Jules Guiffrey.

Histoire de la tapisserie online

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II comprit mieux que son pere le role qui convient au souverain
en pareille matiere. Au lieu d'installer dans sa capitale un atelier
sur le modele de celui de Fontainebleau , atelier ne travaillant que
pour le roi, ne vivant que par lui, il prefera encourager les arti-
sans qui consentiraient a enseigner leur metier aux enfants aban-
donnes.

Des manufactures de toutes sortes furent etablies a cet efTet,
d^s 1550, dans Thdpital de la Trinite, situe rue Saint-Denis, et
ou ^taient recueillis les orphelins et les enfants pauvres de la ville.
Le roi accorda des subventions pour Tentretien de ces metiers; 11
assura des privileges aux artisans qui se consacreraient a I'instruc-
tion des enfants. Parmi les metiers enseign^s a la Trinite figu-
rait le travail de la haute lice. II sortit de ce modeste atelier des
artisans fort experts, et meme un tapissier dont le nom a joul au-
trefois d'une veritable celebrity. C'est Sauval qui nous Tapprend
en ces termes : « De quantite d'artisans habiles qu'a prodults la
Trinite , il n'y en a point qui ait plus fait parler de lui que Du
Bourg... Ce grand artisan etoit de Paris meme, et avoit ete enfant
de la Trinity, ou 11 apprit a etre tapissier. j> Mais n'anticipons
point sur les dates; constatons seulement que Tetablissement de
Tatelier ou de Tecole de tapisserie de la Trinite remonte a Henri II.
Le parlement enregistra et confirma les lettres royales de fondation
le 12 septembre 1551 . Bien que modeste et peu connue, cette manu-
facture resista longtemps aux revolutions et aux vicissitudes.

Une tenture de quatre pieces, offerte a Teglise Notre -Dame de
Paris par la communaut^ des maitres cordonniers de la ville, et
repr^sentant VHistoire de saint Cr4pin et de saint Cripinien , sor-
tait de Tatelier de la Trinity. Une des pieces de cette suite portait
la date de 1635; Tatelier fonde par Henri II existalt done encore
au milieu du xvii^ siecle. Le musee des Gobelins poss^de encore



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PREMIERE MOITIE DU XVI* SIECLE 225

un fragment de cette histoire; les autres ont peri dans I'incendie
de la manufacture en 1871.

Aubusson, Felletin. — Si nous jetons maintenant un coup d'oeil
general sur les manufactures provinciales en activite pendant la
premiere moitie du xvp siecle, nous voyons Texistence des fa-
briques de la Marche officiellement constats dans un edit portant
la date du 40 avril 1542. Ni la ville de Felletin ni celle d'Aubusson
ne sont nomm^s dans cette pifice. La premiere ne paraitra que
dans des lettres patentes de Henri III, dat^s de 1581. II ne sera
question d'Aubusson que plus tard encore. L'edit de Francois I*^**
s'occupe surtout de mesures fiscales; il apprend peu de chose sur
la fabrication de la province de la Marche. L'obscurite qui enve-
loppe les origines de Tindustrie s^ulaire d'Aubusson reste encore
bien ^paisse , malgr^ les efforts tentes pour la dissiper.

Troyes, Beauvais. — Robert Lestelier tissait a Troyes, en 1519,
pour Teglise de la Madeleine une grande tapisserie historiee de
Y Adoration des Mages. Le chanoine Claude de Lirey faisait ex^u-
ter, quelques annees plus tard, pour la m6me ^lise une Vie du
pape Urbain IV.

La ville de Beauvais parait avoir poss^d^, a une ^poque recul^,
des ateliers de haute ou de basse lice. Mais aucun de ces ^tablis-
sements provinciaux n'a egal^ en importance et en duree celui des
tapissiers tourangeaux dont il a ^t^ question plus haut.

Au xvic siScle, le tr^sor de la plupart des cath^drales et des
sanctuaires veneres de notre pays poss^dait de nombreuses suites
de tapisseries offertes par la pi^te des fiddles. A en juger par ce
qui reste sur tous les points de la France, apres tant de pertes et
de revolutions , leur richesse en ce genre devait 6tre prodigieuse.
Les anciens inventaires offrent a cet egard de precieuses revelations.
Nul doute qu'une grande partie de ces tentures n'ait ete ex^cutee
sur place par des tapissiers indigenes. Nous en avons signal^ au
debut de ce chapitre un certain nombre dont Forigine frangaise
n'est pas douteuse. Ainsi, meme au moment ou les metiers de
Bruxelles et des autres villes flamandes atteignaient leur plus haut
degre de developpement , les tapissiers frangais ne fermerent jamais
completement leurs ateliers et ne cess6rent pas leurs travaux. lis

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226 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

lutterent corame ils purent, se contentant des modestes com-
mandes de leurs concitoyens, honores quelquefois de la confiance
du souverain ou des grands seigneurs, attendant, sans se decou-
rager, Theure de la revanche.



ITALIE

L'histoire des manufactures italiennes pendant le xvF siecle con-
iirme ce qui a ete dit precedemment sur la condition particuliere
de rindustrie de la haute Hce dans la peninsule. Les chefs-d'oeuvre
des artisans flamands, fort admires des petits princes qui riva-
lisent de luxe et d*ostentation vaniteuse, ne repondent pas aux be-
soins du climat et des moeurs. Des lors tons les ateliers crees
a grands frais sont d'avance condamnes a la ruine des que les
liberalites du Mecene auquel ils doivent Texistence leur man-
queront. N'eiit-il pas ete plus simple, plus rationnel et en meme
temps plus economique de faire venir, non les tapissiers, mais les
tapisseries des Pays-Bas?

Venise, — Les villes riches et commergantes qui ont les habi-
tudes pratiques du negoce, comme Venise, adoptent le sage parti
de se procurer au dehors les marchandises recherchees et savant
donner satisfaction a leurs goQts luxueux au meilleur marche
possible. La passion des riches tentures est portee au plus haul
degre a Venise, bien que cette ville n'ait jamais possede, durant le
XVI' siecle, une manufacture permanente et durable. On y ren-
contre bien les noms de quelques artisans de haute lice ; mais ce
sont des cas isoles, ne tirant pas a consequence, n'imphquant pas
Texistence d'un atelier proprement dit. Le celebre Jean Roost parait
a Venise en 1550, sans s'y arreter. Peut-etre jugeait-il qu'il n*y
avait la rien a tenter.

II existe encore dans les collections venitiennes plusieurs pieces
du xvie siecle; on citesurtout : la Descente du Saint-Esprit sur les
apotres, ou Tor et Targent sont melanges a la soie et a la laine,
dans la sacristie de Santa-Maria-della-Salute; un fragment d'une
piece qui representait le Doge Loredan recevant le bonnet ducal,
au musee Correr ; deux portieres de VHistoire de S^mdld, au palais
ducal.



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PREMlfeRE MOITIE DU XVP SIECLE 227

Genes. — La ville de G6nes, comme celle de Venise, plus
qu'elle peut-6tre, avail des relations suivies avec la Flandre
Deux tapissiers, Vincentius della Valle et Pierre de Bruxelles,
essayerent d'y fonder un ^tablissement en 1551. Malgre les privi-
leges et avantages qu'ils avaient obtenus, ils sont bientdt obliges de
renoncer a leur entreprise. Un autre Flamand, Denis de Bruxelles,
les remplace en 1553 et parvient a se soutenir pendant une dizaine
d'annees, grdce aux travaux que lui confient les personnages de
Taristocratie genoise.

Rome, — Une tentative faite par le pape Paul IV pour creer un
atelier a Rome ne produisit pas de r^sultat. Le pape avait fait
venir le fameux Jean Roost de Florence; mais celui-ci sejourna
peu de temps dans la ville pontificale.

Manlou£. — Le plus ancien des ateliers italiens, celui de Mantoue,
a cesse de vivre au commencement du xvi*^ si^cle. Dans la suite, on
rencontre encore les noms de quelques tapissiers etablis a Mantoue,
mais plus de fabrication reguliere. Cependant le goilt des princes
de Gonzague pour les riches tentures n'a pas diminue. L'inventaire
de leur tresor, dress^ en 1541, compte plusieurs centaines de
pitees. C'est pour eux que furent executes la suite des Enfants
jouant, aujourd'hui conservee a Milan, et celle des Actes des
apdlres, transportee a Vienne en 1866.

Vigevano. — De Tatelier install^ pendant quelques annees dans la
petite ville de Vigevano est sortie une tenture curieuse que le temps
a respectee. Elle repi'esente les Douze mois, encadres dans une bor-
dure garnie d'^cussons, avec une inscription mppelant le souvenir
de la famille des Trivulce , qui a fait executer cette suite et qui la
poss6de encore. A cette circonstance sans doute ces tapisseries
doivent le bruit qui s'est fait recemment autour d'elles. EUes nous
semblent avoir ete trop vantees; le dessin des sujets, attribu^ au
Bramantino, est en somme assez lourd et la composition peu
harmonieuse. Comme ces personnages a Failure epaisse sont loin
des belles scenes flamandes de la m6me epoque! L'allusion au
marechal de Trivulce, qui occupa sa charge de 1499 a 1518,
donne la date de Texecution. Autre point important a noter; un
des panneaux porte cette signature : Ego Benedidus de Medio-



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228 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

lani hoc opus feci cum sociis in Viglevani. C'est, croyons-nous,
la plus ancienne signature relevee sur une lapisserie. On remar-
quera que c'est un Italien qui donne Texemple el montre le premier
la preoccupation de transmettre ainsi son nom a la posted te.

Nous arrivons aux ateliers qui ont jete le plus vif eclat pendant
le xvie siecle, aux seuls qui meritent d etre rapproches des actives
manufactures des Pays-Bas et de la France. Encore doivent-ils a
des etrangers, a des artistes du Nord, la meilleure part de leur
succes.

Ferrare. — Apres une periode de prosperite, Tatelier de Ferrare
avail presque completement cesse ses travaux vers 1505. II doit
sa resurrection a Ilercule II (1534-1559) et surtoul aux habiles
hauteliceurs Nicolas et Jean Karcher. Le premier amena des
Flandres, en 1536, six ouvriers qui travaillerenl avec lui a Fer-
I'are durant quelques annees. Vers 1546, il passait a Florence el y
fondait la manufacture qui devait prolonger pendant plus d'un siecle
sa glorieuse carriere. Parmi ses compagnons figurait sans doute le
celebre Jean Roost, qui a marque de son rebus (un gigol roti) les
plus belles pieces iUdiennes de cette epoque. Un autre Flamand, le
bruxellois Gerard Slot, etait inslalle a Ferrare des 1529; il y
resta jusqu'en 1562.

Jean Karcber ful, jusqu'a la fin de sa carriere, arrivee en 1562,
le veritable directeur de Tatelier ferrarais; il deploya dans ces
fonctions une activile singuliere. On ne compte pas moins de vingl-
cinq tapisseries tissees sur ses metiers pendant Tespace de cinq
annees seulement, de 1556 a 1561. C'est le moment de la pliis
grande prosperite de la manufacture de Ferrare.

Le fils de Jean, Louis Karcher, peintre en meme temps que tapis-
sier, prend la direction des ateliers apres la mort de son pere ; mais
la mort d'Hercule II (1559) leur avail deja porle un coup dont
ils ne devaient pas se relever. La decadence ful rapide el pro-
fonde. On ignore la date de la fermeture de retablissemenl; elle
suivil de pres le deces de Jean Karcber. Au xviF siecle, le garde-
meuble des princes de Ferrare comptail encore plus de cinq cents
pieces executees dans Tatelier local ou imporlees des Flandres.

Les mailres ilaliens les plus renommes avaienl Iravaille pour les
Karcher et leurs compagnons. Jules Romain leur fournit des car-



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ARHETUSE CHANGEE EN FONTAINE

Pi6cc de la suite des Mitamorphoaes d'Ovide. — Tspisserie ferraraise du xvi* si&cle.

(Collection de M. lo romtc dc Brigev.)



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230 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

tons ; on suppose que ces cartons avaient pour sujets les Triomphes
de Scipion ou le Combat des Titans. Mais Tartiste le plus occupe
par les princes de Ferrare fut le peintre Battista Dosso , frere de
Dosso Dosso, mort en 1548. On lui doit les sujets tires de la Vie
d'Hercule et ces Scenes des Metamorphoses d'Ooide^ ou le paysage
joue un role preponderant et donne aux tapisseries ferraraises
un aspect si original. Plusieurs pieces appartenant a cette serie
et portant, avec la date 4545, le monogramme H K (Hans
Karcher) ont ^te exposees a Paris en ces dernieres annees. Nous
mettons, a la page 229, le dessin de Tune de ces tapisseries sous
les yeux du lecteur.

Battista Dosso recevait, pour prix de chaque composition, une
somme variant de 25 a 40 ducats d'or.

Bien d'autres peinlres de moindre reputation ont travaille pour
la manufacture de Ferrare. II suffira de citer Lucas de HoUande,
dont le veritable nom est Engelbrecht. 11 peignit pour les tapissiers
des grotesques, des vues de villes, des paysages avec animaux.

Parmi les pieces authentiques de Tatelier de Ferrare qui existent
encore, viennent en premiere ligne les huit pieces des Actes de
saint Maurelius et de saint Georges, conservees dans le d6me de
Ferrare. Commandees par le chapitre a Jean Karcher, en 1550,
elles etaient terminees en 1552. Les trois scenes de la Vie de la
Vierge, datees de 1562 et appartenant a la cathedrale de Come,
ainsi que la suite des Enfants jouant, qui se trouvait naguere
entre les mains de M. Ephrussi, comptent aussi parmi les pieces
caracteristiques de Tatelier de Ferrare. Le paysage y occupe
toujours une place importante.

Florence, — A Florence , Tart de la tapisserie ne fait son appari-
tion que tard, en 1546 seulement. Mais la manufacture de Florence
prend d'emblee la premiere place parmi toutes ses rivales de la
peninsule. Elle a pour fondateurs les deux plus haJjiles artistes venus
des Pays-Bas: Jean Boost, le premier des tapissiers italiens du
\\i^ si^cle, fixe a Florence des 1537, et Nicolas Karcher, qui, apr6s
un sejour de dix annees a Ferrare, transporta ses metiers sur
les bords de TArno en 1546.

Pendant sa longue domination (1537-1574), le due Cosme im-
prima a la fabrication tlorentine la plus grande activite. Boost et
Karcher avaient pris Tengagement d'installer vingt-quatre metiers.



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PREMIERE MOITIE DU XVI" SIECLE 231

A en juger par le nombre considerable de tapisseries portant leur
marque qui existent encore, ils dirigeaient un personnel aussi
nombreux qu'habile. I^s oeuvres de Roost sont ordinairement
signees, comme on Fa fait remarquer, d*une sorte de rebus
sur le nom du tapissier; Karcher avait Thabitude, de son c6te,
d'inscrire ses initiales au bas de ses oeuvres. M. Wauters, dans
VHistoire de la tapisserie de Bruxelles, a donn^ une reproduction
en couleur de la marque de Jean Roost ou van der Rost. Elle
parait sur un certain nombre de pieces fort riches, conservees
pour la plupart dans les collections publiques de Tltalie; quelques-
unes ge rencontrent aussi chez des particuliers. Nous signale-
rons le Dejeuner de chasse, appartenant a M. Paul Marmottan, de
Paris.

Grace aux archives presque intactes de la manufacture ducale,
M. Conti a pu dresser une liste a peu pros complete des oeuvres
dues a la collaboration des deux maitres flamands. Pour ne parler
que des principales, nous citerons en premiere hgne VHistoire de
Joseph, tenture en vingt pieces, peut-6tre le chef-d'oeuvre de Roost
et de Karcher, executee de 1547 a 1550 sur les cartons du Bron-
zino. D'apres Vasari , elle n'aurait pas codte moins de 60,000 ecus
d'or. La plupart des panneaux sont tendus aujourd'hui dans les
salles du Palais -Vieux, a Florence.

En 1550, Roost travaille a la tenture deYHistofre de saint Marc
pour la vieille basilique de Venise. Les modeles etaient de Jacopo
Sansovino. Le tapissier s'^tait engage a n'employer que du fil d'or
et d'argent avec de la sole, sans melange de laine. Le prix etait
fixe a 6 Hvres 4 sous la brasse carree.

Les directeurs de Talelier de Florence etaient done autorises a
mettre leurs talents au service des clients etrangers quand ils en
trouvaient I'occasion. En 1553, Roost est occupe a certains tra-
vaux demandes par le due de Ferrare. Cinq ans plus tard, il est
appele par le pape pour installer I'ateller de Rome ; mais il reste a
peine quelques semaines dans la ville pontilicale.

Apres une laborieuse carriere, le glorieux tapissier se trouva
reduit, par des revers de fortune, a la situation la plus precaire.
Une faillite le ruina et Tobligea, en 1560, a demander une pension
alimentaire a son fils, Giovanni di Giovanni Roost, qui lui avait
succede dans la direction de Tatelier florentin. Deux ans apres, Jean
Roost le pere expirait dans le dernier denuement. Plusieurs annees



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232 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

auparavant, Karcher Tavait pr^ced^ dans la tombe. Leur mort fut
promptement suivie de la decadence de Tatelier qu'ils avaient con-
duit a son plus haul degr^ de prosperite.

Presque tous les artistes de reputation qui vivaient a Florence
avaient ^t^ employes par Tatelier ducal. Le Bronzino avait peint,
comme on Ta dit, les cartons de YHistoire de Joseph, puis ceux
du Parnasse {i556) et ceux de Marsyas (4566). Le Pontormo avait
travaille a plusieurs pieces de YHistoire de Joseph. Salviati donna
un Songe de Pharaon, un Ecce Homo, une Pieta, une Histoire
d' Alexandre, qui fut execu tee dans les Pays-Bas, et une Histoire
de Lucrece. Le Bachiacca etait I'auteur des Douze Mois, exposes
naguere dans le corridor des Offices, et d'uneserie de Grotesques.
Enfin le Stradan fournit, sous la direction deVasari, denombreux
modeles aux tapissiers du grand -due, notamment ceux dela Vie
humaine, tenture en dix pieces, YHistoire de Laurent le Magnifique,
et une longue suite de chasses et de sujets de peche. Frederic
Sustris ex^cutait a la mfime epoque les cartons d'une Histoire de
Florence.

L'oeuvre de ces deux derniers artistes appartient a la derniere
moiti^ du xvp si^cle. EUe porte les traces trop visibles d'une aflli-
geante decadence. Les compositions du Bronzino, du Pontormo, de
Salviati, avaient au moins garde quelque chose du style des maitres
de la grande epoque. II y a sans doute de la maniere dans leur
dessin, une certaine affectation de pompe th^trale dans leurs
compositions. Les modeles des tapisseries se ressentent des
defauts de la peinture contemporaine. Au moins voit-on que
leurs auteurs ont ^te a bonne ecole, sans toutefois s'^tre sufii-
samment rendu compte des necessites du genre pour lequel ils
travaillent.

Dans sa tenture des Mois, executee en 1552 et 1553, comme
dans la suite des Grotesques a fond jaune, le Bachiacca a bien
mieux satisfait aux exigences du programme impost. Les autres
ont point des scenes d'histoire , ou la pretention remplace parfois
le style, ou Taffectation tient souvent lieu de grandeur, tandis que
Tauteur des Mois et des Gi^otesques s'est appUque a donner des
motifs vraiment decoratifs.

II existait a Florence , a cote de la manufacture dirigee par les
Roost, deux ateliers independants qui montrSrent une certaine
activity.



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PREMlfiRE MOITIE DU XVP SIECLE 233

Void la liste chronologique des travaux des difierents ateliers
florentins jusqu'au d^s du due Cosme :

4557 : Histoire dePomone, 1 piece; HistoiredeSyluain, i piece;
Histoire de Cybdle, 1 pitee.

4559 : Histoire de Saturne, 4 piece.

4560 : La Vie humaine, d'apres le Stradan, 40 pieces.
4564 : Histoire de David, 3 pieces.

4566 : Deux portieres aux armes de Cosme.

4567 : Naissance de saint Jean-Baptiste; Baptdme de J^sus-
Christ; Histoire de David; Chasse au daim, au chamois, au bou-
quelin, ausanglier, au lion.

4568 : Chasse au cerf, d Vours.

4569 : Saint Joseph tenant V enfant J^sus; Supplice de sainte
Agathe; Diroute des Turcs d Piombiyio; Prise de Port Ercole.

1570 : Portiere avec une Charity.

4572 : Histoire de Laurent le Maynifique , d'apres le Stradan,
2 pieces; Histoire de Cosme P^; Histoire de Cosme VAncien,
4 pieces; Histoire deJean de MMicis, 5 pieces.

4573 : Histoire de CUment VH, 2 pieces; la Justice et la Libi-
ralild; Histoire de saint Francois, destinee a une eglise de la ville
de Ferrare.

4574 : Chasse au loup, 4 pieces; deux portieres.

En mfime temps qu'il faisait executer sous ses yeux les ta-
pisseries qui viennent d'etre enumerees, le due Cosme tirait de
nombreuses tentures des FJandres. Sa collection fait encore le
fond de la magnifique serie de pieces rehaussees d'or et d'argent,
naguere exposees dans le long couloir qui reunit les Offices au
palais Pitti.

Nous n'avons pas voulu scinder le long regno du due Cosme;
mais, a partir de la mort du vieux Roost, la tapisserie florentine
entre dans la periode de decadence. En depit de Tactivite febrile
deploy^ par les ateliers du grand -due, les beaux jours de la
tapisserie italienne ne reviendront pas. En somme, si Ton met de
cote les manufactures de Florence et de Ferrare, le role des ate-
liers italiens pendant le xvp siecle est assez modeste. II faut singu-
liferement en rabattre des exagerations causees par la decouverte des



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234 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

nombreux documents publics en ces dernieres annees. Lltalie a
su, de tout temps, soigner a merveille les interets de sa gloire; elle
a le grand merite d'avoir sauve, a travers toutes les revolutions,
les archives utiles a la reputation de ses artistes, illustres ou
obscurs.

Elle recueille aujourd'hui les fruits de sa prevoyance; c'est
justice. II n'y a cependant pas de raison pour admettre sans con-
trole des pretentions excessives. Dans le cas particulier qui nous
occupe, le r61e des Italiens dans Thistoire de la tapisserie se
borne en somme a peu de chose. Leur production ne pent se
comparer a celle des Flandres ou de la France. Quant a Tin-
lluence de leur goiit, elle a ete plutdt funeste que feconde; elle
a fait devier la decoration de la tapisserie de sa veritable voie.
C'est ritalie qui, peu a peu, a subslitue la copie des tableaux, de
la peinture a Thuile ou a fresque, aux vieux modeles flamands, si
admirablement appropries a la decoration des tentures de laine et
de soie.



ANGLETERRE

Pendant tout le moyen age, Taristocratie anglaise emprunte aux
manufactures flamandes les tentures necessaires a Tameublement
des demeures feodales. Les riches presents des dues de Bourgogne,
lors des negociations engag^es pour mettre fin a la guerre de Cent
ans, avaient singulierement contribu^ a repandre chez nos voisins
le goilt des belles tapisseries historiees. Com me ils parvenaient,
grace aux relations constantes qu'ils entretenaient avec les villes
manufacturieres du continent, a donner satisfaction a leurs goilts
de luxe, les Anglais ne songerent qu'assez tard a introduire chez
eux rindustrie de la haute lice.

Jusqu'ici les origines de la tapisserie en Angleterre sont restees
fort obscures. On trouve dans les inventaires des souverains ou
des grands seigneurs de frequentes mentions de tentures a per-
sonnages; toutes paraissent venir de Tetranger. On a attribue re-
cemment une origine anglaise a une petite piece originale ou Saint
Georges est figure terrassant le dragon; elle appartient a M. de
Schickler et a ete exposee a T Union centrale en 1876. Mais aucun
argument serieux n'a ete produit a Tappui de cette opinion.



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PREMIERE MOITIE f)U XVP SlfeCLE 235

Pent- on se baser sur de simples details de style pour donner a
line dcole a peine connue une oeuvre anonyme dont on ignore la
provenance? Si au moins on avait su determiner au prealable les
caracteres particuliers de Tart anglais au debut du xvp sitele!

Vers la fin du regne de Henri VIII parait le premier tapissier
anglais dont le nom ait ete conserve. II se nommait Robert Hicks ;
William Sheldon, qui Tavait installe dans son chateau de Bur-
cheston, Tappelle dans son testament, date de 1570, Tintroducteur
de Tart de la tapisserie dans le royaume. Hicks aurait execute pour
son protecteur les cartes des comtes d'Oxford , de Worcester, de
Warwick et de Glocester. Trois de ces cartes existeraient encore
dans les collections de la Societe philosophique d'York. C'est un
goilt fort repandu, au milieu du xvp siecle, que la representation
en haute Hce des cartes g^ographiques ou des plans de ville. Nous
en avons deja signal^ plusieurs exemples en Flandre. N'est-il pas
singulier que ce soit par un travail de cette nature que se mani-
festo le plus antien tapissier anglais, le seul qui appartienne au
xvF siecle.

En eflet, si un certain nombre d'ouvriers flamands, fuyant les
persecutions du due d'Albe, allerent demander Thospitalit^ a
leurs voisins vers 4567, et se fixerent a Canterbury, a Norwich,
a Sandwich, a Colchester, a Maidstone, ils ne paraissent pas
avoir fondd dans leur nouvelle patrie des etablissemenls durables.
A part les cartes dont il vient d'etre question, on ne connait
pas une seule tapisserie sortie des ateliers anglais avant le
xvip siecle.

La reine Elisabeth fit en quelque sorte I'aveu solennel de Tim-
puissance de ses sujets en cette matiere, lorsqu'elle commanda
aux ateUers flamands le monument qui devait consacrer le souve-
nir de son triomphe sur Tinvincible Armada de PhiUppe H. Nous



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