Jules Guiffrey.

Histoire de la tapisserie online

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que toutes ces manufactures, subventionnees par le roi , travaillaient
au moins autant pour les particuliers que pour le souverain. Aussi
rencontre- 1- on, soit dans les collections particuUeres , soit a
I'etranger, des pieces portant la fleur de lis suivie du P et les ini-
tiales des Gomans.

Nous signalerons quelques morceaux d'une execution remar-
quable, exposes au palais des Champs-Elysees en 1876, notam-
ment une Chasse de Mddagre, portant les deux C, signature sup-
pos^e de Charles de Comans; puis le Sacrifice d' Abraham et Elie
transports au del sur un char de feu, avec des bordures d'une ori-
ginalite singuliere et d'un goiit exquis. Les lettres A C tissees dans
la lisiere de ces deux tapisseries en ont fait imputer Tex^cution
a Alexandre de Gomans. Un panneau etroit, ayant pour sujet
Arithuse milamorphosie en fontaine, ofTre les memes initiales.

Nous avons vu, tant au palais royal qu'au musee national de
Munich, plusieurs tentures de cette epoque portant la marque
de Paris avec des initiales permettant de les rattacher soit aux
de la Planche, soit aux Gomans. Le temps nous a manque, lors
de notre visite, pour prendre une note exacte des sujets et des
marques, dont les conservateurs ne paraissent guere soupgonner
rint^rSt et Torigine, car toutes ces pieces sont indistinctement
comprises sous la designation de Gobelins, terme collectif applique



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304 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

en Allemagne a toutes les tapisseries d'une date relativement mo-
derne.

Atelier de la Triniti. — Aux trois manufactures subventionnees
par le roi, qui existaient a Paris dans la premiere moitie du
xvii« siecle, et sur lesquelles des notions exactes faisaient defaut
jusqu'a ces derniers temps, il convient d'en joindre une quatrieme,
dont nous avons deja raconte les origines.

L'atelier de la Trinity, en eflfet, n'avait pas cesse ses travaux.
Completement efface par la renomm^ des nouveaux venus, il con-
tinuait cependant a instruire les enfants pauvres dans Tart difficile
de la haute lice. On ne connait guere aujourd'hui I'existence de
cette humble manufacture que par une de ses oeuvres dont il a ete
question ci-dessus. G'est la piece de VHistoire de saint Cr^n et de
saint CrSpinien, conservee au musee des Gobelins; la suite comp-
tait naguere quatre panneaux. Trois ont peri dans Tincendie de
la manufacture, en 1874. Celui qui a echappe aux flammes nous
apprend, par son inscription, que la tenture execute en 4635
avait ete commandee par la corporation des maitres cordonniere
de Paris, pour la decoration de leur chapelle dans I'^glise Notre-
Dame. Une autre legende, inscrite sur une piece aujourd'hui
detruite, rappelait que la Vie de saint Crepin et de son compa-
gnon avait ete tissee dans la fabrique de la Trinite. Sans doute
la compositioa encore existante n'inspire pas une bien haute idee
de rhabilet^ de ses auteurs : Tetoffe est grossiere, la laine
epaisse, le dessin lourd; mais elle constate un fait historique im-
portant. Par elle nous apprenons de source certaine que Fatelier
de la Trinite existait encore en 4635, et, comme on poss^de fort
peu de notions sur ses travaux, le detail est d'un int^rSt capital.
Combien de temps cet atelier prolongea-t-il son obscure carriere?
Quand sa fabrication prit-elle fm? Ces questions sont restees jus-
qu'a present sans r^ponse. Seulement, a partir de 4635, on n'en-
tend plus parler des tapissiers de la Trinite.

En resume, pendant la premiere moitie du xviP siecle, la ville
de Paris comptait simultanement quatre manufactures royales en
pleine activite; Tune d'elles possedait jusqu'a soixante metiers;
une autre occupait un moment de cent a cent vingt ouvriers. Si
on ^tudie avec attention et sans parti pris les productions des



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PORTIERE AUX ARMES DE FOUCQUET
Dessin de Charles Le Brun, ex6cutd pour ratelier de Maincy.



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PREMIERE MOITlfi DU XVIP SIEGLE 307

artisans fixes dans la capitale a cette epoque, on reconnait que les
Dubout, les Comans, les de la Planche ^taient arrives a une perfec-
tion qui ne sera pas d^passee par les tapissiers du regne de Louis XIV.
D6s le commencement du rfegne de Louis XIII, grace aux efforts et
aux sacrifices de Henri IV, la France- possede un ensemble de tra-
vailleurs en haute et basse lice dont les oeuvres peuvent soutenir
la comparaison avec celles de n'importe quelle manufacture etran-
gere, sans en exceptor les vieux ateliers de Bruxelles ou la fabrique
anglaise de Mortlake , dont nous parlerons tout a Theure.

Atelier de Maincy , — Si nous passons maintenant aux industries
provinciales de la meme periode, nous constaterons partout le
meme essor, les mfimes progres dans la fabrication. Nous avons
parl^ d^ja des manufactures d*Amiens et de Tours, fiUes de la
premiere maison des Gobelins. Nous n'y reviendrons pas.

L'atelier de Maincy etait install^ dans le voisinage de la somp-
tueuse demeure du surintendant Foucquet. C'est la que s'exercerent
a Tart difficile de la decoration les habiles maitres qui formerent,
par la suite, le premier noyau de la manufacture des meubles de la
couronne.

Foucquet avait attire et install^ a Maincy un certain nombre
d'ouvriers flamands, dont les registres paroissiaux de la commune
ont conserve les noms, en partie du moins. Quelques-uns venaient
de Bruxelles , d'autres d'Enghien ; d'autres enfin portent des noms
bien frangais, comme Lenfant, Lefevre, Lourdet.

Chez Foucquet , le peintre Charles Le Brun preludait au r61e de
supreme ordonnateur de la decoration des palais royaux, en diri-
geant les embellissements du palais f^erique de Vaux, en fournis-
sant les esquisses des peintures murales et des tapisseries. Nous
reproduisons ici une portiere dessinee par Le Brun, ou T^cureuil
de Foucquet est surmont^ de Torgueilleuse devise Quo non ascen-
del? (et non Quo non ascendam?) qui parait avoir ete bien plutdt
impost a Tambitieux surintendant par la flatterie de ses adulateurs
de toute sorte, que choisie par lui comme un d^li maladroit a la
puissance royale.

L'atelier de Maincy eut une dizaine d'annees d'existence a peine.
Apres la disgrace et la chute de son fondateur, tons les artistes et ou-
vriers employes a Vaux et a Maincy passerent au service du roi ; en
mSme temps, les precieuses collections d'objets d'art amassees par



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308 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

le g^nereux Mecene etaienl envoyees a VersailJes, en guise de resti-
tution a la couronne. I^ nuit se fit epaisse, profonde, autour de
ces etablissements ephemeres dont chacun avait inter^t a oublier
et a cacher le souvenir, et c'est a peine si on pourrait citer aujour-
d'hui une seule tenture sortie de Tatelier de Maincy, dont les pro-
ductions cependant devaient 6tre en rapport avec les splendours
royales de Vaux.

Peut-6tre retrouverait-on parmi les tapisseries du surintendant
mises a part pour le roi, dont le catalogue a etd public par
M. BonnalTe, quelques-unes des oeuvres de la manufacture de
Maincy. Mais Tembarras est grand pour determiner celles de ces
suites qui venaient des metiers de Vaux et celles que le ministre
avait acquises, soit des fabricants frangais, soit des marchands
etrangers. Parmi celles dont Torigine reste incertaine figurent une
Histoire d' Abraham, en dix pieces; un Apollon et les Quatre
Saisons, en cinq pieces; V Histoire d*Iphig^nie, en dix pieces; VHis-
toire de Gidion et celle de Salomon, chacune en huit pieces;
enfin les Vertus, aussi en huit panneaux. Y aurait-il t^m^rite a
supposer que quelques-unes au moins de ces tapisseries sortaient
des ateliers du surintendant? Certaines d'entre elles, notamraent
Y Histoire de Constantin et les Chasses de MiUagre el d'Atalante,
d*apres Le Brun, commencees a Maincy, auraient et^ achevees aux
Gobelins. Deux pieces de V Histoire de Constantin, avec or, sont
citees dans Tetat des tapisseries de Foucquet attribu^s au roi.
Comme on le voit, Thistoire de cette manufacture provinciale est
encore fort obscure.

II n'est pas etonnant que, sous Tinfluence des encouragements
prodigues par nos souverains et leurs ministres, de serieux efforts
aient et^ tentes, sur differents points de la France a la fois, pour
organiser des ateliers de haute ou de basse lice. Depuis que Thistoire
de notre industrie est a Tordre du jour, des recherches locales ont
r^v^l^ la prfeence d*un certain nombre de manufactures pro-
vinciales dont Texistence etait complStement ignorte jusqu'a ces
derniers temps.

Boulogne- sur 'Mer. — Ainsi, en 4613, sur Tinvitation, c'est-
a-dire Tordre du due d'Epernon, gouverneur du Boulonnais, un
logement est assigne, dans la ville de Boulogne, au sieur de la
Planche, entrepreneur des manufactures de tapisseries de Flandi-e



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PREMIERE MOITlfi DU XVII* SIECLE 309

en France, inviW par le gouvemeur a monter des metiers dans
la ville.

M. Vaillant, qui a le premier signale ce fait curieux, n'a pu
decouvrir si cette tentative produisit des resultats, si m6me le
sieur de la Planche, fort occupe deja a Paris, a Amiens et a Tours,
trouva le loisir de se rendre a Tappel des magistrats de Boulogne. On
ne doit pas oublier que le personnage qui cherchait a doter la pro-
vince d'un nouveau metier est precisement le createur de cet atelier
de Cadillac d'ou sortit VHistoire de Henri III signal^e plus haut.

Arras, — A Arras, une tentative a lieu dans le but de restaurer
Tart glorieux qui avait fait jadis la reputation et la fortune de TAr-
tois. Un tapissier d'Audenarde, Vincent van Quickelberghe, vient
s'y fixer au commencement du xviP si^cle avec toute sa famille.
Mais Tentreprise ne reussit pas, et, en 1625, van Quickelberghe
emigre a Lille avec ses fils Jean et Emmanuel, qui Taidaient dans
ses travaux , ainsi que nous avons eu occasion de le remarquer en
parlant de la ville de Lille.

Charleville, — Si Ton s'en rapporte a une tradition locale, un
certain nombre de tapissiei's flamands etaient venus se fixer au
debut du xvii« siecle a Charleville, qui appartenait alors au due de
Mantoue. On voyait encore, il y a peu d'annees, dans les plus mo-
destes demeures des environs de la ville, des fragments de tapisse-
ries grossieres qu'on attribuait generalement, mais sans preuves
positives, aux vieux ateliers de la contree.

C est a Charleville que Daniel Pepersack exergait sa profession
quand les habitants de Reims Tappelerent pour lui confier Tex^-
cution de plusieurs tentures destinees a la decoration de leurs
eglises. Comme Tune de ces suites existe encore et se voit dans la
cathedrale; comme, de plus, les marches passes avec Pepersack au
sujet de cette commande ont ete recemment d(5cou verts et pubUes
par les erudits de Reims, nous avons sur Toeuvre de cet habile
artisan un ensemble de documents comme on en rencontre rare-
ment.

Notre maitre tapissier quitte, en 1029, Charleville, charge par
les fideles de Saint- Pierre -le-Vieil de tisser plusieurs tentures
pour la paroisse. Les cartons etaient Toeuvre du peintre troyen
Pierre Murgalet, qui doit a cette circonstance une notoriete que



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310 mSTOIRE DE LA TAPISSERIE

son seul merite n'eiit pas obtenue. Le prix de la tapisserie ^tait
fix^ a 30 livres Faune carree de Paris.

De ce premier travail, non plus que d'une tenture commandee,
le 30 mars 1630, pour le couvent de Saint-Etienne de Reims,
il ne subsiste aucun vestige. Probablement Pepersack avait donne
toute satisfaction a ses clients , puisque c'est a lui que Tarchev^que
Henri de Lorraine confia, par contrat passe le 29 novembre 1633,
Texdcution de la suite de la Vie de Jdsus- Christ, conserve au-
jourd'hui a la cathedrale. L'ensemble se composait de vingt-six
pieces, seize grandes et dix petites. On n'en possede plus que
dix-sept. Detail particulierement int^ressant : les cartons de Pierre
Murgalet, qui avait ete charge cette fois aussi du dessin des mo-
deles, existent encore, en partie du moins, et nous apprennent que
le peintre se contentait ordinairement de donner le dessin des com-
positions, avec quelques indications sommaires sur les couleurs,
le choix des tons restant a la discretion presque absolue du tapis-
sier. Cette latitude laissee a Texecutant ne valait-elle pas mieux
que les limites etroites dans lesquelles il se trouve aujourd'hui
renferme par les exigences des peintres?

Les vingt-six pifeces commandees par Tarchev^que pour la ca-
thedrale entrainferent une depense de 15,800 livres, au taux de
36 livres I'aune carree. Sans doute les oeuvres de Pepersack sont
loin d'egaler les belles tapisseries bruxelloises ou frangaises de la
m^me epoque; mais elles se font remarquer par un reel sentiment
des conditions de I'art decoratif. Les bordures surtout meritent
Tattention.

Bien que Flamand d'origine, Pepersack pent 6tre compt^ parmi
les artisans frangais, car la plus grande partie de sa carriere s'6-
coule dans la ville de Reims, ou il ne cesse d'entretenir plusieurs
metiers en activite de 1627 a 1647.

On doit encore a M. Loriquet, bibliothecaire de Reims, la con-
naissance de deux marches : Tun en date de 1638, par lequel le
maitre tapissier s'engageait a executer une tenture de Thiagine et
CharicUe pour un habitant de Reims; Vautre, de 1647, ayant trait
a une commande de sept ou huit pieces pour T^glise Notre-Dame
de Paris.

Pour ces diverses entreprises, Pepersack avait sous sa direction
un certain nombre d'ouvriers. Les noms de plusieurs d'entre
eux ont ete conserves. Des Flamands figurent dans le nombre;



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PREMIERE MOITIE DU XVIP SIECLE 311

mais plusieurs, comme Pierre Damour, sont originaires de Paris;
quelques-uns enfin sont R^mois at ont ete probablement formes
par le maitre.de Gharleville.

Felletin et Aubusson. — La premiere moiti^ du xviP siecle est
I'epoque de Tapogee de la fabrication de Felletin et d' Aubusson.
Sous Colbert, les chefs d'atelier se plaignent de la decadence, et
cependant ils occupent encore seize cents tisserands ; on pent done
evaluer a plusieurs milliers le nombre des hommes , des femmes et
des enfants que le metier faisait vivre, sous Louis XIII, dans
la province de la Marche et en Auvergne.

Malheureusement on a fort peu de details sur Thistoire de Tepoque
qui nous occupe. Les chefs de Tindustrie travaillaient a Tecart, loin
de la cour, a leurs risques et perils, et leurs Uvres, s'ils en te-
naient, ont peri depuis longtemps. On chercherait vainement dans
les documents officiels quelques renseignements sur leurs opera-
tions. Dans ses etudes sur les manufactures d'Aubusson, M. Pera-
thon a fait connaitre les noms d'un certain nombre de tapissiers;
on a public de differents cotes plusieurs marches passes avec des
fabricants de la Marche pour Tex^ution de tentures, soit reli-
gieuses, soit profanes ; malgre ces recherches, Thistoire des ateliers
de Felletin, d'Aubusson et de Bellegarde est encore fort peu
connue.

En 1619, dame Marie Hurauit, veuve de Philippe Eschallard,
seigneur de la BouUaye, demeurant a Fontenay, en Vendee, passe
un contrat avec Simon Marsillac et Joseph le Vefve, tapissiers
d'Aubusson, et avec L^nard de la Mazure, de Felletin, pour
Texecution d'une Histoire d' Esther et d*Assu4rus, en cinq pieces,
au taux de 16 livres 10 sous Taune carree. C'est moiti^ environ
du prix pay^ quelques annees plus tard a Daniel Pepersack pour
les tapisseries de la Vie de J^sus- Christ, conserv^es a Reims.
Un autre tapissier d'Aubusson , nomme Lombart, prend, en 1625,
Tengagement de livrer au chapitre metropolitain de Reims, dans
un d^lai de six mois , quatre pieces de tapisserie de Paris , sem^es
de fleurs de Hs jaunes ou seraient representes VAssomption, la
Vierge tenant V enfant Jisus, saint Nicaise et saint Remy.

M. Perathon a suppose que, par ce terme de tapisserie de Paris,
le rMacteur de Tacte avait voulu designer un ouvrage de haute
Hce, ce precede etant particulier aux tapissiers parisiens, tandis



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312 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

que les metiers d'Aubusson etaient pour la plupart des metiers de
basse lice. Ce n'est que tr^s rarement et tout a fait par exception
que les tapissiers de la Marche ont execute des travaux de haute
lice.

Dans un marche de 1646, passe avec les jesuites de Limoges
par Gilbert Roguet, marchand d'Aubusson, pour Texecution d'une
piece representant V Enfant J6sus au milieu des dodeurs, le
payement de I'aune carree est porte a 24 livres.

II serait inutile de multiplier ces exemples. Geux qui precedent
suffisent pour donner une id^ de la mediocrity des prix demandes
par les tapissiers provinciaux. Au taux de 16, 24 et m6me 32 livres
Taune, une tapisserie etait abordable aux petites bourses. Aussi
trouve-t-on, dans le cours du xvii^ et du xviiic siecle, une ou
deux chambres entierement garnies de tapisseries d'Auvergne
dans les interieurs les plus modestes. Gette confer table decoration
offrait le grand avantage d'etre a peu pres inusable, pourvu qu'on
en prit quelque soin. Elle se transmettait de generation en gene-
ration, et pouvait parer pendant des siecles la demeure de la
famille.

Mais, si les tapissiers d'Aubusson avaient pour clients ordinaires
les bourgeois a fortune modique , certains d'entre eux etaient parfaite-
ment capables, lorsque Toccasion s*en presentait, de satisfaire a de
plus hautes exigences. Evidemment les quatre tentures decorees
de paysages avec orangers, pots de fleurs et animaux, composees
chacune de cinq ou de sept pieces qui figurent sur Tinventaire de
Louis XIV, sont des ouvrages exceptionneis , d'une execution parti-
culierement soignee. Le mfime document nous apprend que les
ateliers d^Aubusson avaient reproduit la composition de Le Brun
representant la Terre,

Les comptes des depenses des batiments du roi pour Tan-
nee 1669 mentionnent une tenture oii etait retracee VHistoire des
femmes illustres de VAncien Testament, payee au tapissier Barjon
La Vergne, de Felletin, la somme reiativement considerable de
6,718 livres 6 sous 8 deniers.

II est a presumer que le maitre tapissier n'avait pas a fournir
les modeles des compositions executees ^ur commande. U existait
tres certainement a Aubusson des artifites occupes specialement a
peindre pour les tapissiers des paysages et des scenes hlstoriques
ou mythologiques. lis s'inspiraient des maitres en vogue, copiaient



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ESBOITWi

JESUS PRESENTE AU TEMPLE

Tapiaseric de Vllistoire de Jitut- Christ, par Daniel Pepersack.

(Catbednle de Reims.)



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314 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

ies scenes popularisees par la gravure, comme le montre un cu-
rieux exemple que le hasard nous a revele. Un des romans qui
obtinrent un vif succes sous le r6gne de Louis XIII, VAriane
de Desmarels, livre dont la lecture paraitrait intolerable aujour-
d'hui, avait inspire au crayon facile de Claude Vignon une suite
(rillustrations qu'Abraham Bosse se chargea de traduire avec le
burin. Ces compositions n'obtinrent pas moins de faveur que la
prose de Desmarets , car nous connaissons deux reproductions bien
singulieres du frontispice du volume, representant Theroine re-
mettant Ies renes d'un cheval a un jeune homme habille d'un
costume des plus etranges. L'une de ces copies, sculptee dans le
panneau en poirier noirci d'un cabinet du temps, appartient au
musee de Reims; Tautre, deposee a la bibliotheque de Bruxelles,
est executee a la plume par un calligraphe contemporain fort
habile.

Les tapissiei's s emparerent a leur tour du roman en vogue. L'au-
teur de ces pages possede trois pieces du plus beau style Louis XIII,
reproduisant les compositions de Vignon pour VAriane, notam-
ment la scene du frontispice. La gravure de Bosse aura pro-
bablement ete traduite en grand par un peintre local qui prend
les plus grandes libert^s avec son modele, tantot substituant
un groupe d'arbres a un edifice, tantot supprimant un person-
nage. Le resultat, en somme, grace surtout aux guirlandes de
lleurs et de fruits suspendues dans les bordures entre des medail-
lons a camaieux, ne laisse pas que de produire un effet decoratif
assez heureux.

La tapisserie en question, il est vrai, ne porte pas de marque.
L'obligation de tisser dans la lisiere inferieure le nom du lieu
d'origine date seulement de Colbert. Auparavant, les productions
des fabriques de la Marche ne se distinguent par aucun signe
particulier. II est done bien difficile de dire si les pieces inspirees
par les inventions de Vignon sortent des ateliers d'Aubusson ou
de ceux de Paris. Tout ce qu'il est permis d'affirmer, c'est leur
origine absolument fran^aise, attestee par le caract^re des per-
son nages et le style de Tencadrement.

II ressort de cet exemple, dans tons les cas, un renseignement
precieux sur les ressources que fournissaient aux tapissiers en
(juete de motifs nouveaux les illustiations des livres a la mode. Nul
doute que les chefs des ateliers secondaires n'aient souvent us^ de



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PREMIERE MOITIE DU XVIF SIECLE 315

cet expedient pour se procurer des modeles a bon marche , et que
les prototypes de bien des scenes incomprehensibles pour nous ne
se trouvent dans des romanS parfaitement oublies de nos jours.



ITALIE

Trois villes italiennes possedent des metiers de tapisseries pen-
dant la premiere moitie du xviP siecle.

Venise. — Le plus ancien de ces ateliers , celui de Venise , est
reduit a une situation des plus precaires. Les mentions d'ouvrages
de tapisserie qu'on rencontre de loin en loin paraissent se rap-
porter a des travaux de restiiuration plutot qu'a Texecution de
pieces nouvelies.

Florence. — J^ manufacture de Florence, au contraire, continue
a deployer une tres grande activite , bien que le recrutement des
ouvriers devienne chaque jour plus difficile. La longue periode
qu'embrasse le regno des deux grands-ducs Cosme IJ (1609-1621)
et Ferdinand II (1621-1670) voit executor nombre de tentures nou-
velies. Si rimportance d'une fabrique se mesurait au chiffre de
ses produits, celle de Florence pouri'ait compter parmi les pre-
mieres du temps; malheureusement le merite des ouvrages ne
r^pond gu6re a la bonne volonte des tapissiers , et la decadence s'ac-
centue de plus en plus.

Guasparri di Bartolomeo Papini prend, comme on Ta vu, la
direction de Fatelier en 1587. II conserve ses fonctions jus-
qu'en 1621, date a laquelle il est remplac^ par Jacques -Ebert van
Hasselt, qui, trois ans apr6s, c6de la place au Parisien Pierre
Lefevre ou Fevre.

Pierre Lefevre serait arrive a Florence des 1621. Pendant pr6s
d'un demi siecle il preside aux destines de Tatelier grand-ducal,
car il ne mourut que le 21 aoilt 1669, et fut, en recompense de
ses services, enterre dans Teglise Saint-Marc. Ses quatre fils,
Jean, Andre, Francois et Jacques-Philippe le seconderent dans
I'accomplissement de la lourde tache qu'il avait assumee. Un cin-
quieme, nomme Charles, etait peintre; il travailla sans doute pour
la manufacture dirig^ par son pere.



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316 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

Des demarches furent faites, en 1647, pour enlever Thabile di-
recteur a la ville de Florence. Appele en France par le cardinal
Mazarln, Pierre Lefevre vint a Paris avec son fils Jean. On
lui donna un logement, une pension, d'autres avantages; mais,
apres trois ans d'absence, il reprenait le chemin de sa patrie adop-
tive , laissant son fils a la t^te de Tatelier de Paris. Nous verrons
plus tard que Jean Lefevre fut le premier chef d'un des deux
ateliers de haute lice installes aux Gobelins par Colbert.

Apr6s plusieurs autres voyages, Pierre Lefevre rentre definiti-
vement, en 1659, a Florence, ou il demeure jusqu'au jour de
sa mort, survenue dix ans plus tard. Ses tapisseries sont gen^rale-
ment signees, tantdt de ses initiales, tantdt de son nom ecrit en
toutes lettres. Jacques -Philippe, le fils cadet de Pierre Lefevre,
reste attache a la manufacture de Florence, apres la mort de son
pere , et ne la quitte qu'en 1677, pour se fixer a Venise.

En m6me temps travaillait a Florence Bernardino van Hasselt,
qu'on suppose 6tre fils de Jacques -Ebert, mort en 1624. Peut-
etre Bernardino dirigeait-il un atelier Ubre ^tabli dans les depen-
dances du Palais- Vieux. Jl cesse de vivre en 1673. Son frere,
Pierre, mort en 1644, a signe une portiere conservee aux Offices.

Pendant cette longue periode de decadence, les modeles sont
fournis par des artistes fort mediocres, dont les noms sont a peine
connus.

Grace aux archives de Tatelier de Saint- Marc, on a pu dresser
annee par ann^e, et presque mois par mois, la liste des tentures
sorties de I'atelier de Lefevre et de celles qui forment le contin-



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