Jules Guiffrey.

Histoire de la tapisserie online

. (page 28 of 40)
Online LibraryJules GuiffreyHistoire de la tapisserie → online text (page 28 of 40)
Font size
QR-code for this ebook


Voici le passage le plus important de cette piece :
« La decadence de la tapisserie est une suite necessaire du change -
ment qui, depuis un certain nombre d'annees, s'est fait sentir
dans nos goiits, dans nos fortunes et dans nos usages. Le luxe,
qui a gagne tons les etats, a etendu nos besoins sur trop d'objets
differents pour qu'a Texemple de nos aieux, qui, a deux ou trois
chambres pres , n'habitoient que les quatre murs , nous puissions
encore songer a des meubles d'un si grand prix. La papeterie,
d'ailleurs, jointe a une infinite de petits meubles, dont le bas prix
et la variety infinie s'accommodent si bien aux besoins, aux ca-
prices, a rinconstance, aux gotlts, a la fortune de tons les etats,
ont introduit une telle necessite de varier ses meubles et d'en
changer suivant les usages, que nos fortunes ne nous permettent
plus de faire les frais de la tapisserie, au risque d'en voir dispa-
raitre la mode le lendemain. »

Ne croirait-on pas ces judicieuses reflexions ecrites de nos
jours? On ne saurait mieux dire pour expliquer la lutte d^sesperfe
des tapissiers centre les tyrannies de la mode et les revirements du
gout. Ainsi les progres realises par le xviiP siecle dans Timpression
des ^toffes et la fabrication du papier peint avaient eu pour r^sultat
imprevu de consommer la mine de la belle industrie qui avait resiste
pendant tant d'annees a la misere et aux revolutions poUtiques.
La tapisserie flamande avait vecu. Nous assisterons plus loin aux
efforts tentes dans le cours de ce siecle pour restaurer en Belgique
la fabrication de la haute et de la basse lice.

Au debut du xviip siecle, a part quelques tentatives isolfes et
^phemeres, il n'existait plus d'atehers que dans quatre villes des
Pays -Bas : Bruxelles, Audenarde, Tournai et Lille.

Le dernier tapissier d'Enghien , Nicolas van den Leen , travaillait
encore en 1687. A cette epoque, il restait seul. Ayant herite de tons
les biens de la corporation , il les donne a la confrerie de Notre-
Dame et aux pauvres de la ville pour en jouir « jusques au temps
du r^tablissement du metier » . Cette hypothese ne devait pas se reali-
ser. La donation de van den Leen est le dernier acte authentique
qui fasse mention des ateliers d'Enghien.



Digitized by



Google



LA TAPISSERIE ETRANGERE AU XVIIP SIECLE 383

Audenarde. — On a expose plus haut le dommage cause ai la
prosp^rite d'Audenarde par remigration en masse des meilleurs arti-
sans, et les efforts infructueux du magistrat pour reagir contre le
courant.

Apres avoir dxX a sa reunion a la France un regain d'activite
commerciale, grace a laquelie les fabricants avaient etabli a Paris
un entrepdt de leurs productions, Audenarde se trouve definitive-
ment rattach^e aux possessions de la couronne d'Espagne, quand
le bombardement de 1684 couvre la ville de mines et detruit quatre
cent cinquante maisons.

Mais deja les maitres les plus habiles, attirds par les pro-
messes des villes voisines ou des Etats etrangers, avaient quitte
leur pays natal. Trois tapissiers d'Audenai^de, Frangois de Moor,
Jean d'Olieslaegher et Daniel van Coppenolle avaient pass^ marche,
d6s 1655, avec les magistrats de Gand pour s'dtablir dans cette
ville. En vain cherche-t-on a empScher leur depart; toutes les
mesures demeurent sans effet. Les transfuges avaient promis de
monter chacun douze metiers dans leur nouvelle residence.

En 1684, a la suite du bombardement de la ville, leur exemple
est suivi par plusieurs de leurs compatriotes, Jean Baert, Georges
Blommaert et Frangois van der Stichelen ; ceux-ci allerent fonder a
Lille un atelier qui jouit d'une certaine reputation. Les oeuvres de
van der Stichelen ont pour signature les initiales V. S. T. On connait
plusieurs suites a cette marque : six paysages, d'apres des cartons
de Louis de Vadder; une Histoire d'Adam et d'ive, en six pieces;
enfin cinq sujets empruntes aux Metamorphoses d^Ovide, ex&utees
de 1690 a 1692 pour Thotel du marquis de Herzelles, a Bruxelles.

En 1684, un autre tapissier d'Audenarde, Philippe Behagel,
qui avait quitte son pays depuis quelques annees deja, rempla-
gait Hinart comme directeur de la manufacture royale de Beauvais.

De Lille, Jean Baert se rend d'abord a Tournai (1692) avant
dialler se fixer a Cambrai (1724). II regne d'ailleurs une certaine
confusion que nous avons vainement cherche a dissiper sur les pe-
regrinations de ce chef d'atelier, qui semble avoir conserve jusque
dans un age avance les gouts les plus nomades. Alexandre Baert
travaille a Amsterdam en 1704. Nous avons deja parle d'Adrien de
Neusse , qui fonde un atelier a Gisors en 1703, apres avoir passe
dix-huit ans dans la manufacture de Beauvais. Rappelons encore
le nom de Lievin Schietecotte, fixeaDouai en 1720.



Digitized by



Google



384 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

Les taxes enormes qui frappaient les tapisseries d'Audenarde a
leur entree en France, et s'elevaient jusqu'a 66 pour cent de leur
valeur, equivalaient a une prohibition absolue. En outre, le loge-
ment des gens de guerre faisait peser sur les populations des
charges fort lourdes et les exposait a des vexations continuelles.
Tons ces motifs reunis expliquent la desertion en masse des
habitants , malgre toutes les mesures prises pour empecher leur
depart.

dependant les magistrats ne perdent pas courage. lis lutteront
jusqu'au bout. Les cUents manquent ; ils feront travailler les tapis-
siers pour le compte de la ville. En 1G94, le gouverneur general
des Pays-Bas, MaximiHen- Emmanuel de Baviere, regoit encore des
magistrats d'Audenarde une chambre de tapisserie payee 1,950 livres
a Frangois van Verren. De temps en temps, des pieces etaient ache-
tees pour la decoration des salles de Thotel de ville.

En 1700, le metier est reduit a dix maitres. Sept ans plus
tard , la maison de la corporation est vendue. Trois chefs d atelier
travaillent encore en 1749. lis se reunissent pour la derniere fois
le Icr decembre 1758.

Le dernier entrepreneur d'Audenarde, Jean-Baptiste Brandt,
arrete sa fabrication en 1772. II devait survivre vingt-quatre ans a
la fermeture de son ateUer.

Tournai. — A Tournai, comme a Audenarde, les magistrats
prirent de serieuses mesures pour la protection de Tindustrie lo-
cale, et iirent de grands sacrifices pour empecher sa ruine com-
plete. En 1671, ils cherchent a attirer chez eux un tapissier d'En-
ghien. Ils prennent a leur charge le loyer de la maison occupee
par Etienne Oedins, autre tapissier d'Enghien, qui r&ide a Tournai
de 1688 a 1692.

Jean Baert, d*Audenarde, arrive a Tournai en 1692, jouit des
memes immunites. La ville lui fait des avances considerables.
C'est a lui qu'on commando quatre petites pieces pour fauteuils,
offertes a la marechale de Boufllers. Malgre ces avantages, Ten-
treprise de Baert ne semble pas avoir reussi, car il quitte la
ville apres un sejour d'une vingtaine d'annees. II va d'abord tenter
la fortxme a Torcy, pres de Paris, en 1711; nous avons signale
plus haut cette tentative. En 1724, Jean Baert est fixe a Cambi*ai.
Ainsi qu'on le verra plus loin, il n'y a pas de doute sur son iden-



Digitized by



Google



LA TAPISSEHIE ETRANG6RE AU XVIIl*^ SIECLE 385

tite. Le Jean Baerl qui va successivement resider a Lille, puis a
TouFnai, et celui qu'on rencontre plus tard a Torcy et a Cambrai,
ne font qu'un seul et m6me personnage.

Pendant le cours du xviiF siecle, le magistral de Tournai ne
cesse de s'imposer les plus lourds sacrilices pour faire vivre
les derniers tapissiers. II entretient aux frais de la ville des des-
sinateurs charges de travailler exclusivement pour eux; mais ici,
comme a Bruxelles, les nouvelles industries amenent dans le goilt
du public des revirements funestes pour le travail lent et coilteux
du tissage au metier.

Cependant les tapissiers de Tournai etaient encore au nombre de
trente-neuf en 1745. Le plus cel6bre se nommait Louis Verdure;
il eut pour heritier Piat Lefebvre. Des quinze metiers subsistant
encore en 1774 il ne reste bientot plus que celui de Lefebvre, qui
remplace a son tour la fabrication des tapisseries par celle des
serges et des tapis de pied.

Lille. — Parmi les autres villes flamandes qui se signalerent
par la protection et les encouragements accordes a la tapisserie,
celle de Lille merite d'etre citee en premiere ligne. Nous avons
vu qu'elle appelait, en 1676, deux ouvriers d'Audenarde, Georges
Blommaert et Francois van der Stichelen. Elle leur accorde un
don de 100 patagons, six annuites de 50 patagons chacune, et
en outre certaines exemptions de charges. Blommaert est meme
regu bourgeois de la ville. Son premier ouvrier, Jean Cabillau,
fonde un atelier rival en 1680. Malgre les avantages concMds aux
nouveaux venus, ils paraissent avoir assez mal reussi.

En 1684, Blommaert est remplace par Frangois de Pannemaker
et son fils Andre, de Bruxelles, qui avaient d'abord ti*availle aux
Gobelins. Get atelier eut plus de succes que celui de Blommaert;
il prolongea son existence pendant trente-cinq ans environ. Fran-
gois de Pannemaker en laissa la direction, lors de sa mort (1700),
a son fils et a son gendre Jacques Deletombe ou Destombes. Ces
entrepreneurs s'etaient presque exclusivement consacr^s a la fabri-
cation des verdures.

En 1719, la veuve de Destombes reclamait 2,100 livres dues
par la ville comme prix de tapisseries achetees pour la decoration
de la salle du conclave.

On a vu que Jean Baert, originaire d'Audenarde, avait reside

25



Digitized by



Google



386 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

quelques annees a Lille il684-1692), avant de gagner Tournai,
pour aller de la a Torcy, puis a Cambrai.

Un autre tapissier de Bruxelles , dont il a ete parle plus haul ,
Jean de Melter. vint fonder un second atelier a Lille en 1687, el
obtint un subside de 400 livres pour frais de deplacement. II pos-
seda jusqu'a neuf metiers en activite. On conserve a Lille, dans
une collection particuliere, une Vierge avec V enfant JSsus, d'apres
Rubens, signee J. de Melter.

Cet artisan meurt en 1(398, laissant une fdle nommee Catherine,
qui epouse, deux ans apres, Guillaume Warniers ou Werniers.
(^elui-ci obtint, a Toccasion de son mariage, le droit de bourgeoisie.
Warniers sut conduire Tetablissement cree par son beau-pere a un
haut degr^ de prosperite. En 1733, il dirigeait vingt-un metiers.
Vers cette dpoque, il s'associe avec Pierre de Pannemaker, le fils
cadet d'Andr^; mais Tassociation dure peu. Le magistrat n'avait
cesse de payer a cet habile entrepreneur 200 livres de gratifica-
tion annuelle. Cette pension fut continuee jusqu'a son deces, sur-
venu en 1738.

En mourant, Guillaume Warniers laissait une veuve, Catherine
Ghuys , qu'il avait epousee apres la mort de sa premiere femme ,
et qui conserva la direction de Tatelier de son mari jusqu'en 1778.
Mais la fabrication n'avait pas tarde a etre reduite a trois metiers.

Les oeuvres de Warniers sont nombreuses; elles portent g^ne-
ralement une signature. On a de lui des scenes religieuses, des
portieres aux armes de France, des copies de Teniers, des suites de
comtes et comtesses de Flandre, des sujets mythologiques, comme
Bacchus et Ariane et le Triomphe d'Amphitrite, qui appartiennent
a M. le comte de Pontgibaud. Warniers a tisse une Histoire de
don Quichotle, en huit panneaux. II aborda ainsi tons les genres
et ne se montra inferieur dans aucun.

Un des freres de Guillaume Warniers, nomm^ Adrien, partit
pour fonder une manufacture a Copenhague.

Jean -Francois Bouche, tapissier fixe a Lille en 1749, obtint du
magistrat une pension qu'il conserva jusqu'en 1773, date de sa
mort. Un Portrait de Charles de Rohan, prince de Soubise,
execute au metier, lui valut le titre de « tapissier de monseigneur
le gouverneur j>. On a releve la signature F. BoucHfi sur une His-
toire de Psychd, en cinq pieces, exposee a Paris en 1867.

Le fils d'un tapissier des Gobelins, nomme DeyroUe, tenta de



Digitized by



Google



LA TAPISSERIE ETRANGERE AU XVIIP SIECLE 387

relever a Lille Tindustrie que la mort de Catherine Ghuys et de
Jean-Frangois Douche avail laissee sans representant. II installa
trois metiers en 1780; la ville lui vota un subside annuel de
50 florins. Cette tentative donna peu de resultats. Cependant on
connait une oeuvre signee de Deyrolle; c'est une composition de
plusieurs figures representant une Fileuse.

Valenciennes. — Deux ou trois cites de la Flandre frangaise
essayent, comme celle de Lille, d'attirer par des oflres avanta-
geuses les tapissiers des cites voisines. Apres le Pierre Regnier,
dont nous avons deja parle et qui hvre, en 1043, deux chambres
de tapisseries au sieur d'Houdicourt, nous trouvons a Valen-
ciennes un tapissier nomme Philippe de May ou du Metz. II re-
cevait, a la fin du xvii« siecle, un subside de la municipalite , a
la charge d'enseigner son metier a un certain nombre d'enfants
pauvres. Son atelier de haute Hce, etabli en 1081, existait encore
en 1090. On cite parmi les oeuvres de cet artisan une Histoire de
saint Gilles, en huit panneaux, pour la chapelle de Saint- Pierre,
d'apres les cartons du peintre Jacques -Albert Gerin. Les modeles
furent payes 441 livres 10 sous. Le tapissier toucha pour son tra-
vail la somme elevee de 10,008 livres 17 sous 3 deniers. II faut
ajouter qu'il avait employe du fil d'or pour relever le costume du
roi et le harnachement du cheval. Philippe de May n'etait done pas
le premier venu.

Le tapissier Nicolas Dilliet executait, vers 1728, a Valenciennes
des verdures d'apres les paysages du peintre Dubois. La ville lui
avait constitu^ une pension annuelle de 480 livres. On a vendu
recemment a Paris plusieurs pieces assez curieuses, signees Dillet,
Valenciennes, offrant des perspectives de berceaux et de parterres
a compartiments de buis taille, a la fagon de ceux qu'on appelait
autrefois des parterres de broderie.

Douai. — Apres la reunion de Douai a la France (1007), diverses
tentatives sont faites pour y installer des ateliers de tapisserie; mais
ces experiences se succedent sans produire de resultats durables.

C'est d'abord Frangois Pannequin, peut-etre faut-il lire Panne-
maker, qui vient s'etablir avec son fils Andre, et obtient un loge-
ment gratuit avec certaines immunites.

Andre Chivry, tapissier, parait en 1092, ce qui n'emp^che pas



Digitized by



Google



388 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

les echevins de s'adresser a iiii entrepreneur etrunjjrei', Jacques
Destombes, peut-etre le gendre de Francois de Pannemaker, pour
lui commander une tenture en six pieces, representant VHistoire
des Anges,

Lievin Scliielecatte , originaire d'Audenarde, etait venu tenter
la fortune a Douai en 1726; le succes ne repondit pas a ses espe-
rances, car quelques annees setaient a peine ecoulees, qu'on etait
oblige de mettre en loterie trois pieces de tapisserie engagees a
Targentier de la ville en garantie d'un pret de 600 florins.

Un certain Tobie Coucks passait marclie, en 1743, pour une piece
aux armes de France et de Navarre, destinee a une des salles de
rhotel de ville. II habitait encoi-e Douai vingt ans plus tard; il
se trouvait alors reduit a un etat de profond denuement.

Cambrai. — Des 1682, cette ville ftiit une tentative pour res-
taurer chez elle I'industrie de la tapisserie, mais d'abord sans
aucun succes.

Quarante ans plus tard, dans le cours de Tannee 1724, Jean
Baert, quiavait d'abord travaille a Lille, a Tournai, puis a Torcy,
vient se fixer a Caml)rai avec son fils.

Ce Jean Baert devait etre bien vieux en 1724. Cependant les
recherclies de M. Durieux sur les ateliers de Cambrai dissipent
toute hesitation. II resulte, en efiet, des decouvertes de Terudit
historien qu'au moment on Jean Baert mourait a Cambrai , en
1741, son fils Jean- Jacques n'avait pas moins de soixante ans;
ce qui fait remonter le mariage du chef de la famille a 1680 au
moins. Jean Baert n'aurait done pas eu moins de quatre-vingts a
quaLre- vingt- dix ans au jour de sa mort.

Nous avons vu qu'un autre Baert, nomme Alexandre, peut-eti-e
un parent du tapissier de Cambrai, avait quitte Audenarde pour
Amsterdam en 1704.

Nul doute d'ailleurs que de nouvelles recherclies dans les archives
provinciales ne multiplient a Tinfini le nombre de ces petits ateliers
locaux. Rien n'est plus simple, plus facile que Tinstallation d'un
atelier de haute ou de basse lice; nous avons deja insiste sur ce
point ; Texistence nomade des tapissiers flamands au xviii^ siecle
en olTre de frap|)ants exemples.

Jean -Jacques Baert I'emplaca son pere dans la direction de
Tatelier cambresien. 11 ne mourut qu'en 1766, a quatre-vingt-cinq



Digitized by



Google



LA TAPISSERIE ETRANGERE AU XVIIP SIECLE 389

ans, laissant lui-meme un fils, Jean-Raptiste, ne en 1726, qui con-
tinua les traditions de ses ascendants. II faut voir, dans la notice
de M. Durieux, an prix de quels sacrifices les Baert parvinrent a
soutenir jusqu'a la fin du xviuc siecle la modeste manufacture qu'ils
avaient fondee. Les magistrals, apres les avoir accueillis avec em
pressement, se montrerent bientot d'une extreme parcimonie, et
nos tapissiers ne trouverent desormais qu'avec les plus grandes dif-
ficultes le placement de leurs ouvrages.

La revolution arrive et acheve la mine de I'atelier, depuis long-
temps menace. I^ dernier des Baert est nomme receveur a Tune
des barrieres de Cambrai. II est ensuite reduit a se faire porteur
de contraintes, puis a soUiciter une place d'agent de police. II
meurt enfin, le 29 mai 1812, dans la plus noire mis6re, a Tage de
quatre-vingt-six ans.

Arras. — Signalons encore les derniers essais tentes pour faire
renaitre dans la ville d'Arras Tindustrie qui avait illustre son nom
d'une gloire imperissable. Nous avons vu Vincent van Quickelberghe,
d'Audenarde, oblige d'abandonner TArlois, apres un sejour de
plusieurs annees, pour se retirer a Lille; ceci se passait en 1625.
Deux autres tapissiers, Leles et Parent, font quelques sacrifices,
en 1664, pour rendre la vie a Tancienne Industrie locale. Colbert
s'interesse un moment a leur entreprise; mais d'autres soins de-
tournent son attention, et les deux associes ne tardent pas a perdre
courage.

Au xviiic siecle, les magisti^ats d'Arras s'adressent successive-
ment a deux tapissiers lillois, d'abord a Francois Boucbe en 1740,
puis, cinq ans plus tard, a Bernard Plantez, ouvrier de la veuve
Warniers. Ce dernier s'etablit a Arras avec un compagnon, et y reste
jusqu'en 1759, recevant une subvention annuelle de la ville. Le
musee de la ville possede deux verdures avec animaux signees
Plants J. B., et attribuees au dernier representant de la tapisse-
rie a Arras.



ITALIE

A part quelques essais ini'ructueux pour introduire la haute
lice a Turin et pour retablir Tatelier de Yenisc, la seule manu-



Digitized by



Google



390 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

facture en activite dans la peninsule pendant la seconde moitie
du XYiic siecle est la manufacture ducale de Florence, deja en
pleine decadence.

Charles Demignot et rEsguillion, charges de Tentretien des ten-
tures des dues de Savoie, sont plutot des rentraiteurs que des
fabricants proprement dits. Un des fils de Pierre Lefebvre, nomme
Philippe, offre au senat de Venise, vers 1675, de venir se fixer
dans cette ville avec ses metiers. Mais ces ouvertures ne paraissent
pas avoir ete favorablement accueillies.

Florence, — Nous avons precedemment conduit les ateliers de
Florence jusqu'a Tavenement de Cosme III (1670). Une direction
habile et ferme leur fait completement defaut ; les tapissiers tra-
vaillent isolement, d*apres des cartons mediocres. Enfin I'intro-
duction de la basse Hce en 1673, lors de la mort de Giovanni
Pollastrl, le successeur de Pierre Lefebvre, consomme la deca-
dence de la manufacture nagu^re encore si prosp6re.

Un maitre reste fidele a la haute lice, nomme Termini , quitte Flo-
rence pour Rome en 1684. II rentre dans sa patrie vingt ans
plus tard, apres avoir obtenu le retablissement du metier de
haute lice. A partir de cette epoque, les tapissiers ne travaillent
plus a la tache, mais sont payes a la journee, expedient coilteux,
employe dans Tespoir d'obtenir une fabrication plus soignee. Ter-
mini reste a la tdte de Tatelier ducal jusqu'en 1717. Sous sa direc-
tion est executee la tenture de VAge d'or.

Le peintre Antonio Bronconi succede a Termini. II conserve
la direction de la manufacture jusqu'en 1732, et est remplace par
Giovanni -Francesco Pieri, qui conduit Tatelier jusqu'a sa suppres-
sion en 1737.

Un petit-fils de Demignot, ce rentraiteur dont nous avons si-
gnale la presence a Turin vers la fin du siecle precedent, apres
avoir etudie dans les Flandres, vient se fixer a Florence, ou il
travaille pendant une vingtaine d'annees, de 1716 a 1737. Vittorio
Demignot est Tauteur d'une des meilleures suites de cette periode
de decadence. EUe represente les Quatre Parties du monde; cette
tenture est conservee au musee national de Florence. Le panneau
de VAsie porte la signature Vittorio Domignot, 1719.

Sous Jean-Gaston, le dernier des Medicis (1723-1737), les
tapissiers de Florence terminent la suite des Quatre Parties du



Digitized by



Google



LA TAPISSERIE ETRANGERE AU XVIIP SifeCLE 391

monde, tissent une tenture des Quatre £ laments et plusieurs
Pay sages.

Leonardo Bernini, qui avait remplac^ Termini , en 1717, comme
chef du tissage, prend part, avec Vittorio Demignot, a Texecution
des Quatre Parties du monde, II fut charge de liquider les comptes
de retabhssement, quand un decret du due Francois de Lorraine,
en date du 5 octobre 1737, supprima definitivement Tatelier deux
fois seculaire de Florence.

En 1740, le grand -due Frangois III fait reprendre les tra-
vaux sous la direction du peintre Lorenzo Corsini. Des metiers
sont montes simultanement a Saint-Marc, au Palais- Vieux, a
Poggio-Imperiale. Mais il s'agissait simplement de terminer les
pieces commencees; car, des 1744, tout travail a cesse. On
acheve pendant cette courte periode une portiere representant
Vulcain et deux Cyclopes, une piece de VHistoire de Moise et
une garniture de meubles, decoree d'arabesques , de fleurs et de
fruits.

La marque de Tatelier de Florence etait une fleur de lis fleuronnee
entre deux F, ou une boule rappelant les pieces de Tecusson des
Medicis, chargee d'un A.

En somme, la manufacture florentine doit a trois maitres etran-
gers, Karcher, Rost et Lefebvre sa principale illustration. Apres
avoir jete un vif eclat au xvi* siecle, apres avoir eclipse tons les ate-
liers rivaux de la peninsule, elle subit, elle aussi, le contre-coup
des guerres de religion. L'influence de Thabile artisan parisien
qui la dirigea pendant une longue periode lui rendit en partie son
ancien prestige. Mais la decadence profonde de la peinture la priva
de bons modeles, et sa ruine definitive ne fut plus qu'une affaire
de temps. Le decret du 5 octobre 1737 ne faisait que consacrer un
etat de choses sans remede.

II convient de remarquer en outre que les metiers de Florence,
bien qu'ils aient souvent travaille pour des princes etrangers , ne
parvinrent a prolonger leur existence pendant deux siecles que
grace aux sacrifices incessants que s'imposerent les descendants
des Medicis. A la condition seule d'etre efficacement proteges et
subventionnes par un prince puissant et riche, les ateliers de
haute ou de basse lice pouvaient avoir quelque duree dans les Etats
italiens. Sans ce secours indispensable, ils etaient des leur nais-
sance condamnes a une mort rapide.



Digitized by



Google



392 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

Rome. — La premiere tentative realisee, pendant le cours du
xviiie si^cle, dans le but d'installer de nouvelles manufactures
en Italie, est celle du pape Clement XL En 1710, il etablit dans
rhospice San-Michele-a-Ripa la plus importante des manufactures
romaines dont le souvenir ait ete conserve. Le premier directeur
du nouvel etablissement fut un Parisien nomme Jean Simonet. 11
avait sous ses ordres trois ouvriers ou aides qui devaient peu a
pen s'augmenter de nouvelles recrues fournies par les pension-
naires de Thospice. Le peintre Andrea Procaccini etait charge de
la composition des modeles.

Les debuts de la fabrique pontificale etaient, on le voit, des
plus modestes. Cependant, quatre ans apres sa creation, le pape
passait avec les entrepreneurs et le peintre un marche destine a
leur assurer une juste retribution de leurs peines. Cette conven-
tion fixait a 8 ecus romains le prix de la palme carree de tapis-
serie.

L'annee suivante, Vittorio Demignot, Thabile maitre qui devait
diriger plus tard Tatelier de Turin, apres avoir travaille a Flo-
rence une vingtaine d'annees, sejournait quelques mois a Rome,
ou il executait une Vierge tenant Venfant J^sus endormi,



Online LibraryJules GuiffreyHistoire de la tapisserie → online text (page 28 of 40)