Jules Guiffrey.

Histoire de la tapisserie online

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donne plus haut un specimen (p. 429); de YHistoire de don Qui-
chotte, d'aprte Coypel; des BoMmiens, d'apres Casanova; puis les
Ports de mer, enfm des Verdures et diverses pieces isolees.

Apr6s 1755, nous voyons reproduire les Fables de la Fontaine ,
d'Oudry; les Amours des dieux, du meme; la Tenture chinoise,
de Fontenay, Vernansal et du Mons; YHiade et YHistoire d'Ho-
mere, d'apres Deshayes; les Jeux Russiens, du m6me; la Noble
Pastorale, de Boucher; la Diseu^e de bonne aventure, du meme:
les Convois militaires, de Casanova; YHistoire de PsycM, de du
Mons; les Amusements de la campagne, de Casanova; des Com-
bats, de Loutherbourg; Y Enlevement de Proserpine, de Vien;
Y Enlevement d' Europe, de Pierre; enfin, des Noces de village,
des Bergerades et des Chasses.

Parmi les modeles de Boucher destines aux tapissiers de Beau-
vais, il est une suite qui a joui depuis sa creation d'une reputation
meritee. Le sujet par lui-m6me est assez insignifiant , c'est la Cu^il-
lette des cerises, ou bien une Offrande a V Amour, ou, comme
dans la piece reproduite ici, le Jeu de la balam^oire (voir ci-des-



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442 IIISTOIRE DE LA TAPISSERIE

sus, p. 433); mais il vaut surtout par son encadrement. La scene
centrale est enfermee entre deux palmiers supportant une longue
draperie bleue a franges d'or. Un cadre de fleiirs et de feuilles
entoure cette composition. La note gaie de la draperie claire s'har-
monise a merveille avec les pimpants costumes de ces bergers et
bergferes de fantaisie. En somme, TeiTet general est des plus heu-
reux ; voila Tessentiel. C'est bien le genre qui convient a Boucher
et a la decoration de la tapisserie.

Les metiers de Beauvais employaient beaucoup la soie, mais
rarement les fils de m^tal.

La marque de la manufacture fut d'abord un coeur rouge traverse
par une bande blanche entre deux B. Mais, au xviii® siecle, le
nom de la ville et celui du fabricant furent inscrits en toutes lettres
dans la lisiere inferieure.

Aubusson, Fellelin, — Au debut du regno de Louis XV, les ate-
liers d'Aubusson avaient decidement pris le pas sur ceux de Fel-
letin. lis accaparent, comme nous lapprend le Dictionnaire du
commerce de Savary, la fabrication des tapisseries a personnages,
laissant a leurs voisins la specialite des verdures, genre inferieur
et moins estime. Meme pour cette epoque si voisine de nous, on
ne possede que des details incomplets sur Thistoire de cette
Industrie interessante. Malgre les recherches de M. Perathon, il
reste encore beaucoup a faire pour mettre en lumiere les vicissitudes
de la fabrication de la Marche.

Un personnage qui s'int^ressait vivement au sort des ouvriers de
la province, le conseiller d'Etat Louis Fagon, soUicite et obtient,
en 1734 , I'adoption de deux excellentes mesures. La ville d' Au-
busson revolt enfin le teinturier et le peintre promis par Colbert et
vainement attendus depuis un demi-si6cle.

Le sieur Fizameau, maitre teinturier a Paris, s'engage a se
fixer a Aubusson, moyennant le payement d'une pension de
100 livres, a laquelle est joint le titre de « teinturier pour le
roi a Aubusson >. En 4733, il est remplace par Pierre Montezert.

I^ brevet dii 20 mars 4731, instituant Jean-Joseph du Mons,
peintre et dessinateur pour Sa Majesty des manufactures de tapisse-
ries stabiles en la ville d' Aubusson et aux environs , imposait a
Tartiste Tobligation de presenter chaque annee les patrons d'une ten-
ture de dix-huit a vingt aunes de cours et un modele de bordure.



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LES MANUFACTURES FRANgAISES AU XVIIP SlfeCLE 445

Du Mons etait en outre astreint a un s^jour de trois mois a
Aubusson, tous les deux ans, pour diriger les chefs d'atelier et
leurs ouvriers, et aussi pour enseigner le dessin a ces derniers
ainsi qu'aux apprentis. Une pension anpuelle de 1,800 livres
etait allonge a Tartiste.

Les fruits de cette double innovation ne se firent pas attendre.
Evidemment du Mons n'etait pas un peintre bien habile. Cepen-
dant, sous Tinfluence de ses conseils, la fabrication entra dans
une nouvelle voie. Les tapissiers choisirent mieux leurs modules,
apporterent plus de soin a Texecution. lis furent bientdt recom-
penses de leurs efforts; car, a cette epoque, la reputation des
tapisseries d'Aubusson se repand dans totjte TEurope et s'^tend
jusqu'en Am^rique.

Des lettres patentes et arrets, qui portent la date de 4732 et
de 4733, avaient complete les mesures inaugiirees par Tenvoi
(Kun teinturier et d'un peintre. Les nouveaux reglements reprodui-
saient les prescriptions essentielles de Tordonnance de 4665 :
interdiction aux femmes de travailler aux tapisseries; obligation
de tisser dans la lisiere de chaque pi6ce, en toutes lettres, le mot
Aubusson, avec les initiales du nom et du prenom de Touvrier;
visite des experts jures constatee par Tapposition d'un cachet de
plomb. En outre, un nouvel article imposait aux aspirants a la
maitrise Tex^cution d'un chef-d'oeuvre consistant en une t6te
d'aprSs van Loo, Boucher ou Watteau, de trente-cinq a quarante
centimetres de haut, sur trente a trente-cinq de large. Un inspec-
teur des manufactures d'Aubusson et de Felletin, aux appointe-
ments de 300 livres par an, etait investi du soin de veiller a la
stricte observation des reglements.

Seuls les tapissiers du faubourg de la Cour et ceux de Felletin
etaient autorises a travailler a la haute ou a la basse lice dans un
rayon de quinze lieues autour d'Aubusson : interdiction qui impli-
quait la suppression definitive des ateliers de Bellegarde, deja rd-
duits a une situation des plus precaires.

Les reglements de 4732 et de 4733 etaient applicables aux manu-
factures de Felletin. Les ouvriers de cette ville etaient done tenus
de tisser son nom dans le galon inferieur de leurs ouvrages. Dix
ans plus tard, un arret du conseil les astreignit m6me a entourer
leurs tapisseries d'une lisiere brune, pour mieux les distinguer des
produits d'Aubusson , dont la lisiere etait bleue. On pense si cette



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446 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

prescription, qui causait un prejudice serieux aux entrepreneurs
de Felletin, en plagant leurs ouvrages dans un etat d'inferioritc
marquee vis-a-vis de ceux de leurs voisins, donna lieu a des
fraudes continuelles.

En 1718, les tapissiers de Paris, dans Tintroduction historique
placee en tele de leurs statuts, affectent le plus profond dedain
pour les productions de Felletin et terminent par cette phrase m^
prisante : a Enfm ce sont des tapisseries plus susceptibles de servir
d'appat pour les vers que d'admiration pour les hommes. * Aussi
ces pauvres parias de Tindustrie textile se contentent-ils des prix
les plus modestes. Une tenture se paye de 30 a 40 livres Taune;
les fauteuils a personnages et animaux cotltaient a peine 50 a
60 livres. On ne pouvait exiger un travail bien soigne ni bien fin
pour de pareils prix.

Quant aux modeles, nos humbles artisans ne pouvaient songer
a travailler d'apres des patrons originaux points a leur intention. lis
copient les estampes en vogue; ils repetent a satiety les memes
sujets. Certaines de leurs pieces sont inspirees par les gravures de
VAsMe ou les Bergerades de Racan.

Les lettres patentes de 1732 avaient exerce la plus heureuse in-
fluence sur le developpement de Tindustrie marchoise. Elles res-
terent en vigueur et furent appliquees pendant tout le xviii^ siecle.
On rencontre frequemment des pieces avec le nom du fabricant,
suivi de Tinscription M. R. d'AuBUSSOX. Le plomb appose par les
experts jures se rencontre tres rarement; il a generalement ete
enleve. Cependant nous en avons vu un echantillon recueilli par
M. Dautzenberg.

M. Perathon a dresse la liste des tapissiers dont il a pu retrouver
la mention; cette Hste comprend cent cinquante-huit noms pour
Felletin, cent treize pour Aubusson, sans tenir compte des ateliers
installes dans les faubourgs, et ils elaient nombreux.

Jean -Joseph du Mons conserve son titre de peintre et dessina-
teur des manufactures d'Aubusson jusqu'en 1755, epoque ou il
remplace a Beauvais le peintre Jacques Juliard, qui, de sonc6le,
vient prendre la succession de du Mons a Aubusson.

Apres Juliard, Ranson est nomme aux fonctions que du Mons
avait remplies (^1780). En meme temps un certain Finet, origi-
naire d'Aubusson, eleve de Jouvenet, dirigeait avec un de ses con-
freres, nomme Roby, Tecole de dessin etablie dans la ville en vertu



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448 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

d'une ordonnance datee du 18 Janvier 4742. Dautres artistes peu
connus, Pierre de la Seigliere, Francois Chapelle, Jean Palisson
et Tixier travaillerent aussi pour les manufacturiers d'Aubusson,
qui s'inspirerent souvent des Fables de la Fontaine, d'Oudry.

Nous avons signale plus haul les trois compositions de Lagrenee ,
exposees au salon officiel de TAcademie de peinture en 1759. Le
livret est formel : ces tableaux etaient c destines a etre ex^utes en
tapisserie a la manufacture d'Aubusson. j> II ne dit pas qui les
avait commandes etpayes. II parait assez probable que la direction
des batiments avait pris cette depense a sa charge, alin d'encou-
rager les entrepreneurs, toujours embarrasses pour trouver de nou-
veaux modeles. On a vu que les toiles de Lagrenee representaienl
Vinus aux forges de Lemnos, YAurore enlevant C4phale et le /«-
gement de Pdris, Le choix de ces sujets semble indiquer que les
ateliers d'Aubusson possedaient alors des ouvriers capables de se
mesurer a I'occasion avec les habiles artistes des Gobelins. Nous
avons eu d'ailleurs I'occasion de remarquer que les entrepreneurs
de basse lice de la manufacture parisienne eurent plus d'une fois
recours, pour combler les vides de leurs ateliers, aux habitants
d'Aubusson.

Aussi croyons-nous pouvoir attribuer, sans trop de temerite, aux
ateliers de cette ville I'elegante verdure a larges bordures de la page
pr^cMente , et m6me la colonnade enguirlandee s'ouvrant sur un
fond de paysage d'un caractere si franchement decoratif, que nous
avons fait reproduire ci- centre.

Le commerce des manufactures de la Marche avait pris, au siecle
dernier, une extension considerable. La ruine presque complete
des ateliers flamands avait singulierement favorise ce developpe-
ment. Aussi chaque entrepreneur avait -il a Paris son magasin
de vente aux environs du pont Saint- Michel, rue de la Huchette,
rue Boucher et dans les voies adjacentes. C'est du reste ce qui a
lieu encore aujourd'hui. lis entretenaient de plus des voyageurs
charges du placement de leurs marchandises dans les pays etran-
gers. lis avaient enfm des correspondants dans les principales
villes de France, a Lyon, Nancy, Nantes, Toulouse, Marseille, etc.

L'ordonnance de 1732, renouvelant les prescriptions des an-
ciennes reglementations, interdisait aux femmes, comme on Ta dit,
le travail de la tapisserie. Pour augmenter les ressources des families
nombreuses et pauvres, la fabrication des tapis velout^s, genre



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LES MANUFACTURES FRANQAISES AU XVIIP SifeCLE 451

Savonnerie, fut introduite a Aubusson et a Felletin vers 1740. Cette
sorte d'ouvrage ^tait presque exclusivement reserve aux femmes et
aux enfanls. La nouvelle Industrie ne tarda pas a recevoir une
grande extension, et, depuis plus de cent ans, elle forme une
des branches les plus considerables du commerce de la ville d'Au-
busson.

La fecondit^ de ces ateliers qui faisaient vivre une nombreuse
population et qui ne pouvaient prosperer qu'a la condition de pro-
duire a tres bon march^, a dil 6tre considerable. C'est a des
centaines de pieces qu'il faut ^valuer leur production annuelle.
Quand on parcourt, comme il nous est arrive de le faire, les nom-
breux inventaires dresses apres deces, auxviiicsiecle, on estfrappe
de la quantite de tentures de tapisserie qu'on rencontre dans les
plus modes tes int^rieurs. II n'est presque pas de manage, si pauvre
soit-il, qui n'ait une salle au moins garnie de verdures d'Au-
vergne. Chez les grands seigneurs et les riches financiers, le luxe
prend des proportions extraordinaires. Nous pourrions citer tel in-
ventaire, celui du marechal d'Humieres notamment, qui contient
Tenum^ration de trois cents pieces de tapisserie et davantage.

Pour se rendre un compte exact de la quantity prodigieuse de
tentures ex^cutees au si6cle dernier, il faut surtout consulter les
inventaires des tr^sors des dglises, encore tr6s nombreux. Celui
de Notre- Dame de Paris, dresse en 4683, n'indique pas moins de
soixante pifeces. Presque toutes les eglises de la capitale possd-
daient quelque suite provenant de dons ou de legs. Ces decora-
tions servaient dans les jours de grande c^r^monie religieuse; on
les employait pour rehausser la pompe des processions les jours de
Fete-Dieu. II nous a ete assure que certaines paroisses de Paris
gardaient encore, il n'y a pas bien longtemps, des tapisseries nom-
breuses dont elles tiraient profit en les louant, les jours de pro-
cession ext^rieure, aux particuliers desireux de decorer leurs mai-
sons. II y a quelques ann^es a peine, on vendait a Reims le fonds
d'un marchand tapissier compose d'une cinquantaine de pieces qu'il
louait aux habitants de la ville pour orner la facade de leurs
demeures, lors des grandes solennites religieuses.

Nous connaissons sur les tapisseries exposees pour rehausser
Teclat des ceremonies religieuses une s^rie de documents d'un tr^s
reel interfit, mais d'une extreme rarete; c'est une raison de plus
pour nous y arreter un moment.



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452 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

Le clerge de Saint-Germain-rAuxerrois avail coutume, sous
Tancienne monarchie, de parcourir, le jour de la Fete-Dieu, les
rues qui conduisaient de Teglise au Louvre. De splendides repo-
soirs etaient dresses sur le chemin de la procession; en outre,
les plus belles tentures du mobilier royal etaient etalees, a cette
occasion, sur le passage du saint Sacrement. I/habitude s'intro-
duisit, a la fin du regno de Louis XV, d'imprimer chaque annee
la description des tentures exposees. Ces notices sont remplies de
details precis sur les belles suites du garde -meuble. Malheureu-
sement elles ont eu le sort de toutes les publications d'actua-
lite. Des le lendemain de la ceremonie, on n'en prenait plus souci;
aussi ces catalogues sont-ils de toute rarete. Nous en connaissons
a peine cinq ou six datant de la fin du siecle. En 4790, on im-
primait encore la description des tapisseries tendues aux environs
du Louvre le jour de la F6te-Dieu, comme le prouve une notice
r^cemment acquise pour la bibliotheque de la ville de Paris.

D'aulres imprimis donnent la description des suites etalees dans
les cours des Gobelins dans des circonstances analogues. On re-
marquait encore recemment, le long des batiments interieurs de
la manufacture, des crochets destines uniquement a la suspension
des tentures. Nous avons vu des crochets n'ayant pas d'autre em-
ploi dans les grandes rues de certaines villes de province. lis sont
generaleraent fixes au-dessous des fenetres du premier etage. Cette
coutume etait si r^pandue et si populaire qu'en pleine revolution ,
le jour de la Fete-Dieu de 1793, les dames de la halle s'insurgeaient
contre les proprietaires du quartier qui n'avaient pas decore leurs
fagades sur le passage de la procession.

Au xviiic siecle, la fabrication des tapisseries frangaises est presquo
ontierement concentree a Aubusson et dans les localites environ-
nantes. Nous avons passe en revue, dans un autre chapitre de ce
llvre, les manufactures contemporaines de la Flandre frangaise et
de la Lorraine. Aucune d'elles ne saurait etre comparee, sous le
rapport de Tactivite et de la vitalite, a ces ateliers provinciaux qui
ont su resistor jusqu'a nos jours a toutes les causes de decadence
et de ruine sous lesquelles ont succomhe tant d'ateliers autrefois glo-
rieux et prosperes.



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CHAPITRE DIXIEME



LA TAPISSERIE EN FRANCE ET A L^fiTRANGER
DEPUIS LA REVOLUTION JUSQU'A NOS JOURS

(1789-188:;)



FRANCE



Manufacture des Gobelins. — En poursuivant jusqu'a nos jours
I'histoire dela tapisserie, j'enlreprends, je le sais, une tache ingrate.
II est toujours malaise de parler de ses contemporains, mfime
quand on n*a que des eloges a leur adresser. A bien plus forte
raison, quand la comparaison qui doit s'etablir entre notre temps
et les siecles passes doit tourner a notre desavantage, serail-il
plus prudent de garder le silence. Mais, si on veut tirer quelque
profit des enseignements de Thistoire, il faut savoir entendre la
critique et reconnaitre ses defauts. A ce prix seulement nous par-
viendrons a renouer la tradition interrompue et a nous rapprocher
des bons mod^es que le passe nous a legues.

L'etude de la tapisserie au xix° siecle aboutit a cette conclu-
sion navrante : aucune des epoques anterieures n'a produit, avec
des instruments imparfaits et des connaissances techniques ou
scientifiques incompletes, des resultats aussi peu satisfaisants que
la notre. II convient de rechercher les causes de cette decadence.
Indiquer Torigine du mal, c'est en quelque sorte en signaler le
remede.

Nous etudierons tout specialement la manufacture des Gobelins ,



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4o4 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

clepuis le commencement de la revolution jusqu'a nos jours, parce
que cet etablissement, depuis longtemps sans rival, a contribue
dans une large mesure, par suite de la fausse direction imprim^
a ses Iravaux, aux tristes resultats que nous sommes reduit a
constater.

II est certain que chaque fois que les tapissiers contemporains
ont voulu se mesurer avec leurs devanciers, chaque fois qu'ils ont
copie, comme ils I'ont fait lors de Texposition universelle de 4878,
quelqu'une des celebres tentures de Louis XIV ou de Louis XV, ils
sont restfe, malgre un incontestable talent et en depit de tous
les progres de la science, fort au-dessous de leurs modeles.

Le peintre Pierre ^tant mort en 4789, I'architecte Guillaumot
le remplace, comme il a ete dit plus haut. L'arrivee du nouveau
directeur devient le signal d'une reforme radicale dans Torganisation
des ateliers. Au travail a la tache est substituee la retribution fixe a
la journee ou a Tannee. On attendait sans doute de ce changement
une execution plus soignee; mais cette modification dans les habi-
tudes devait singulierement refroidir Tardeur et Tactivite des tapis-
siers. Au surplus, c'etait peut-etre Tunique expedient qui put
assurer Texistence de la manufacture, car tous les entrepreneurs,
ruinfe et reduits a la derniere detresse, etaient alors sur le point
d'abandonner les ateliers.

Pen de temps apres, une decision funeste est prise, sans doute
par mesure d'economie. On supprime le seminaire ou se formaient
les jeunes apprentis et TAcademie ou ils apprenaient le dessin.
D'ailleurs ^ pendant toute la tourmente r^volutionnaire, les differents
administrateurs qui se succederent aux Gobelins n'eurent pour prin-
cipale preoccupation que de sauver la manufacture d'une mine com-
plete, lis y parvinrent a grand'peine, et au prix d'eCforts incessants.
II faut leur tenir compte de ce r^sultat, et ne pas les juger trop severe-
ment, s'ils firent parfois des concessions regrettables a Fesprit
du temps. lis n'auraient rien obtenu par une inflexibility intrai-
table de principes et de conduite.

Au commencement de rannee4794, les ateliers des Gobelins
comptaient encore cent seize tapissiers et dix-huit apprentis. Ils
furent divises en quatre classes d'apres leur habilete, avec la per-
spective de passer progressivement de Tune a Tautre.

Les modeles de Boucher, dont Pierre n'avait fait que suivre les



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LA TAPISSERIE AU XIX** SifiCLE 455

traditions dans la tenture des Amours des dieux, etaient en pleine
defaveur et avaient fait place aux scenes tirees de Thistoire de
France, d'aprSs Berth^lemy, Suvee, Durameau ou Menageot, et
aux sujets empruntes a la vie de Henri IV par le peintre Vin-
cent. On en 6tait arrive a reduire les tapissiers a n'fitre que les
serviles copistes de tableaux sans caractSre dfeoratif.

Vivement attaquee dans lesfeuilles revolutionnaires, la manufac-
ture dut restreindre ses depenses au strict necessaire. Le ministre
Roland eut Tidee d'interesser Tindustrie privee a la direction et
aux travaux des Gobelins. En d'autres circonstances, ce sy.s-
teme aurait pu donner des r^sultats avantageux. II eut pour con-
sequence de faire renvoyer les trois peintres attaches a T^tablisse-
ment : Belle, Peyron et Malaine. Le chimiste inspecteur de Tatelier
de teinture fut egalement remercie. Enfin Guillaumot, devenu sus-
pect, dut ceder la place a Audran, Tancien entrepreneur. Ce
dernier n'offrait pas sans doute des garanties suffisantes de civisme,
car il fut arrete le 13 novembre 1793 et enferme a Sainte-Pelagie,
ou il passa six mois. Augustin Belle, lils de Tancien sous-inspec-
teur, le remplaga pendant ce temps.

A la suite de cette nomination, plusieurs tentures offrant des
emblemes feodaux ou contre-revolutionnaires sont brtllt^^s au
pied de Tarbre de la liberte, le30 novembre 1793. Pen apres, un
jury d'artistes est charg^ de faire un choix parmi les modules, et de
frapper d'exclusion tons ceux ou se verraient des sujets ou attributs
incompatibles avec les moeurs republicaines. En septembre 1794,
le jury consacre seize seances a Texamen et au classement des
modeles. On a les proces-verbaux de ces operations. Ces docu-
ments etablissent clairement que le rdle decoratif de la tapisserie
^happait entiferement aux juges. Sur trois cent vingt-un cartons
soumis a leur examen , vingt seulement trouv^rent grace devant
ces farouches puritains; douze pieces en cours d'execution Etaient
supprim^es, comme representant des scenes en opposition avec les
idees revolutionnaires.

Les vieux modeles sont remplaces par des tableaux de peintres
contemporains, dont Thistoire grecque ou romaine fait presque
constamment les frais. Le jury adopte les sujets suivants : Zeuxis
choisissavt un module parmi les plus belles filles de la Grdce, par
Vincent ; Brutus et le Serment des Horaces, de David ; enfin la compo-
sition de Regnault, intitulee la Libert^ ou la mort! En m6me temps,



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456 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

un concours est ouvert, et il est recommande aux candidats de
puiser leurs inspirations dans les grandes scenes et les actes
heroiques de la revolution. A la suite de ce concours sont admis
les sujets suivants : Bor^e et Orythie, de Vincent: V£tude voulant
arrdter le Temps, de Menageot; V£ducation d'Achille, de Re-
gnault; la Paix ramenant VAbondance etV Innocence se rifugiant
dans les bras de la Justice, de la citoyenne Le Brun; DSjanire et
Nessus, du Guide; VAntiope, du Correge; Clio, Euterpe et Thalie,
de Lesueur ; Melpomene et Polymnie, du meme. Le merite decora-
tif des peintures n'entrait pour rien dans ce choix. Les preoccupa-
tions du temps etaient ailleurs. On le vit bien quand la Convention
decreta Texecution du Marat et du Lepeleiier, de David. Ajoutons
qu'il ne fut pas donne suite a ce projet.

Un arrete du comite de Tagriculture et des arts, en date du
25 septerabre 1794, fixe de la maniere suivante les traitements
des tapissiers : ceux de la premiere classe recevront 7 livres par
jour; les autres auront 6, 5 et 4 livres. Mais les traitements sonl
tres irregulierement payes. Plusieurs tapissiers s'engagent dans les
armees de la republique, tandis qu'un de leurs camarades, nomme
Mangelschot, paye de sa tfite une imprudente interruption dans un
club. II devient necessaire d'allouer un supplement de traitement
aux ouvriers restants si on veut en retenir quelques-uns a la manu-
facture.

Cependant la periode la plus critique se passe; la manufacture est
sauvee. Lei 4 avril 1795, Audran reprend la direction des Gobe-
lins; il meurt le 20 juin suivant, et cede a son tour la place a son
predecesseur immediat, Tarchitecte Guillaumot. Pen de directeurs
ont rendu autant de services a la manufacture que cet habile
administrateur. Grace a ses efforts, les ateliers se relevent promp-
tement de la situation precaire ou ils etaient tombes.

Les caisses de TEtat etaient vides; on cherchait de tons cotes a
creer des ressources pour faire face aux besoins urgents, et en
Tan IV (1796) on etait reduit a ceder, pour 574,000 francs, de
vieilles tentures aux creanciers de TEtat, afin de distribuer, sur



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