Jules Guiffrey.

Histoire de la tapisserie online

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dit qu'ils avaient ete tisses, en 1598, par le Flamand Jean de Maegd,
installe dans Ja ville de Middelbourg.

FrankenthaL — Un certain nombre de protestants fugitifs avaient
cherche un asile sur les bords du Rhin. Plusieurs localites durent
a cette emigration leur fortune, notamment la petite ville de Fran-
kenthal. On a expose plus haut tons les details connus sur cette
manufacture de haute lice; elle fut encouragee par Telecteur Fre-
deric III et par ses lils. L'atelier de Frankenthal etait en pleine
activite au commencement du xviP siecle ; il parait avoir prolonge
assez longtemps encore son existence, sans qu'on connaisse la date
precise alaquelle sa fabrication piit fin.



FRANCE

Paris. — La pratique de la haute lice dans notre pays ne subit
jamais d'interruption complete; presque tons nos souverains prirent
un vif int^ret a son d^veloppement. Si la resolution prise par le roi
Henri II de fixer dans la capitate le si6ge de la royaute porta un coup
fatal a Tatelier royal de Fontainebleau , nous avons constate que ce
prince elabHt dans Thdpital de la Trinite un atelier de haute lice qui
subsista pendant pres d'un siecle. A la Trinite comme a Tournai, les
apprentis etaient recrutes parmi les enfants pauvres et abandon-
nes; on leur enseignait la technique assez compliquee du metier
de tapisserie, et on les mettait a m6me de gagner leur vie en
leur accordant certaines exemptions quand ils atteignaient Tage
d'homme.

La reine Catherine de Medicis montra une sollicitude toute parti-
culiere pour Tetablissement fonde par son mari et les ateliers de



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SECONDE MOITlfi DU XVP SIECLE 253

tapisserie en general. En sa double qualite dltalienne et de descen-
dunte des Medicis, elle etait fort sensible a toutes les manifesUitions
de Tart. II nous reste un temoignage celebre de son goiU pour les
belles tentures dans cette suite d'Art4mise, ou elle se plut a cele-
brer sa douleur de veuve inconsolable et les soins qu'elle prit de
Teducation de ses enfants.

Le succes de ces compositions fut immense. Pendant pres d'un
siecle, de 1570 a 1660, d'apres M. Lacordaire, VHistoire d'Art^-
mise resta presque constamment sur le metier et ne fournit pas
raoins de dix tentures differentes. Apres avoir console le veuvage
de Catherine de Medicis, ses allegories funebres trouverent une
autre application apres la mort de Henri IV ; de la leur succes en
quelque sorte inepuisable.

Les dessins de VHistoire d'ArUmise sont dus a Henri Leram-
bert, dont le crayon facile traga souvent des cartons pour les
tapissiers de son temps. Le cabinet des Estampes de la Biblioth^que
nationale possede un recueil de compositions de cet artiste, retra-
(jant les Seines de la Vie du Christ, et destinees a servir de modeles
aux artisans de la Trinite. Des tentures furent, en elTet, tissees
sui' les cartons inspires par ces dessins. Elles sont dues au plus
fameux des eleves de la Trinite, a ce Maurice Dubourg ou Dubout,
que Sauval a vant^ et qui fut charg^ par Henri IV de diriger la
manufacture installee d'abord dans la maison des jesuites, puis
aux Tournelles, enfin dans la grande galerie du Louvre.

La Vie de J^sus- Christ, executee sur les dessins de Leram-
bert, elait destinee a Teglise Saint-Mederic ou Saint- Merri. Nous
avons fait connaitre, dans notre Histoire de la tapisserie frangaise,
le texte du traits inlervenu entre le tapissier et les marguilliei^
de Teglise. Cet acte, qui appartient maintenant aux riches col-
lections de la ville de Paris, conservees a ThOtel Carnavalet, pre-
cise la date des tapisscries de Saint-Merri. Sauval plagait leur
achevement en 1594, tandis qu'elles sont plus anciennes de dix
ann^s. Voici Tanalyse succincte du marche.

Maurice Dubout, tapissier de haute lice, demeurant dans Tenclos
de rhdpital de la Trinity, rue Saint-Denis, s'engageait a travailler
sans interruption, sur deux ou trois metiers, aux pieces que lui
commanderaient les marguilliers de Saint-Merri. La laine etait
fournie a Dubout, mais on en d^duisait la valeur a raison de cin-
quante livres par piece et de 35 sous la Uvre. Le prix etait fixe



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254 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

a 12 ecus soleil Taune carree. Pour cette somme, Dubout s'enga-
geait a rehausser de soie la tenture dans toutes les parties ou cela
serait necessaire, surtout dans les clairs, sans employer de peinture
pour les visages et les carnations. D'ailleurs, il venait de livrer la
NalivU4 de J^sus- Christ, qui devait servir de type aux ouvrages
subsequents. Ce traite porte la date du 2 septembre 4584.

La Vie de J^sus^ Christ, si precieuse comme echantillon de la
fabrication de Tatelier de la Trinite, n'exislait deja plus au d^but de
la revolution. Le volumineux ouvrage de Piganiol de la Force ne la
mentionne mfime pas. II en existe cependant deux fragments, une tete
de Christ et une tfite de saint Pierre, Tune au musfe des Gobelins,
Tautre au museedeCluny. Lesvingt-sept dessinsdu recueil depose au
cabinet des Estampes donnent une idee aussi complete que possible
des compositions de Lerambert; comme ces dessins sontpeu connus,
nous avons fait reproduire le vingt-cinqui6me sujet, ou est figuree
V Ascension.

Nous ne savons guere a quel atelier se serait adress^ Catherine
de Medicis pour la traduction de Vllistoire d'Art&mise, si elle n'em-
ploya pas les metiers de la Trinite. Les modeles, cette fois encore,
etaient, en partie du moins, de Lerambert, qui, comme peintre
du roi, avait specialement mission d'approvisionner de cartons les
manufactures royales de tapisseries. Sur cette suite, comme sur la
tenture de Saint- Merri, il nous reste un t^moignage contemporain
des plus precieux : c'est une serie de trente-huit dessins, conserves
ainsi que les pr^cMents au cabinet des Estampes, et attribues les uns
a Lerambert, les autres au peintre Antoine Caron. Un personnage
du temps, qui paralt avoir joui d'une certaine faveur aupres de
Catherine, le sieur Nicolas Houel, forma ce recueil et Tenrichit,
suivant un usage assez r^pandu ' , de pieces de vers et de sonnets de
sa composition. Cet album a le grand m^rite de nous faire saisir
Tidde generale qui a preside a la composition des scenes de Thistoire
d'Art^mise. II nous apprend que ces chars magnifiques , aux formes
etranges et varices, appartiennent , d'unepart, a la pompe triom-
phale cdlebrant les victoires d'Art^mise sur les Rhodiens; de I'autre,
aux funerailles solennelles du roi Mausole. A cdt^ de ces sujets,
qui prfitent beaucoup a la decoration, et dont Tartiste a su tirer le

* Voyez notamment le Livre de Fortune de la bibliolh^que de I'Institut,
attribu^, dans un rdcent travail, a Jean Cousin.



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256 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

meilleur parti, d'autres scenes nous font assister a I'education du
jeune prince et aux soins empresses dont sa mere entoure son
adolescence.

Longtemps negligees et meeonnues, les tapisseries d'Artemise
ont repris depuis quelque temps, dans Testime des connaisseurs, la
place qui leur revient. On en a montre une bonne partie, en 1878,
dans les salies de sculpture de Texposition universelle. II edt ete
impossible de trouver un cadre plus decoratif et mieux approprie ala
destination de ces galeries. Malheureusement cette suite si van tee,
tant de fois remise sur le metier, nous est parvenue fort incomplete.
Au lieu de soixante-six pieces, formant trois cent soixante aunes de
cours, dontM. Lacordaire a constate la fabrication, les anciens inven-
taires du garde-meuble ne font mention que de cinquante-neuf
panneaux. II n'en reste plus que vingt-huit dans les magasins du
mobilier national, encore appartiennent-ils a des epoques diffe-
rentes. Tandisque certains d'entreeux, par les details de la bordure,
se rattachent directement a Tecole de Fontainebleau, sur d*autres se
voient les initiales de Marie deMedicis, et Til traverse du double
sceptre de Henri IV. Ces derniers ont une apparence plus pompeuse
peut-etre, et cependant nous preferons de beaucoup Tharmonieuse
simplicite des pieces remontant au xvi® siecle.

L'auteur de ces compositions , — qu'il se nomme Antoine Caron ou
Henri Lerambert, — a-t-il connu les fameux Triomphes de Mante-
gna , que Thistoire d'Artemise rappelle par certains cdtes? II est bien
diflicile de repondre positivement a cette question. Les scenes triom-
phales, avec des chars traines par des animaux et de longues theories
de pretres ou de femmes couronnees de fleurs, sont trop communes
au xvie siecle pour qu'on puisse determiner exactement la source a
laquelle I'auteur des cartons doit ses inspirations. Les Triomphes
de Jules Romain presentent peut-6tre plus d'afiinites que les frises
de Mantegna avec les peintures de Lerambert. Quels que soient les
rapprochements que suggere la tenture tissee pour Catherine
de M^dicis, elle offre, dans ses details comme dans son ensemble,
les traits caracteristiques du gout frangais; elle nous semble done
une conception bien originale.

Le succes persistant de Thistoire d'Artemise s'explique , comme
on I'avu, tout naturellement. L'identite dans la destinee des deux
veuves Catherine et Marie de Medicis y contribua sans doute pour
une bonne part.



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SEGONDE MOITIE DU XVP SifeCLE 257

Bien qu'on ait fort peu de renseignements sur les ateliers parisiens
cle haute lice contemporains des derniers Valois, deux exeinples
prouvent que notre industrie ne cessa jamais de compter des
representants dans la capitale, m6me aux epoques les plus sombres
de notre histoire. Nous avons signale deja le texte du march^ conclu,
en 4555, entre Louis de Bourbon, cardinal archeveque de Sens et
premier abbe commendataire de Saint-Denis, et Pierre du Larry,
maitre tapissier de haute lice, demeurant a Paris, pour I'execution
de six pieces destines a la d^oration de I'abbaye de Saint- Denis.

Une trentaine d'ann^es plus tard, en 4586, les etats de Bre-
tagne, se voyant dans la necessite de remplacer la tapisserie qui
d^orait leur salle d'assemblee et qui tombait de vetuste, s'adres-
s^rent a un peintre de Paris, nomme Robert Peigne, pour le mo-
dele, et a un tapissier de haute lice de la m6me ville, pour Tex^-
cution des six pieces n^essaires a cette decoration. La composition
se borne a une decoration fort simple : des fleurs de lis , des her-
mines, des palmes, des chilTres et des ecussons, rappelant sous
toutes les formes Talliance indissoluble de la France et de la Bre-
tagne. Une pareille besogne n'exigeait pas un ouvrier bien habile;
cependant messieurs des etats n'auraient pas eu beaucoup plus
de chemin a faire pour s'adresser a un maitre bruxellois. Les
tapissiers de Paris jouissaient done encore de quelque credit. D'ail-
leurs, pour que le travail de ces six pieces piit 6tre termine en peu
de mois, comme cela eut lieu, il fallait quel'atelier de Pierre du
Moulin comptat un nombre I'espectable d'ouvriers. Le marche
porte la date du 49 avril, et le dernier payement, qui implique
la livraison complete de la tenture, est du 20 aoflt suivant. Le
prix est fixe a 4 ecus d'or soleil Taune; la d^pense totale s'616ve
a 270 ecus. La tenture mesurait done soixante-sept aunes envi-
ron de superficie.

Nous avons dit que la veuve de Henri II, grace aux goilts raffines
qu'elle devait a son origine et a son Mucation, avait exerc^ une
heureuse influence sur le developpement des arts somptuaires et
particulierement de la haute lice pendant la duree de sa longue
regence. Nous aliens en fournir de nouvelles preuves.

Moulins, OrUans. — Dans un curieux rapport de Lafiemas au
roi Henri IV, il est dit formellement que, des 4554, la reine avait
songe a installer a Moulins une manufacture de tapisserie, et, a

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238 IllSTOlRE DE LA TAPISSERIE

cet effet, avail fait planter un grand nombre de miiriers dans le
pare du chateau, afin de recolter sur place la sole destinee a la
manufacture projetee, <r et des lors fut ordonne que les manufac-
tures de toutes sortes de tapisserie, fagon de Flandres, se feroient
audit Moulins , et que les soyes provenant desdits milriers seroient
pour lesdites tapisseries, etc... Et depuis ladite dame, en 1582,
mit les tapisseries a Orleans, ainsi qu'il sera diet a la fin de ce
traite. » S'il ne reste aucun renseignement de nature a nous eclai-
rer sur Tissue de la tentative faite a Moulins, on sait du moins par
une lettre de Catherine, datee de Fontainebleau , le 4 aoAt 4582, et
adressee aux maires et echevins d'Orleans, ville donnee a la reine
douairiere par ses enfants, qu'il existait alors dans cette ville une
manufacture de tapisseries remplie d'ouvriers flamands, et que la
reine s'oeeupait d'en augmenter le nombre.

Laffemas attribue aux guerres eiviles la ruine de cet atelier, et il
ajoute que son travail prit fin en 4585. Mais il a completement
ignore Texistence d'une fabrique installee a Orleans trente ans avanf
que la ville entrat dans le douaire de la veuve de Henri II.

En 1557, un tapissier originaire de Bruges, nomme Pierre Gode-
froy, regagnait son pays, apres avoir travaille quelque temps a
Orleans, quand, s'etant arrete dans une petite localite des Flandres,
nommee Bailleul, il eut Timprudence de tenir des propos favo-
rables aux Frangais. A ce moment, e'etait presque un crime de
haute trahison. On rechei'cha le coupable sans pouvoir le trouver.
Mais a sa place on arreta un autre artisan qui, comme lui, venait
de France, et avait aussi travaille a Orleans sous la direction de son
oncle. II se nommait Ferrand Hercelin, et Toncle Pierre Hercelin.
Une lettre adressee par Phihppe d'Ongnyes, charge de cette affaire,
a Philibert Emmanuel, gouverneur general des Pays-Bas espa-
gnols , nous apprend que Pieri-e Hercelin dirigeait la seule manufac-
ture de tapisseries existant a Orleans; qu'il avait ^t^ s'y etablir a la
faveur.de la treve de Vaucelles, et qu'il avait sous ses ordres neuf
ou dix ouvriers, les uns Flamands, les autres de Paris ou des
provinces francaises. Quant a la date de la fondation de cet ela-
bhssement, il n'en est pas question. II n'est pas dit non plus si
la reine Catherine avait une part quelconque dans cette premiere
installation de tapissiers a Orleans. I^ fait serait assez vraisem-
blable; mais il ne reposerait, jusqu'a nouvel ordre, que sur de
simples presomptions.



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SECONDE MOITIE DU XVP SifeCLE 259

Aubtisson, Felletin, — Bien que Thistoire des anciens ateliers
fran^ais soil encore enveloppee d'epaisses tenebres, on connait
cependant certaines tentatives realises pour introduire la pratique
de la tapisserie dans differentes provinces vers la seconde partie du
xvic siecle. D^s cette epoque, elle avail pris une importance assez
grande a Felletin et a Aubusson pour attirer Tattention du pouvoir
royal. Henri III, il est vrai, ne s'occupa des fabriques de la Marche
que pour aggraver les droits dont elles etaient frapp^es. Mais le
fisc ne songe guere, en general, a demander des subsides qu'aux
metiers prosperes et florissants ; le fait m^me de cette aggravation
de charges prouverait Textension de la fabrication de Felletin. Nous
disons de Felletin, car il n'est pas encore question d'Aubusson a
cette epoque; d'ailleurs, les productions de la region semblent avoir
ete des ce moment comprises sous la denomination g^ndrale de
lapisseries d*Auvergne.

A part I'ordonnance liscale de Henri HI, nous savons fort peu de
chose de Fhistoire industrielle de Felletin vers la fin du xvi^ siecle.
II faut attendre le r6gne de Louis XIII pour rencontrer quelques
details sur le prix de ces tapisseries provinciales avec quelques
noms de fabricants. Nul doute, d'ailleurs, que les guerres de reli-
gion n'aient cause un grand dommage aux artisans de la Marche
comme a ceux de toutes les autres parties de la France.

Amiens. — Des le xv^ siecle, la ville d'Amiens avait regu une
colonie de tapissiers tournaisiens. Ceci se passait vers Tepoque ou
le due de Bourgogne regut en gage la capitale de la Picardie.
Les travaux de ces artisans n'ont laisse aucune trace.

La tapisserie reparait a Amiens vers le milieu du xvF siecle ,
dans la personne d'un certain Gerard Wauthen, originaire de
Saint-Trond, dont le nom a ete releve dans la correspondance
administrative des Pays-Bas espagnols par Alexandre Pinchart. II
reste en Picardie une quinzaine d'annees au moins, de 4542 a 1557.
Sur la nature de ses travaux il ne parait pas y avoir d'incertitude.

Nous avons, en effet, sous les yeux un arrfit du parlement de
Paris, datedu 6 septembre4559, faisant mention de dix « maitres
haulteliceurs t> de la ville d'Amiens. I^urs noms, enumeres dans
Tarr^t, sont des plus obscurs et accusent tons, le fait est digne de
remarque, une origine bien frangaise. Gerard Wauthen ne figure
pas parmi eux. lis se nomment AUart, Martin, Cornet, Mouret,



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260 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

Barbe, le Poitevin, Couvreur, Fere, Geodailler et Dufour; ce ne
sonl point la des vocables flamands. Quant a Tobjet meme du proces,
il n'offre qu'un mediocre interet. Nos artisans plaident contre le
mayeur et les echevins d'Amiens. Est-ce au nom de leur corpora-
tion? L'arret n'en dit rien. Toujours resulte-t il de cette mention,
jusqu'ici inconnue, que la ville d'Amiens possedait, au milieu du
xvP siecle , une dizaine de tapissiers de haute lice au moins. Lo
fait se trouve d'ailleurs confirme d'une fagon formelle par Tinven-
taire du mobilier de la couronne sous Louis XIV. Dans ce do-
cument, un certain nombre de tentures appartenant aux collec-
tions royales sont attribu^s aux ateliers de la ville d'Amiens.
Plusieurs sont dites anciennes ou gothiques; le dessin d'une
Histoire de Tobie, en douze pieces, passe mfime pour Toeuvre de
Lucas. Ces designations font remonter la date de Texecution au
xvi^ siecle, et il n'y a aucune raison de douterde la tradition qui
attribuait ces ouvrages aux tapissiers amienois. D'ailleui^s, les
maitres parisiens, dans introduction des statuts imprimes en 4718,
vantent fort les tapisseries de cette ville. Voici done un ensemble
de tdmoignages des plus respectables.

Des recherches suivies dans les archives locales ajouteraient sans
doute de nouveaux details a ceux qui viennent d'etre exposes. Le
sujet vaut la peine qu'on s'en occupe, car les ateliers d'Amiens
pamissent avoir joui d'une certaine notoriefe.

Chdlillon, — Un inventaire du chateau de Joinville, apparte-
nant aux Guises, inventaire r^dig^ en 4583, fait mention de plu-
sieurs pieces de tapisseries, fagon de Chatillon, employees aux
usages les plus vulgaires. Un de ces articles ne laisse aupun doulc
sur Texistence d'un atelier installe dans cette ville, probablement
par la puissante maison de Lorraine. II s'agit evidemment de Cha-
tillon -sur- Seine.

Cadillac. — La petite ville de Cadillac doit au due d'fipernon la
creation d'un atelier ephemere, d'ou est sorti une suite historique
dont plusieurs fragments importants sont parvenus jusqu'a nous.
Cette tenture retracait, en vingt-sept pieces mesurant cent dix-sept
aunes de cours sur trois aunes deux tiers de haul, V Histoire du roi
Henri HI. Ces vingt-sept pieces figurent sur les inventaires du mo-
bilier de la couronne depuis le regno de Louis XIV. L'une d'elles,



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SECONDE MOITIE DU XVP SIECLE 261

representant la Bataille de JarnaCy appartient a M. le baron Jerdme
Pichon ; d'autres , conserve au musee de Cluny , ne donnent pas une
bien haute id^ de Thabilete des tapissiers de Cadillac, ni du talent des
artistes charges de dessiner les patrons. Get atelier particulier ne
semble pas d'ailleurs avoir pris une grande extension. M. Braque-
haye, qui a fait de longues recherches sur les artistes employes par
le due d'fipernon a la decoration de son chdteau de Cadillac, n'a
rencontre qu'un ou deux noms de tapissiers. Sur les auteurs de
YHistoire du roi Henri III il n'a decouvert, dans le cours de ses
investigations , aucun renseignement.

Navarre. — Le r6gne de Henri III fut temoin de plusieurs
tentatives faites pour aider a la renaissance d'une Industrie qui
avait encore de profondes racines dans notre sol. En 1583, peu
apres la publication de I'^dit royal sur les fabriques de la Marche,
un des conseillers intimes du roi de Navarre, Duplessis-Mornay,
adressait a son maitre un M^moire sur les moyens de faire venir
et dlnstaller une colonic de tapissiers flamands dans ses £tats. Le
projet n'eut probablement pas de suites. Les ev^nements politiques-
en ajournerent la realisation. II n'en est pas moins interessant
de constater que le prince qui fit tant pour Tindustrie franeaise,
notamment pour celle que nous etudions ici, portait en germe
dans son esprit, alors qu'il n'etaitque roi de Navarre, les grands
et feconds projets qu'il devait mettre a ex&ution apres son ave-
nement au trone de France. Pour ne pas scinder le regno de
Henri IV en deux parties , nous exposerons dans le chapitre sui-
vant les habiles mesures prises par ce prince pour restaurer la
pratique de la haute lice, avant mfime I'arriv^ des tapissiers
flamands, et les encouragements prodigues aux artisans frangais
de la Trinity, a Maurice Dubout et Gerard Laurent, les futurs
fondateurs de Tatelier du Louvre.



ITALIE

De tous les ateliers italiens dont il a ete question plus haut, celui de
Florence subsistait seul a la fin du xvp siecle. On a vu que la ma-
nufacture de Ferrare, apres une periode de prosperity sous le r^gne
d'Hercule II (1534 a 1559), ne survecut guere a la mort de ce prince.



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262 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

Sans rivaux desormais, les tapissiers de Florence se livrerent a
une production hative et negligee; bientot la decadence fut complete.
Les artistes qui avaient connu les derniers grands maitres de la re-
naissance et profits de leurs lef ons ont disparu Tun apres Tautre,
remplaces par des el6ves degeneres. Allessandro Allori succede
au Bronzino comme peintre attitre des cartons de la manufacture
florentine. II partage ces fonctions avec le Stradan, cet artiste fla-
mand d'une fecondite deplorable dont nous avons enumere plus
haut les oeuvres.

Allessandro Allori point pour les tapissiers les Histoires de La-
tone, de P(ins(quatre pieces), dePhaiton (six pieces), deNioM, de
Bacchus (six portieres), une NativiU, une Adoration des Mages el
une Fuite en £gypte. La tendance consistant a substituer le tableau
a une composition decorative s'accentue chaque jour davantage. Le
tapissier n'est plus que Tinterprete plus ou moins habile , plus ou
moins exerce des inventions du peintre. Son role devient tout a fait
subalterne.

Chose singulifere ! c'est au moment ou le niveau artistique de la
fabrication florentine baisse sensiblement que les entrepreneurs
realisent les plus brillantes affaires. lis trouvent a I'etranger de
nombreux clients. lis rei;oivent des commandos de Venise et de
TEspagne. Benedetto Squilli a remplace le fils de Jean Roost a la
tete des atehers. Guasparri di Bartolomeo Papini vient apres lui,
vers 4587, diriger les travaux. Cost malheureusement au moment
memo ou les ouvrages florentins off'rent un mediocre interet que
les renseignements abondent.

Sous le regno de Frangois I^r, grand -due de Toscane de 4574
a 4587, on continue les tentures precedemment commenc^es et
dont il a et6 parle ci-dessus. En memo temps sont mises sur le
metier VHistoire de Latone, en quatre pieces, d'apres A. Allori ; une
Histoirede Pluton et de Proserpine, egalement en quatre pieces;
les autres compositions d'AUori; enfm des Chasses au blaireau, a
la loutre, auchat sauvage, a la licorne, d Voie sauvage, au cygne,
au canard sauvage.

Sous Ferdinand I^r (4587-4609), Allori conserve la haute
direction des travaux. De cette periode datent VHistoire de saint
Jean Baptiste, en quatre pieces, peinte de 4588 a 4590, et les
six pieces de la Guerre de Portugal (4589).

Puis Bernardino Poccetti succede au peintre Allori. Papini



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SECONDE MOITlfi DU XVP SIECLE 263

reste a la tete de Tatelier de tapisserie de 4587 a 1621. Vers
la fin du xvie sifecle, une douzaine d'ouvriers travaillent sous ses
ordres. Un nombre aussi restreint de tapissiers ne saurait suffue
a des commandes de quelque importance. Qu'est-ce qu'un sem-
blable atelier en regard des milliers d'ouvriers de Bruxelles et
d'Audenarde?

Mais ritalie, comme on Ta deja dit, a conserve avec gi-and soin
les archives de ses modestes manufactures. Aussi connait-on,
anneepar annee, le nombre et le titre des pieces sorties de I'etablis-
sement grand-ducal. C'est, en 1590, une tenture destinee a TEs-



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