si rapidement vers Test, qu'en moins de douze jours il
abordait en France. A son arrive'e, il trotfva des obstacles
invincibles a un nou veau voyage d'exploration, et il fut momen-
tanement force d'abandonner ses projcts du c6t4 de I'Arne'-
rique.

Les troubles de la ligne dtaient commences ; durant la
guerre civile qui agitait alors la France, il prit le partit du roi,
et de'ploya une grande activite* dans la Bretagne. En 1588,
comme il traversait la ville de Sable", que les troupes de la ligue
menacaient, il-fut arretd par 1'ordre du due de Mercceur et

(1) Bergeron, Tralte de la Navigation. Siog. des homines ill. de la Bretayne.



60 COUES D'HISTOIRE [1598

conduit au chateau de Nantes, ou il resta prisonnier jusqu'en
1596, c'est-a-dire pendant huit ans.

Cependant les malheureux abandonne's dans Tile de Sable
e'taient dans line triste position ; sur cette terre aride et de'sole'e,
ils avaient bieii sujet de regretter la prison dont on les avait
tire's. Pour se preserver des intemperies de 1'air, ils se creu-
serent des tanieres dans le sable, ou se construisirent des ba-
raques avec les debris des vaisseaux trouves au rivage. Heureu-
sement pour eux que les bestiaux et les pourceaux, qu'y avaieut
laisses le baron de Lery et les Portugais, s'y e'taient multiplies
et sufnsaient, avec la peche, a leur fournir de quoi vivre (1).
Enfin le marquis de La Roche, etant sorti de prison, raconta a
la cour sa malheureuse aventure en Ame'rique, et parla des
hommes restes sur 1'ile de Sable. Touche* de compassion, le
roi ordonna a Chedotel, qui se rendait a Terreneuve pour la
peche, de les recueillir en passant. Selon quelques ecrivains,
cet ordre fut donne* par le parlement de Rouen. Quoiqu'il en
soit, Chedotel s'acquitta fidelement de sa commission ; il trou va
sur 1'ile douze hommes hideux, portant une longue barbe, et
converts de peaux de loups marins. On les transporta 2i la cour
dans leur accoutrement sauvage, et ils furent pr^sentes au roi,
qui fit donner cinquante e'cus a chacun d'eux.

La Roche obtint de Henri IV une seconde commission en
1598 ; mais il n'en put profiter & cause du mauvais e'tat de sa
fortune, et peut-etre par suite des infirmite's de la vieillesse,
car il etait dej^, d'un age avanc^ lorsqu'il mourut en 1'annee
1606 (2).

Lescarbot et Champlain disent que le voyage du marquis de
La Roche en Amerique eut lieu en 1598, et en vertu de sa
seconde commission ; ces deux auteurs tenaient leurs ren-
seignements du sieur de Poutrincourt (3). Nous preferons
suivre Bergeron, qui e'crivait vers le meme temps, parceque la
ve'rite' de son re'cit est confirmee par une notice sur le mar-
quis de La Roche, .inseree dans la Biographic Gen^rale des
hommes illustres de la Bretagne. L'auteur de cet article,

(1) Bergeron Traite de la Navigation et des Voyages de decouvertes. etc.

(2) Voici ce que dit Bergeron, des commissions <lu marquis de La Roche : " Le
marquis de La Roche etant alle. suivaut sa premiere commission, des le temps de

Henri III. en Pile de Sable il fut rejete par la violence du vent en moins de

douze jours. juHauVn Brctajrne. ou il fnt'retenu prisonuinr cinq ans par le Due de

MectXMT Mais le marquis, ayant obtenn sa secoude commission, no put con-

tinuer ces voyages (Traite de la Navigation, etc.)

(3) Parmi d'antros detnils. Poutrincourt racontait que le vaisseau du marquis de
1* Korln- 6tit si petit quo du pout 1'ou pouvait se laver les mains a la mer.



1599] DU CANADA. 61

M. Pol de Courcy, archeologue distingue* de la Bretagne, pense
que " si La Roche n'a fait, comme il est provable, qu'un
voyage en Ame"rique, ce fut en 1578 etnonen 1598." Charle-
voix s'appuyant sur Lescarbot et sur Champlain, rapporte que
le marquis de La Roche, au retour de son voyage, fut porte
sur les cotes de la Bretagne, et qu'ayant ete arrete 1 , il futretenu
en prison pendant un an par le due de Mercceur. Or les lettres
patentes de Henri IV, au marquis de La Roche, sont du mois
de Janvier 1598. Si ce seigneur avait fait son expedition en
Amerique dans la dite annee, il n'aurait pu rentrer en France
que fort tard en automne. Cependant des le mois de feVrier
1598, le due de Mercceur avait cesse' d'etre gouverneur de la
Bretagne, il avait fait sa soumission au roi, qui nomma Cesar
de Vendome pour le remplacer. La Roche n'a done pas e'te'
fait prisonnier par le due de Mercceur en 1598 ; et, s'il a etc"
reellement jete dans les fers apres avoir ete en Ame'rique, ce
voyage doit avoir eu lieu peu de temps apres 1578.

Malgre le mauvais succes de toutes les entreprises pre'ce'-
dentes, il se trouvait toujours en France quelques esprits aven-
tureux, prets & recommencerdes voyages, qui parfois rendaient
des retours considerables. Le sieur de Pontgrave, habile navi-
gateur et 1'un des principaux negociants de Saint-Malo, avait
fait plusieurs voyages a Tadoussac pour la traite des fourrures :
il avait compris que si ce commerce pouvait etre reuni dans
une seule main, les profits seraient considerables. II proposa
done a Pierre Chauvin, capitaine de vaisse.iu, de demander le

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