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J. B. A. (Jean Baptiste Antoine) Ferland.

Cours d'histoire du Canada (Volume 1)

. (page 9 of 56)
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ramen^e par les secours venus de France.

Durant 1'automne, Poutrincourt et Champlain, desireux de
connattre encore mieux le pays, entreprirent une course vers
le midi. Us visiterent ensemble les cotes de la Baie-Francaise,
puis s'avancerent jusqu'au-dela du cap Malebarre, se mettant
en rapport avec les naturels, donnant des noms aux lieux les
plus remarquables, et preuant des reuseignements sur les
tribus sauvages et sur l'(5tat du pays. A leur retour, ils
trouverent leurs compagnons qui se prdparaient pour les
approches de 1'hiver; les travaux avaient e*te pousses avec
activity parce qu'ori s'y livrait avec entrain et avec de gi andes
espe"rances pour Tavenir. La saison des neiges et des
froids se passa gatment, sans que Ton eut beaucoup a se
plaindre du terrible mal de terre. Autour de Poutrincourt, se
trouvait rdunie une bonne et joyeuse compagnie de gentils-
hommes, parmi lesquels se distinguaient son fils le jeune
Biencourt, Champlaiu, Lescarbot, Louis Hubert, et probable-



1607] DU CANADA. 71

ment Claude de La Tour, ainsi que son jeune fils, Charles
Amador de La Tour. Champlain etablit la societe de Bontemps,
dont les membres servaient de maitres-d'hotel, chactm a son
tour, et devaient, pendant le temps qu'ils occupaient cette
charge, veiller aux besoins et aux amusements de la compagnie.
La peche et la chasse, extrernement abondantes, foumissaient
des ressources inepuisables a ce fonctionnaire public. Le prin-
temps venu, Ton enseinenca les terres, qui produisirent heu-
reusement le froment et les autres grains. Plusieurs des prin-
cipaux personnages de la colonie prenaient line part active aux
travaux de la terre ; Champlain prepara un jardin et le cultiva
avec beaucoup de soin ; Louis Hebert sema du bled et planta
des vignes. Quant a Lescarbot, il re"ussissait a 1'agriculture et
a la mecanique, tout aussi bien qu'a la poesie ; il construisit un
moulin pour broyer le grain, il arrangea un alambic pour faire
du goudron, et dressa des fourneaux afin de preparer le charbon
de bois. " Tons les jours," dit Charlevoix, " il inventait quelque
chose de nouveau pour 1'utilite publique, et jamais on ne com-
prit mieux de quelle ressource peut etre, dans un nouvel

erablissement, un esprit cultive par 1'etude II eut ete aussi

capable d'etablir une colonie que d'en ecrire 1'histoire."

Les Fraiicais entretenaient les meilleurs rapports avec les
Souriquois, dont le sagamo ou chef, Membertou (1), jouissait
d'une grande reputation parmi les siens. II etait fort avance
en age, et il pretendait qu'il etait deja pere de famille, lorsque
Jacques Cartier visita les cotes du golfe Saint- Laurent. Cepen-
dant, en 1607, il avait tellement conserve ses forces et sa vi-
gueur, qu'on ne lui aurait pas donne plus de cinquante ans.
" C'etait un homme," dit Lescarbot, "qui avait de la dignite",
d'une haute taille et portant une grande barbe.", II etait intel-
ligent et comprenait facilement les veritds chretiennes. Mem-
bertou dans sa longue carriere avait appris bien des choses ; il
avait etc" autmoin, c'cst-a-dire, jongleur ou prophete, et avait
pratique* la medecine sauvage ; de plus il e*tait causeur, et in-
teressait les Francais par ses re"cits.

Denys remarque qu'en ge'ne'ral les chefs souriquois etaient
grands conteurs et grands rieurs. Comme ils voyageaient beau-
coup, et tenaient souvent des conssils avec les sagamos des
villages voisins, ils s'accoutumaient a parler longuement en
public. Apres les repas, accompagnement oblig(5 des conseils,
le petunoir ou calumet 4tait mis en jeu, et, pendant qu'on se

(1) Lescarbot ; Cbamplain ; P. Biard.



72 COUKS D'HISTOIEE [1607

livrait a cet exercice favori du sauvage, les plus habiles dis-
coureurs racontaient des histoires, dans lesquelles les animaux
jonaient ordinairement le role principal. Tons ecoutaient dans
un grand silence ; mais, si Tun se mettait a rire, le rire devenait
general. Quelquefois un re"cit commence le matin se continuait
jusqu'au soir, sans que I'atteiition des auditeurs en parut fati-
gue"e, et sans qu'on cess&t de petuner.

Le calumet etait toujours aux mains des sauvages lorsqu'ils
n'etaient pas en marche. Le fourneau etait forme d'un pouce
de homard ; on en faisait aussi de pierres vertes ou rouges.
Le tuyau e"tait souvent travaille avec soin et orne de poils de
pore-epic. Us cultivaient un tabac vert dont la feuille n'etait
pas plus longue ni plus large que le doigt : ils le faisaient secher
et le mettaient en petits pains. Ce tabac e"tait fort bon et fort
doux.

Les Souriquois etaient si gais et si communicatifs, qu'ils se
lierent facilement avec les Francais, dont ils devinrent les amis
fideles ; aussi, de leur cote, les Francais s'etaient-ils attaches a
ce peuple. Lorsque plus tard 1'Acadie fut tombee au pouvoir
des Anglais, les Acadiens refuserent obstinement de faire la
guerre a leurs anciens allies. " Nous avons ve"cu ensemble,"
disaient-ils ; " nous avons prie ensemble, nous avons partage
les memes dangers, ce sont nos freres : nous ne les attaquerons
jamais." Cette nation sauvage a presque entierement disparu ;
il n'en reste plus que quelques villages dans la Nouvelle-
Ecosse, le Nouveau-Brunswick et le Bas-Canada; dans un
siecle, on n'en trouvera peut-etre plus de trace.

Les vieillards ne conservaient que des ide"es vagues et in-
certaines sur leur origine et leur histoire. " Nous sommes n<5s
sur cette terre comme les arbres, comnie les plantes du pays,"
disait un vieux chef a un missionnaire ; " c'est tout ce que
nous savons sur 1'origine de nos peres."

Avant rarriveedes Francais, suivantl'abb(5 Maillard (1), une
de leurs grandes inquietudes dtait de conserver le feu du vil-
lage. La garde en e"tait confine a la femme d'un chef, qui devait
1'entretenir ; elle se servait pour cela d'une grosse buche de
sapin, qu'elle couvrait de cendres. Si elle le conservait pendant
trois lunes, le feu e"tait sacr^ et la gardienne recevait de grands
honneurs ; elle avait le droit de parattre dana 1'assemblee des
guerriers, ou chacun, apres avoir alluine son calumet au foyer,
devait, en signe de respect et de reconnaissance, lui lancer uue
bouffee de fumee au visage.

(I) ilauuscrit couserv6 aiuc archives du S6miiiaire de Quebec.



1607] DU CANADA. 73

Les Souriquois n'etaient pas exposes a souffrir de la famine
comme les Alg'onquins et les Hurons. Les lacs et les rivieres
leur fournissaient du gibier, les betes sauvages e"taient nom-
breuses dans leurs forets, et la mer renfermait une multitude de
poissons. Aussi, c'etait a force d'imprevoyanee qu'il leur arri-
vait de manquer de vivres. Leur cuisine ressemblait nn peu a
celle des temps heroiques de la Grece ; ils faisaient rotir les
viandes au feu, et, avant qu'elles fussent completement cuites,
la partie grille e'tait rnange'e, et le reste se replacait devant le
feu. Quelquefois aussi, on mettait bouillir les viandes dans des
chaudieres de bois qui e"taient fixes. Ils brulaient un arbre &
une hauteur de deux ou trois pieds, puis creusaient la souche
avec des tisons ardents et des outils de pierre, et la chaudiere
e'tait prete. Le plus grand inconvenient d'un tel systeme e'tait
qu'il leur fallait avoir une souche creusee, dans tous les lieux
ou ils allaient passer quelque temps. Quand ils s'en voulaient
servir, ils emplissaient le bassin d'eau, y mettaient la viande ;
puis ils y jetaient des pierres rougies au feu.

Des remedes simples et efficaces suflisaient a gue'rir presque
toutes leurs maladies, qui d'ailleurs etaient fort rares ; le plus
ordinaire et aussi le plus puissant de tous e'tait la suerie.
Beaucoup d'entre eux e*taient dans 1'habitude de se faire suer
tous les mois ; les Francois adoptereiit la meme pratique dans
leurs maladies ou a la suite de grandes fatigues, et ils s'en
trouverent tres-bien (1).

Les idees des Souriquois, sur la morale et sur la croyance a
un autre monde, etaient assez embrouillees. Ils avaient cepen-
dant adopte un grand principe, qui <^tait le premier et peut-etre
1' unique article de leurs lois : c'etait de faire a autrui ce qu'ils
souhaitaient qu'on leur fit & eux-memes. Aussi, ils vivaient
ensemble en bonne intelligence et ne se refusaient aucun
secours les uns aux autres ; si une famille manquait de vivres,
les voisins lui en donnaieut aussi longtemps qu'ils en avaient
eux-memes. Quoique la polygamie fut pratiquee, les femmes
se montraient tres-fideles a leurs maris ; aussi les families
etaient nombreuses. Les filles etaient extremement modestes
et reservees ; parnii elles, 1'on ne trouvait rien qui ressemblat
aux mauvaises mceurs des hommes.

Les Souriquois avaient 1'esprit martial et soutenaient des
luttes frequentes contre leurs voisins du midi ; mais ils regar-
daient comme leurs plus redoutables ennemis les Esquimaux
chez qui ils porterent souvent la guerre. Pour aller attaquer ce

(1) Deuys, vol. II, chap. xxiv.



74 COUES D'HISTOIEE [1607

peuple dans son pays, ils ne craignaient pas de traverser, sur de
freles canots d'ecorce, le bras de mer qui s^pare la Gaspesie dti
Labrador. Avant de partir pour la guerre, ils employaient un
singulier moyen pour connaitres'ilsreussiraient, ou non, dans
leur expedition. Les guerriers attaquaient leurs femmes ; s'ils
avaient le dessus dans la lutte, la guerie devaient etre malheu-
reuse ; mais, si les femmes restaient victorieuses, les ennemis
devaient courir toutes les chances d'etre battus a leur tour.
Vainqueurs, ils massacraient les vaincus et leur levaient la
chevelure ; mais ils n'avaient pas la barbare coutume de les
manger, comme le iaisaient les Iroouois et le Algonquins.

Malheureusement, dans leur commerce avec les Europeens,
les sauvages de 1'Acadie prirent beaucoup de vices des peuples
civilises, avant d'avoir le bonheur d'embrasser la religion
chre'tienne. Comme ils e"taient peu accoutumes a re"primer
les penchants de la nature, et ne s'occupaient jamais que des
besoins de tous les jours, il fallut du temps et des peines
infinies pour elever leur intelligence a la hauteur des idees
catholiques, et pour preparer leurs coeurs a gouter les ensei-
gnements de la religion chretienne. Quelques ames d'elite,
toutefois, furent bientot dignes d'etre admises dans les sein de
1'Eglise ; mais le nombre en fut d'aboid petit. Poutriucourt
se trompa sur les dispositions des sauvages, et crut qu'on
devait les admettre facilement au bapteme, parce qu'ils n'a-
vaient point d'objection a le recevoir, et qu'ils adoptaient avec
plaisir les pratiques exte"rieures de la religion. L'experience
prouva qu'ils n'agissaient ainsi que pour faire plaisir aux
Francais. Lescarbot parle d'un sagamo de la riviere Saint-
Jean, qui, afm de passer pour Francais, ne mangeait point
sans avoir leve" les yeux au ciel et fait le signe de la croix,
parce qu'il avait vu les Fran^ais en agir ainsi. Pour la meme
raison il avait plant6 une croix devant sa cabane, et il en
portait toujours une sur sa poitrine. Comme d'autres imi-
terent ce sagamo, il n'est pas surprenant que, quatre-vingts
ans apres, Mgr. de Saint-Vallier et les Peres Kecollets aient
trouve" la croix en veneration chez les sauvages de la riviere
Miramichy, de la baie des Chaleurs et de Gaspe".



1607] DU CANADA. 75



CHAPITEE CINQUlfiME



Etablissement anglais (lacs la Virginie Fondation de Jamestown John Smith
Pocahontas et John Rolfe Port-Royal al>aiidonn6 Poutriucourt y conduit une
nonvelle coloiiie M.-Flech6. missiounaire: baptise Membertou Lies Peres B;ard
et Masse dansl'Acailie Mort de Meinberton Madame de Guercheville fonde la
colonie de Saint-Sauveur Argall detruit Saint-Sauveur en pleine pats II s'em.
pare de Port-Royal Mort de Poutriucourt -.Lea jesuites de Saiut-Sauveur sout
renvoy6s en France.



Tandis que l'e*tablissement de Port-Royal paraissait en voie
de se consolider, un ennemi dangereux venait s'asseoir sur
la cote de 1'Amerique Septentrionale, et transplantait sur le
nouveau continent le germe des rivalries qui, dans la vieille
Europe, avaient soule.'e tant de guerres entre 1'Angleterre et
la France.

Vers la fin de 1'annee 1606, lorsque Poutrincourt visitait les
pays qui sont au sud de 1'Acadie, dans la baie de Chesapeake
se fondait une colonie anglaise, qui devait iufluer beaucoup sur
le sort des etablissements francais. Nous avons remarque deja
qu'en 1'annee 1606 le roi Jacques I, octroya des lettres pa-
tentes a une compagnie charged d'envoyer des colons dans la
Virginie ; ce nom avait ete donne a une partie des cotes de
1'Amerique, en 1'honneur de la reine vierge, Elizabeth. Trois
vaisseaux quitterent la Tamise dans les derniers jours de
decembre 1606, avec une centaine de personnes, destinees a
commoncer la colonie. Cette petite communaute portait avec
elle sa constitution, pre'paree d'avance par le Salomon e'cossais,
Jacques I, regnant alors sur TAngleterre. Les ncms des
conseillers appeles a diriger 1'etablissement etaient ren-
fermes dans une boite, qui ne devait etre ouverte que sur les
lieux.

Le voyage f ut long ; retardes par les vents et les tempet.es,
les vaisseaux de Newport, commandant de I'expe'dition, n'en-
trerent dans la baie de Chesapeake que quatre mois apres leur
depart de la Tamise. Quand ils eurent examine" le pays envi-
ronnant, les chefs se d^ciderent a remonter la riviere de
Powhatan, a laquelle ils donnerent le nom de James. Le treize
mai 1607, ils s'arreterent a une p^ninsule, dont ils prirent



76 COTJES D'HISTOIRE [1607

fonnellement possession. Dans ce lieu, ils commencerent a
batir une bourgade, qui fut uommee Jamestown en 1'honneur
du souverain. Ainsi la fondation de Jamestown preceda celle de
Quebec d'un peu plus d'une annee. Les sept conseillers furent
proclames, clioisirent un president et prirent la conduite des
affaires publiques. Cependant la discorde se mit dans le con-
seil ; on voulut, sous de futiles pretextes en eloigner rhomme le
plus habile de la colonie, John Smith, qui, pendant de longs
voyages en Asie et en Afrique, avait acquis une grande expe*-
rience des affaires. Pour retablir la-paix et lui faire rendre sa
charge, il fallut toute 1'adresse de I'aumonier. Des lors Smith
devint 1'ame de 1'entreprise, et rendit d'importants services.

Avec Newport, il remonta le Powhatan, dans 1'esperance de
rencontrer quelque riviere qui les conduirait a la mer du sud ;
car on n'avait pas encore perdu de vue la recherche d'un pas-
sage a la Chine et aux Indes. Ils arriverent a la capitale de
Powhatan, grand chef du pays ; c'etait une bourgade composee
d'une douzaine de cabanes. Quoique bien recus par le maitre,
ils reconnurent a leur retour a Jamestown, qu'il ne fallait pas
trop se fier aux apparences exterieures. Les sauvages avaient
surpris les Anglais, tue* un jeune garcon et blesse* dix-sept
hommes. Pour prevenir de nouvelles attaques, la ville fut
environnee de palissades, les canons furent place's, les soldats
s'armerent et s'exercerent. A la vue des pre'paratifs qui se
faisaient, les sauvages demanderent la paix, et Newport re-
partit pour I'Angleterre, laissant cent homines avec des pro-
visions et des armes (1).

Quelque temps apres, Smith alia avec quelques hommes
visiter le pays. Mais la de'sobeissance de plusieurs d'entre eux
devint funeste a toute la bande ; ils furent pris avec leur chef.
Cependant celui-ci, a force d'adresse et de courage, reussit a
s'4chapper. De'ja attache" a un arbre, il allait etre percd de
Heches, lorsqu'il tira de sa poche une petite boussole et la
presenta aux sauvages, qui, a la vue de cette merveille, le
crurent dou^ d'une puissance surnaturelle. Le prisonnier fut
promend dans les differents* villages de la nation, et enfin con-
duit dans la bourgade de Powhatan, ou son sort devait se
decider ; la, on lui fit un grand festin, a la suite duquel se tint le
conseil des sauvages. Condamne' k la mort, il fut li^ et e"tendu
sur une pierre ; deja plusieurs guerriers avaient leurs massues
levees pour lui ecraser la tete, lorsqu'une enfant de douze ans,

(1) Purchaa, I ; Smith's Virginia, etc.



1609] DU CANADA. 77

Pocahontas, fille de Powhatan, se jeta au-devant des bour-
reaux, et les empecha de frapper, en etendant ses mains sur
la face du malhetireux prisonnier. Elle avait deja sollicite sa
grace sans succes, mais ce dernier effort lui reussit ; Smith fut
sauve, et, deux jours apres, Powhatan 1'envoyait a Jamestown,
avec une escorte de douze homines.

La jeune princesse fut depuis la protectrice de la colonie.
En 1609, au pe"ril de sa vie, elle se rendit a la ville pour pre-
venir les Anglais qu'une conspiration redoutables des tribus
les menacait ; elle retablit la paix entre eux et Powhatan ; elle
sauva la vie a plusieurs prisonniers tombes entre les mains des
sauvages. Apres ces faits, Ton est etonne de la maniere dont
elle fut recompensed. Quelques soldats anglais, conduits par
Samuel Argall, enleverent la fille de Powhatan et Tamenerent
captive , ils oserent meme faire demander une rancon au pere
outrage". Plein d'indignation, le vieux chef se pre"parait a
renouveler la guerre, qui menacait de devenir serieuse.

Cependant, parmi les habitants de Jamestown, se trouvait
alors un jeune Anglais ; c'etait un enthousiaste religieux, nom-
me John Kolfe. II crut avoir des visions ; le jour, la nuit, il en-
tendait une voix qui lui faisait des reproches. Pourquoi avait-
il ete cr4e ? Ne devait-il pas conduire les aveugles dans le droit
chemin ? Ne fallait-il pas travailler a lendre la princesse chre-
tienne ? D'un autre c6te\ il se rappelait les reproches adresses
aux enfants de Levi et d'Israel, parce qu'ils s'etaient unis a
des femmes etrangeres, et il craignait qu'en s'alliant a une
race barbare et maudite, il n'attirat sur lui-meme la maledic-
tion divine. Enrin, il c4da a 1'inspiration, fit connaissance avec
Pocahontas, 1'engagea a se faire instruire dans la religion
chretienne et a recevoir le bapteme. Peu de temps apres, dans
le petit temple de Jamestown, elle fut baptisee et s'unit avec
Eolfe par le mariage. Au bout de quelques annees les deux
poux passerent en Angleterre ; oii la princesse americaine
mourut, laissant un fils qui fut la tige de plusieurs families
distingu^es de la Virginie (1). Ce mariage fut un gage depaix
entre Powhatan et les Anglais.

La colonie de la Virginie, malgre" des defaillances et des
revers, s'accrut assez rapidement sous la direction de John
Smith ; et, lorsqu'il retourna en Angleterre dans I'ann^e 1609,
elle renfermait pres de cinq cents Europe'ens. Quelques anne"es

(1) Le c616brci John Kandolph. membre dn congr6s des Etats-Unis. honime remar-
quabl p:tr ses talents et par sou excentricite. ilescendait par les foiniues, du ills de
Pocahuutas.



78 COURS D'HISTOIRE [1609

plus tard, elle etait en e"tat d'attaquer et de detruire les eta-
blissements francais de 1'Acadie.

Dej'a de nombreux malheurs assaillaient de Monts, de tons
les cotes. Ses ennemis lui avaient fait retirer sa commission, et
la societe qu'il avait formee se trouvait detruite parlespertes
que venaient de lui causer les marchands hollandais, en enle-
vant les castors et les autres pelleteries de la graude riviere
du Canada. Ces nouvelles furent envoyees a Poutrincourt, qui,
se voyait ainsi prive* de tout espoir de secours, se decida a
retourner en France et a abandonner pour un temps 1'etablis-
sement de Port-Royal. Avec lui repasserent Lescarbot et
Champlaiu, qui etait reste en Amerique depuis 1'automne de
1604 ; les batiments furent laisses a la garde des sauvages,
desole's de voir partir leurs allies (1).

Les depenses faites par le sieur de Monts avaient etc* e*nor-
mes ; pour Ten dedommager, le roi lui assigna une rente
annuelle de six mille francs, qu'il devait prelever sur les vais-
seaux qui iraient faire le commerce de pelleteries. Cette con-
cession etait une amere ironie : car, pour recouvrer cette sonime,
il aurait fallu faire de grandes depenses, et surveiller plus de
quatre-viugts vaisseaux qui frequentaient la cote : de fait, les
debouises auraient depasse de beaucoup les recettes. Aussi,
apres avoir essay^ de recourir a ce privilege, M. de Monts
fut-il oblige* de tout abandonner.

Entraine par les marchands avec qui il s'etait associ^etqui
voulaient obtenir de prompts retours, de Monts avait voulu
aller trop vite, et en rneme temps embrasser plus qu'il ne
pouvait surement ^treindre. II aurait du, suivant Champlain,
commencer par faire reconnaitre un lieu propre a recevoir les
fondements d'une colouie ; ce qu'il pouvait executer avec une
depense de quatre ou cinq mille livres. II fallait choisir un
endroit propice, et y commencer des defrichements pour ne
pas dependre entierement des secours de France, qui pouvaient
manquer ; l'(5tablissement se serait affermi dans quelques
annees, et sa colonie se serait etendue peu a pen, sans avoir a
redouter le retrait d'un privilege odieux, propre a soulever
des jalousies et des ri value's.

Toutefois, Poutrincourt n'avait pas renouc^ au projet de
s'etablir dans 1'Acadie ; mais il manquait des ressources neces-
saires pour suivre cette entreprise. Se fiant aux proinesses de
quelques seigneurs qui avaient parti porter de Tinteret h. son

(1) Champlain.



1610] DU CANADA. 79

ceuvre, il s'e"tait laisse amuser pendant deux ans par 1'esperance
d'obtenir leuf aide, et pendant ce temps rien n'avancait (1).
Henri IV avait ratifie la concession de Port-Royal faite par de
Monts ; il croyait merne 1'affaire terminee, lorsqu'en 1609,
il apprit que Poutrincourt n'avait pas encore quitte la France ;
il en exprima si fortenient son mecontentement, qu'il n'y avait
plus moyen de reculer. Presse" de satisfaire les desirs du roi,
Poutrincourt s'assura le concours de quelques marchands de
Die]>pe, et fit ses prepartifs a la hate. Le vingt-cinq fevrier
1G10, il prit la mer, conduisant avec lui un petit iiombre
d'honi.etes artisans (2). Apres un long voyage, il arriva a
Port-Royal, ou les sauvages le recurent avec joie ; ils s'infor-
maient de ceux des Francais qui n'etaient point revenus.
Membertou apprit avec beaucoup de plaisir que Lescarbot ne
1'avait pas oubli^ et avait chante les exploits de son vieil ami,
dans un poeme publie en France.

Pres de trois ans s'etaient e'coule's depuis que Port-Ptoyal
avait ete abandonne", et cependant Poutrincourt trouva les
batiments bien conserve's, a 1'exception des couvertures, qui
avaient pourri ; chaque meuble etait encore a la place ou il
avait ete laisse au depart. Cette circonstance est egalement
honorable aux sauvages, qui avaient respecte* la propriete de
leurs allies, partis peut-etre pour toujours, et aux Francais qui
avaient su inspirer de tels sentiments de bienveillance a des
barbares.

Avant son depart de France, Poutrincourt avait donne des
raisons pour ne pas amener les deux jesuites qu'on lui offrait, a
la demande du roi Henri IV (3); ce qui ne 1'empecha pas
neanmoins de conduire a Port-Royal le sieur Jessd Fleche,
pretre du diocese de Langres, homme instruit et vertueux,
envoye par Robert Ubaldini, nonce du Pape a Paris. La veri-
table cause du refus fait par Poutrincourt etait la crainte des
Jesuites. " C'e"tait, dit le P. de Charlevoix, un fort honnete
homme et sincerement attache a la religion catholique, mais les
calomnies des pretendus reforme's contre les Jesuites avaient
fait impression sur son esprit, et il e*tait bien resolu de ne les
point mener au Port-Royal."

Cependant, des son arrive'e a Port-Royal, M. Fleche com-
menca ses fonctions de missionnaire. Le sagamo Membertou,
ses enfants et ses plus proches parents avaient ete instruits

(1) Lescarbot.

(2) Claude de T,a Tour et son flls repasaorent en cette aiuiee & 1'Acadie.

(3) Lescarbot, liv. IV, chap. vm.



80 COURS D'HISTOIRE. [1610

des ve"rites de la religion, par Lescarbot et quelques autres
francais, dans les anne"es precedentes. M. Fleche, environ un
mois apres son arrivee, les jugeant convenablement disposes,
les baptisa au nombre de vingt-un, le vingt-quatre juin 1610.
Us furent les premiees de la foi chez les Micmacs, nations
qui s'est toujours montre'e docile aux enseignements des mis-
sionnaires (1). Plusieurs autres furent baptises vers le meme
temps ; mais le missionnaire ceda trop tot a leurs importunites,
et ne les eprouva pas assez ; car, apres leur bapteme, ils conti-
nuerent a vivre dans la polygamie, sans vouloir ce'der aux
reniontrances qu'on leur faisait a ce sujet.

M. Fle'che' reeut de ses ouailles sauvages le surnom de
patriarche, qui passa aux missionnaires ses successeurs ;
aujourd'hui encore, chez les Micmacs et Abenaquis catholiques,
le pretre est toujours nomme patliasse.

Le vaisseau sur lequel Poutrincourt etait passe dans 1'Acadie,
reporta en France son fils, le sieur de Biencourt, age d'environ


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