Jules Guiffrey.

Histoire de la tapisserie online

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le produit de la vente, quelques secours en numeraire ou en
nature aux employes.

Toutefois ces alienations successives , qui ont Texcuse des circon-
stances, sont insignifiantes aupres d*une decision prise sous le Di-
rectoire, decision qui amena la destruction des pieces les plus



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LA TAPISSERIE AU XIX« SIECLE 457

riches de Tancien mobilier de la couronne. On se refuserait a
croire qu'un gouvernement regulier ait pu prendre Tinitiative d'un
pareil acte de vandalisme, si les pieces n'etaient la pour prouver
Texactitude des fails.

C'etait en Tan V; la detresse etait a son comble, le deficit enorme.
II etait dil plusieurs annees de traitement a tons les fonctionnaires.

Les anciennes tapisseries de I'Etat constituaient comme un fonds
de reserve auquel avaient ete faits deja de larges emprunts. Le
Directoire, dans cette necessite extreme, demanda un rapport sur
le meilleur parti a tirer de ce tresor improductif. L'employe charge
de sa conservation representa que, si on vendait les tapisseries du
garde- meuble, la vente produirait peu de chose, vu la situation
politique, et qu'on aurait beaucoup plus de profit a bruler les pieces
rehaussees d'or et d'argent pour en fondre le metal. Cette propo-
sition inouie ne rencontra pas d'objection. Le Directoire comptait
pourtant des hommes eclaires, instruits. lis n'hesiterent pas a pro-
noncer, dans deux arretes successifs, rendus en floreal et prairial
an V, la condamnation de seize des plus belles series de Tancienne
collection royale. On en a la liste complete. Voici Tetat des cent
quatre-vingts pieces dont se composaient les tentures detruites en
cette circonstance :

Neuf pieces des Actes des apotres, d'apr^s Raphael.

Sept pieces de YHistoire de saint Paul.

Seize pieces de YHistoire de David.

Dix pieces de divers Grotesques, d'apres Jules Romain.

Sept pieces de YHistoire de Josui.

Vingt-deux pieces de Scipion VAfricain.

Huit pieces de YHistoire de saint Jean-Baptiste.

Huit pieces de la Fable de Diane, par Dubreuil.

Douze pieces des Mois grotesques, par J. Romain.

Huit panneaux de Rinceaux.

Vingt-quatre pieties de la Fable de Psychi.

Cinq pieces de YHistoire de Lucrece,

Douze pieces des Mois de Vannie.

Huit pieces de YHistoire d'Arthdmise,

Quinze autres pieces de la meme histoire.

Six pieces de Y Enlevement des Sdbines.

Enfm quatre portieres.



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458 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

Les actes des hommes les plus fanatiques de la periode revolu-
tion naire n'etaient que de simples peccadillos a cdte de cette pro-
scription monstrueuse. Que d'actes de vandalisme ainsi imputes aux
troubles politiques dont sont uniquement responsables des admini-
strations reguliSres, mais ineptes!

En Tan VII, on revient a Tancien systeme; on a renonc^ aux
autodafes. Une vente de tapisseries faite au ministSre des affaires
etrangeres fournit a Tadministration des fonds pour acquitt^r les
traitements non payes depuis trois annees.

Cependant Guillaumot s'occupait activement de reorganiser les
divers services. II rend au vieux peintre Belle ses fonctions d'ins-
pecleur et de professeur de dessin ; il r^tablit T^cole des apprentis,
et alloue a chacun 20 livres par mois ; enfin il apporte d'utiles mo-
difications au m^canisme des anciens metiers. On construisit m6me,
sur ses plans, un nouveau metier permettant d'executer des tapis-
series sans avoir besoin de les rouler; mais Texperience revela des
inconvenients qui firent renoncer a Tinvention de Guillaumot.

La manufacture des Gobelins prit part a la premiere exposition
des produits de Tindustrie nationale, ouverte au Champ- de-Mars
durant les premiers jours de Tan VII (septembre 4793). Le catalogue
signale <r plusieurs pieces de tapisseries exposees dans le temple ^ ;
c'etait : VEmbrasement du quartier de Rome (incendie du Borgo),
J^sus chassant les marchands du Temple, Apollon et les neuf Muses,

Depuis cette epoque, les catalogues des expositions de Tindustrie
fournissent de precieuses indications sur les travaux de nos manu-
factures nationales. Ainsi, en 1802, les Gobelins ^taient represents
par les tapisseries suivantes :

Le Combat des animaux, d'apres Desportes.

Les PScheurs, d'apr^s le m6me.

Des Fleurs, d'apres M^e Coster.

Offrandes d Junon Lucine, embUme du Printemps, d'aprte
Callet.

Fleurs, d'apres M«»e Penier.

Le Si^ge de Calais, d'apres Berthflemy.

On comprendra que nous ne puissions relever ici toutes les men-
tions fournies par les catalogues officiels. Notons seulement qu'en
1806 la manufacture des Gobelins parait s'6tre abstenue, et qu'en
1819 le catalogue, tout en constatant la presence de plusieurs ta-
pisseries, n'en donne pas le detail.



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LA TAPISSERIE AU XIX^ SIECLE 459

Vers 1800, les ateliers comptaient soixante tapissiers environ et
dix-huit apprentis ; quatorze ouvriers mis a la reforme etaient re-
tribu^s comme surveillants ou avaient trouve un petit emploi dans
le magasin des laines.

A cette ^poque, vingt metiers environ, dix de haute lice et autant
de basse lice, etaient inactifs.

Lors de Tetablissement de Tempire, en 4804, le sort de la manu-
facture, placee dans les attributions generales de la maison de Tem-
pereur, fut dtfmitivement regie. Le budget annuel etait de 450,000fr.
en moyenne. La cassette imperiale payait la depense. Le personnel
comprenait : un directeur, c'etait Guillaumot, qui reste en
fonctions jusqu'a sa mort (4809); un inspecteur professeur de
dessin, un directeur des ateliers, un directeur des teintures avec
un chef ouvrier et deux compagnons , un chef d'atelier de
haute lice charge de la surveillance de soixante tapissiers,
divises en quatre classes, et de six apprentis; un chef d'atelier
de basse lice avec vingt- huit tapissiers et deux apprentis; enfin
cinq rentrayeurs. Le chapelain de la manufacture avait ^te re-
tabU.

Le chef de Tatelier de teinture, le chimiste Roard, crde une ecole
pratique de teinture, dont les eleves se recrutaient parmi les de-
partements industriels et recevaient chacun du ministere de Tin-
terieur une allocation annuelle de 4000 francs.

Tout cela etait excellent. Malheureusement le choix des modules
fut inspire par les preoccupations qui avaient guid^ le jury institue
par la revolution. Seulement les sujets revolutionnaires furent
remplaces par des scenes militaires , sans que la tapisserie eClt rien
a gagner a cette substitution. On met sur le metier les PestifMs
de Jaffa f de Gros; le Passage du Saint-Bernard, de David; Napo-
Uon donnant ses ordres le matin de la bataille d' Austerlitz , par
Carle Vernet; les Prdliminaires du traiti de Uoben, par Le-
thiere ; NapoUon passant la revue des d4putis de VarmSe, recevant
les clefs de Vienne, pardonnant aux rivolt4s du Caire; toutes les
peintures historiques enfm retragant les divers episodes de Tepopee
imperiale et dues aux peintres les plus celebres du temps. Malgre
Tactivite deployee par les ateliers, beaucoup de ces grandes pieces
n'^taient pas terminees au moment du retour des Bourbons. Tel
etait Toubli de toutes les lois decoratives, qu'on ne s'etait mfime pas
preoccupy d'entourer ces pieces de bordures. Aprfes leur ach6ve-



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460 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

ment , on les enfermait dans un cadre dore comme de veritables
tableaux a Thuile.

Les ateliers de basse lice travaillaient de leur c6te a la garni-
ture d'un meuble d'apparat dont la composition exigea le concours
de David , de Tarchitecte Fontaine et de Vivant Denon , le directeur
general des musees.

dependant Guillaumot meurt octogenaire en 1809. Le chef de
division Chanal, charge des manufactures, dirige les Gobelins jus-
qu'a la nomination du peintre Lemonnier, que la restauration
destitue en 1846 et remplace par le baron des Rotours, ancien
officier d'artillerie. En m^me temps, Roard est congedie, malgre
les services signales qu'il a rendus, et M. la Boulaye Marillac nommc
directeur des teintures. C'est a la mort de ce dernier (l^r no-
vembre 1824) que M. Ghevreul fut mis a la tete de Tatelier de
teinture et appele a professer un cours de chimie applique a la colo-
ration des laines.

Des dernieres annees de I'empire date une reforme importante
dans la fabrication. A Texecution franche des anciens tapissiers,
qui menageaient les demi-teintes et les transitions de couleurs
au moyen de hachures m^lant les deux tons qu'il s'agissait de
fondre, avait ete substitue, sous Louis XVI et la revolution, un
mode d'execution par suite duquel les tons juxtaposes oflfraient
Tapparence d'une mosaique de laines.

Un tapissier de basse lice, Deyrolle pere, eut I'idee, vers 1812,
de revenir aux anciennes traditions. Son fils, Gilbert Deyrolle, fit
prevaloir dans toute la manufacture le travail par hachures de
couleurs contrastees qui est devenu, depuis lors, de pratique cou-
rante aux Gobelins.

Les premiers travaux que la restauration mit en train furent les
Portraits de Louis XV let de Marie- Antoinette; ceux du roi et de
son frere, le comte d'Artois; enfin une suite de scenes de VHistoire
de France, d'apr^s Rouget; sept sujets de la Vie de saint Bruno,
par Lesueur; la Bataille de Tolosa, d'apres Horace Vernet, et un
Martyre de saint Etienne, d'apres Abel de Pujol. Cette derniere
piece, offerte au pape en 1826, doit se trouver encore au Vatican.

En 1824, apres Tavenement de Charles X, une modification im-
portante est apportee a la constitution des ateliers. La basse Uce
est supprimee ; les tapissiers qui y travaillent passent aux metiers
de haute lice, tandis que tous les metiers de basse lice sont relegues



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LA TAPISSERIE AU XIX*' SifiCLE 461

a Beauvais. La m6me ordonnance transfere aux Gobelins les der-
niers employes de la Savonnerie ; la manufacture de Chaillot cesse
d'exister.

Cette repartition des metiers dure encore. La haute lice est seule
en usage aux Gobelins, tandis que les tapissiers de Beauvais ne
travaillent qu'en basse lice. Enfin Tancien atelier de tapis, genre
Savonnerie, apres avoir ete employe a la fabrication d'etolTes pour
sieges, ecrans, petits meubles, ne fournit plus aujourd'hui que des
tapis de pied ou de grandes portieres.

Les ateliers ainsi reorganises etaient charges d'executer un Por-
trait duroi en costtime royal, d 'apres Gerard; celui dela Duchesse
de Berry avec ses cnfants, et le Portrait en buste du Dauphin,
d'apres Lawrence. De la meme epoque datent les copies de la
Visite de Frangois /«»* et de Charles- Quint a Saint- Denis, par
Gros; de Pyrrhus prenanl Andromaque sous sa protection, par
Gerard; enfin une reproduction des Actes des apdtres, de Ra-
phael, d'apres d'anciennes copies ex^cutees sous Louis XIV et
appartenant a la cathedrale de Meaux. A la seule exposition de
Tindustrie ouverte sous le regne de Charles X (1827), le directeur
des Gobelins avait envoye trois pieces : Phedre, un Trait de la vie
de Francois 1% un Trait de la vie de Louis IX,

Pendant la restauration , Tancien usage d'exposer des tapisseries
le long des murs sur le passage des processions futremis en vigueur.
C'est dans une de ces ceremonies que figurait, vers 1817, la piece
de Gombaut et Macie, dont le sujet et les curieuses legendes
furent signalees pour la premiere fois a Tattention des archeo-
logues par Eloi Johanneau. II Tavaitaper^ue rue Saint- Jacques, et
en pubhait une description peu de temps apr^s.

Sous le premier empire, Fancien inspecteur de la manufacture,
Clement- Louis Belle, avait c^de son emploi a son fils Augustin. Ce-
lui-ci ne pouvait conserver un poste ofliciel apres le retablissemenl
de la monarchic. II est remplace par le peintre Cassas, a qui on
donne bientot pour adjoint Mulard. Cassas meurt en 1827. Son
adjoint lui succede et reste en fonctions jusqu'en 1848.

La monarchic de Juillet avait laisse a la t^te de la manufacture le
baron des Rotours. En 1833, M. Lavocat lui succede et ne quitte la
direction qu'en 1848. Est-ce M. Lavocat qui eut Theureuse inspi-
ration d'entreprendre la traduction des peintures de Rubens pour
la galerie de Medicis? L'hypothese n'a rien dinvraisemblable; car



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462 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

treize pieces furent achevees de 4834 a 1839. L'idee etait bonne;
on rompait brusquement avec la deplorable routine qui sacrifiait la
merveilleuse habilete des tapissiers a des copies de mediocres pein-
tures. Malheureusement on ne sut pas pers^v^rer dans cette voie.
Bien plus, on n'omit que le principal, c'est-a-dire Tencadrement ,
tant Toubli des lois les plus elementaires etait complet! Les pieces
de YHistoire de Marie de Mddicis n'ont pas de bordures! Et cepen-
dant, malgre cette inexplicable lacune, la tenture inspiree par les
tableaux du chef de Tecole flamande ^clipsent tout ce qui a et^ fait
avant ou apres elle depuis le commencement de ce siecle.

II est etrange que cette experience n'ait pas ouvert les yeux sur
les reformes a apporter au choix des modeles. On continue a copier
les peintures des artistes contemporains. Les tableaux de Gros, de
Guerin, de Delaroche, sont reproduits avec une perfection impec-
cable. Le Massacre des mameluks, d'Horace Vernet, est ex^cutee
par un des plus habiles tapissiers de la manufacture, M. Louis
Rangon. Apres Texposition de Londres, en 4852, cette pi6ce fut
offerte a la reine d'Angleterre, comme une des meilleures pro-
ductions de notre manufacture nationale.

Les cartons composes par Ingres pour les vitraux de la chapelle
Saint- Ferdinand de Dreux servirent a leur tour de modules; enfm
les peintres Alaux et Couder sont charges de continuer la suite des
Maisons royales de Louis XIV, en poignant une Vue du palais de
Saint' Cloud etune autre du Chdteau de Pau, les seuls modules
decoratifs commandes specialement pour les Gobelins depuis le
premier empire.

En 4848, les Gobelins passent sous la direction de M. Badin,
peintre, qui reunit un moment les deux manufactures de tapisse-
ries. M. Lacordaire le remplace de 4850 a 4870. Lors de la chute
de Tempire, M. Chevreul est un moment a la tete de Tadministra-
tion jusqu'a la nomination de M. Darcel (fin de 4874). Ce dernier
vient d'etre place, par suite de la mort de M. du Sommerard,
au musee de Cluny, et M. Gerspach, ancien chef du bureau
des manufactures a la direction des beaux- arts, lui a succede
aux Gobelins (mars 4885).

L'inspection artistique avait passe, pendant cette periode, du
peintre Mulard a M. Muller, qui se retire en 4873, puis a M. D. Mail-
lard et enfin a M. P.-V. Galland, qui dirige en meme temps Tecole
de dessin, compietement reorganisee.



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LA TAPISSERIE AU XIX* SIEGLE 463

La copie des tableaux avail ete continuee sous le second empire.
La Transfiguration, une Sainte Famille et la Vierge au poisson
de Raphael sont successivement reproduites sur les metiers de
haute lice. De la mfime epoque datent les copies de la Mise au
lombeau, de Caravage; de YAssomption, duTitien, et des Adieux
de Vdnxf^s, un des pendentifs de la Farnesine. II faut reconnaitre
que si on ne savait pas sortir r^solument de la voie ou Ton etait
entr^ a la fin du regne de Louis XVI, le choix des modeles mar-
quait un reel progres. Vers 4856 est entreprise Texecution des
quatre portraits de souverains et des vingt-quatre portraits d'ar-
tistes destines aux trumeaux de la galerie d'ApoUon, au Louvre.

A la premiere exposition universelle de Paris, ouverte en 4855,
la manufacture des Gobelins etait representee avec eclat par un
certain nombre d'oeuvres recemment achevees. C'etaient d'abord
quatre tapisseries d'apres Raphael : PsycM prisenUe a Vassembl^e
des dieuXy Saint Paul et saint Barnahi a Lystra, la Peche mira-
culeuse et la Vierge au poisson; puis la Mise au tombeau, de Ca-
ravage; un autre Christ au tombeau, de Philippe de Champagne;
les Portraits de Colbert et de Le Brun, d'apres Claude Lefebvre
et Largilliere; enfin deux copies de Boucher : les Confidences et
Sylvie ddivr^e par Amynthe de la fureur d'un monslre. Le cata-
logue mentionne les noms des auteurs de chaque tapisserie.

A la meme exposition figuraient differents ouvrages, genre Sa-
vonnerie: d'abord un grand tapis destine au pavilion de Marsan,
un canape d'apres M. Chabal-Dussurgey, enfin des etudes d'eleves
representant des chiens de chasse, conservees aujourd'hui au musee
de la manufacture.

Dans le cours des annees suivantes, on repete a satiete les por-
traits de Tempereur et de Timperatrice, tout en copiant V Amour
sacrS et profane, du Titien; un module agrandi des Muses, de
Lesueur; VAurore, du Guide. La decoration du palais de TEli-
s^e inspira un ensemble compose de cinq panneaux, sept dessus
de porte et autant de trumeaux, ou Telement ornemental com-
mengait a prendre le pas sur la figure. Les personnages person-
nifiant les Cinq Sens furent commandes a M. Paul Baudry, les ara-
besques et rinceaux a M. J. Dieterle, les animaux a M Lambert et
les fleurs a M. Chabal-Dussurgey.

Convertie en ambulance pendant le siege de 1870, la manu-
facture ne put echapper aux fureurs destructrices de la Commune.



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464 IIISTOIRE DE LA TAPISSERIE

Un incendie allume pendant le combat consuma les pieces en cours
d'execution, les tapisseries en magasin et tons les modeles. Quand
le personnel revint a Tatelier, apres la catastrophe, deux pieces com-
mencees seulement avaient ^happe au feu : la Terre et VEau, de
la tenture des Sl^ments, par Le Brun. C'est par la comparaison
de ces panneaux modemes avec les originaux qu'on voit bien toute la
distance qui separe les productions recentes des anciennes, et
toute la sup^riorite de ces dernieres. Maintenant les tons sont gris,
ternes, sans accent, sans parti pris. Etpourtant les tapissiers d'au-
trefois ne disposaient que d'un petit nombre de nuances, soixante
a soixante-dix au plus, tandis que maintenant la gamme chro-
matique des couleurs est presque illimitee. Est-ce done la le re-
sultat pratique de ces decouvertes si vantees de la science mo-
demel

Cependant il faut trouver de I'ouvrage aux ouvriers reunis sur
les ruines de la vieille manufacture. Les modeles sont d^truits.
On se decide a choisir de vieilles copies de Saint Jerome, du Cor-
rege, et de la C4hariU, d'Andre del Sarte, en attendant de nou-
velles compositions. Les huit panneaux peints par M. Mazerolle
pour garnir les trumeaux de la rotonde de TOpera ont au moins le
m^rite d'avoir ete executes pour servir de modeles aux tapissiers.
Puis on entreprend successivement le Vainqueur, de M. Ehrmann ;
la P6n4lope, de M. D. Maillart, et la SiUni, de M. Machart,
aujourd'hui au Louvre; quatre panneaux de M. Lechevallier
Chevignard, destines au musee ceramique de Sevres, et symboli-
sant les diverses phases de la fabrication; — c'est a cetle suite
qu'appartient la figure reproduite a la page 465; — enfm le Pla-
fond d'Homere, de Ingres. II faut avouer que peu de tableaux se
prStaient aussi mal au travail de la haute lice que le cel6bre tableau
du Louvre.

Depuis quelques annees, grace aux efforts perseverants du dernier
administrateur, grace aussi aux indications fournies par une com-
mission nomm^e specialement pour ^tudier les r^formes n^ces-
saires, la manufacture semble dispos^e a entrer dans une voie
de r^formes et de progres. Les modeles actuellement sur le metier
ont du moins , sur les precedents , Tavantage d'avoir et^ congus en
vue d'une destination arrStee d'avance.

A cette categoric de peintures specialement commandos pour la
reproduction en tapisserie appartiennent la Filleule des f^es, de



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TORNATURA

Tapiiserie ezfeatte am Gobelics, d'aprte le modMe de M. LechOTalUer-CheYigDard,

pour la decoration de la nooYelle manafactore de SftTres.



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LA TAPISSERIE AU XIX* SlfeCLE 467

M. Mazerolle, les compositions de M. Francois Ehrmann, acceptfes
a la suite d'un concours, et destine a symboliser les Arts, les
Sciences et les Lettres dans Vanliquiti et d Vipoque de la renais-
sance, dans la chambre dite de Mazarin, a la bibliothfeque Natio-
nale; enfm les peintures de M. Galland, executes pour remplacer
au palais de Tfilisee les Cinq Sens de M. Baudry, brClles en 4871.



^ran exteut^ k 1« manufacture de Beanyais, vera 1835,
pour le salon bleu des Tuileries.



Sans doute les huit verdures demandees par Tadministration des
beaux-arts a huit artistes differents, pour Tescalier d'honneur du
Luxembourg, ne m^ritent gu^re d'eloges ; mais il faut tenir compte
de la necessite deplorable de partager une mfime decoration entre
un grand nombre d'artistes , ayant tons des aptitudes difKrentes et
insuffisamment prepares a la tache qu'on exige d'eux.

Le vice principal est la. Pour donner un bon modele de tapisserie,
il faut une Education particulierc^ lies qualit^s speciales que bien
peu d'artistes possfedent aujourd'hui. Nous ne manquons certes
pas de peintres distingues; mais combien d'entre eux ont etudie
les lois de M decoration? Combien comprennent que la tapisserie
notammenl ne saurait se preter a toutes les virtuosity du pinceau?



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468 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

En exigeant du traducteur une copie servile de leurs tableaux sans
connaitre suffisamment les exigences et les limites du mode d'inter-
pretation, ils reduisent le tapissier a un rdle insipide et suballerne
qui le decourage en le rabaissant. Nous ne doutons pas que Tin-
fluence du decorateur eminent, actuellement charge de la direction
artistique des travaux et de la surveillance de Tecole, ne pro-
duise de salutaires resultals. S*il devait en etre autrement, il fau-
drait desesperer de notre glorieuse manufacture.

Certains auteurs ont vante comme une excellente mesure la
substitution du traitement fixe au travail pay^ a la tache. Nous
sommes loin de partager cet enthousiasme. Y aurait-il moyen de
revenir aujourd'hui a Tancienne organisation , de confier les des-
tinees des Gobelins a un entrepreneur Texploitant a ses risques
et perils, sous la surveillance immediate de Tfitat, et avec une
subvention suffisante? La question est trop grave pour etre lege-
rement tranchee ; mais elle merite d'attirer Tattention de ceux qui
se preoccupent de Tavenir de nos manufactures nationales. Nous
croyons, pour notre part, qu'il y a quelque chose a tenter dans
ce sens.

Ne pourrait-on pas aussilaisser aux tapissiers, qui tons ont ^te
astreints a un long apprentissage , plus de liberie et d'initiative pour
Temploi des couleurs, dont ils connaissent mieux reffet et la soli-
dite que personne?

N'y aurait-il pas lieu enfin d'adjoindre a I'ecole sp^ciale ou se
recrutent les ateliers de la manufacture des pensionnaires choisis
parmi les jeunes gens les plus intelligents d'Aubusson, qui vien-
drdient se perfectionner dans cette sorte d'ecole superieure pour
fournir ensuite a Tindustrie privee des chefs d'atelier rompus a
toutes les difficultds, inities a tons les secrets de leur profession?

II est encore un point d'administration interieure dont il convient
de dire quelques mots. Depuis Louis XIV, les tapissiers sont loges
dans la manufacture; presque tons ont la jouissance d'un jardin
d'une certaine etendue qui les attache a leur position, si modeste
qu'elle soit, en leur procurant un bien-^tre que connaissent pen
les habitants de Paris, et en les dispensant de chercher a Texte-
rieur des distractions coiiteuses. Le personnel de la manufacture
forme ainsi une grande famille, fiere de son passe et fort attachee
a la tradition et a la gloire de ses predecesseurs.

Or les batiments, dont beaucoup datent de Louis XIV, tombent



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PANNEAU DE TAPISSERIE
Execute par Chenavard, en 1837, dans le style du xviii* si^cle.



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470 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

de v^tuste. II est question de les reconstruire entiferement. Les
plans attendent depuis plusieurs annte, dans les cartons des assem-
bles, un moment favorable. Heureusement rien n'est encore com-
mence. Je dis heureusement, car, pour parer aux d^penses pre-
vues, on a fait entrer en ligne de compte Tali^nation des terrains
affectfe jusqu'a ce jour a la jouissance des employes, qui d^sor-
mais ne seraient plus log^s dans Tinterieur de Tetablissement. II
faut avoir le courage de le dire : Texecution de ce plan serait la
ruine de la manufacture. Sans doute Tetat de choses actuel pre-
sente ses inconvenients ; mais n'est-il pas a craindre, si on sup-
prime le seul avantage serieux attribue a nos tapissiers, qu'ils
n'aillent chercher fortune ailleurs et ne se desinteressent compl6-
tement de la reputation de la maison des Gobelins? Ce serait un
mal irreparable, et il faudrait ensuite bien des efforts, bien des



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