Jules Guiffrey.

Histoire de la tapisserie online

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sacrifices pour reformer le faisceau d'hommes distingufe qui
continuent les traditions des grands chefs d'ateliers du xvn© et du
xviijc siScle.

Les metiers actuels, comme les batiments, datent pour la plupart
du regno de Louis XIV. Divers perfectionnements apportfe depuis
deux siecles a leur m^canisme en ont singuli^rement facility
Tusage. Le bois entrait pour une large part dans leur construction.
Un [metier entiSrement en metal vient d'etre etabli (4880) pai'
M. Piat, sur les plans de M. Darcel. Son installation est trop recente
pour qu'on puisse se prononcer sur ses merites.

En somme , la manufacture des Gobelins presente tons les ele-
ments pour fournir encore une longue et glorieuse carriere. II faut
savoir les mettre en valeur. Nous esperons fermement que Tadmi-
nistrateur qui vient d'etre nomme, prepare depuis longtemps a ses
nouvelles fonctions par ses relations quotidiennes avec les manu-
factures nationales, saura, par de sages et prudentes reformes,
pouinroir aux besoins urgents et assurer I'avenir.

Manufacture de Beauvais. — Nous avons vu plus haut que
rhabile directeur de la manufacture de Beauvais sous Louis XVI
s'etait definitivement retire en 1793 (7 novembre) aprfes avoir
demande inutilement, a plusieurs reprises, qu'on lui designat un
remplagant. A la suite de son depart, les travaux sont suspendus.
Un arrete du comite de I'agriculture et des arts rouvre les ateUers
le 21 mai 1795. Camousse, ancien regisseur du sieur de Menou,



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LA TAPI9SERIE AU XIX« SlfiCLE 471

est charge de radministration ; mais la situation reste des plus
prA^aires jusqu'en Tan VIII.

Le 26 aoiit 1800, Lucien Bonaparte fait nommer, en remplace-
ment de Camousse dec&le, M. Huet, a qui on accorde les fonds
n^essaires pour remplacer le materiel et completer le personnel.
II ne restait que six tapissiers; leur nombre est porte a vingt-cinq.
On reprend les anciens employes qui n'ont pu trouver d'ouvrage
depuis 1792.

Le 11 octobre 1802, la manufacture recevait la visite du pre-
mier consul; peu de temps apres, elle etait annexee a la maison de
Tempereur, en m6me temps que les Gobelins.

M. Huet avait passe quarante annees de sa vie dans Tadministra-
tion des manufactures sous Tancien regime; aussi dirigea-t-il avec
beaucoup de competence et d'habilete Tatelier de Beauvais, qui
se trouvait dans une situation tres prospere lors de sa mort, sur-
venue le 26 mars 1814. Son fils aine, qui lui succede, deploie
une grande activite , renouvelle en partie les modeles et porte a
trente-cinq le nombre des ouvriers. II meurt le 31 Janvier 1819
et est remplace par son fr6re, qui ne reste que peu de mois a la
tfite de Tetablissement.

Le ler octobre 1819, Guillaumot, chef du bureau de la comp-
tabilite dans la maison du roi, devient alors administrateur de
la manufacture. G'est pendant sa gestion que les derniers metiers
de basse lice restes aux Gobelins sont defmitivemenl relegues a
Beauvais.

A Torigine, la haute lice avait ete en usage a Beauvais concur-
remment avec la basse lice; mais elle fut abandonnee de bonne
heure. Depuis 1720, les tapissiers de Beauvais ne travaillent plus
qu'en basse lice.

A Guillaumot demissionnaire succ6de, le l^r janvier 1829, le
marquis d'Ourches, bientot chasse par la revolution de Juillet.
Sous sa courte administration , le mode de retribution applique aux
tapissiers des Gobelins depuis la revolution est substitue au tra-
vail a la tache, qui avait prevalu a Beauvais jusqu'a cette epoque.
Les ateliers comptaient alors quarante tapissiers.

Le marquis d'Ourches est remplac^ par Guillaumot fils, qui
reunissait toutes les quality d'un bon administrateur; malheureuse-
ment il meurt fort jeune, le 2 novembre 1832. II avait a peine
vingt-six ans. II a pour successeur M. Grau de Saint- Vincent,



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472 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

ancien capitaine d'infanterie ; puis, en 1848, M. Badin. Recem-
ment, a la mort de M. Badin, M. Jules Dieterle a pris la direction
des ateliers; il Ta remise, il y a quelques annees, au fils de son
predecesseur.

Un grand danger avait menace, en 4831 , Texistence meme de
la manufacture de Beauvais. II etait question de la reunir aux



Si^ge de fauteuil ex6cut6 h la manufacture de Beauvais, vers 1835,
pour le salon bleu des Tuilcries.



Gobelins par mesure d'economie. Mais, sur les protestations du
corps municipal , Tatelier fut rattache a Tadministration de la liste
civile. Gette mesure nous a conserve un etablissement fort interes-
sant et qui pourrait devenir, lui aussi, pour Tindustrie privee
une pepiniere d'excellents chefs d'atelier et de tapissiers eme-
rites.

On a pu examiner, a de recentes expositions, les productions
de la manufacture de Beauvais, et constater qu'elle se mainte-
nait scrupuleusement dans son domaine. Elle consacre, en effet,
ses efforts a Texecution de panneaux de dimension restreinte, ou
de garnitures de meubles ayant pour motifs habituels de de-
coration des bouquets ou des guirlandes de tleurs. Elle copie



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LA TAPISSERIE AU X1X« SIECLE 473

aussi avec une grande habilete les natures mortes de Desportes
et d'Oudry. M. Chabal-Dussurgey lui a fourni beaucoup de mo-
deles dont les fleurs font le principal element. Ces modeles sont
ordinairement traites avec une parfaite entente de Teffet d^co-
ratif.

II dtait d'usage, sous la restauration et la monarchie de Juillet,
d'envoyer a chaque exposition de peinture les plus recentes pro-



Doesier de faoteuil ex6cut6 k la manufacture de Beauvais, vers 1835,
pour le salon bleu des Tuileries.



ductions des deux manulactures nationales de tapisseries et de la
manufacture de Sevres. Cette excellente coutume est tombee en
desuetude; mais il nous reste de ces anciennes exhibitions des ca-
talogues ou Ton pent suivre, presque annee par annee, les travaux
des etablissements que nous venons de citer. Nous emprunterons
a ces notices quelques details sur les oeuvres des ateliers de Beau-
vais pendant la premiere moitie du siecle^ lis feront connaitre les



* De 1818 a 1850 il a paru au moins vingt-trois notices imprim^es des pieces
des manufactures nationales expos^es aux salons de peinture. Mais ces plaquettes,
compos6es de quelques pages seulement, sont fort rares. Nous n'en avons guere
eu qu'une dizaine k notre disposition. On pourrait reconstituer avec elles le
travail des manufactures nationales pendant pres d'un demi-siecle. L'atelier
de Beauvais avait pris part aussi aux premieres expositions officielles de Fin-
dustrie nationale. Ainsi au catalogue de Texposition de I'an X (1802) figurent des



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474 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

noms des artistes qui travaillaient ordinairement pour la manu-
facture.

1823 : Portiere all^orique et six feuilles de para vent, all^goriques chacune

k deux mois de Tann^e, d'apr^s les dessins de Saint -Ange et les

tableaux de Laurent * .
D'autres portieres de la m6me suite avaient paru aux expositions

pr^c^dentes, en 4821 et 4822.
Quatre banquettes et quatre tabourets, d'apr^s les dessins de Du-

gourc et les tableaux de Laurent.
Deux feuilles d'^cran, trois sieges, trois dossiers de fauteuil et un

pliant; dessins de Saint- Ange, tableaux de Dubois.

4824 : Portiere all^gorique des Arts (suite de celles qui avaient 6t6 pr^ce-

demment expos^es).
Un si^e, un dossier de canap^ et quatre feuilles de paravent, repr^

sentant des casques, boucliers et armures sur fond blanc en sole;

dessins de Saint -Ange, tableaux de Dubois.
Huit dessus de pliants et huit plates- bandes de devant pour le meuble

d*hiver de la salle du Tr6ne aux Tuileries; dessins de Dugourc,

tableaux de Laurent.

4829 : Fleurs, fruits et animaux, d'apr^s Desportes.
Deux portieres.

Deux pliants et deux plate -bandes de devant; dessins de Dugourc,

peintures de Laurent.
Douze feuilles de paravent, neuf pliants, un tabouret de pieds; plus,

de nombreux dossiers et sieges de canapes, de fauteuils et de sieges;

banquettes, tabourets et pliants.

4830 : Deux portieres, six feuilles d'ecrans, banquettes, pliants, chaises,

tabourets, d'apr^s les dessins de Dugourc, Saint- Ange, Lau-
rent, Ghenavard et Eliaerts; trois tableaux de 4 m. de haut sur
m. 80 c. de large.

4832 : Le catalogue annonce que le travail qui se faisait auparavant a Ten-
vers est dor^navant execute k Tendroit.



copies de tableaux d'apr^s Casanova et Barbier; des dossiers de fauteuils, ca-
napes, t^te-Si-t^te, etc. Les tapisseries expos6es par la manufacture de Beauvais
en 1827 ne sont pas sp6cifi6es au catalogue.

* La destination de ces diff^rents objets, r6serv6s a Tameublement des palais
royaux, est port6e au catalogue. Mais nous r^sumons aussi bri^vement que pos-
sible les articles des notices imprimees.



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LA TAPISSERIE AU XIX'^ SIECLE 475

L'exposition consistait en treize tableaux, surtout d'apr^s Desportes,
et un d'apr^s Eliaerts, des feuilles d'6cran ou de paravent et des
sieges, d'apr^s les artistes d6]k nomm^s dans les pr6c6dents livrets.

1835 : La manufacture avait envoys des dossiers et des si^es de canapes,
des fauteuils, des chaises, des feuilles d'ecrans, un meuble pour
Compiegne, un autre comprenant huit chaises, quatre dossiers et
deux sieges de banquettes pour le service des fStes ; trois tableaux,
deux d*apr6s Desportes et un d'apr^s Starke; un certain nombre
de tapisseries mont^es, consistant surtout en 6crans; enfin divers
travaux ex^cut^s par les 616ves de la manufacture.

1838 : Meuble destin6 au salon de reunion de Saint-Qoud ; composition de
Ghenavard% peinture de Frederic Starke.
Devant d'autel , d*apr6s Laurent.
Vue de Frascati, d'apr^s Michallon.
ficrans, banquettes, fauteuils, chaises et pliants.

1840 : Quatre pentes et deux lambrequins destines aux crois^es de la salle
du Tr6ne, au palais de Saint- Cloud.
Quatorze ^crans de chemin^e repr^sentant des fruits et des bouquets

de fleurs.
Vue d'Alger, d'apr^s Ernest Goupil.

1842 : Un meuble fond rose, en soie, avec ramages en argent, destin6 au
salon du due et de la duchesse de Nemours, au palais d*Eu, d'apres
Van Dael, Starke et Couder.
Un grand tableau de fleurs, d'apr^s Van Dael ; plusieurs 6crans, d*apres
Ernest Goupil et Starke; enfm deux chaises, d*apr6s Boucher.

1844 : Un meuble fond bleu, fen soie, destine kla princesse Clementine,
d'apr^s Starke, accompagne de tableaux sur les fables de la Fon-
taine, d'apres Oudry; d'^crans, de feuilles de paravents, de si^es
et de dossiers, d'apres Boucher, Grau de Saint -Vincent et Saint-
Ange.

1846 : Un meuble pour le boudoir de la reine au chateau d'Eu, sur les
compositions de Starke.
Un meuble de salon command^ par la reine des Beiges, d*apres
Saint-Ange.



* M. Aim6 Chenavard a publi6 plusieurs de ses compositions pour tapisseries
et meubles dans son Nouveau Reciieil de decorations intcrieurcs, paru en 1837.
Nous empruntons k cette publication les dessins de si6ge, d'6cran et de panneau
dans le genre du xvni® si^cle, ins6r6s dans les pages pr6c6dentes.



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476 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

Un chien de chasse, d'apr^s Desportes; deux tableaux de fruits et de
fleurs, un paravent de quatre feuilles, deux sifeges et un dossier.

4850 : Un panneau de fleurs et fruits, d'apres Monnoyer.

ficrans, fauteuils, sieges, d'apres les modeles de Godefroid.
Plusieurs reproductions d'anciens tapis persans et arabes.
Un autre tapis, d'apr^s le module de Steinheil.

II est regrettable que ces expositions periodiques des oeuvres de
nos manufactures Rationales aient ete presque completement sup-
primees *. Elles entretenaient chez les tapissiers T^mulation, en les
mettant frequemment en contact avec le public, qui n'a plus aujour-
d'hui que de rares occasions de juger leurs travaux.

Pour terminer cette liste des travaux de Tatelier de Beauvais
depuis le commencement du si6cle, nous consignerons ici T^tat des
tapisseries envoyees a Texposition universelle de 1855 :

Nature morte, d'apres Desportes.

Orfdvrerie, fruits et accessoires, d'apres Mignon.

Une Fable de la Fontaine, d'apres Oudry.

Attribute de Vhiuer, d'apres M. Groenland (sic).

Ecrans, canapes, fauteuils, chaises.

Le catalogue officiel de 1867 ne donne pas la liste des oeuvres
exposees par nos deux manufactures nationales.

Aubusson et Felletin. — Les vieilles fabriques de la Marche,
apres avoir traverse les revolutions et avoir vu leur existence
maintes fois menacee, sont encore maintenant le centre le plus
important de toute TEurope pour la fabrication de la tapisserie. On
n'y connait, aujourd'hui comme autrefois, que le metier de basse
lice. Ce metier sert en mfime temps a Texecution des tapisseries les
plus soignees , dont le prix de vente atteint jusqu'a 2,000 francs
le metre, comme a celle des verdures grossi6res, ou des mo-
quettes destinees a etre employees de tapis de table ou de pieds.

Le commerce des tapis de moquette avait sauve les manufactu-
riers d'Aubusson sous la revolution, alors que le papier de tenture
prenait paiiout la place des tapisseries de murailles.

' La derni^re des expositions sp^ciales des manufactures nationales a eu lieu
en 1874. Le catalogue comprenait cent cinquante numdros pour les trois
manufactures de TEtat.



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LA TAPISSERIE AU XIX'' SIECLE 477

Sous Tempire, le travail de la basse lice est peu a peu repris.
Le style grec, dont Percier et Fontaine sont les representants les
plus autorises, regno alors sans partago. On ne voit sur les por-
tieres ou sur les meubles que sphinx, genies, phenix, vases an-
tiques et brClle-parfums. Aubusson possede encore quelques vieux
dessinateurs obligfe de se plier au gotit du jour; ils s'appellent
Roby, la Seigliere , Desfarges. Leur nom merite d'etre conserve ,
car ils contribuent pour une large part au relevement de Tindustrie
aubussonnaise, dont les principaux representants sont MM. Sallan-
drouze de la Momaix, Rogier et Debel.

Sous la restauration, TEurope tout enti^re devient tributaire des
ateliers d' Aubusson. La reputation de la maison Sallandrouze est
universelle; les ouvrages de fabrication frangaise se repandent dans
tous les pays.

De 1825 a 1842, Teffort des principales maisons se porte sur
les tapis de pied ; Tusage des meubles tiss^s a presque disparu ;
c'est a peine si on demande de loin en loin quelques portieres
ou quelques tapis de table.

Avec les progres du luxe, Tindustrie de nos provinces redevient
florissante. La prosperite renait; le nombre des ouvriers augmente.

On ne saurait m^connaltre toutefois que les exigences du goiit
moderne aient entraine les peintres et les fabricants d'Aubusson
dans une voie facheuse. La vogue toujours croissante des vieilles
^toffes et des vieilles tapisseries les oblige a imiter les tons
rompus et passes des anciennes tentures. II est meme vraisem-
blable que certains d'entre eux cherchent ainsi a donner a leui*s
produils Taspect de tissus remontant a un ou deux sifecles. Cette
admiration exageree des reliques fan^s d'autrefois a en ce mo-
ment des consequences bien facheuses pour nos industries d'art,
pour la tapisserie surtout. Les anciennes tentures , que leur valeur
sans cesse croissante fait sortir des magasins et des greniers,
r^pondent a tous les besoins du commerce, et nuisent ainsi a la
production moderne, bien que les tapisseries aient une tendance
a reprendre dans les appartements la place que le papier point leur
avait enlevee.

Aux dernieres expositions universelles , les envois des princi-
pales maisons d'Aubusson ont obtenu tous les suffrages et merite
cet eloge d'un juge competent : « D'un avis unanime on y travaille
avec plus de goiit et de correction qu'a toute autre ^poque. Dans



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478 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

certains genres de fabrication , on parait avoir atteint le plus haul
point de perfection auquel une industrie privee puisse pretendre. j

Enfm ies villes d'Aubusson et de Felletin sont aujourd'hui
le centre industriel le plus important pour la fabrication de la
tapisserie. Le nombre des tapissiers s'^leve a cinq cents environ
dans la viUe d'Aubusson , a deux cents dans celle de Felletin. II est
reste stationnaire depuis de longues ann^s et tendrait plut6t a
decroitre qu'a augmenter. Les ouvriers se reunissent pour le tra-
vail dans les ateliers des fabricants, qui preparent et teignent
eux-m6mes leurs laines. La proportion des tapissiers qui tra-
vaillent chez eux est fort restreinte. lis sont encore payes a la
tdche ou au baton, d'apres Tancienne mesure jadis imports de
Flandre.

Les verdures en grosse laine forment encore Tapanage exclusif
des ouvriers de Felletin. Les travaux difficiles , les pieces delicates
et fines s'executent a Aubusson. Cette viUe possSde des tapissiers
capables de rivaliser avec les artistes des Gobelins et de Beau-
vais. Seulement ils trouvent rarement Toccasion d'exercer leurs
talents.

Le chef d'une des plus importantes maisons d'Aubusson nous
disait r^cemment que le commergant qui se renfermerait dans la fa-
brication des tapisseries fines aboutirait fatalement et dans un bref
d^lai a la mine. Aussi la plupart des manufactures y joignent-
elles Tentreprise des grosses tapisseries pour tapis de pied, le
commerce des moquettes a la mecanique ou a la main et celui
des tapis a haute laine, genre Smyrne.

Le meme industriel nous fournissait encore sur le gotit du pu-
blic des indications bien curieuses et bien affligeantes en meme
temps. Comme nous lui exprimions notre etonnement de le voir
copier et recopier sans cesse des petits sujets a personnages
dans le genre Watteau, des scenes chinoises, des paysages de
Boucher, au lieu d'entrer resolument dans la voie decorative tracfe
par les Berain, les Audran et autres artistes de la grande ecole de
Le Brun, il nous r^pondit que des tentatives avaient 6te faites
dans ce sens sans donner aucun r^sultat. Les reproductions de
Berain ou des Mois grotesques a bandes ne trouvent pas d'ama-
teurs, tandis que les clients s'extasient sur des copies en laine de
tableaux rendus avec une irreprochable fidelite. C'est le triomphe
du trompe-roeil. La perfection semble atteinte, quand un tissu de



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LA TAPISSERIE AU XIX« SIECLE 479

laine a donne Tillusion d'une peinture a Thuile. Cette perversion
du goiit public est des plus dangereuses pour la belle industrie
qui a son siege principal dans notre ancienne province de la
Marche. II n'est que temps de r&igir centre de pareilles tendances.
A rfitat revient la mission de donner Timpulsion, de guider le
public dans une voie tout opposee a celle dans laquelle il se
trouve engage. II pent beaucoup par Texemple des Gobelins. Nous
estimons que son influence doit encore s'exercer autrement.

La Belgique vient de nous donner une legon qui merite d'etre
m^itee. Pour encourager et faire vivre une industrie naissante a
laquelle elle porte un grand int^r^t, elle a commande a Tatelier de
Malines deux series de tentures, Tune pour Thdtel de ville de
Bruxelles, Fautre pour les salles du senat. Ces tentures repr^-
sentent peut-etre Teflbrt le plus original qui ait ete fait de notre
temps pour ouvrir a Tart du tapissier de nouveaux horizons.

Pourquoi ne tenterait-on pas en France ce qui a si bien r^ussi
ailleurs? Est-il si difficile de trouver quelques milliers de francs
chaque annee pour encourager une des plus hautes expres-
sions de Tart d^oratif, quand le budget des beaux -arts s'^lSve
a des millions? II est grand temps qu'on y songe; il faut enfm
que toutes ces questions soient tranch^es, non par des deputes
ou des s^nateurs, mais par des hommes competents, car Tavenir
et m6me Texistence de la decoration en France sont en jeu et
courent les plus s^rieux dangers.

Pour fmir par une remarque pratique , il ressort de Thistoire de
toutes les manufactures dont nous venons d'etudier les vicissi-
tudes que les fabricants de tapisserie n'ont jamais pu supporter les
frais enormes qui leur incombent que grace aux subventions , aux
immunites, aux encouragements accordes, soit par les souverains,
soit par les conseils communaux. On se preoccupe en ce moment
des interessants metiers d'Aubusson. On a fait deja beaucoup pour
eux. Mais, si on veut assurer leur existence et leur prosperity,
il faut par des commandos intelligentes relever le courage des
chefs de cette vieille industrie nationale. Qu'on applique a cet
usage quelques fonds prelevfe sur le budget des manufactures na-
tionales , et ce sera certainement de Targent bien employ^.



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480 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE



BELGIQUE



II est souvent fort malaise de reunir des indications praises sur
les industries contemporaines. Tandis que les artisans du passe ont
excite une vive curiosite, ont fourni matifire a de nombreux
travaux, c'est a peine si on rencontre quelques details sur les
tapissiers de notre temps dans les rapports r^igds a la suite des
expositions universelles. Encore ces rapports ne s'occupent-ils que
des exposants et ne tiennent-ils pas compte des absents.

Les derniers ateliers flamands avaient cesse de vivre, comme on
Ta constats, avant 1800. Depuis le commencement de ce si^cle,
plusieurs tentatives ont ete faites pour doter la Belgique de nou-
velles manufactures.

Ingelmunster. — Le comte des Cantons de Montblanc a fonde
dans la ville dlngelmunster un atelier de basse lice qui existe
encore. Rien de ce qui pouvait assurer la prosperity du nouvel
^tablissement n'a ete oubli^. Les metiers occupent de spacieux
batiments ; une teinturerie leur est annex^e. Le fondateur prend
pour associes, en 1856, MM. Braqueni^ fr^res. Sa mort (1861)
n'arrfite pas les travaux; ils sont continues par sa veuve et son
fils. Parmi les tentures sorties de cette fabrique on remarque celles
qui decorent le palais du Franc a Bruges, et qui reproduisent
d'anciens modeles trouv^s dans cet Edifice, enfin un panneau re-
pr^sentant un Episode de Thistoire locale, le Sidge du chdteau
d' Ingelmunster, en 1580,

Malines, — MM. Bmquenie ne tarderent pas a se s^parer du
comte de Montblanc pour fonder a Malines une manufacture sou-
tenue par les commandes du gouvernement beige et des administra-
tions communales. La grande salle de Thdtel de ville de Bruxelles
a et^ d^corfe r^cemment d'une suite de panneaux repr^sentant ,
d'apres les peintures de M. Geets, artiste de Malines, les chefs des
anciennes corporations. Presque toutes les tfites sont des portraits.
Plusieurs pieces de cette suite, envoydes a Texposition universelle
de 1878, ont obtenu un tres vif succes, dil surtout au sentiment
decoratif qui distingue les compositions de M. Geets.

La fabrique de Malines, dirigeepar M. Braqueni^ et son gendre,



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LA TAPISSERIE AU XIX'^ SIECLE 481

M. Dautzenberg, est aujourd'hui en pleiiie prosperite. EUe execute
en ce moment, pour- le palais du senat beige, quatre grandes
pieces de tapisserie reproduisant des scenes tirees de Thistoire de
la Flandre.

ALLEMAGNE

Munich. — I^s metiers de Munich , diriges par un ancien tapis-
sier des Gobelins nomme Santigny, existaient encore au commence-
ment de ce siecle. Nous avons signale une pi6ce representant le
Banquet des dieux, portant la date de 1802. Cette tapisserie, expo-
see au musee national bavarois, semble marquer la limite extreme
de la dur^e de la manufacture allemande. Elle porte les traces
d'une decadence sur laquelle nous avons insiste plus haut. On
ignore T^poque precise de la fermeture de cet etablissement. San-
tigny, qui travaillait depuis pres de quaranteans a Munich, devait
6tre fort vieux en 1802, et le Banquet des dieux est probablement
un de ses derniers ouvrages.

Vienne. — La maison Haas, de Vienne, avait envoye a Texpo-
sition universelle de Paris, en 1867, des tapisseries qui furent re-
marquees par le jury.

ITALIE

Turin. — L'atelier de Turin, dont Thistoire a ete exposee
dans un pr^cMent chapitre, ^tait reduit, au commencement de ce
siecle, a une situation des plus modestes. Que pouvait-il faire avec
quatre tapissiers et un apprenti? Apr6s une tentative de reorgani-
sation (1823), la manufacture, qui ne comptait plus depuis cette
epoque que cinq ouvriers, places sous la direction de Bruno, avec
un budget de 15,000 francs, est definitivement supprim^ en 1832.

Rome. — La manufacture romaine, dont la fabrication avait ete
suspendue par la revolution et I'exil du pape, fut rouverte par
Gr^goire XVI en 1831. Cet ateUer, qui ne travaille guere que pour
le Vatican, se trouvait place, en 1870, sous la direction du che-
valier Pierre GentiU, auteur d'un travail sur les fabriques romaines.
G'est le seul etablissement de ce genre qui subsiste en Italie.



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