Jules Guiffrey.

Histoire de la tapisserie online

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A part les scenes religieuses tirees de la Vie de Jesus -Christ,
nul sujet n'a et^ aussi souvent exploite. On en connait diverses



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154 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

suites dispersees un peu partout. Nous avons donne plus haul
(p. 87 et 89) deux de ces reminiscences homeriques. L'une, qui
montre le fils d'Achille arme chevalier, sortirait, suivant une an-
cienne tradition, d'un chdteau du Dauphin^ qui appartenait autre-
fois au chevalier Bayard.

L'autre viendrait de la famille de Besse, habitant jadis Aulhac ; elle
d^corait nagu6re la grande salle du tribunal d'Issoire. Celle-ci re-
produit un episode de la lutte des Grecs centre les Troyens. Au
milieu d'une furieuse mfilte , ou les heros les plus illustres , Hector,
Ajax, Diomede se livrent des combats acharnes, un Centaure
bande son arc et va envoyer sa fleche.

Naguere encore, on voyait a Montereau, dans la salle du tribu-
nal, neuf pieces conserves, avant 1789, dans le chateau de Va-
rennes. Ici encore, Tlliade fait les frais de la composition. Par le
costume des personnages, par la date de Texecution, qui remonte
aux debuts du xvi^ si^cle, les tapisseries de Montereau presentent
de grandes analogies avec celles d'Issoire et du chateau de Bayard.

A la mfime famille et a une suite identique appartiennent aussi
les trois panneaux du comte Schouvaloff; un de ces sujets a ete
public par nous dans VHistoire ginirale de la tapissei^ie.

Les musfes publics et les collections particuliSres abondent en
tentures precieuses de la fin du xv® ou du commencement du
xvic si^cle ; mais il est a peu pres impossible de remonter a Torigine
de ces pieces qui ont passe par des mains nombreuses, tandis que
les tapisseries des eglises n'ont pas quitt^, depuis bien des annees,
le tr^sor auquel elles etaient destinees lors de leur fabrication.

Qui ne connait les dix grandes scenes de VHistoire de David el
de Bethsab^e, qui couvrent les parois de la plus vaste salle de
rhdtel de Cluny? Ces belles tapisseries, rehaussfes d'or et d'ar-
gent, mesurant quatre metres soixante centimetres de hauteur sur
soixante- seize metres de cours environ , appartiennent a la plus
belle 6poque de Tart et sortent tr6s probablement de quelque ate-
lier flamand. Ex^cuttes, assure-t-on, pour la cour de Flandre,
elles auraient plusieurs fois chang^ de proprietaire avant de trou-
ver un asile siir et d^finitif dans notre mus^.

L'histoire de Bethsabee, comme celle d'Esther et celle de la
chaste Suzanne, compte parmi les episodes de TAncien Testament
que les tapissiers aiment a reproduire. On a d^ja cite plus d'un
exemple de cette predilection.



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PREMlfiRE MOITIE DU XVP SIECLE 155

VHistoire de Suzanne j en cinq pieces, appartenant a ?il. Paul
Marmottan, de Paris, est contemporaine des tapisseries de Cluny,
et par consequent du r6gne de Louis XII. Si ces pieces sont d'une
ex^ution moins riche que VHistoire de Bethsdbie, sans fils d'or ou
d'argent, elles offrent un etat de conservation remarquable. Les
bleus et les rouges, qui constituent le fond de la coloration, ont
garde tout leur eclat. Nous avons deja parle des legendes qui
se retrouvent sur les toiles peintes de Reims.

Nous n'avons pas le loisir d'insister comme il conviendrait sur
les admirables productions de cette ^poque feconde entre toutes.
Nous ne pouvons cependant nous resigner a passer entierement
sous silence certaines series pr^ieuses a differents titres. Telles sont
notamment les tapisseries conserv^es au Louvre ou dans des
collections particulieres, comme celles de sir Richard Wallace, du ba-
ron d'Hunolstein, de M. Spitzer et de M. Lowengard. Nousarrive-
rons ensuite a I'histoire de ces fameux ateliers bruxellois dont la pro-
digieuse activite a enrichi les collections publiques de TEurope entiere.

Le musee du Louvre possMe une serie de tentures du xv* et
du xvic si^cle fort peu connues des visiteurs, et pour cause. Ce-
pendant le catalogue de cette collection a ete imprime par M, Leon
de Laborde, a la suite de sa Notice des &maux. II ne comprend pas
moins d'une vingtaine de pieces; mais quelques-unes seulement
sont mises sous les yeux des visiteurs.

Nous donnons ici, d'apres Touvrage d*Achille Jubinal, la repro-
duction d'un fragment de la legende de saint Quentin , grande frise
de trois metres trente centimetres de haut sur huit metres envi-
ron de long. G*est un remarquable specimen de la fabrication
fran^aise du commencement du xvi^ siecle. Les episodes de I'his-
toire du larron sauv^ par intervention miraculeuse de saint Quen-
tin se succedent sur la m6me bande enfermee dans une ^l^ganto
bordure de pampre et d'ornements r^guliers. Cette piece, comme
plusieurs autres du Louvre, provient de la collection Revoil.

11 est regrettable que les richesses de nos musfes ne soient
pas plus accessibles au public et aux travailleurs. Les echan-
tillons que possfede notre grande collection nationale sufliraient
amplement, il nous semble, a donner un aper^u de Thistoire de
la tapisserie vers ses debuts, si on prenait le parti de les exposer.

A une epoque quelque peu anterieure remonte la tenture des
Vices et des Vertus, conservee au chateau de Cany, situe dans les



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156 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

environs de Fecamp, naguere propriete de la maison de Luxem-
bourg, appartenant actuellement au baron d*Hunolstein. Cette
tenture, dont la conservation ne laisse presque rien a desirer,
parait contemporaine du regne de Louis XII et porte les traces



LES MIRACLES DE SAINT QUENTIN

Tapisserie du xvi« si^lo.

( Mnste du Louvre. )



d'une influence frangaise tres marquee. Nous Tavons examinee re-
cemment avec grand soin, ainsi que VHistoire de PsycM, de la
meme collection , et nous n'avons remarque aucun indice de nature
a mettre sur la trace de leur origine. Les noms des personnages
en latin suffisent a peine a faire comprendre les allegories souvent
confondues avec des episodes tires de Thistoire sainte. Quatre
pieces de la suite des Vices et des Vertus, et trois de VHistoire de
Psych4 ont paru au musee des Arts decoratifs, en 4880. M. Darcel
les attribua, dans le catalogue redige a cette occasion, aux fabriques



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PREMIERE MOITIE DU XVP SIECLE 157

flamandes du xv^ siecle. Nous pensons, apres les avoir etudiees
a loisir, que c'est un peu trop reculer Tepoque de leur exe-
cution.
A la plus belle epoque de Tart se rattachent les quatre tapis-



SCENES DE LA VIE DE LA VIERGE

Tapisserie flamande du xvi* si^le.

(Oollection de M. Spitser.)



series de sir Richard Wallace, ou sont figures le Triomphe de
BialriXy le Mariage de la privcesse et du roi Oriens, le Siege du
chdteau d* Amour et une autre scene allegorique tiree du Roman
de la Rose, Ces grandes pieces, qui atteignent des dimensions
exceptionnelles (quatre metres de haut sur quatre a cinq de large),
presentent un specimen de la fabrication flamande la plus riche
et la plus soignee vers le d^but du xvi^ siecle. L'or et Targent,
meles aux fils de sole ou de laine, leur donnent sans doute un



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158 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

grand prix; mais la purete du dessin, surtout une entente parfaite
des lois de Tart decoratif, constituent a coup siir le principal
m^rite de cette suite magnifique.

La tenture inspiree par les Triomphes de Petrarque, et que



LA VIERGE, SAINTE ANNE ET l'eNFANT JESUS

Tapiaserie Qamande du xvi* sidcle.

( Collection de M. Spltzer. )



M. Lowengard a envoy^e a diverses expositions recentes, appar-
tient evidemment a la mfime ecole que les scenes tirees du Roman
de la Rose, tout en restant sensiblement inferieure sous le rapport
de Tordonnance, comme au point de vue de Tex&ution.

On trouvera ici les gravures de deux des plus belles pieces de la
riche collection de M. Spitzer. La delicatesse du travail s'allie, dans
ces morceaux , a la richesse de la matiere. L'or et Targent entrent



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PREMIERE MOITIE DU XVP SIECLE 159

pour une tr6s forte proportion dans la composition du tissu. Evi-
demment ces admirables scenes, qui rappellent les compositions les
plus vantfes^de Tecole flamande a son apogee, ont 6le commandees



LE CHRIST APPARAISSANT A LA MADELEINE

Tapisserie du xvi* sitele.

(Muwedu Loavre.)



pour quelque oratoire princier. On remarque toutefois qu'une in-
fluence italienne commence a se glisser parmi les vieilles traditions
du Nord. Aussi attribuons-nous sans hesitation ces panneaux
aux ateliers du xvi© siecle

A une date certainement post^rieure de quelques annfes appar-
tient la pi6ce, tres finement et tres richement executee, ou Jesus,



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160 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

en jardinier, apparait a la Madeleine, et qui vient d'entrer au Louvre
avec la collection Davillier. Nous en donnons ici la reproduction.

Quant a la grande tapisserie a trois compartiments divises par
des colonnettes de la plus pure renaissance, retra^ant YHistoire
de la statue miraculeuse de Notre- Dame du Sablon, a Bruxelles,
aucune incertitude ne regno sur sa date et sur son origine.
Commandee en 1518, par Francois de Taxis, maitre des postes de
TEmpire, dont elle porte le blason, elle offre encore certaines re-
miniscences gothiques au milieu d'un sujet entierement congu dans
le goilt du temps. Les cassures anguleuses des plis, Tampleur des
v6tements, et jusqu'a la franchise des tons, rappellent les an-
ciennes pratiques, tandis que Tarchitecture des' encadrements
et celle des fonds ne conservent plus aucune trace de Tart porte si
loin par les constructeurs de nos vieilles cath^drales. On reconnait
sur les premiers plans les portraits de Charles- Quint, de Maxim-
lien et de Francois de Taxis, particularite qui fait de cette oeuvre,
deja fort remarquable en elle-m6me, un monument historique de
premier ordre.

Le sujet, la qualite du premier proprietaire, la date mdme, ne
laissent aucun doute possible sur Torigine bruxelloise de cette ten-
ture. En 1518, en efTet, les metiers de Bruxelles atteignent Tapogee
de leur d^veloppement. lis n'ont pas de rivaux en Flandre. On pent
dire que TEurope entiere a les yeux lixes sur ce grand atelier, d'ou
va bientot sortir la suite de tapisseries qui a garde, depuis plus de
trois siecles, une reputation universelle.

PAYS-BAS



Bruxelles. — Nous avons constate, dans le chapitre pr^edent,
qu'on ne possedait, sur les debuts des tapissiers bruxellois, que des
donnas assez vagues. Leur organisation date de 1448. D6s
lors la corporation naissante est assez riche pour s'installer dans
un immeuble achet^ de ses deniers. Ses membres travaillent pour
les clients les plus illustres et regoivent les commandos des dues
de Bourgogne. Nous ne reviendrons pas sur ce qui a et^ dit de
Tinfluence attribuee a Rogier van der Weyden sur le d^veloppe-
ment de la haute lice.

Pendant une tres longue p^riode, jusqu'a une date assez avanc(5e



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PREMlfeRE MOITIE DU XVP SifeCLE 163

du xvie siecle, les documents certains font absolument defaut. Ici,
comme presque partout ailleurs , les archives de la corporation ont
peri par negligence ou par accident; on en est reduit a quelques
vagues indications recueillies de divers c6tes, et c'est a peine si on
pent attribuer a Bruxelles, plut6t qu'a un centre quelconque, les
suites qui offrent les caract6res bien nettement marques du style
flamand.

L'histoire des tapissiers de Bruxelles, pendant la periode incom-
parablement la plus brillante de leur existence, n'est connue que
par les reglements destines a prot^ger Tindustrie contre les fraudes
et les contrefagons. Le n ombre des ateliers en activite ne nous est
pas parvenu.

Lors de la reception du roi Chretien II, de Danemark , les tapis-
siers portant des torches, faisant partie du cortege officiel , etaient
au nombre de dix-huit. Ce chiffre avait double quand les bourgeois
de BruxeUes allerent en cdremonieau-devant d'fil^onore d'Autriche,
reine de Fmnce. Seuls, les bouchers et les merciers Etaient plus
nombreux que la delegation des tapissiers. Tels soht les seuls faits
positifs parvenus jusqu'a nous sur Timportance de cette corporation,
qui jouissait d6s ce moment d'une renommee europeenne.

A en juger par la quantity extraordinaire de tentures produites en
quelques annees par Tindustrieuse cite, le chiffre des artisans tra-
vaillant a la haute Uce s'^levait certainement a plusieurs milliers.
Quelques dizaines d'annees plus tard, quand la fabrication touche
presque a sa dfeadence, on a pu constater, dans la petite ville
d'Audenarde, Texistence de douze a quatorze mille individus em-
ployes a la fabrication des tapisseries, en y comprenant, sans
doute, les femmes et les apprentis.

Qu'etait-ce done a Bruxelles, au moment de sa plus grande
splendeur? Rien que Texecution des fameuses tentures du Vatican,
commandees en 1515 et termin^es des 1519, a exige Tactif concours
d'un nombre considerable d'artistes d'une habilet^ ^prouv^e.

Assurement I'^venement capital de Thistoire de la fabrication
bruxelloise, au debut du xvi© si6cle, est Texecution de la c^lSbre
tenture des Actes des apdtres, d'aprfes les cartons de Raphael. Cette
commande, en effet, devient le signal et le point de depart d'une
revolution complete dans les traditions qui avaient prevalu jusque-
la. Auparavant, les ouvriers de TArtois ou de la Flandre n'em-
pruntaient leurs modules qu'aux artistes du pays, a des hommes



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164 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

partageant leurs habitudes, leurs goCits, leur ideal, a des compa-
triotes enfin, avec qui ils vivaient en parfaite communaute d'idees;
et voici que tout d'un coup Tltalie impose a ces artisans, rompus
a un style tout different, on pourrait dire tout oppose, Timitation
d'un art delicat et raffine qui leur est complelement etranger. On
exige en meme temps de ces hommes, habitues a interpreter
librement le coloris et meme le dessin des cartons, qu'ils copient
fidelement, sans s'ecarter d'une Ugne, ce trait magistral que la
main la plus exercee pourrait a peine reproduire. Le moindre ecart,
la plus legere exageration dans un sens quelconque, enl6vera le
caractere essentiel, la noblesse des contours, a ces compositions
sublimes, une des plus nobles conceptions de Tesprit humain.
Raphael, il faut bien le reconnaitre, n ayant aucune pratique du
genre de decoration que le pape lui demandait, avait trace d'admi-
rables fresques, mais non de bons modeles de tapisseries.

Dans la plupart de ces grandes scenes, le fond est vide, le ciel
occupe trop de place, Thorizon est place trop bas; les costumes des
personnages manquent de variete et de richesse. Comme le four-
millement de figures aux robes chamarrees, s'etageant les unes au-
dessus des autres jusqu'a la bordure superieure, convient mieux a la
tapisserie! Aussi, dut-on nous accuser de blaspheme, nous pensons
que renvoi des cartons de Raphael dans les Flandres fut un mal-
heur pour les tapissiers de Bruxelles, et contribua plus que toute
autre cause a faii'e devier Tai't de la haute lice de sa veritable voie. II
suffit de comparer les tentures tissees en Italic, d*apr6s les artistes
du pays, aux tapisseries entierement flamandes de conception et
d'execution, pour avoir la preuve que les Italiens n'ont jamais
compris les veritables lois de Tart du tapissier et ont exerce la plus
funeste influence sur les destinees de Tindustrie des PaysrBas.

La legitime admiration due aux grands maitres de la renaissance
italienne ne saurait nous oter notre liberte d'appr^ciation. D'ail-
leurs, ces tapisseries du Vatican, si admirees, si van tees depuis
trois siedes, commencent a descendre des hauteurs ou les avait
placees Fengouemeut des contemporains et des generations sui-
vantes. On ose observer aujourdlmi que les nobles compositions
du plus illustre peintre de la renaissance n'ont pas ete rendues avec
le respect, avec la piete qu'elles merilaient; on commence a avouer
que la traduction est infidele, bien inferieure aux originaux. On en
arrivera a reconnaitre un jour, n'on doutons pas, que la cause de



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PREMIERE MOITIE DU XVr SIECLE 165

cet insucces est moins imputable aux tapissiers, tires brutalement et
sans preparation de leurs traditions et de leurs habitudes, qu'au
pape qui leur imposait une tache au-dessus des forces humaines.
II fallait envoyer aux ateliers flamands quelques compositions dans
le genre des merveilleuses fantaisies qui couvrent les loges du Vati-
can , et non ces scenes grandioses , con? ues dans le style severe des
fresques.

Leon X choisit, pour lui confier Texecution de la tenture des
Actes des apdtres, un Bruxellois nomme Pierre d'Enghien, dit
van Aelst. Ce maitre tapissier tenait un rang eminent parmi ses
contemporains.

Des Tannee 1497, il est au service de Philippe le Beau et execute
pour ce prince une chambre a figures de bergers et de bergeres. A
partir de cette date, il ne cesse de travailler pour les souverains des
Pays-Bas, jusqu'au moment ou son merite reconnu le designe a
Tattention du pape. II livre encore, en 1504, divers tapis veins a
Philippe le Beau, qui, pour Tattacher plus etroitement a sa per-
sonne, lui confere le titre de valet de chambre.

C est ensuite la gouvernante des Pays-Bas qui s'adresse a Pierre
van Aelst, en 1512, et lui fait tisser une genealogie des rois de
Portugal, destinee a etre oll'erte a Tempereur Maximilien. Tons
ces details ont ete recueillis dans les archives de Bruxelles par
Alexandre Pinchart.

Nous savons deja que, de 1515 a 1519, notre tapissier, desormais
celebre entre tons, est absorbe par la traduction des fameux cartons
(le Raphael.

Apres Tache vement des Actes des apdtres, il est charge par le
pape de traduire en haute lice les scenes de la Vie du Christ, qui
se voient encore au Vatican. Les modeles de cette serie, apres avoir
ete longtemps attribues a Raphael , ont ete reconnus indignes de
son genie; ils furent probablement dessinds par les eleves du maitre,
et sur ses esquisses. Bien inferieure aux Actes des apdtres, cette
suite ne fut achevee qu'en 1530, sous le pontificat de Clement VII.

De Tatelier .de van Aelst paraissent sortir dgalement les Enfants
jouanty commandes aussi par Leon X, et tisses sur les cartons de
Jules Romain et de Frangois Penni, ou peut-etre de Jean d'Udine,
et les Grotesques, datant a pen pres de la meme epoque. Plusieurs-
pieces de la serie des Jeux d'enfants decorent aujourd'hui , assure- .
t-on, les appartements de la princesse Mathilde, a Paris.



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166 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

En 1521, van Aelst travaille pour la gouvernante des Pays -Bas-
il reQoit le prix de huit petites tapisseries de verdure. L'annee sui-
vante, nouvelle et importante livraison, comprenant sept pieces de
VHistoire de Troie, quatorze pieces de YHistoire de No4 et six tapis-
series d'histoire indiennes a elephants et girafes.

On peut juger, par ces details, de la reputation et de Tactivite du
maitre auquel le pape confia la traduction des Actes des apdtres.
Aucun honneur ne manqua d*ailleurs a la glorieuse carriere de
Pierre d'Enghien. Apr6s avoir ^te attach^ a la personne de Philippe
le Beau en qualite de valet de chambre, il remplit les m6mes fonc-
tions auprfes de I'empereur Charles- Quint. De plus, il tenait du pape
Leon X le titre de tapissier pontifical.

Les cartons de Raphael, on le sait, etaient au nombre de dix.
Sept sont aujourd'hui en Angleterre, au chateau d*Hampton-Court.
Le roi Charles I^r, a Tinstigation de Rubens, les acheta en Flandre, ou
ils etaient restes depuis le xvp siecle, dans les ateliers des tapissiers.

Ces compositions magistrales representent : la PSche miracu"
leuse, la Vocation de saint Pierre, la Guirison du paralytique , la
Mort d'Ananie, la Lapidation de saint £lienne^ la Convei'sion de
saint Paul, Ely mas frappi de c4ciUy le Sacrifice de Lystra, Saint
Paul en prison, Saint Paul d VAriopage. Un eleve de Raphael,
llamand de naissance , Thomas Vincidor, — d'autres auteurs attri-
buent ce r61e a Bernard van Orley, — avait ^te charge d'accom-
pagner les cartons dans son pays natal et de surveiller le travail.
L'oeuvre dtait achevee en 1519, et exposee, vers la fin de Tannee, a
Rome, ou elle causait une admiration generale. On ne doit pas
s'etonner de la rapidity du travail. On a recemment fait observer
que la tenture de VHistoire du roi, le chef-d'oeuvre de la tapis-
serie au temps de Louis XIV, avait exige beaucoup plus de temps.
Mais d'abord VHistoire du roi compte quatorze pitees, dont les
dimensions depassent sensiblement celles des Actes des apdtres.
En outre, les ouvriers etaient bien plus nombreux a Bruxelles
que dans la manufacture royale fondee par Colbert. Enfin il serait
fort possible qu'une comparaison attentive des deux tentures, au
point de vue de la finesse et de la regularite du travail, tournat
a Tavantage de la manufacture des Gobelins.

Dans une matifere aussi delicate, quand il s'agit de rompre en
visiere a des traditions inveter^es et eminemment respectables , on
ne saurait s'appuyer sur trop d'autorites.



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PREMIERE MOITIE DU XVP SlfeCLE 167

Void done comment s'exprime sur les tapisseries du Vatican,
dans son Inventaire descriptif des tapisseries conservies a Rome,
M^ Barbier de Montault : « A part deux ou trois pieces qui sont
certainement authentiques et dignes du peintre d'Urbino, toutes
les autres sentent la pacotille et le commerce ; Tancien directeur des
Gobelins, M. Badin, n'a meme pas hesite a les qualifier, devant
moi, d'apocryphes. En effet, ou elles n'ont pas ^te ex^cut^es direc-
tement d'apr^s les dessins de Raphael, ou ses cartons ont et^
malencontreusement executes et horriblement defigur^s par les
tapissiers. II y a des personnages qui tournent au grotesque, tene-
ment ils sont epais et vulgaires. » Et Tauteur, s'excusant de son
irreverence a Tegard de Tidole veneree depuis des siecles, ajoute :
€ G'est peut-Stre la premiere fois que cette rectification, devenue
necessaire, tombe dans le domaine public; mais la verite a des
droits imprescriptibles, et I'archeologie n*est reellement utile qu'au-
tant qu'elle se montre consciencieuse et eclairee, sans enthousiasme
ni parti pris. d Quelque severe que puisse paraitre ce jugement, il
faut bien reconnaitre que le pape Leon X s'y etait mal pris , s'il d&i-
rait avoir une copie fidele des chefs-d'oeuvre de Raphael. Au lieu
d'adresser les cartons aux tapissiers flamands, que n'a-t-il fait venir
a sa cour quelques-uns des plus fameux maitres de Bruxelles? S'ils
avaient travaille a Rome, sous la surveillance immMiate du peintre
d'Urbin, peut-6tre ce courant sympathique, cet echange didees si
necessaire en pareille occurrence, seserait-il ^tabli entre Raphael
et ses traducteurs, comme cela eut lieu du temps de Rubens et
de Le Brun, et il serait sans doute sorti de cette entente un chef-
d'oeuvre admirable, tandis que cette illustre collaboration n'a pro-
duit qu'un resultat fort discutable au demeurant.

Nous ne pouvons entrer ici dans le detail de toutes les vicissitudes
que les Actes des apdtres ont subies depuis trois siecles et demi.
Derobees en partie lors du sac de Rome par le connetable de
Bourbon, transportees a Paris en 1798 pour y rester dix ans, elles
ont repris leur place au Vatican , et le giund souvenir de Raphael
plane encore sur elles, sans les defendre toujours, on Ta vu,
centre les critiques des connaisseurs independants qui voient par
leurs propres yeux et ne jugent pas des choses sur leur reputation.
Quelques reserves que nous ayons cru devoir presenter sur cette
oeuvre celebre, I'efTet qu'elle produisit des le premier jour de son
exhibition fiit considerable, unanim6. A partir de ce moment, les



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168 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

ateliers de Bruxelles furent proclames les premiers de la chretiente,
et tous les princes de TEurope s'empresserent a Fenvi de leur
demander des repliques de la fameuse tenture. Pendant bien des
ann^s, les cartons de Raphael furent copies et recopies par les
maitres bruxellois les plus experimentes. De la ces nombreuses
repetitions des Actes des apdtres qu'on voit dans tous les musees
de I'Europe, a Berlin, a Madrid, a Dresde, a Vienne, et aussi a la
cathedrale de Lorette.

Au xviP siScle, le succes des fameux cartons n'etait pas dpuise;
c'est ainsi qu'ils servirent de- modele a Tatelier anglais de Mor-
tlake, a celui des Gobelins, et m6me aux tapissiers de Beauvais,
comme le prouve la suite signee Behagle, exposee dans la cathedrale



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