Jules Guiffrey.

Histoire de la tapisserie online

. (page 10 of 40)
Online LibraryJules GuiffreyHistoire de la tapisserie → online text (page 10 of 40)
Font size
QR-code for this ebook


traduire les cartons d'un peintre fameux, Cosimo Tura. II dispa-
rait deux ans apr6s son rival, en 1473. Entre temps, Rinaldo Bote-
ram, qui parait avoir ete done d'une singuliere activity, toujours en
chemin d'une ville a I'autre , livre aux princes de Ferrare un Salo-
mon trdnant au milieu de sa cour et une tenture de Y Histoire
d'Achab.

En 1490, Tatelier se trouve reduit a un seul tapissier, encore est-
il Italien. II se nomme Bernardino di Bongiovanni. Mais, peu de
temps apres, parait a la cour d'Hercule I^r (1471-1505) un Egyp-
tien appeie Sabadino, tapissier fort habile, dont son maitre fait
un eloge hyperbolique dans une piece qui a ete conservee. Sabadino
travaillait encore a Ferrare en 1528. Ce qui n'emp^che pas le due



Digitized by



Google



LA TAPISSERIE AU XV^ SIECLE 103

Hercule I^r d'adresser de nombreuses commandes aux tapissiers de
la Flandre.

La fabrique de Ferrare traverse une periode difficile pendant le
premier tiers du xvi^ siecle ; elle ne sortira de son apathie qu'apres
TavSnement du due Hercule II (4534-1559), pour atteindre,
sous rhabile impulsion de ce prince eclaire, Tapogee de sasplen-
deur.

Sienne. — Apres Fatelier de Ferrare parait celui de Sienne. Sa
creation est due a un Bruxellois dont il a ete question plusieurs
fois d^ja, Tactif et industrieux Rinaldo Botei^am, fils de Gautier.
En 4438, la ville lui accorde pour deux ans une subvention an-
nuelle de 20 florins, a la condition de fonder un atelier et d'in-
struire des el6ves. A Texpiration du delai, le march^ est renouvele
pour six ans. Mais Boteram ne tarde pas a abandonner son entre-
prise et a partir pour Ferrare. D6s 4442, il est remplace par Jacquet,
fils de Benoit d' Arras. Moyennant 45 florins de traitement annuel,
celui -ci s'engage a installer deux grands metiers et a enseigner la
tapisserie a quiconque se presentera. Jacquet deploya une certaine
activite. Pendant son sejour a Sienne, il avait tisse plus de qua-
rante pieces, comprenant un certain nombre de banquiers. C'est
a cette epoque qu*il execute pour le pape Nicolas V une Histoire
de saint Pierre, en six pieces, pour le prix de523 florins d'or.

Apres 4456 il n'est plus question de Tatelier de Sienne. Lepalais
de la Seigneurie possedait, il n'y a pas longtemps, et conserverait
encore, si nous en croyons des renseignements particuliers, un cer-
tain norabre de tentures de la fagon de Jacquet d'Arras.

Rome. — II serait bien extraordinaire que les papes, ces dilet-
tantes passionnes, n'eussent pas figure parmi les protecteurs italiens
de la tapisserie. Toutefois le premier atelier de Rome ne date que
du regne de Nicolas V (4447-4455). Durant la derniere annee de
son pontificat, un Parisien, Renaud de Maincourt, est charge de
Tex^ution d'une tenture representant la Creation du monde,
pi6ce qui jouissait encore au xvp siecle d'une grande reputation.
A peine Renaud de Maincourt avait -il termine sa tache, qu'il quit-
tait Rome, d^s 4456. II faut attendre jusqu'au milieu du xvF siecle
une nouvelle tentative pour doter la ville eternelle d'un atelier de
haute lice.



Digitized by



Google



104 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

Florence. — On rencontre a Florence, pendant le cours du
xv<5 siScle, quelques tapissiers flamands, sans trouver trace d'un
etablissement durable et permanent. En 1457, un Brugeois, nomme
Lievin, livre a la republique treize cents coudees carries de tapisse-
rie. Mais il abandonne bientdt Florence pour Ferrare. Un autre tapis-
sier, nomme Jean, travaille, de 4476 a 4480, pour Toeuvre du Dome;
mais, a Florence comme a Rome, les tentatives serieuses pour
acclimater Tart de la tapisserie ne datent que du xvi* siecle. Notons
cependant que, vers 4455, le peintre florentin Neri di Bicci avail
fourni, avec Victor Ghiberti, le fils du cel6bre sculpteur, le modele
d'un espalier command^ par la Seigneurie.

Pirouse. — En 4463, vient s'etablir a Perouse une famille dont
tons les membres , pere , mere , fils et bru , se livraient ensemble
au travail de la haute lice. La ville lui accorde certains privileges
pour aider a la confection de tapisseries destinees a la decoration
du palais municipal. Cette entreprise n'eut, comme la plupart des
etablissements similaires crees en Italic vers la m6me epoque, qu'une
courte dur^e. Son chef, Jacquemin Birgieres, quittait Perouse des
4467, emmenant avec lui toute sa famille.

Bologne. — Des tentatives semblables se produisent sans plus
de succes dans d'autres Etats voisins. Une recente publication a
mis au jour un acte faisant connaitre les privileges accordes,
en 1460, a un certain tapissier de Brescia, nomme Petri Setta
Mezo, pour le decider a venir s'^tablir a Bologne avec toute sa
famille et a y travailler de son etat.

Milan. — Trois ans plus tard, un autre artisan, Jean de Bour-
gogne (Johannes de Burgundia), adressait une requfite a Frangois
Sforza pour solliciter la restitution de ses instruments de travail,
confisques par ses cr^anciers. La suite de TafTaire nous apprend
(lue les confreres du debiteur poursuivi se plaignent d'avoir ^l^
contraints de faire venir a leurs frais deux ouvriers de Picardie
pour terminer le travail laisse inacheve par le plaignant. Celui-ci,
de son c6te, avait tout tente pour detourner les nouveaux venus
de leurs devoirs. De ces pieces resulte la preuve que cinq ou six
tapissiers, tous originaires des provinces du nord de la France,
etaient etablis a Milan en 44G3.



Digitized by



Google



LA TAPISSERIE AU X\^ SIECLE 105

Urbin, Todi, Correggio. — Frederic de Montefeltre cherche a
introduire Tart de la tapisserie a Urbin vers 4470; il eut a ses
gages jusqu'a cinq artisans, dont le principal ouvrage est uneifis-
toire de Troie.

Une Frangaise, du nom de Jeanne, execute, en 4468, un travail de
haute lice pour Teglise Santa- Maria della Grazie de Todi.

La ville de Correggio regoit, en 4460, le Flamand Rinaldo
Duro, qui ne quitte cette residence qu'en 4506, pour s'etablir a
Bologne, ou il meurt en 4544. Le seigneur de Correggio avait
acquis de lui, en 4480, quelques pieces pour la somme de 57 du-
cats. Puis arrive (4488) un autre tapissier, Antoine de Brabant,
fils de Gerardin de Bruxelles; mais celui-ci part bientdt pour
Modfene, ou un autre Flamand fait une courte apparition en 4528.
L'h6tel de ville de Correggio possede encore douze pieces de
paysages et de chasses attribuees par la tradition a la fabrication
locale.

L'histoire de la tapisserie en Italie, pendant le moyen age, se
reduit, comme on vient de le voir, a peu de chose. A part les
ateliers de Mantoue, de Ferrare et de Sienne, les villes ita-
liennes n'ont possede que des etablissements precaires, installes
par des ouvriers nomades en quele de travail , qu'atlirait le mirage
trompeur de subventions insuflisantes pour assurer leur existence.
Aussi, malgre les encouragements donnes a Tindustrie naissante
par les princes et les municipalites, les tapissiers ne parviennent-
ils a creer nuUe part un centre de fabrication durable.

C'est a peine s'il existe encore un seul specimen des produc-
tions italiennes du xvc siecle. Le plus ancien qu'on connaisse, la
Presentation de la tete de Pompde a CisaVy semble se rattacher par
le style a Tecole milanaise ; mais on ignore absolument le lieu de sa
fabrication. Encore n'est-on pas bien certain qu'il soit anlerieur
a ran 4500.



ESPAGNE

Les efforts pour acclimater la tapisserie dans le midi de TEu-
rope semblent avoir eu moins de succes encore en Espagne qu'en
Italie. M. Davillier a pu constater la presence de deux tapissiers



Digitized by



Google



106 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

a la cour des rois de Navarre, en 1441. D'autres hauteliceurs appa-
raissent a Barcelone, d'abord en 4391 , puis en 1433. On manque
de details sur ces tentatives isolees. D'ailleurs, TEspagqe pourra
s'approvisionner largement dans les Flandres quand la monarchie
universelle de C3iarles- Quint aura reuni les provinces jusque-la
frangaises aux vastes Etats du tout -puissant Empereur.



ANGLETERRE

L'Angleterre ne parait m6me pas avoir fait un effort pour s'ap-
proprier une Industrie qui eiit trouve chez elle tons les elements
necessaires a son existence. Elle se contente d'echanger ses laines
contre les tentures llamandes, sans songer a lutter avec les tisse-
rands d'Arras, de Tournai, de Bruxelles, sur le terrain de leurs
succes.

ALLEMAGNE



L'AUemagne nous offre un probleme assez obscur. Elle parait,
en effet, avoir donne naissance a un grand nombre de tentures
encore existantes, tandis qu'on ne voit pas trace chez elle d'un
atelier regulierement organise avant le milieu du xvi^ siecle. II
y a plus : d'apres certains travaux recents, les artisans d'outre-
Rhin auraient devance tons les autres pays dans la connaissance
et la pratique de la haute lice, et des le xi^ siecle, ou tout au
moins le xiic, apparaitraient des produits ne laissant aucun doute
sur cette anteriorite. Aux preuves alleguees nous avons deja
oppose qu'on ne sait rien , absolument rien de certain sur Tori-
gine et la date de ces venerables tissus. En admettant meme que
la fameuse piece provenant de Teglise de Saint-Gereon de Cologne,
etdont les fragments, vendus par le chanoine Bock, se trouvent a
Lyon, a Nuremberg et a Londres; en admettant, dis-je, que cette
tapisserie celebre remonte au xii^ siecle, ce qui n'est pas absolu-
ment demontre, certains savants lui attribuent encore une origine
orientale, tandis que d'autres tiennent pour les pays occidentaux.
Ainsi nous restons dans une complete incertitude. II nous semble



Digitized by



Google



Digitized by



Google



108 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

bien difficile de voir dans ce tissu im ouvrage de haute lice;
or la grande innovation du xiii^ siecle, ainsi qu'on Ta explique
plus haut, consiste dans la substitution du metier vertical au me-
tier a pedales ou de basse lice.

Meme incertitude pour tons ces produits de Tancienne Industrie
allemande dont on fait grand etalage depuis quelque temps, dans
le but de reculer outre mesure la date de la pratique de la tapis-
serie dans TAUemagne meridionale. Beaucoup d'ecrivains parlent
de ces monuments sans les avoir vus ; ils auraient fait preuve de
prudence en montrant une certaine reserve.

Constatons tout d'abord qu'aucune des tentures que nous aliens
enumerer ne porte de date. Vouloir fixer Tepoque de Texecution
d'apres le style du dessin serai t s'exposer a de lourdes erreurs.
Ce sont des points sur lesquels les juges les plus competents s'ac-
cordent rarement; on ne pent done s'en rapporter a des opinions
emises legerement, apres examen superficiel. Touchant la question
d'origine, aucune preuve authentique non plus n'a pu etre fournie.
Les chansons de geste ou les textes litteraires ne font pas autorite
en semblable matiere.

Nous nous bornerons done a enumerer les plus anciennes tapisse-
ries allemandes, en faisant les plus expresses reserv(3S sur Tage,
trop recule selon nous, qui leur est attribue. On remarquera que
tons les monuments existants ont ete retrouves dans les provinces
de TAllemagne meridionale, a Nuremberg ou dans les pays envi-
ronnants. II est bien facheux que les doctes erudits qui veulent
etendre leur empire sur Tunivers entier n'aient pas pris la peine
jusquMci de compulser les vieilles archives germaniques, pour en
tirer quelques lumieres sur la question fort obscure qui les inte-
resse au premier chef.

Nous avons resume, dans le premier chapitre de cet ouvrage,
ce qu'on sait sur les tapisseries du ddme de Halberstadt et de
Tabbaye de Quedlimbourg, attribuees au xii^ ou memeau xi^ siecle.
Inutile de revenir sur ces questions obscures.

Vers 4360, Tempereur Charles IV installe a Prague des tapissiers
persans qu'il avait fait vonir de leur pays. On manque de details
sur les resultats de cette tentative. Les tapisseries anterieures au
xive siecle se borneraient done aux pieces de Saint-Gereon , d'Al-
berstadt et de Quedlimbourg.

Beaucoup de tentures qui representent des scenes tirees de ro-



Digitized by



Google



LA TAPISSERIE AU XV^ SIEGLE 109

mans de chevalerie nous semblent avoir ete vieillies a plaisir. La
plupart ne doivent pas remonter plus liaut que le xv^ siecle,
peut-etre meme le commencement du xvi**. Tels sont ces sin-
guliers Combats d'hommes nus, de 0,90c. de liaut, exposes au
chateau de Wartburg, propriete du grand-due de Saxe-Weimar.



Tapisserie allemande, xv« siecle.
(Ildtel de.ville de Ratisbonne.)



Telles aussi les pieces a sujets profanes, apparlenant au prince de
Hohenzollern et au musee Germanique de Nuremberg. On trou-
vera ici le dessin d'une curieuse representation des jeux de Te-
poque sur les remparts exterieurs d'une ville forte. Cette piece
n'offre pas moins d'interet au point de vue des moeurs que sous
le rapport des costumes; ceux-ci accusent la (in du xv^ siecle.

Le musee de la porte de Hall, a Bruxelles, possede un sujet
bizarre ou figurent des personnages couronnes, ayant les pieds
nus, avec une licorne, symbole de la chastete.

Sur une serie de douze pieces conservees, en partie a Thotel



Digitized by



Google



ilO HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

de ville de Ratisbonne, en partie au mus^ de Munich, se voient
des personnages jouant aux cartes ou se livrant a divers exercices
dans des costumes singuliers. Ces tableaux, a fond rouge, portent
les armoiries des Kolmberg et des Stain de Rechtenstain , dont les
descendants habitent encore la Souabe. La gravure de la page pre-
cedente donne une idee du genre de decoration tres particulier de
ces sujets. On les a attribues au xiv^ siecle; peut-6tre sont-ils
posterieurs d'un siecle, ainsi que le Combat des Vices et des Ver-
tus, conserve egalement a Ratisbonne.

Les tentures a sujets religieux, remontant a une^poque indeter-
min^ du moyen age, sont encore assez communes dans les musees
germaniques et les vieilles eglises allemandes. Parmi les plus an-
ciennes pieces de cette famille, on cite une tapisserie de Nuremberg
ou sont reunis saint Jean-Baptiste, sainte Claire, sainte Agnes, sainte
Elisabeth, saint Pierre et saint Paul, puis une tenture des Douze
Apotres, dans Teglise Saint-Laurent de la nieme ville. Ces deux
suites remonteraient au xiv° siecle ; mais c'est une pure hypoth^se.

Les pieces religieuses du xv^ siecle sont nombreuses au mus^
National de Munich et au musee Germanique de Nuremberg.
Leur dessin annonce encore un art tr6s primitif. Le musee de
Kensington, de Londres, a expose naguere a Paris unebande fort
curieuse avec legendes allemandes, ayant pour sujet la preparation
a la vie monastique.

Quelque repandus que soient ces ^chantillons d'une industrie
encore dans Tenfance, il a ete impossible jusqu'ici de determiner
avec certitude le lieu de leur fabrication. C'est a peine si on est
parvenu a recueillir quelques indices sur cette question delicate.
Ainsi, en 1458, le conseil de la ville de Nuremberg fait tisser par
les religieuses de Sainte- Catherine -du- Tabernacle une tapisserie
payee 14 florins. La vieille cite allemande se trouvait mieux si-
tu^e que nulle autre pour attirer quelques -uns des tapissiers no-
mades qui parcourent TEurope a cette epoque, et cependant le
fait que nous venons de signaler nous la montre reduite a charger
de ses commandes les nonnes d'un convent. Ceci semblerait in-
diquer qu'il n'existait dans la ville, non plus qu'aux environs,
d'ouvrier de haute lice.

Le seul nom de tapissier qu'on ait rencontr^ jusqu'ici en AUe-
magne est celui de cet artisan d'Arras, nomm^ Clays Davion, qu'un
voyageur rencontrait a Pesth en 1433. Nous avons eu d^ja I'occa-



Digitized by



Google



O H

ce

CO Q}

^ .2

O' 5

— w

^ i

>" «

en E

" i



Digitized by



Google



Digitized by



Google



LA TAPISSERIE AU XV SifeCLE 113

sion d'insister sur ce fait en constatant que Davion avail sc^journe
une dizaine d'annees dans sa patrie d'adoption.
Cette absence complete de documents authentiques en pre-



TAPISSERIE A MONSTRES ET A VERDURES
Fin dti XV* siccle.



sence d'une aussi grande quantite d'oeuvres de date reculee, fait
supposer que la plupart des tapisseries connues avaient ete fa-
briquees dans les couvents, si nombreux a cette epoque, ou bien
dans un atelier ephemere qui aurait disparu sans laisser de traces.
Si done les tapisseries historiees et a personnages etaient connues
et recherchees en Allemagne avant le xvi« siede, les premieres
manufactures autheriliques ne reniontent pourtant pas au dela
de Tannee i540.



Digitized by



Google



114 UISTOIRE DE LA TAPISSERIE



SUISSE



L'histoire industrielle de la Suisse est intimement liee a celle de
rAUemagne pendant le moyen age. II resulterait cependant, de d^-
couvertes r^centes, que les artisans de ce petit pays etaient en avance
sur leurs voisins dans la pratique des industries textiles. Jules Qui-
cherat a signal^, il y a quelques annees, une curieuse tapisserie re-
trouvee a Lucerne et devenue la propriete du marquis d'Azeglio,
ministre de Sardaigne. Jeanne d'Arc y est representee au moment
ou elle se presente devant Charles VII.

La l^gende allemande o: Vie kumt die Juckfrau von Gott gesant
dem Delphin in die Land. — Comment vient la Pucelle envoyee de
Dieu vers le Dauphin dans sa terre, » suffil pour faire ^carter Tidee
d'une origine frangaise ou bourguignonne. Quant a tirer du nom de
dauphin donne a Charles VII la preuve que la tapisserie est tout a
fait contemporaine de Tevenement qu'elle retrace, comme I'a fait Jules
Quicherat, c'est, croyons-nous, attacher une importance exag^ree
a un detail secondaire. On ne pent guere se servir des costumes
comme argument decisif , le goOt allemand etant fort en retard sur
celui des pays voisins. Quoi qu'il en soit, cette piece du xv© siecle
est pour nous du plus haut interet, car elle prouve le retentissement
immense de la mission de Jeanne d'Arc.

Mais pourquoi ce monument precieux n'aurait-il pas pris nais-
sance dans le pays m^me ou il a et^ retrouve apres quatre siecles
d'oubli? Ne vient- on pas de publier a Bale', dans un recueil de
decorations d'etoffes et de meubles anciens, plusieurs dessins qui
donnent Tidee la plus avantageuse du developpement de Tart deco-
ratif dans les cantons de la Suisse allemande pendant la derni^re
periode du moyen age.

Nous pouvons , avec Tautorisation de Tediteur, placer sous les
yeux du lecteur des reductions de ces scenes d'une fantaisie im-
pr^vue et d'une charmante originalite.

L'auteur de la notice qui accompagne ces planches nous apprend
que la ville de Bale possedait, vers 4453, trois ateliers ind^pendants

* « Kunst im Hause, » I' Art dans la maison, lir6 d'une collection d'objets du
moyen tge, public par le docteur Morilz Heyne, avec les dessins de Tarchitecte
W. Bubeck, chez DetlolT; 2 volumes in-4®, avec 70 planches.



Digitized by



Google



T.

O

5

o
a



cd s

o •

o >

c ^

s

H -^

U e



^ i

< o
S o

as' I
? «

W ^
CO

•<

y

-<



o



Digitized by



Google



Digitized by



Google



LA TAPISSERIE AU XV° SIECLE 117

diriges par des femmes ; les documents contemporains en four-
nissent la preuve. Quant a attribuer a ces ateliers Texecution de nos
tapisseries, le savant editeur ne va pas j usque -la. Ces pieces nous
paraitraient d'une date sensiblement posterieure, et plutdt contem-
poraines de Charles VIII ou de Louis XII que de Charles VII.

Deux de ces tapisseries sont inspirees par le m6me sentiment
decoratif : figures richement habillees menant en laisse des dragons
fantastiques au milieu de la plus capricieuse efflorescence. Ces deux
pieces etaient evidemment destinees a servir de dosserets; cello
qui est formee de trois morceaux superposes formait probablement
trois frises distinctes aTorigine. L'autre, incontestablement la plus
riche et la plus belle, nous dit, dans ses legendes allemandes, que
I'homme vainqueur des betes sauvages est dompte par I'amour, lieu
commun fort ingenieusement rajeuni pour la circonstance.

La forme et les dimensions de la troisieme tapisserie lui assignent
le mdme usage qu'aux deux autres. Nous y voyons representes cer-
tains personnages des plus populaires au moyen age, soit en France,
soit en AUemagne. II s'agit de ces neuf preux dont la legende a
souvent inspire les dessinaleurs de cartons.

Ici nous n'avons que les trois preux Chretiens, Arthur, Charle-
magne et Godefroy de Bouillon, avec leurs armoiries de fantaisie.
A gauche parait Judas Machabee. La tapisserie incomplete ne laisse
voir qu'une partie du corps du roi David ; il manquerait done, pour
completer la serie, le troisieme des preux de I'Ancien Testament,
Josue, enfin les trois heros paiens, Hector, Alexandre et Cesar. On
sait que cette trilogie, dont Tinvention date du xiv© siecle, a laisse
une trace durable dans le jeu de cartes. Les inventaires nous en
ont fait connailre deja plusieurs representations.

II exisle encore, dans un chateau de la Nievre, une tapisserie ou
Godefroy de Bouillon se presente a cheval ; les murailles de Jeru-
salem apparaissent dans le fond.

N'est-il pas interessant de constater que ces types du heros parfait
avaient ete adoptes par les Allemands, qui y retrouvaient une de
leurs figures les plus populaires, le grand empereur Charles?

Nous connaissons peu de tapisseries du xv^ siecle ou du commen-
cement du xvic siecle d'un style aussi riche que les tentures de Bale.
Si on parvenait a etablir d'une maniere certaine qu'elles sortent d'un
atelier du pays, elles placeraient leurs auteurs a c6te des maitres
les plus habiles. D'ailleurs, Tindustrie de cette contree laborieuse a



Digitized by



Google



118 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

ete imparfaitement etudiee jusqu'ici. On fait trop souvent honneur
a rAlIemagne des oeuvres de ses habitants, et on leur enleve injus-
tement une bonne part de la gloire qu'ils peuvent legitimement
revendiquer.

II est pour nous hors de doute que certaines tapisseries a le-
gendes'allemandes ont ete fabriquees en Suisse. Dans le cas par-
ticulier qui nous occupe, la tapisserie des Neuf Preux porte les
armoiries de la famille baloise des Eberlin. Si elle ne sort pas
d'un atelier Suisse, elle a done au moins ete fabriquee specialement
pour un des membres de la vieille noblesse du pays. Bien des pre-
somptions plaident ainsi en faveur d'une origine baloise plutdt
qu*allemande. Quant a la date, cetle piece ne nous parait pas
remonter au dela des dernieres annees du xvc ou des premieres
du xvic siecle.

En elTet, conlrairement a une opinion trop repandue, les tapis-
series d'une date certaine, anterieures a Tan 1500, sont d'une
extreme rarete. Pour la plupart des tentures de cette epoque, il
est bien difficile de preciser, a quelques annees pres, la date
de I'execution. Aussi rattacherons-nous a la periode de la re-
naissance toutes les pieces posterieures a la mine d'Arras,
c'est-a-dire a Tannee 1477, date capitale dans Thistoire de la
tapisserie.

Rien de plus rare qu'une tapisserie datee; presque toutes celles
dont on a pu fixer Torigine sortent des ateliers fran^ais ou flamands ;
c'est tout un , comme on Fa vu , pour la periode du moyen age. II
n*y a pas lieu de s'arreter aux productions allemandes, insuflisam-
ment connues et etudiees jusqu'ici et qu'on n'a mSme pas tente de
classer methodiquement. Les ateliers italiens, malgre le nombre des
villes ou se montrent, des le xv^ siecle, les artisans venus du Nord,
n'ont d'abord qu'une existence precaire et de peu de duree. On voit
les tapissiers chercher de ville en ville des clients genereux et donner
ainsi Tillusion d'une activite qui n'existe pas; mais, en somme, la
production de ces ateliers, a peine suflisante pour satisfaire aux
exigences des petits seigneurs du pays, ne fournit qu'un tres mince
appoint a la liste des tentures anterieures au xvF siecle.

C'est done aux metiers de la France septentrionale, de TArtois
et de la Flandre qu'est due la majeure partie de ces innombrables



Digitized by



Google



LA TAPISSERIE AU XV*» SlfiCLK 119

tapisseries citees dans tous les inventaires du xv« siecle. De tous ces
tresors accumules dans les palais des princes puissants , parmi les-
quels les dues de Bourgogne occupent le premier rang, il reste
aujourd'hui bien peu de chose; raison de plus pour rappeler
sommairement les pieces d^j4 citfes ou pour signaler en peu
de mots celles qui remontent a une date anterieure a 4477 et
dont il n'a pas encore ete question. On verra que la plupart, fran-
gaises d'origine, sont encore aujourd'hui conserves dans notre
pays.

Nous ne reviendrons pas sur la PrSsenlation au Temple, de
M. Escosura, ni sur Y Apocalypse d'Angers, sur lesquelles nous
nous sommes longuement etendu plus haut.



Online LibraryJules GuiffreyHistoire de la tapisserie → online text (page 10 of 40)