Jules Guiffrey.

Histoire de la tapisserie online

. (page 11 of 40)
Online LibraryJules GuiffreyHistoire de la tapisserie → online text (page 11 of 40)
Font size
QR-code for this ebook


La Vie de saint Pial et de saint £leulhere, de Tournai, bien que
datee de 4402, appartient encore au premier age de notre Industrie.

Parmi les belles tentures enumerees a Toccasion des somptueuse:5
fetes de la cour de Bourgogne, YHisloire de Clovis, de Reims, est
une de celles qui permettent le mieux d'apprecier les caracteres du
style bourguignon flamand. Si elle ne porte pas de date, nous
Savons qu'elle efciit terminee avant 4460.

Les tapisseries de Nancy et de Berne paraissent egalement datees
par la provenance que leur attribue ]a tradition. A ce point de vue,
Injustice de Trajan, VHistoire d*Herkinbald, le D^bat de Souper
et de Banquet, peuvent etre consideres, avec les pieces de Clovis,
comme les types de Tindustrie franco-bourguignonne vers la fin
du moyen age. Bien que les plus anciennes series connues, d'une
date post^rieure a celles que nous venons de citer, soient conser-
vees dans des eglises frangaises; bien que les suites d'Angers,
de la Chaise-Dieu, de Reims, de Montpezat, du Mans, de Sois-
sons, remontent a une epoque au moins aussi reculee que les ta-
pisseries les plus venerables de Madrid, il en est peu parmi elles qui
puissent 6tre attribuees avec toute certitude au xv^ siecle.

La plupart des vieilles tentures, nous Tavons dit, ne portent
ni signature ni date; seulement quelques rares pieces nous ont
transmis, dans une inscription, le souvenir du personnage qui les
a commandees. De ce nombre est la Vie de saint Pierre, donnee a
la cathedrale de Beauvais par Guillaume de Hellande, ev6que de 4444
a 4462. Une legende versifiee, placee sur la derniere piece au-
jourd'hui perdue, mais transcrite jadis par un ancien historien,



Digitized by



Google



120 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

rappelait en ces termes les circonstances et Tepoque de Texe-
cution de la tapisserie.



Icelui pasleur venerable (Guillaume de Hellande),

Meu d'une vertueuse planle,

L'an mil quatre cent soixante

Fit faire de bonne dur^e

Ce tapis ou est figur^e

La belle vie de saint Pierre.

II a reveslu mainte pierre

En CO choBur. Dieu qui est paisible

Liii doint (donne) vesture incorruptible.



A Torigine, la Vie de saint Pierre complait dix pieces. La ca-
thedrale de Uetiuvais nen a garde que sept. Uiie huilieme,
achetee a la vente d'un chanoine qui Tavait fait porter a son domi-
cile et qui mourut sans Tavoir reslituee, est au musee de Cluny;
une neuvieme enfin a recemment ete signalee dans une collection
particullere. Malheureusement la derniere, celle qui portait Tin-
scription ci-dessus reproduile, i>arait i)erdue.

Nous nous occuperons plus tard des autres tapisseries de leglise
de Beauvais et de la curieuse suite des rois de Gaule, executee au
commencement du xvi^ siecle.

L'ev^que de Soissons, Jean Millet, qui occupa le siege episcopal
de 1443 a 1503, voulant se conformer a un usage alors fort repandu
etlaisser a son egliseune preuve de sa munificence, lit tlsser pour
elle une suite de Uipisseries rei)resentant la legende populaire de
Saint Gervais et de saint Protais, qu'on retrouve a la cafhedrale
du Mans avec la dale de 1509. Mais de la tenture de Soissons, evi-
demment anterieure a celle du Mans et qu'il est permis de faire
remonter au xv^ siecle, il n*exisle plus qu'un seul morceau com-
prenant trois scenes ditl'erentes. Sur le fond est plusieurs fois re-
pete le mot PaiXy qui se lit egalement sur les panneaux de la Vie de
saint Pierre a Beauvais. Est-ce une devise? Ne doit-on pas y voir
plutot une sorte d'invocation pieuse, de priere? Sa presence sur
des tentures d'origine differente ne laisse pas que de compliquer le
probleme. La meme idee se trouve, en elTet, plusieurs fois repetee,
sous une autre forme, dans la bordure d'une piece representant le
roi Charles VIII \\ cheval partant pour la conquefe de Tltalie, dont
on parlera plus loin.



Digitized by



Google



LE MARTYRE DE SAINT PIEHRE

Tapisserie de la cathMrale de Beauvais,

d'apr^s les Anciennet Tapitseries historiica d'Achille Jubinai.



Digitized by



Google



122 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

A qui s'adressaient les pMats qui prenaient ce souci de la deco-
ration de leurs eglises? II parait difficile d'admettre qu'ils eussent
recours a des artisans installes au loin; nous serions assez porte
a supposer, en I'absence de tout element d'information, qu'ils
appelaient aupres d'eux et faisaient travailler, sous leurs yeux et
sous leur contrdle, les tapissiers auxquels ils accordaient leur con-
liance.

Un temoignage contemporain bien curieux nous a conserve le
souvenir des precautions infmies qu'on prenait, a cette epoque,
pour que I'oeuvre du^tapissier n'offrit rien qui pilt choquer les
scrupules du theologien le plus pointilleux. Un vieux manuscrit
conserve a Troyes, et public par M. Ph. Guignard en 1851, con-
tient, avec un luxe de details inoui, la description d'une suite
de vingt-deux histoires relatives a la vie de saint Urbain. Le litre
suivant ne laisse pas de doute sur la destination de ce commen-
taire : <r Memoire pour I'ordonnance des hystoires et misteres qu'ilz
seront contenus, faicts et portraicts en une tapisserie, ou notem-
ment sera demonstree, et par escript declaree, la vie, legende et
devote conversacion du glorieux sainct Urbain, martir et premier
pape de ce nom. » Rien ne manque a la description; le nombre et
Tattitude des personnages, la couleur des vetements, les acces-
soires, meubles, ecussons, etc., et jusqu*au huitain qui doit ac-
compagner chaque panneau, tout est minutieusement indique. Que
cette tapisserie ait ete executee ou qu'elle ait ete remplacee par une
histoire du pape troyen Urbain IV, peu importe; elle ne nous
offre pas moins un temoignage sensible des precautions infmies
prises afm que les suites religieuses, destinies a la decoration des
eglises, ne continssent rien de contraire au dogme, rien qui blessat
la piete des fideles.

On trouve encore une marque significative de la faveur dont
jouissait la tapisserie vers la fin du xv^ siecle, comme instrument
d'edification pour les personnes pieuses , dans le traite qui porte
ce titre bizarre : « Deux pans de la tapisserie de Jehan Germain,
evfique de Chalon-sur-Saone, representant la loi de Moyse, ffi-
vangile, etc. j> Ici encore, les descriptions sont tellement precises,
que le bon prelat a dil nourrir le secret espoir de voir quelque
tapissier s'emparer de son commentaire pour le traduire avec la
navette. Ces details ne paraitront peut-6tre pas inutiles; ils nous
montrent la place enorme que la tapisserie occupe dans la d^o-



Digitized by



Google



LA TAPISSERIE AU XV° SIECLE 123

ration des dglises comme dans celle des chateaux vers la fin du
moyen age.

Le commencement du xvp si6cle va nous offiir bien d'autres
exemples de cette faveur.

Si nous essayons maintenant de caracteriser I'art de la haute
lice a la fin de la pei iode qui se termine par la ruine des ateliers
d'Arras, nous constaterons qu*a aucune autre epoque la tapisserie
n'a mieux observe les regies de la decoration. Loin de blamer
comme un defaut Taccumulation de figures superposees qui s'e-
tagent jusqu'au haut de la composition, sans laisser le moindre
espace inoccupe, il faut voir dans cet arrangement le sentiment
le plus juste dea vrais principes. Le tapissier ou I'auteur des
cartons n'oublie jamais qu'il s'agit de Tornement d'un tissu, et il
se preoccupe par-dessus tout de ne laisser aucune place vide. Si
les figures du premier plan occupent une partie importante du
champ du tableau, Tartiste aura soin d'historier les robes des
dames ou m^me les habillements masculins des plus riches dessins
empruntes aux damas et aux etofies de soie alors en vogue. Le style
de ces dessins, qu'on retrouve sur les miniatures des manuscrits,
est souvent un precieux element pour aider a preciser Tepoque
de Texecution des pieces non datees. L'usage de ces somptueuses
etoffes a grands ramages s'introduit pendant les expeditions en
ItaHe. EUes deviennent d'un usage de plus en plus repandu sous
Louis XII et Francois I^r. i^a conclusion est facile a tirer pour le
sujet qui nous occupe.

La peinture sur verre exerce, durant tout le moyen age, une
influence considerable sur le style des tapisseries. L'observation
deja faite au sujet de ce trait noir qui cerne les contours des
figures, et qui n'est qu'un emprunt heureux aux pratiques du
peintre verrier, s*applique egalement aux oeuvres de la premiere
renaissance. Cette pratique, ^minemment favorable a la nettet^
du sujet, se prolonge m6me jusqu'au xviii^ siecle. Son abandon
contribue pour une bonne part a donner aux scenes reproduites en
haute lice un aspect vague et confus.

On a dit que les tapissiers du moyen age n'avaient pas Thabi-
tude d'en tourer leurs ouvrages d'une bordure; c'est une erreur.
Au debut, ils placent au bas des scenes religieuses une bande
emaillee de fleurs, ou se jouent des lapins et autres animaux,
tandis que dans le haut, des nuages en forme d'ondes, figurant le



Digitized by



Google



124 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

ciel, sont peoples d'anges portant des instruments de musique. Ce
genre de bordure se remarque sur la Presentation ait Temple,
de M. Escosura, comme sur les longues pieces de V Apocalypse.
On distingue meme, dans la premiere, des petites maisons tres
naivement indiquees. Au xv^ siecle, Tusage s'etablit d'entourer le
sujet soit d'une bordure etroite couverte de fleurs, soit d'un
ornement portant Tecusson et la devise du proprietaire plusieurs
fois repetes. Le cadre banal de fleurs separees par des termes
allegoriques , appliqu^ a la plupart des pieces bruxelloises du
xvic siecle, n'est done que Textension d'une pratique qui remonte
a Torigine m6me de Tindustrie.

Les tapisseries du moyen age offrent presque toutes, dans une
legende versifiee, Texplication du sujet; de plus, les noms des
personnages sont souvent inscrits a cote d'eux, au milieu m^me de
la tapisserie. Nous avons vu que des poetes habiles ne croyaient
pas deroger en travaillant a ces inscriptions, dont il a dii exister
des recueils comprenant tons les sujets populaires de Thistoire
ancienne. Ainsi nous avons retrouve sur une fort belle suite de
VHistoire de Suzanne, appartenant a M. Paul Marmottan, des
sixains en vers franyais, inscrits sur les sujets identiques qui
figurent parmi les toiles peintes de Reims. Les scenes different
sensiblement , tandis que les vers sont absolument semblables.
Cette singuliere coincidence ne prouve-t-elle pas qu'il a ete com-
pose des recueils d*inscriptions a Tusage des tapissiers, ou ceux-ci
ne se faisaient pas scrupule de puiser les legendes dont ils avaient
besoin?

La langue de ces inscriptions pent aussi devenir un element pre-
cieux pour aider a determiner Torigine de certaines pieces.

Le fran(;ais semble avoir ete beaucoup plus employe que le latin
pour les legendes des tentures durant le moyen age, tandis que,
pendant la renaissance, Terudition envahit le monde de la tapis-
serie lui-meme, et nos bonnes vieilles legendes en vers de huit
pieds sont desormais remplacees par de pretentieux distiques.

On a vu , par les exemples reproduits ici , que les AUemands
aimaient a remplir le fond de leurs tissus de longues banderoles
chargees de mots ou de phrases qui, parfois, constituent un
veritable element de decoration et enveloppent completement les
personnages.

On sait que les oeuvres des artistes du moyen age, j'entends



Digitized by



Google



LA TAPISSERIE AU XV^ SifeCLE 125

les plus riches et les plus pr^ieuses, sont toujours anonymes.
Une signature est un fait exceptionnel. Les tapissiers se con-
forment a Tusage; si on rencontre parfois des tentures datees,
nous n'en avons jamais vu de sign^es avant le xvi^ siecle.

II nous faut dire quelques mots d*un usage assez commun qui
a cause plus d'une meprise. I^s lellres de Talphabet ont ete em-
ployes sou vent comme simple motif de decoration, sans qu'on
altachat a ces sortes d'inscriptions aucun sens. Ainsi les galons des
vetements, au lieu d'etre ornes d'une frise ou d'un feston regulier,
sont parfois converts des leltres tres faciles a dechiffrer, mais
dont la reunion ne signifie rien. Plus d'un erudit s'est en vain
cfibrc^ de fournir une explication plausible de ces caracteres
mis sans ordre a la suite les uns des autres. II ne faut y voir
qu'une fantaisie de I'artiste, qui s'est peut-6tre complu a mettre
dans Tembarras les futurs dechiffreurs d'enigmes. Ces lettres ne
doivent done pas 6tre prises pour une signature ou un mono-
<^ramme.

En terminant ces obseiTations generales sur les tapisseries du
moyen dge, il convient de faire remarquer Texcellence des matieres
et des teintures dont se servaient les artisans des premiers siecles.
Quand leurs oeuvres n'ont pas ete exposees a de trop rudes
epreuves, elles conservent une fraicheur, on pourrait dire une
jeunesse extraordinaire. Les bleus et les rouges, qui jouent le prin-
cipal role dans la coloration des tapisseries, sont sou vent d'une
intensite qui rappelle la vivacitt^ de ton des anciens vitraux. En
meme temps, certaines tentures sont tissees d'un fil si solide, si
regulier, qu 'elles ont traverse les siecles sans presque soufirir des
atteintes du temps. Quant a determiner les diverses matieres tex-
tiles mises en usage dans les difierents centres de production, il
n'y faut pas songer avant que des analyses serieuses aient donne
des rfeultats positifs. On sait que tons les ateliers, indistincte-
ment, employaient plus ou moins la soie, les fils d'or et d'argent
melanges avec la laine, qui constitue I'el^ment essentiel et fonda-
mental de toute tapisserie.

II existe a Aubusson une vieille tradition, d'apres laquelle les
metiers du pays auraient fait usage de la laine pour la chaine aussi
bien que pour la trame, tandis que les artisans flamands faisaienl
leur chaine de lin ou de chanvre, r^servant la laine pour la
trame. Mais cette tradition ne se presente pas avec des garanties



Digitized by



Google



126 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

assez serieuses pour qu'elle puisse fournir une indication certaine
sur I'origine des vieilles tentures. Jusqu'a nouvel ordre, il est pru-
dent de ne pas se prononcer, puisqu'on ne connait aucune piece
provenant d'une maniere indubitable des anciens ateliers de la
Marche. Tenons -nous -en done aux faits positifs et aux documents
authentiques. C'est ce que nous nous sommes efforce de faire
pour la periode qui s'arrete a la prise de la ville d'Arras, en 1477,
et a la ruine de ses fameuses manufactures.

Avant d'aller plus loin , nous dirons ici quelques mots des c^-
lebres toiles peintes de Reims. Etaient-elles, a Torigine, destinees
a servir de cartons de tapisseries, ou devaient-elles suppleer les
pieces de haute lice dans les pompes religieuses qui demandaient
un grand deploiement de luxe? Les erudits qui les ont ^tudiees
n'ont pu se mettre d'accord sur ce point. II est etabli qu'autrefois
les eglises trop pauvres pour se parer de tentures tiss^s les jours
des fetes religieuses, se contentaient d'employer des toiles sur les-
quelles un artiste du cru avait trace a peu de frais des legendes
^difiantes. Les toiles peintes de Reims, aujourd'hui exposees dans
les salles de Fhotel de ville, auraient eu cette destination.

La publication due a MM. Louis Paris et Leberthais, dans la-
quelle sont reproduites ces compositions, dispense de toute descrip-
tion. 11 suffira de rappeler que les sujets sont traces au bistre sur
de vastes pieces d'etolTe cousues ensemble, et a peine rehausses
dans les chairs de quelques tons legers. Des bordures a feuillages
dechiquetes, rappelant la flore du gothique flamboyant, encadrent
les tableaux. Toutes les toiles ne sont pas de la mfime date. Les
plus anciennes, d'un caractere gothique nettement accusd, remon-
teraient au temps de Charles VII, tandis que les autres auraient
ete peintes sous Louis XI, sous Charles VIII ou sous Louis XII.
Bien qu'incomplete aujourd'hui, cette serie est de beaucoup la
plus considerable qu'on connaisse ; elle compte encore vingt-quatre
pieces, reparties en trois series :

Sujets de VAncien Testament ; huit sujets.

La Passion de Jdsus - Christ ; dix sujets.

La Vengeance de Notre -Seigneur ; sept panneaux.

La premiere division est form^e de scenes tres disparates. On y a
compris une Glorification de la Vierge, surmontee d'un dais gothique,
la piece la plus ancienne par son style ; les autres panneaux repre-



Digitized by



Google



Digitized by



Google



128 LA TAPISSERIE AU XV^ SIECLE

sentent VHistoirc de Judith et d*Holopherne, VHistoire d* Esther et
d'Assuirus, VHistoire de Suzanne (quatre pieces), ou nous retrou-
vons les legendes versifiees des tapisseries de M. Marmottan, enfin
la Piscine probatique, une des plus curieuses compositions de
toule la collection, dont nous donnons ici le dessin.

Les scenes de la Passion de J^sus- Christ sembleraient, plus
que les precedentes, destinees a servir de modeles aux lapissiers.
Si la preuve de celte conjecture etait definitivement acquise, eel
exemple montrerait que le peintre se contentait de donner au ta-
pissier le dessin des ligures, en indiquant seulement les couleurs
principales, lui laissant d'ailleurs toute latitude pour Temploi des
tons les plus convenables et les plus solides.

Quant a la serie des sept compositions connues sous le nom de
la Vengeance de Notre -Seiifneur et la destruction de J^rtisalem ,
elle offre des scenes presentant une analogic sensible avec certain:;
mysteres representes par les confreres de la Passion.

II a dii exister autrefois une grande quantite de toiles semblable:^
et de la meme epoque. Celles de Reims sont les seules que nous
connaissions. Peut-etre leur conservation remarquable tient-elle
a cette circonstance qu elles faisaient autrefois partie du mobilier
de riidpital.

En efiet, certaines maisons hospitalieres, etablies au xv^ siecleou
meme auparavant, conservent une partie du mobilier acquis pour
elles lors de leur fondation. C'est ainsi qu'on voit encore, a Thdpital
de Beaune, cinquante tapisseries du xv^ siecle ayant toutes la meme
decoration de feuillages et de tourterelles. Nous tenons d'un archi-
tecte qui les a etudiees de pres que ces pieces, toutes semblables
et de mfimes dimensions, servaient jadis a entourer le lit des ma-
lades, les jours de solennite religieuse, quand la procession tra-
versait les salles de riu^pital. II y a longtemps, bien entendu, que
cet usage est tombe en desuetude. Mais le souvenir d'une tradition
qui va cliar|ue jour s'efiagant nous a paru digne d'etre conserve,
d'autant plus que nous n'avons vu signaler nulle part encore cet
emploi des tentures decoratives.



Digitized by



Google



CHAPITRE QUATRlfiME



LA TAPISSERIE DEPUIS LA RUINE DES ATELIER8 D'ARRAS
JUSQU'A L'ABDICATION DE CHARLES-QUINT

1477-1555



Nous arrivons a la phase la plus brillante de Thistoire de la
haute lice. Apr6s avoir atteint, dans les premieres annte du
xvi© siecle, son complet ^panouissement , la tapisserie ne tardera
pas a d^hoir du haul degre de perfection auquel elle est parvenue.
Des efforts seront tentes k plusieurs reprises pour lui rendre son
ancienne splendeur; jamais elle ne retrouvera des conditions poli-
tiques ou economiques aussi favorables que sous le r6gne de Charles-
Quint pour donner les rfeultats merveilleux qu'elle produisit alors.
Du xvio siecle date aussi I'apogee des ateliers de Bruxelles. En
aucun temps, en aucun pays ne se pr^sente rien de comparable
a la prosp^rit^ des tapissiers bruxellois pendant cette periode glo-
rieuse. Toutefois, si Bruxelles Eclipse, pendant un demi-si6cle
environ, toutes les villes ri vales par le nombre de ses ouvriers,
Tactivit^ de ses metiers, Timportance de sa production, les vieilles
cit^s flamandes ne renoncent pas a la lutte. Lltalie et la France
ne negligent rien pour disputer la suprematie aux ateliers bruxel-
lois. Dfeormais la tapisserie est partout apprecife, partout recher-
chee, et les nations qui marchent a la tfite du progres n'^pargnent
ni le travail ni la depense pour s'affranchir du tribut pay^ jusque-
la aux provinces septentrionales.

Par suite de Fimpossibilite d'assigner une date praise a la plus
grande partie des admirables chefs-d'oeuvre de cette p^^riode, de





Digitized by



Google



130 niSTOIRE DE LA TAPISSERIE

distinguer les ouvrages de la fin du xv^ siecle de ceux qui appar-
tiennent aux premieres annees du xvi^, il nous a semble qu'il
convenait de rapprocher les elements presentant enlre eux de
nombreux points de ressemblance. Tandis qu'auparavant les types
encore existants de notre industrie etaient d'une extreme raret^,
ils vont se presenter maintenant en si grande abondance et sur tant
de points a la fois, qu'il faudra renoncer & les signaler tous. Un
volume enlier suffirait a peine a la description et a I'enum^ration
sommaire des suites merveilleuses conservees a Madrid , a Vienne, a
Florence, a Rome, a Paris, a Londres et dans vingt autres endroits.

Si quelques anciennes collections royales doivent a des circon-
stances particulieres la possession des spe^cimens les plus vantes de
la fabrication bruxelloise, la France n'a rien cependant a envier
aux pays etrangers. Ou trouver un ensemble comparable a celui
qui se trouve r^parti entre Reims, le Mans, la Chaise -Dieu, Aix,
Montpezat, Angers, Sens, Saumur, et qui fait encore la gloire de
nos vieilles eglises? Faut-il admellre que les prelats qui ont ainsi
enrichi le tresor de leurs catliedrales aient ete reduits a s'adresser
a des etrangers pour executor leurs pieuses liberalites? Nous ne le
croyons pas. Nous trouvons, au contraire, dans ces tentures memos,
empreintes souvent d'un goiit archaique et suranne, la preuve
que rindustrie qui avait remporte ses plus beaux triomphes
sur la terre frangaise, grdce a des princes frangais, n'abandonna
jamais completement le theatre de ses premiers succes.

Est-il possible d'attribuer aux memos artisans qui venaient de
traduire les admirables cartons de Raphael, ces histoires de la
vie de saint Remi et de saint Florent, par exemple? Nous citons
de preference celles-la parce qu'elles portent une date, gardant
en pleine renaissance comme un reflet du recueillement pieux
des ages anterieurs.

Apres de tongues recherches, nous sommes arrive a constater
qu'aucun pays ne possede des series de tapisseries aussi anciennes,
aussi pr^cieuses que celles de nos vieilles catliedrales, de nos an-
ciennes abbayes; un pareil fait est significalif par lui-meme. De
plus, aucun doute ne subsiste plus dans notre esprit sur le carac-
tere essentiellement frangais de ces monuments, derniers vestiges
des traditions attardees du moyen age. Aussi, avant d'aborder
I'etude des ateliers de Bruxelles et de leurs incomparables pro-
ductions, passerons-nous rapidement en revue les tresors con-



Digitized by



Google



u >



<

Q
H
Id

u

K

O

cc

D
O

o

Cd



I
§

J



Digitized by



Google



Digitized by



Google



premi£:re MOIT16 DU xvr siecle 133

serves dans nos eglises, en nous attachant de prefi^rence aux
pieces datees, qui sont de beaucoup les plus interessantes pour
rhistorien. Le musfe du Louvre s'est enrichi recemment, grace
a la liWralit^ de M. le baron Davillier, d'une piece admirable
dont il a beaucoup et^ parle. Sans vouloir en aucune faQon con-
tester la beauts de la tapisserie en question, qui, a ses autres
merites, joint celui de porter une date, nous connaissons plus
d'une oeuvre capable de soutenir avec avantage la comparaison



LADORATION DE8 MAGES

Tapisserie du eommeoeeffieot da zn* sitele.

(CUhMnto deSeot.)

avec celle-la. Les panneaux du tresor de Sens, en particulier,
peuvent 6tre ^gal^ a ce que Tart du tapissier a produit de plus
riche et de plus parfait.

Arr6tons-nous un instant a la tapisserie rapportee d'Espagne
par M. Davillier, et devenue, grace a lui, un des ornements du
Louvre. La reproduction donnee ici offre, mieux que toute des-
cription , une idfe nette de Tordonnance generate. A la suite
d'une longue inscription se lit la date 1486. Le tapissier, par
malheur, ne dit pas ou il travaillait; mais le style des figures les
rattache suffisamment a T^ole de Memling pour qu'il n'y ait pas
d'hesitation sur leur origine brugeoise. On sent bien, a certains
details, les approches de la renaissance; mais la composition,
dans son ensemble et dans ses grandes lignes, releve absolument
des traditions du moyen age. L'element nouveau n'est introduit
que timidement, comme a la derobfe. L'architecture est encore
pleinement gothique. Aussi est-il permis d'en conclure que les



Digitized by



Google



134 IIISTOIRE DE LA TAPISSERIE

sujets religieux de m^me origine, ou les caracteres de la renais-



Online LibraryJules GuiffreyHistoire de la tapisserie → online text (page 11 of 40)