Jules Guiffrey.

Histoire de la tapisserie online

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rompue de tapissiers habiles qui ont maintenu, a travers les vicis-
situdes politiques et economiques, la reputation et la sup^riorite
de ses manufactures. Aussi la tapisserie doit-elle 6tre consider^
dans notre pays comme un art v^ritablement national. G'est ce qui
ressort des faits authentiques que nous allons exposer.



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HISTOIRE



DE



LA TAPISSERIE



DEPUIS LE MOYEN AGE JUSQU'A NOS JOURS



CHAPITRE PREMIER



LA TAPISSERIE AVANT LE XIV^ SiftCLE



Les plus anciens t^moignages ^rits que nous possedions sur
rhisloire de la tapisserie ne datent que des premieres ann^s du
xive si6cle. Mais a cette epoque notre industrie apparait pleine de
force et de vitality, sortie des tatonnements d'une enfance labo-
rieuse, ^tendant son domaine sur les villes les plus riches et les plus
populeuses du nord de la France.

La periode anterieure a cet ^panouissement subit est restee
enveloppee jusqu'ici de profondes tenebres. A quelle date doit -on
faire remonter Tintroduction de la fabrication de la tapisserie dans
les pays septentrionaux? Quels furent les maitres de nos premiers
artisans? Questions qui demeureront peut-6tre toujours sans so-
lution. II n'y a guere d'espoir que la science puisse jamais y repondre
autrement que par des conjectures et des hypotheses.

Un fait reconnu de tons, c'est la profonde et salutaire influence
du grand mouvement des croisades sur le developpement du monde
occidental. Au contact d*une civilisation raffmee, les Chretiens,
partis a demi barbares a la conqu6te du saint sepulcre, virent
se transformer leurs moeurs, leurs goilts et leurs besoins. Les



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10 IllSTOIRE DE LA TAPISSERIE

armes ouvrirent la voie ; Tesprit commercial fit le reste. La Me-
diterranee devint la grande artere des communications et des
^changes internationaux entre le Levant et TOccident.

En meme temps que les sciences et les lettres, les procedes
techniques, les arts decoratifs, a grand'peine defendus contre la
brutalite de la barbaric par les murailles fortifiees des convents,
sortaient de leur longue immobilite et entraient dans une periode
de renovation et de rapides progres.

Gette evolution s'accomplissait dans la premiere moitie du xii* siecle.

Les croises, en sacrifiant leur vie a leurs pieuses croyances,
ouvraient , a leur insu , de larges debouches a la civilisation et fai-
saient tomber les vieilles barrieres qui nous separaient du monde
oriental.

En meme temps s'accompHssait a Tinterieur une grande revolu-
tion qui, elle aussi, allait puissamment contribuer a Texpansion
des conqu6tes industrielles et commerciales , resultat des voyages
d*outre-mer.

L'affranchissement des communes et les premieres tentatives de
resistance a Toppression feodale suivent de pres les succes de la .
premiere croisade. Ne doit- on voir dans le rapprochement de ces
deux grands evenements, presque simultanes, qu'une fortuite coinci-
dence? Le reveil de Tesprit municipal, si fecond en graves reformes,
ne fut-il pas puissamment seconde par le depart des seigneurs feo-
daux entraines a de longues et coiiteuses aventures? L'absence et
la ruine des suzerains ne contribuerent-elles pas au succes des
revendications communales, autant au moins que le courage et la
tenacite des bourgeois? La reponse ne parait pas douteuse.

Les chartes d'affranchissement une fois conquises , il fallut songer
a en assurer Tobservation , a en preparer la defense. La constitu-
tion des corporations se pretait a merveille a cette urgente necessite.
Du m^me coup, les artisans se trouvaient organises de mani^re a
faire respecter a la fois et le fruit de leur travail et leurs franchises.

Les corporations existerent bien avant qu'on songeat a fixer par
ecrit leurs reglements. La redaction du Livre des metiers, le plus
ancien texte qui nous soit parvenu sur Torganisation des classes
laborieuses au moyen age, ne date guere que du regne de saint
Louis; mais on pent reporter sans temerite a une date bien an-
terieure la premiere elaboration des statuts de ces communautes
ouvrieres.



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LA TAPISSERIE AVANT LE XIV^ SiftCLE ii

Etienne Boileau, rintelligent executeur des volontes royales, ne
fit que donnei- une redaction precise et durable a des prescriptions
etabiies avant lui, mais exposees jusque-la, comme tout ce qui
est confie a la memoire humaine, a se perdre ou a s*alterer.

Que Tetablissement des corps de metiers ait precede ou suivi le
mouvement communal, peu nous importe. Toujours est-il admis
aujourd'hui que la plupart des corporations, dont Torganisation
fut definitivement reglee par le livre d'Etienne Boileau, existaient
pres d'un si6cle avant le regno de saint Louis. La corporation des
tapissiers de haute lice va nous fournir un argument decisif a
I'appui des observations qui precedent.

Un auteur Ta dit recemment avec beaucoup de sens : il est aussi
difficile de preciser exactement la date de la naissance d'une in-
dustrie que celle de sa mort. Gombien d'annees faut-il pour que
des essais obscurs et timides aboutissent enfin a des resultats sa-
tisfaisants? Un si^cle souvent ne suffit pas a cette periode de pre-
paration occulte, et les premiers succes authentiquement consta-
tes ont ete presque toujours precedes de longs tatonnements dont
il ne reste pas trace.

C'est ainsi que la corporation des tapissiers nous apparait regu-
liferement organisee, deja puissante et respectee au commencement
du xiv© siecle, sans que nous connaissions rien des essais, des
luttes, des premieres manifestations anterieures a la constatation
en quelque sorte officielle de son existence.

On s'est demande si le metier de haute lice etait une decou-
verte de Tindustrie indigene ou une importation de TOrient. II
serait oiseux d'entrer ici dans Texamen de cette question. Que
rOrient ait connu bien avant nous tons les tissus et tous les outils
employes a leur fabrication , c'est chose trop evidente pour avoir
besoin de demonstration.

Or le metier du tisserand, premier point de depart du metier
de basse lice, est aussi ancien que Texistence de Thumanite.
Sa decouverte et son usage remontent aux temps fabuleux. Quant
a determiner les diverses ameliorations qu'il a regues avant d'ar-
river jusqu'a nous, et les perfectionnements qu'il doit aux artisans
de nos pays, c'est un probl6me bien ardu et dont la solution
n'aurait qu'un simple interet de curiosite.

II y a tout lieu d'admettre que le metier dit de haute lice etait
connu des peuples orientaux longtemps avant de faire son apparition



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12 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

en Occident. Nous ne rencontrons la preuve formelle de son emploi
qu'au commencement du xiv^ siecle; mais rien n'empSche de sup-
poser qu'il a ^te en usage, dans notre pays et ailleurs, a une date
anterieure.

Quant au metier de basse lice, sa pratique remonte, a coup siir,
a une epoque plus ancienne.

Les 6toffes historiees de dessins g^ometriques, de festons r^gu-
liers, ou m^me d'animaux fantastiques sym^triquement repet^s , ont
joui de tout temps d'une grande faveur; toutes les nations quelque
peu industrieuses ont su les fabriquer. De ces proc^d^s a Tex^cu-
tion de la tapisserie de basse lice il n'y a qu'un pas. Mais quand ce
pas a-t-il et^ franchi? Voila ce qu'on ignore, ce qu'on ignorera
probablement toujours. L'archeologie, comme toutes les autres
sciences, plus que toutes les autres sciences devrait-on peut-6tre
dire, a ses limites qu*il serait imprudent de vouloir franchir.

Sur ces questions d'origines, deux sources d'information doivent
fitre interrogfes tour a tour : les textes ecrits et les monuments
figures, c'est-a-dire les documents ou les fragments de tissus en-
core existants. Nous essayerons de les employer concurremment.
La certitude ne pent resulter que du parfait accord de ces deux
elements se contrdlant Tun Tautre. A se contenter d'un seul, on
risquerait fort de s'^garer.

Lisez les Recherches de M. Francisque Michel sur les ^toffes de
sole au moyen age et sur les noms qui leur etaient donnes. L'etude
de ce savant traits montre suflisamment que c'est une tache fort
ingrate que de vouloir determiner exactement le sens des termes
techniques designant les diverses especes de tissus enumer^es, soit
dans les chroniques latines ou en langue vulgaire, soit dans les
po6mes du moyen age. Les ecrivains du xii^ et du xiii© siecle ont
a leur service un vocabulaire tres riche, mais en mfime temps
des plus vagues. II faut done se defter singuli6rement de Tinter-
pretation donn^e aux mots dont on ne connait qu'un ou deux
exemples.

Ainsi les passages sur lesquels on s'est fonde pour assignor une
date fort reculfe a la fabrication de la tapisserie dans nos pays ne
resistent pas , pour la plupart , a un examen attentif.

L'abbe Lebeuf rapporte qu'un ^v^que d'Auxerre, mort en 840,
fit executer pour son eglise un grand nombre de tapis. D'apres
deux savants b^nedictins du siecle dernier, les religieux de Tabbaye



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LA TAPISSERIE AVANT LE XIV« SIEGLE 13

de Saint- Florent auraient fabrique a Saumur, vers Tan 985, des
tapisseries et di verses sortes d'^toffes. Un abM de ce monast^re,
nomm^ en 1133 , aurait enrichi son ^glise d'une tenture complete
commandee par lui et repr^sentant les vingt-quatre vieillards de
I'Apocalypse et des chasses de bfites sauvages. II aurait exists, d'a-
pr6s d'autres auteurs, une manufacture de tapisseries a Poitiers
des Fann^ 1025. D'autres textes citent une pi6ce tissee dans Tab-
baye de Saint-Riquier vers 1060.

Or rien de plus vague que les termes dont les ^crivains qui
citent ces differents faits se servent pour designer les motifs de
decoration. S'agit-il d'etoffes tissees, de broderies ou de tapisseries
a la main ? Impossible de rien affirmer, les descriptions s'appliquant
aussi bien a Tun et aTautre de ces procMfe. II y a plus : ces t^moi-
gnages ecrits, invoques par de nombreux auteurs, sont rarement
contemporains des monuments dont ils parlent. Nouvelle raison
pour ne les accepter qu'avec une extreme reserve. Ajoutons qu'au-
cun des tissus des ix©, x® et xi© si^cles conserves dans les tr^sors
des ^glises, et provenant en general de tombes de personnages re-
ligieux, ne ressemble a ce que nous appelons tapisserie. La plupart
de ces fragments sont ornes de dessins reguliers plus ou moins
compliqu^s. Ce sont de veritables etoffes decorees avec un certain
luxe ; mais il est impossible d'y saisir les elements essentiels
constituant le travail de la haute lice.

Ainsi I'emploi exclusif des documents seuls ou des textes anciens
est rempli de mecomptes et de dangers. Un exemple donnem une
forme plus sensible a notre pensee.

II est un monument celebre universellement connu sous le
nom de tapisserie de Bayeux, A en juger sur cette designation, et
nuUe part il ne porte un autre titre, on serait tente de supposer
qu'il s'agit d'un des plus anciens specimens de Tart qui nous
occupe. Or, si on pent encore hesiter sur la date precise et le lieu
de son ex^ution, personne n'ignore que la fameuse frise retragant
les episodes de la conquete de TAngleterre par les Normands n'a
rien de commun avec une tenture de haute ou de basse lice. C'est
un dessin a Taiguille, sur toile; c'est, a proprement parler, une
broderie.

Supposez maintenant que ce pr^ieux ouvrage ait disparu depuis
nombre d'annfes, qu'il ne nous soit connu que par le nom qui
lui est encore attribu^ et la description vague de quelque vieux



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14 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

chroniqueur. Ne serait-on pas tente de le ranger, avec les preten-
dues tapisseries d'Auxerre et de Saint- Florent, parmi les premieres
productions du metier de haute ou de basse lice dans notre pays?
Et cependant, si cette broderie regoit couramment le nom de tapis-
serie, si, grace a cette fausse denomination, sa description se glisse
encore tous les jours dans des livres traitant de la tapisserie propre-
ment dite, si des auteurs parfaitement au courant de la question ne
prennent pas garde qu'en s*occupant d'un monument, fort curieux
sans doute, mais n'ayant aucun rapport avec leur sujet, lis contri-
buent ainsi a perpetuer une meprise, une amphibologie fort regret-
table, devons-nous 6tre surpris de retrouver cette impropriate de
termes chez des ecrivains d'une epoque reculee ? 11 faut done avoir
grand soin, quand le mot tapisserie n'est pas accompagne d'un
qualilicatif qui le precise et le determine, de ne pas lui donner un
sens trop ^troit.

Aussi ne nous occuperons-nous pas ici de la celebre broderie
de Bayeux. II ne manque pas de livres consacres exclusivement a
rhistoire, a la description et a 1 etude de cette precieuse relique.

Si Findecision des vocables employes a enlraine de tout temps
de facheuses erreurs, d'autre part, les plus anciens vestiges connus
de Tart du tapissier peuvent creer de graves incertitudes sur les
questions d'origine et de date, lorsqu'un document positif, authen-
tique, ne vient pas nous tirer d'embarras.

II y a peu d'annees, le musee industriel de la ville de Lyon
achetait un morceau de tissu provenant de la vieille eglise Saint-
Gereon de Cologne; d'autres fragments de la mfime piece allaient
enrichir le musee germanique de Nuremberg et le South Ken-
sington museum de Londres. Grand emoi dans le monde des ar-
ch^ologues et des fabricants. Le tissu recemment sorti du tresor
de Saint- Gereon presentait les caracteres irrecusables de la tapis-
serie au metier. Le style de sa decoration le faisait remonter au
xiic siecle, sinon a une date anterieure. II est vrai que Texecu-
tion, tres rudimentaire, accusait Tinexperience de procedes encore
dans I'enfance. Mais, si certains juges competents n'hesitaient pas
a reconnaitre dans ce fragment une tapisserie executee en Occident
vers le xiF siecle, sous Tinfluence de quelque modele oriental,
d'autres erudits lui assignaient nettement une origine byzantine. II
est fort difficile de se prononcer, les points de comparaison faisant
defaut. En presence de ce conflit d'opinions, il nous parait teme-



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LA TAPISSERIE AVANT LE XIV° SIEGLE 15

raire d'invoquer ce specimen comme un argument en faveur de
Tanciennete du metier de tapisserie dans nos contrees.

En mettant sous les yeux du lecteur un dessin du fragment appar-
tenant au musee de Lyon , expose plusieurs fois a Paris dans ces
derni^res annees, nous croyons utile de le meltre en garde centre
la trop grande correction decette image. Voici, au surplus, en quels



Fragment dUine tapisserie provenant de l*6glise Saint -G6r6on de Cologne.
(Mu86e de Lyon.)



termes M. Darcel decrivait naguere cette etolTe : <r Le tisssu en est
lache; les couleurs se reduisent au vert et au brun, au bleu et au
rouge, sur un fond qui a peut-etre ete colore jadis. d Ainsi la
plus grande incertitude regne encore sur le mode et le lieu de fabri-
cation, comme sur la date de ce venerable debris de Tindustrie
textile.

Accepterons- nous davantage comme des temoignages irrecu-
sables de la liaute antiquite des metiers allemands certaines ten-
tures, encore imparfaitement connues, conservees dans Teglise de
Halberstadt et dans celle de Quedlimbourg? Je dis qu'elles sont
imparfaitement connues, car ceux qui les citent de seconde main
en donnent des reproductions tellement pen satisfaisantes, que ces



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16 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

images ne saiiraient en rien servir pour etudier le caractere et d^
terminer Tage de ces monuments.

Examinons done ces pieces, recemment tirees de leur obscurite,
et voyons s'il n'y a pas de s^rieuses objections a opposer a Topi-
nion qui leur attribue une si haute antiquity.

La plus ancienne en date serait celle du ddme de Halberstadt.
Elle est divis^ en deux parties, mesurant chacune quatorze metres
de long environ, sur un metre trente centimetres de hauteur. Ces
deux bandes, suspendues au-dessus des stalles, d^orent les deux
c6t6s du choeur. Les scenes de FAncien et du Nouveau Testament
s'y trouvent confondues avec des sujets emprunt^s a Tantiquite
paienne. Les figures de Jesus et des ap6tres, celles de saint Georges
et de Charlemagne tiennent compagnie a S^neque et a Caton. Des
maximes morales en latin se lisent sur des banderoles places a cot^
des personnages. Les couleurs se reduisent au plus strict n^essaire.
Un trait brun dessine les contours. Remarquons ce precede con-
sistant a accuser le dessin avec une ligne tres accentu^, comme
dans les vitraux gothiques. C'est I'application d'une loi decorative
sur laquelle nous aurons occasion de revenir ; le moyen dge lui de-
meure toujours lidele, et s'en trouve bien. Les fonds de ces longues
frises sont-ils unis, ou garnis d'ornements diaprfe? Ces pieces sont-
elles accompagn^es de bordures ? Dans quel atelier ou quel convent
ont-elles m fabriqu^es? Les auteurs allemands qui ont re\6U
Texistence de ces curieuses pieces restent muets sur ces questions
importantes. lis n'ont pu se mettre d'accord sur leur age. Tandis
que certain ^rudit les fait remonter au xF siecle, un autre n'ose
pas leur attribuer une origine plus reculee que la fm du xii^.
Done incertitude complete, absolue, sur le lieu et sur la date de
la fabrication.

Serons-nous plus heureux avec les tentures allemandes qu'on
attribue au si6cle suivant? Allons-nous trouver cette fois les preuves
authentiques, decisives, faute desquelles la science ne doit rien
affirmer? Est-ce mfime une tapisserie que cette tenture que Ton
dit ex^cut^ vers 1200 par I'abbesse de Quedlimbourg, avec I'assis-
tance de ses nonnes, et qui represente le Mariage de Mercure et
de la Philologie? Quel singulier sujet pour un convent de reli-
gieuses ! Et comment a-t-on reconnu dans cette composition dame
Philologie? L'^rudit allemand qui a signale le premier cette pi6ce,
ainsi que celle de Halberstadt, M. Kugler, affirme qu'elle est tissue.



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LA TAPISSERIE AVANT LE XIV^ SifiCLE 17

« Le style, ajoute-t-il, est inegal (les cartons sont evidemment de
deux artistes diffi^rents) ; tantdt il se rapproche du style courant
de cetle 6poque, tantdt, avec de certaines reminiscences byzan tines,
il s'el6ve a une telle perfection de formes, k une telle harmonic
de proportions, a une telle noblesse, a une telle science dela dra-
perie, que Ton croit y reconnaitre la manifestation d'un art parvenu
a son apogee. j>

C'est precisement ce frappant contraste qui nous inspire des
doutes sur Texactitude de la date unique attribute a la tenture
tout entiere. A-t-on fourni la preuve que Fabbesse de Quedlim-
bourg y travaillait au commencement du xiii^ siecle? Est- on par-
venu a etablir que tout Touvrage fut acheve en peu de temps et
sans interruption? Quand on connait les incertitudes qui subsis-
tent encore sur les origines de la fameuse broderie de Bayeux, on
a quelque droit de se montrer sceptique devant des affirmations qui
ne sont appuyees d'aucune preuve.

La question sans doute m^rite d'etre soigneusement examinee;
mais elle nous parait loin d'etre resolue. Les textes du xiiic siecle
mentionnent des broderies consacrees a la representation de scenes
contemporaines, et ex^cutees dans les convents; aussi ne pent- on
faire entrer en ligne de compte, dans la discussion de ces problemes
delicats, les tentures a sujets profanes ou religieux vaguement et
sommairement designees dans les inventaires et les textes litt^raires.
L'imagination des pontes a souvent fait les frais de ces brillantes
decorations, dont la description emphatique remplit des pages en-
tieres. On risquerait done de faire fausse route en prenant ces
morceaux litteraires pour des arguments historiques.

Ainsi le temoignage mSme des ecrivains qui ont examine et de-
crit les pretendues tapisseries du xii® et du xiii^ siecle est fait
pour inspirer des scrupules serieux. L'art allemand s'est longtemps
attarde dans les traditions romanes et byzan tines, alors que les
peintres des provinces frangaises s'etaient affmnchis des ^ieilles
formules, que Tart gothique, ne au coeur de la France, ouvrait un
libre essor a inspiration de ses disciples. II en resulte necessaire-
ment que les productions de 1 'Industrie allemande, comparees aux
oeuvres de notre sol, paraitront sensiblement plus anciennes qu'elles
ne le sont reellement. II y a la une source de meprises dont il im-
porte de tenir compte quand on veut assigner une date aux creations
des artistes et des artisans qui ont travailie de Tautre c6te du Rhin.

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18 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

Je ne nie point que rAUemagne ne puisse produire des echan-
tillons de Tart du tapissier anterieurs a ceux que nous possedons
nous-mdmes ; je me borne a douter, tant qu'on n'aura pas fourni
des preuves positives, de Tage attribue aux monuments de Hal-
berstadt et de Quedlimbourg.

D'ailleurs, mSme en France, les procedes de la haute de la basse
lice sont pratiques des le xiiio siecle. Cela ressort des plus anciens
textes de date cerlaine relatifs au sujet qui nous occupe. Si ces
textes ne remontent pas au dela des premieres annees du xiv^^ siecle,
leur redaction implique Texistence anterieure de metiers de tapis-
serie, comme on le verra dans le chapitre suivant.



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GHAPITRE DEUXIEME



LA TAPISSERIE DEPUIS LE COMMENCEMENT DU XIV° SifeCLE
JUSQU»A LA MORT DU DUC DE BOURGOONE, PHILIPPE LE HARDI

1300-1404



Depuis un certain nombre d'ann^s on s'occupe activement de
rechercher les plus anciens t^moignages concernant Thistoire de la
tapisserie. Un d^bat s'est ilevi recemment sur le point de savoir
dans quelle ville la haute lice avail fait sa premiere apparition
officielle. La question, hatons-nous de le reconnaitre, est en elle-
m6me de mediocre importance. La tapisserie se montre presque
simultan^ment dans plusieurs villes comme une Industrie en
pleine prosperity, ayant d^ja fait ses preuves et conquis son droit
de cit^.

Entre les villes d'Arras et Paris, qui se disputent Thonneur
d'avoir possedd les premiers metiers, il est bien difficile de d^ider,
parce qu'il rfeulte des pieces mfimes produites dans le d^bat que les
plus anciens documents sont a jamais perdus. Ceux qui nous restent
ne remontent pas plus haut que les derniferes annees du xiip siecle ;
ils ^tablissent seulement qu'a cette epoque la haute Uce seule 6tait
d'un usage r&ent, tandis que la connaissance et Temploi courant
de la basse lice remontaient a une date ant^rieure. Quoi qu'il en
soit, c'est en France, au coeur m6me de la France, qu'apparait
tout a coup notre Industrie avec une organisation puissante qui lui
assure des sifecles de vie prospere. Si la tapisserie dut a la forte
constitution des corporations flamandes un developpement qu'elle
n'alteignit nuUe part ailleurs au moyen age, il ne faut pas oublier



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20 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

que la Flandre et TArtois resterent provinces frangaises jusqu'au
traite de Madrid, c'est-a-dire jusqu'en 1526 ; par consequent, Tim-
mense succes des teniures qui regurent du principal centre de pro-
duction le nom d'arazzi doit figurer parmi les meilleurs titres de
gloire de Tancienne industrie frangaise.

II semblera peut-6tre etrange que nous insistions sur une verite
si ^vidente qu'elle devrait se passer de demonstration ; mais il nous
a paru indispensable de reagir contre Thabitude generalement ac-
cepts de creer une section speciale pour la Flandre dans Thistoire
de la tapisserie, de considerer en quelque sorte cette province comme
completement independante de la patrie frangaise au point de vue
industriel et commercial'.

Le metier de basse lice, comme on Fa deja dit, a et^ connu et
employe bien avant son rival. Encore ne le trouve-t-on designe
nulle part, avant le xvii^ sifecle, sous le nom qu'il porte aujourd'hui.
La tapisserie de basse lice fut longtemps appelee tapisserie a la
marche, d'apres le nom donne aux pedales ou marches a Taide des-
quelles Touvrier separe les fils de chaine. Que le metier horizontal
soit bien anterieur au metier vertical, cela ne fait pas de doute;
aussi est-il assez singulier qu'on n*en trouve pas de vestiges avant
I'apparition de la haute lice. Les termes dans lesquels on parle
de la nouvelle industrie impliquent Tanteriorite et Texistence deja
ancienne du metier a pedales ; toutefois, jusqu'a la fin du xiii^ siecle,
Toeuvre du tapissier ne se distingue pas nettement, dans les textes
authentiques et les actes officiels, de celle du tisserand.

Ouvrez les reglements des artisans de Paris rediges vers 1250 ;
deux classes de tapissiers, les fabricants de tapis sarrasinois et ceux
de tapis nostrez , paraissent seuls au nombre des corporations orga-
nisees a cette epoque.



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