Jules Guiffrey.

Histoire de la tapisserie online

. (page 3 of 40)
Online LibraryJules GuiffreyHistoire de la tapisserie → online text (page 3 of 40)
Font size
QR-code for this ebook


Sur ces termes de sarrasinois et de nostrez aucune explication sa-
tisfaisante n'a ete produite jusqulci. Le mot sarrasinois, dans Topi-
nion la plus repandue, s'appUquait aux tapis velus a la fagon des



* Nous-m^me, dans VHistoire generate de la tapisse}He, r^cemment publi6e
avec la collaboration de MM. Pinchart et Miintz, nous avons sembl6 admettre
la justesse de ceUe distinction en attribuani a deux auteurs diff^rents les ate-
liers flamands et les ateliers frangais. Des considerations toutes personnelles
et la necessity de laisser a chacun une part a peu pres 6gale dans I'ceuvre com-
mune ont 6t6 les seules causes de cette division , a laquelle il ne convient pas
d^attribuer une signification qu'el'e ne comporle point.



Digitized by



Google



LA TAPISSERIE AU XIV° SifeCLE 21

Orientaux, du genre de ceux qu'on fabriqua depuis a la Savon-
nerie, tandis que le mot nostrez, synonyme de notres, d^signait
les tapis ras. Cette interpretation conviendrait encore assez bien
aux fourrures dites nostrees, et serait appliquee, dans ce cas,
aux peaux des animaux de la con tree, par opposition aux pelle-
teries d'importation etrangere; mais comment accorder I'explica-
tion du mot sarrasinois donn^e plus haut avec d*autres locutions
ou il se retrouve, comme les broderies dites sarrasinoises par
exemple?

Les tapissiers nostrez sont de veritables fabricants d'etoffes de
laine, cela r^sulte clairement de leurs statuts. Est-ce parmi eux ou
parmi les sarrasinois que se faisaient admettre les tapissiers a la
marche pour exercer sans entraves leur profession? Car il n'a jamais
exists un corps de metier particulier pour les ouvriers de basse
lice; de la ressort qu'ils trouvaient asile soit chez les tapissiers
deja nommes , soit dans une des corporations de tisserands enu-
merees par Etienne Boileau.

Les statuts des tapissiers sarrasinois sont confirm^s par Pierre
le Jumeau, garde de la prev6te de Paris en 1290; il n'est point
alors question de tapissiers de haute lice. C'est seulement dans
une addition a cette confirmation de 1290, addition datee du
samedi 10 mars 1303 (nouveau style), qu'apparait pour la premiere
fois le mot haute lice. Le passage, maintes fois cite depuis que le
premier editeur du Livre des metiers Ta fait connaitre, merite d'etre
reproduit textuellement.

€ Aprfes ce descors (desaccord) fut meu (souleve) entre les
tappiciers sarrazinois devant diets, d'une part, et une autre maniere
de tappiciers que Ton appeile ouvriers en la haute lice, d'autre
part, sur ce que les maistres des tappiciers sarrazinois disoient
et maintenoient contre les ouvriers en la haute lice, que ils ne
povoient ne devoient ouvrer en la ville de Paris jusques a ce que
ils fussent jurez et sermentez, aussi comme ils sont, de tenir et
garder tons les points de I'ordenance dudit mestier en la maniere
qu'il est contenu es lettres dessus transcriptes , etc... »

A la suite des observations presentees par les sarrasinois, dix
ouvriers de haute lice viennent, c pour eulx et pour tout le com-
mun de leur mestier i>, s'engager a observer et suivre les regle-
ments edictes par les premiers, en ajoutant aux articles de 1290
deux clauses : Tune obligeant les nouveaux tapissiers a garder leurs



Digitized by



Google



22 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

apprentis pendant huit ann^es; Fautre interdisant le tmvail de nuit
et les ouvrages cousus.

Pour que ces ouvriers de haute lice fussent en mesure de
traiter sur un pied d'egalite avec les sarrasinois, il fallait que
leur Industrie existat depuis quelque temps deja et comptat de
nombreux adherents. En effet, si dix ouvriers de haute lice seu-
lement paraissent dans I'acte d'accord , ils out bien soin de speci-
fier qu'ils traitent non seulement pour eux , mais pour les autres
ouvriers c tout le commun > du m^me metier. Bien qu'il soit
impossible d'evaluer m6me approximativement le nombre de ces
tapissiers parisiens travaillant en haute lice vers 1303, il est per-
mis de conclure des termes de Facte en question que Tintroduction
de ce procede de fabrication a Paris remonterait a une epoque
sensiblement plus ancienne.

Les tapissiers « que Ton appelle ouvriers en la haute lice » auront
d'abord v^gete modestement a Tombre de quelque corporation
puissante, probablement celle des sarrasinois. lis se sont pen a
peu developpes grdce a cette assistance, pour s'organiser ensuite
et r^lamer enfin leur droit au travail et a la protection de I'auto-
rite d6s qu'ils se sentirent assez forts pour secouer la tutelle de
leurs ain^s. II a fallu un certain temps pour que cette Evolution
s'accomplit; aussi n'est-il pas tem^raire de supposer que les tapis-
siers de haute lice travaillaient a Paris un demi siecle peut-6tre
avant que leur existence fiit officiellement constatee dans I'acte
de 1303.

Nous avons insists longuement sur cette piece parce que c'est
le plus ancien texte authentique ou le mot de haute lice soit pro-
nonce, oil Fexistence de cette Industrie soit authentiquement re-
connue. A partir de 1303, les mentions de tapissiers et de tapisse-
ries de haute Hce vont devenir de plus en plus frequentes, et
noiis rappellerons une fois pour toutes que, si nous n'en possMons
pas de plus nombreuses et de plus anciennes, cette penurie tient
uniquement a Tabsence de textes. En effet, la plupart des series
d'archives qui nous renseignent sur les industries du moyen age
ne remontent pas plus haut que le milieu ou meme la derniere
moitie du xiv*^ siecle. Ainsi il existe fort peu de comptes royaux
ou princiers anterieurs a 1320; et les inventaires, d'ailleurs fort
rares, du xiiic siecle, sont d'une concision, d'une secheresse, qui
diminuent singulierement leur inter^t et leur utilite.



Digitized by



Google



LA TAPISSERIE AU XIV« SIECLE . 23

Notons, avant d'aller plus loin, que, d'apres une annotation de
Facte de 1303, le metier de haute lice etait dit a la besche, comme
la basse lice ^tait appelfe tapisserie a la marche. Mais, tandis que
le terme d la marche resta couramment employe pendant le moyen
age et tout le xvi^ siecle, Texpression d la besche, tiree proba-
blement d'un outil employe par Touvrier de haute lice, fut
promptement delaissee. Nous ne Tavons jamais rencontree que
dans les statuts de 1303. Des son apparition, le metier vertical
porte le nom qu'il gardera jusqu'a nos jours.

11 est, avons-nous dit, tres difficile de trancher, dans Tetat actuel
de la science, la question fort obscure et d'ailleurs assez insignifiante
de priorite pour la pratique de la haute lice, entre les pretentions
rivales de Paris et d'Arras. Quant aux revendications de TAlle-
magne, nous attendrons pour les admettre que des textes clairs
et formels aient ^t^ produits.

Le nom d'arazzi, sous lequel sont designees au moyen age
les tentures les plus precieuses, semble une constatation deci-
sive de Uncontestable superiorite des tapissiers d'Arras. Cette
reputation devait, sans contredit, reposer sur des m^rites r^ls;
mais, si les produits artesiens ont ^clips^, au xiv^ et au xv^ siecle,
ceux de tons les autres centres manufacturiers, il est aujourd'hui
demontr^ que les artisans de plusieurs autres villes, de Paris
notamment, ont vaillamment soutenu la lutte contre leurs celSbres
iivaux.

Pour toute la premiere moiti^ du xiv^ siecle, les documents sont
rares et assez obscurs. Quelques noms de tapissiers, quelques
sujets de tentures : voila tout ce qu'un travail considerable de re-
cherches dans les archives a produit jusqu'a ce jour; 11 est peu
probable que beaucoup de faits nouveaux s'ajoutent desormais a la
r^olte deja obtenue.

Vers le commencement du xiv^ siecle, TArtois se trouvait gou-
vei*ne par la comtesse Mahaut, fiUe du due Robert II, tue en 1302.
Elle avait recueilli la succession de son pere, a Texclusion de son
neveu , suivant la coutume de la province , qui n'admettait pas la
repr^entation meme en ligne directe. Epouse, depuis 1291, du comte
de Bourgogne Othon IV, elle se trouvait, par sa naissance, par
son mariage, occuper une situation considerable. Elle montra dans
des circonstances difficiles les qualites d'une femme eminente, et
sut fort bien s'acquitter du role auquel sa naissance Tavait appelee



Digitized by



Google



24 • HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

en encourageant jusqu'a sa mort, arrivee le 27 octobre 1327, les in-
dustries qui faisaient la prosperite de I'Arlois. Elle tient ainsi une des
premieres places parmi les princes qui ont le plus contribu^ a
developper Tart du tapissier.

Grace aux recherches de M. Pinchart et du chanoine Dehaisnes,
on connait en grand detail les nombreuses commandes 'faites par
la noble dame aux tapissiers d'Arras ou de Paris. Car c'est un
fait digne d'attention et assez peu remarqu^ jusqu'ici, la comtesse
Mahaut s'approvisionnait aussi bien dans les ateliers parisiens que
dans ceux de TArtois. Les artisans de la capitale etaient done deja
en lutte avec ces rivaux qui sont restes, dans Topinion publique,
les uniques representants de la tapisserie au moyen age.

II serait sans utilite de relever toutes les mentions recueillies
par les auteurs qui se sont occupes des origines de I'industrie
textile. La redaction concise et vague de beaucoup de ces articles
laisse planer une complete incertitude sur la nature des tissus
en question. Des 1294, paraissent dans les registres de Thotel des
comtes de Flandre des tapis a grifTons. S'agit-il de tapisseries pro-
prement dites ou d'etoffes decorees d'un dessin regulier? Impos-
sible de trancher la question. Los tapis armories reviennent fre-
quemment sur les comptes des seigneurs de TArtois et de la
Flandre ; mais il est bien difficile de ranger ces ouvrages indeter-
mines parmi les tapisseries de haute ou de basse lice.

G'est dans un texte date du 13 octobre 1313 qu'on a constate
pour la premiere fois la presence du mot haute lice appliqu^ a
une oeuvre d'Arras. D'apres cet acte : <! Ysabiaus Caurree, dra-
pi6re, qu'on dit de Halennes » ', donne quittance a Matthieu Cos-
set, receveur d'Artois, de la somme de trente neuf livres seize sous
parisis, c pour V draps ouvres en haulte lice, etc., » destines a
rhdtel de Robert d'Artois, fils de la comtesse de Mahaut. Telle est
la plus ancienne mention connue jusqulci de tapisserie de haute
lice ayant une origine artesienne.

On cite bien certaines acquisitions faites par la gouvernante de la
province, soit a un certain Jehan, tapissier parisien, en 1308, soit
a divers tapissiers d'Arras. Mais, dans les « draps de laine ouvres
de diverses figures > , dans les <r draps vermeilles i> sans designa-
tion plus precise, ou dans les <t tapis de chanvre et de laine > ,

* C'est-^-direoriginaire de Halennes ou Alleines, dans la Somme.



Digitized by



Google



LA TAPISSERIE AU XIV* SIECLE 25

fournis par ce Jehan et ses confreres, nous avons quelque peine
a reconnaitre des ouvrages de haute lice.

A la suite de la comtesse Mahaut, nous voyons les seigneurs de la
Flandre et du Hainaut, notamment le comte Guillaume 1", venir
faire a Paris d'importantes acquisitions de tapis : nouvel argument
en faveur de la reputation du marche parisien.

II n'est pas sans interfit de recueillir les noms de ces premiers re-
presentants de Findustrie qui allait jeter dans notre pays un si vif
eclat.

Apres Jehan le tapissier, de Paris, qui parait en 1308 et qu'on re-
trouve sur les comptes des rois de France en 1316, nous signalerons
Jehan Bouilli, d'Arras; Jehan de Conde, de Paris (1314); Denise le
Sergent et Nicolas de Ghiele (1315), Jehan de Meaux, tapissier
parisien (1316); Jehan de Crequi (1317), Jehan Hucquedieu,
tapissier sarrasinois. En 1324, Jehan de Telu fournit un tapis aux
armes d'Artois, mesurant six aunes carrees a Taune de Paris. Ainsi
Tetalon hahituel pour la raesure des tapisseries est Taune de Paris ;
de plus, les payements se font presque constamment en livres et sous
parisis.

La mention d'un tapissier de Valenciennes, en 1325, prouve que
rindustrie nouvelle commence a se repandre dans les principaux
centres ouvriers de la province. Deux ans plus tard, la tapisserie
fait son apparition a Saint -Omer dans la personne de Jehan He-
renc, un des fournisseurs de la comtesse Mahaut. Enfm, en 1328, se
presente un tapissier d'origine bien parisienne, quoiqu'il porte le nom
de Nicolas de Reims.

L'inventaire des biens laisses a sa mort par la reine Clemence de
Hongrie, veuve de Louis Hutin, nous fournit la premiere mention
un peu detaillee de tapisseries decoratives que nous ayons ren-
contree. EUe consiste en « tapis de laine ouvres de papegais et a
compas, D c'est-a-dire orn^s de perroquets et de cercles, type
d'ornement fort employe au moyen dge. Dans le mSme inventaire
on remarque <r huit tapis d*une sorte a parer chambres, a ymages
et a arbres de la devise d'une chasse, de soixante-huit aunes car-
rees, prises soixante-quatre livres parisis. i>

Le tapissier Henry Legrand, probablement parisien, vend, en 1330,
€ XII tapis pour une chambre i> de la comtesse de Flandre. Le
mSme reparait a la fin de Tannee 1349, comme ayant fourni des
€ tapis de laine et de paremens que Jehan, fils du roi de France,



Digitized by



Google



26 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

fist mener de Paris a Bonport pour la feste du sacre des evSques
de Tournay et de Chartres. d

Jehan JoUain , « le tapisseur de Valenchiennes , > peut-6tre
ranonyme de 1325, figure sur les comptes pour plusieurs chambres
destinees a Thdtel des comptes de Hainaut.

En 1348, Yolande deBar, dame de Gassel, fait payer vingtlivres
dix sous parisis pour « tapis que on fait a Arraix. i>

A la vente des biens de Marguerite de Baviere, morte en 1356,
sont mentionnes <t quatre vermeils tapis et quatre vers, deux car-
pites, trois bleus tapis, » achetes par Marguerite, comtesse d'Artois,
et d'autres articles de m6me nature.

La concision de ces textes permet-elle de comprendre ces tapis
parmi les ouvrages de haute ou de basse lice? Le doute est permis,
on en conviendra.

Peut-Stre cette enumeration semblera-t-elle bien aride. Encore
avons-nous laisse de c6i6 les passages ne fournissant pas, soit un nom
de tapissier, soit un detail particulier sur la decoration. II nous a
semble necessaire de grouper toutes les notions recueillies jusqu'ici
sur la tapisserie a ses debuts dans notre pays. Ces mentions sont
assez nombreuses, assez formelles pour prouver que, des la pre-
miere moitie du xiv^ siecle, la tapisserie tissee est une Industrie
repandue, fort appreciee des seigneurs fran^aii?, faisant vivre un
nombreux personnel d'ouvriers.

Sous le regne du roi Jean (1350-1364), trois noms reviennent
frequemment sur les comptes royaux. Clement le Magon , Jehan du
Tremblay et Philippe Dogier semblent avoir ete, pendant ces quinze
annees, les fournisseurs attitres de la cour. Dans un espace de
quatre ans, de 1351 a 1355, le premier ne livre pas moins de cent
£oixante-dix tapis pour le service du roi ou des princes de sa mai-
son. La decoration de ces tapis ou tapisseries se reduit, il estvrai,
aux ornements les plus simples; des semis de fleurs de lis ou les
armes des personnages auxquels elles sont destinees constiluent la
seule decoration de ces tentures. Pas une mention de scenes a per-
sonnages. Dans ces conditions le travail devait aller vite.

Le contingent de Jehan du Tremblay, pour le mfime espace de
temps, se borne atrente-deux tapis; les plus riches n'offrent aussi
comme decoration que des armoiries. Enfin Philippe Dogier, sou-
vent appele Philippot, fournit trente-sept tapis, dont vingt-huit
destines a la decoration des chambres des quatre fils du roi,



Digitized by



Google



LA TAPISSERIE AU XIV^ SIECLE 27

savoir : quatre tapis pour le lit, un pour dossier et deux pour
sommiers.

On pourrait induire du nombre de ces tapis que les fournisseurs
etaient plutot des marchands que des fabricants. Cette conclusion
serait peut-Stre exageree. Des exemples categoriques nous montre-
ront bientdt avec quelle rapidite les artisans du moyen age venaient
a bout des taches les plus longues. Les lenteurs de nos contempo-
I'ains nous permettent difficilement de croire a une pareille promp-
titude. II est vrai que le decor dans ce temps-la est rarement com-
plique.

A dater de 4355, les documents font subitement defaut. Les
comptes des annees suivantes ne nous sont pas parvenus.

Dans les derniers temps du r^gne de Jean II apparait le nom
d'un tapissier qui merite une place a part parmi ses contempo-
rains. Nicolas Bataille figure, a I'occasion de imposition mise sur
les metiers de Paris pour la ranyon du roi de France, parmi les
chefs de la corporation. 11 est nomme en compagnie d'Etienne
Muette et de Henry Hardi , dont la trace se perd completement apres
cette br6ve mention , tandis que nous verrons Nicolas Bataille pour-
suivre le coui^ de ses travaux et de ses succ^s jusqu'a la fin du
xiyc siScle.

Une circonstance particuliere donne a ce maitre une importance
exceptionnelle. Nicolas Bataille, en effet, est Tauteur d'une des rares
lapisseries du xiv^ siecle qui nous soient parvenues, et cette ten-
ture est un ouvrage des plus considerables et des plus originaux.
II s'agit de la suite de V Apocalypse exposee dans la cathedrale d'An-
gers. On s'est beaucoup occupe depuis quelques annees de cet
important monument. Nous avons eu la bonne fortune d*en d^cou-
vrir Tauteur, et nous avons pu reconstituer pendant une periode de
vingt-cinq annees presque loutes les etapes de la vie de Bataille.
Les details que nous avons exposes ailleurs sont trop longs pour
Irouver place ici. II suftira de resumer les resultats desormais ac-
quis et de dire en quelques lignes ce que fut la carriere d'un tapis-
sier renomme vers la fin du xiv^ siecle.

Apr6s 4363, notre homme ne reparait plus qu 'en 4373, les docu-
ments faisant defaut pour cet intervalle de dix annees. II revolt alors
la somme de vingt francs pour <r six tappis d'oeuvre d'Arras » .

Deja Bataille est parvenu a Tapogee de sa reputation , car il va
bientdt entreprendre des travaux considerables. Comme il meurt,



Digitized by



Google



28 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

ainsi que nous Tavons etabli, avant rann^e 1400, il est a supposer
qu'au moment de sa grande faveur il avait atteint un certain age; sa
naissance pourrait remonter ainsi aux environs de 1330 ou de 1340.

En 1375, Bataille semble attache a la personne et a la fortune du
due d'Anjou, I'aine des freres de Charles V. On connait la passion
de ce prince pour les joyaux, les riches pieces d'orfevrerie , les ob-
jets d'arl de toute nature. Mais, si on possede Tinventaire detaille de
ses joyaux, on n'a pas celui.de ses tapisseries, et c'est grand dom-
mage, car il en avait certainement reuni une rare collection. Par
quels moyens se procura-t-il les ressources necessaires pour amas-
ser de pareils tresors , c'est ce que nous n'avons heureusement pas
a examiner ici. Toujours est-il que le due Louis 1^^ d'Anjou passe
a juste titre pour, un des connaisseurs les plus raffmes de son temps.

Des I'annee 1375, et c'est la plus ancienne date des comptes du
due d'Anjou, nous trouvons Bataille installe sur un pied d'intimite
chez son noble patron. II porte le titre de valet de chambre du due,
preuve evidente de la faveur dont il jouit a la petite cour d'Angers.

Les payements qui lui sent faits atteignent, des le debut, des chiffres
bien superieurs a ceux que nous avons rencontres jusqu'ici pour des
depenses analogues. C'est par acomptes de trois cents, de six cents,
de huit cents francs que le due se libere en vers son tapissier attitre.
Entre- temps il reclame de son valet de chambre des services d'une
autre nature.

Le due Louis achete d'un de ses gentilshommes un cheval, et
c'est Nicolas Bataille qui se porte caution du payement du prix.
II pouvait difficilement refuser cette onereuse marque de confiance.
Ce fait ne jette-t-il pas une vive lumi^re sur la faveur du tapissier
valet de chambre?

Les payements se succedent a dates assez rapprochees. Le 7 juin
1376, Bataille regoit en une seule fois 1,600 francs, dont 1,000
c pour un grand tappiz de haute lice a ymages ou est VHistoire
d* Hector i>, Dans le meme article se trouve comprise, avec di-
verses autres fournitures, une tapisserie des Sepl Complexions,
c'est-a-dire des sept temperaments, representant sans doute le
Colore, le Bilieux, le Flegmatique, etc.

La mf^me annee, notre maitre tapissier travaille pour le comte
de Savoie, Amedee VI, dit le comte Verd. Le souverain de la Sa-
voie n'elait pas un etranger a la cour de France ; son mariage avec
Bonne de Bourbon avait cree de frequentes relations entre le comte



Digitized by



Google



LA TAPISSERIE AU XIV« SIECLE 29

Verd et les princes de la maison de Valois. Nicolas Bataille lui four-
nit, d'apres un texte conserve et public a Turin, deux chambres
entieres de tapisserie, compos^es chacune de neuf pieces decorees
d'aigles et de noeuds. Ces rapports de Thabile tapissier, dont le
nom parait souvent accompagne de la qualite de bourgeois de Paris ,
avec le souverain d'un Etat etranger, ne sont-ils pas caracteris-
tiques ?

Nous arrivons a Toeuvre capitate de Bataille, a celle qui recom-
mande particulierement son nom a notre attention. Nous voulons
parler de V Apocalypse d' Angers. Les registres de la tresorerie du
due d'Anjou fournissent des details du plus haut interet sur les
diverses phases par lesquelles passait Telaboration d'une tapisserie
a cette epoque.

Le due Louis commence par emprunter a son frere, le roi de
France, un pr^cieux manuscrit representant, en un grand nombre
de miniatures, les sc6nes epiques de I'Apocalypse. Le livre est confie
a un des artistes les plus renommes de Tepoque, Hennequin ou
Jean de Bruges, peintre ordinaire du roi Charles V, charg^ de repro-
duire en grande dimension les scenes du manuscrit. Ces patrons
lui sont payes au mois de Janvier 1378.

Nicolas Bataille est deja a Touvrage. Des le mois d'avril de la
meme annee, il regoit un acompte de 1,000 francs sur la fagon de
deux draps ou pieces de la tenture en question. Enfin, par un ar-
ticle date des derniers jours de 1379, mentionnant un nouveau
payement de 300 francs, nous savons que le prix de chaque pi6ce
ou tapis etait fixe a 1,000 francs, somme enorme pour Tepoque et
qui prouve a la fois Timportance de Touvrage et Testime dont jouis-
sait son auteur.

Depuis quelques annees, la tenture d' Angers a ete Tobjet de sa-
vantes etudes. Ces travaux, notamment la monographie de M. L. de
Farcy, a laquelle nous renvoyons le lecteur, nous dispensent d'en-
trer dans de longs developpements. Encore est-il indispensable de
rappeler en quelques mots la composition de ce monument unique ,
presque aussi curieux dans son genre que la celebre broderie de
Bayeux.

A Torigine, la suite complete se composait de six pieces; une
septiemefut ajoutee vers la fm du xv" siecle par la fille de Louis XI.
Chaque panneau, d'une longueur approximative de vingt-quatre
metres, comprenait quinze sujets : d'abord une grande figure de



Digitized by



Google



30 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

vieillard occupant toute la hauteur de la tapisserie ; ce personnage,
assis sous un dais gothique, parait plonge dans la lecture des Ecri-
tures. Apres lui, la composition se divise en deux frises, chacune
de sept tableaux tires du livre de saint Jean , a fonds alternes bleus
et rouges. Au has de chaque composition se trouvait autrefois une
legende explicative qui n'existe plus '.

L'effet de ces figures , qui se detachent a Taide d'un contour noir
tres marque sur un fond uni, rouge ou bleu, d'une vivacite singu-
liere, presente de frappantes analogies avec Taspect des vitraux
contemporains. Le tapissier a employe les memes artifices que le
peintre verrier pour rend re la silhouette des personnages tres nette a
grande distance. Une piece de cette taille est necessairement des-
tinee k prendre place a une certaine hauteur. Le trait fonce qui en-
leve les figures sur un champ d'une coloration tres vive a sans doute
6ie inspire par la baguette de plomb dans laqiielle sont sertis les
verres de differentes couleurs, dont le peintre verrier de cette
^poque sait tirer un si heureux parti. Get expMient, sugg^re a
nos peres peut-etre par le sentiment de necessites pratiques plutdt
que par des considerations esthetiques , s'est conserve pendant bien
longtemps. On voit encore au xvii^ si6cle les tapissiers, et les plus
habiles, cerner les contours des figures d'un trait accentue. As-
surement les artisans modernes qui continuaient a employer cet
ingenieux artifice ne se doutaient guere qu'ils appliquaient ainsi une
vieille tradition gothique, nee des exigences de la peinture sur verre.



Online LibraryJules GuiffreyHistoire de la tapisserie → online text (page 3 of 40)