Jules Guiffrey.

Histoire de la tapisserie online

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Pour revenir a la tapisserie d'Angers, chaque pi6ce mesurant,
comme on Ta dit, pres de vingt-quatre metres de long sur cinq
metres de haut, soit cent vingt metres carres, Tensemble des six
pieces de la tenture, dans son etat primitif, n'allait pas a moins de
sept cent vingt metres de superficie.

Quels effrayants ouvrages nos peres, avec des ressources bornees,
osaient entreprendre et menaient a bonne fm dans un espace de
temps relativement tres restreint! II ressort, en effet, des comptes,
que Bataille livra trois pieces de V Apocalypse en deux annees, tout



^ On trouvera dans ce volume la reproduction en couleur d'un des premiers su-
jels, qui est en mdme temps un des plus caracl6ristiques. M. L. de Farcy, le savant
historien de la tapisserie d'Angers, a bien voulu se charger lui-m6me de peindre
sur Toriginal une aquarelle d'apr^s laquelle a 6t^ faite cette reproduction. Nous
saisissons avec empressement Toccasion de lui adresser ici Texpression de notre
sincere gratitude.



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32 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

en menant de front d'autres travaux dont la mention nous a egale-
ment ete conservee.

Le prix de chaque frise composee de quinze sujets etait fixe, d'apres
les comptes, a la somme de 1,000 francs, soit environ 8 a 9 francs
le metre. C'est le prix courant des ouvrages de cette nature executes
par Bataille. Si les tapisseries communes a armoiries ou a fond
seme de fleurettes sont evaluees seulement de 48 a 24 sous le
metre carre, les tentures soignees, comportant de grandes figures
et des scenes compliquees, se payent regulierement 8et 10 francs.
Le prix de la tenture des Joules de Saint-Denis y commandee un pen
plus tard a notre tapissier, sera fixe a 9 livres 12 sous Taune carree.

La suite de Y Apocalypse y malgre Tenormite de la tache, n'absorbe
pas notre maitre tapissier au point de Tempecher de vaquer a
d'autres travaux. II termine en mdme temps, c'est-a-dire en 1378-
1379, toujours pour le due d'Anjou, une tapisserie a YHistoire de la
Passion y une autre avec des scenes tiroes de la Vie de la Vierge.
Notons que souvent le comptable indique, sous une mention vague et
indistincte, plusieurs tapis a images, sans prendre le soin d'en
detainer les titres.

Les comptes du due d'Anjou s'arretent brusquement en 1379.
C'est bien regrettable; car bientot ce Mecene va manquer a notre
tapissier, qui se trouvera reduit a employer ses metiers et son talent
a des besognes d'un ordre tout a fait inferieur.

Si nous insistons longuement sur la tapisserie d' Angers, c'est
qu'elle nous ofTre un des specimens les plus anciens de Tart que
nous etudions. A peine pent- on citer une autre piece encore exis-
tante datant du xiv^ siecle. Quel que soit d'ailleurs son interfit, la
tapisserie appar tenant a M. Leon y Escosura, et dont on trouvera
ici le dessin, ne saurait entrer en comparaison avec V Apocalypse
du due d'Anjou. D'abord son auteur est inconnu ; on ignore la date
exacte de sa fabrication. Son attribution au xiv^ siecle offre sans
doute toutes les garanties de vraisemblance ; encore ne sait-on pas
si son execution a precede ou suivi celle de Y Apocalypse,

Quant aux tapisseries d'origine allemande conservees a Nurem-
berg, au musee national de Munich ou dans des collections par-
ticulieres, et qu'on fait remonter a la meme epoque, nous ne
pouvons que repeter ce qui a ete dit plus haut et faire remarquer
de nouveau qu'on n'a produit jusqu'ici aucun argument authen-
tique et decisif en faveur de leur anciennete. Elles sont pour nous



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LA TAPISSERIE AU XIV« SIEGLE 33

plutdt du xv© siecle que du xiv© siecle ; nous continuerons a douter
jusqu'a preuve du contraire. On place Torigine de ces pieces entre
les ann^es 1350 et 1400 ; rien ne dit qu'elles ne sont pas plus mo
dernes de quelques ann^s, ou mfime peut-6tre d'un demi- siecle.

Lltalie, de son cot^, qui devait tenter d'energiques efforts au
siecle suivant pour introduire et developper chez elle Tart du tapis-
sier, est encore reduite a s'approvisionner a Paris et a Arras, comme
nous Tavons vu pour le comte de Savoie, et comme le prouve le
terme meme d'arazzi, donn^ dans la peninsule a tons les ouvrages
de haute ou de basse lice, quelle que soit d'ailleurs leur prove-
nance.

II nous reste a passer rapidement en revue la derniere partie de
la carriSre de Nicolas Bataille. Peut-6tre trouvera-t-on que c'est
accorder beaucoup d'attention a un seul artisan, au detriment de
ses contemporains ; mais Bataille est Tunique tapissier dont la bio-
graphic soit a peu pr6s complMement ^lucidee. II a eu cette bonne
fortune qu'une de ses oeuvres capitales a 6te sauvee de la destruc-
tion. L'histoire de sa vie resume done en quel que sorte les condi-
tions dans lesquelles travaillait un tapissier au temps de Charles V
et de Charles VI. Les observations qu'elle suggfire peuvent s'appli-
quer a ceux de ses rivaux dont nous allons bient6t enumerer les
noms et les ouvrages.

Une interruption dans la serie des documents originaux cree une
lacune de huit ann^s dans Thistoire de notre artisan. De 1379 a 1387,
nul renseignement. Depuis cette derniere annee, les .comptes nous
donnent des preuves nombreuses de Tactivite du tapissier jusqu'a
la fin de sa vie, qui pent 6tre fixee aux environs de 1400.

Nous avons recueilli plus de cent articles differents faisant men-
tion des ouvrages de Bataille, soit pour le comte de Savoie ou le
due d'Anjou, soit pour le roi Charles VI et son frSre, d'abord due
de Touraine, puis due d'Orleans. Comme le m6me passage com-
prend souvent plusieurs tapisseries, c'est par centaines qu'il faut
compter les pieces sorties de I'atelier de notre habile ouvrier pen-
dant la courte p^riode sur laquelle nous possedons des documents
authentiques.

En 1387, le due d'Anjou est mort; Bataille a perdu en lui son plus
z^\6 protecteur. II travaille desormais presque exclusivement pour
le roi de France ou le due de Touraine; sa tache se r^duit, le plus
souvent, a d^corer d'armoiries les tapisseries destines aux chevaux

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34 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

de somme, ou a tendre les chambres r^servees aux officiers de service.
A cette epoque, les artistes ne regardent pas comme au-dessous
d'eux les besognes les plus modestes. C'est ainsi qu'apres avoir tisse
la representation de V Apocalypse, Bataille accepte sans difficultela
commande de tapis unis, a raison de 24 et meme 18 sous parisis
Taune. De temps en temps, on lui demande de jeter sur Tetofie un
semis de fleurs. II reproduit alors les attributs preferes du prince
qui a recours a ses talents : le due de Touraine a choisi les epis
d'or ; le roi et la reine Isabeau font reproduire dans leurs appar-
tements, sur toutes leurs tentures, des branches de mouron et des
cosses de genfit.

Parfois, mais plus rarement, il prend a ces jeunes princes le de-
sir d'enrichir les murailles de leurs palais de quelque etoffe plus
riche representant les episodes d'un livre en vogue, les hauts faits
d'un heros fabuleux. Ainsi, en 1389, le maitre parisien livre au due
de Touraine VHistoire de Thisie et de VAigle d'or, tiree d'un re-
man d'aventures du temps. La tapisserie coilte 1,200 francs. Une
des quittances donnees sur le prix de ce travail nous a conser\e
Tempreinte du sceau de Bataille.

C'est encore au due d'Orleans que sont livrees, en 1396, trois
tapisseries du prix de 1,700 livres, representant PentadUe, cette
reine des Amazones mise par le moyen age au nombre des preuses ,
piece de quinze aunes de long sur quatre un quart de large ; Beuve
de Hantonne, tapisserie de trois aunes et demie, sur vingt de cours ;
enfm les Enfq.nts de Renaud de Montauban et de Riseus de Ripe-
mont.

On verra plus loin la liste des tentures fournies par Bataille,
en 1395, au due de Bourgogne Philippe le Hardi. Elles sont au
nombre de six; parmi elles figure une piece consacree a la glorifi-
cation du heros de la guerre centre les Anglais, Bertrand du
Guesclin.

En 1398, une tapisserie reprfeentant VArhre de la vie, c'est-a-
dire une tige surmontee d'un crucifix, portant sur ses branches les
prophetes et les Peres de TEghse , est payee par le due d'Orl^ans
200 ecus.

Nicolas Bataille cessa de vivre avant Tannfe 1400, laissant une
veuve nommee Marguerite de Verdun. II avait eu, d'un premier
mariage, un fils nomme Jean Bataille, tapissier comme son pere,
et approchant, en 1400, de sa trenti^me annee. Mais, avant de



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LA TAPISSERIE AU XIV SifiCLE 35

quitter ce monde, notre illustre artisan avait attache son nom a
une oeuvre dont Timportance egalait presque celle deV Apocalypse^
et qui presenterait aujourd'hui un extreme int^ret. II avait, ei\
effet, ^te charg^ de reproduire, non plus des scenes fabuleuses
tirees de Timagination d'un poete, mais un fait contemporain , dont
tous les acteurs etaient encore vivants. II fallait done que le peintre
s'imposat une scrupuleuse exactitude, s'il ne voulait pas s'exposer
a la critique des hauts personnages de la cour.

Sur une tenture composee de dix pieces et trois banquiers « toute
a ymagerie d'or et de fin lil d' Arras », ne mesurant pas moins de
295 aunes en carre, et payee sur le pied de 9 livres 12 sous parisis
Taune, soit en tout 2,743 livres 4 sous parisis, Nicolas Bataille de-
vait retracer les episodes des joutes et rejouissances qui avaient
lieu a Saint-Denis en 1389, lors de la r^eption du frere du roi et
de son cousin, Louis II d'Anjou, dans Tordre de la chevalerie. Ces
tetes avaient dure trois jours, pour se terminer par une orgie formi-
dable ; elles eurent un grand retentissement. On en trouve dans les
chroniques contemporaines un recit image. Tel ^tait le sujet que
Bataille avait regu mission de traduire, en collaboration avec un
autre tapissier en reputation, Jacques Dourdin. Ce dernier dut finir
seul Toeuvre entreprise en commun. Cette riche tapisserie etait des-
tine a la decoration de la demeure royale. C'est la premiere fois
qu'une commande de cette nature et de cette importance est faite
a rhabile tapissier parisien au nom du roi.

Malheureusement cette tenture si precieuse semble n'avoir eu
qu'une existence ^phemfere. On ne la voit pas figurer sur les inven-
taires royaux apres Charles VI. EUe a sans doute peri de bonne
heure; il n'y a gu6re de chance d'en retrouver le moindre fragment.

Si Bataille brille au premier rang des tapissiers parisiens du
xiv® siecle, et doit a des circonstances particuUeres, comme la con-
servation de V Apocalypse d'Angers, une importance exceptionnelle,
il a eu des rivaux fort habiles et fort occupes, dont il convient de
dire quelques mots.

La plupart de ces tapissiers de la fin du xiv^ siecle regurent
leurs meilleurs encouragements d'un prince qui exerga une influence
considerable sur le developpement et la prosperity de notre Industrie.
Nul, en efiet, ne contribua autant a repandre par son exemple le
goiit des somptueuses tentures que le due de Bourgogne, Philippe
le Hardi. Apres avoir joint a la province qu'il tenait en apanage.



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36 HIBTOIRE DE LA TAPISSERIE

la Flandre, TArtois, les comtes de Bourgogne, de Nevers et de
Rethel , par suite de son mariage avec la lille du comte Louis de
Male, ii se trouvait mieux place que personnepour donner une puis-
sante impulsion a ces metiers d'Arras, dont la 'reputation commen-
gait a se repandre par toute TEurope et arrivait jusqu'aux confins
du monde oriental.

Les quatre fils du roi Jean montrerent tous, leurs collections
connues par des inventaires encore existants le prouvent de reste,
le goilt le plus vif pour les meubles luxueux, les joyaux de prix,
les opulentes tapisseries ; mais le due de Bourgogne se trouva, plus
qu'aucun de ses freres, en situation de satisfaire cette passion innee
des belles choses. Aussi laissa-t-il a sa mort d'incomparables tre-
sors , en meme temps , il est vrai , qu'une succession des plus em-
barrassees.

II paraitra peut-etre singulier qu'un amateur raffme comme
Philippe le Hardi n'ait que rarement employe les talents de Nicolas
Bataille. Maiscelui-ci etait deja au service particulier du due d'An-
jou. Aussi le due de Bourgogne dut-il s'adresser le plus souvent
a un autre representant de Tindustrie parisienne auquel il ne com-
manda pas moins de dix-sept tentures dans Tespace d'une douzaine
d'annees, de4386 a 4397. Encore ici, comme cela est arriv^ deja,
les lacunes dans la suite des comptes nous emp^chent-elles de
remonter plus haut.

Pendant cette periode de douze annees, Jacques Dourdin, Tas-
socie de Bataille pour Texecution de la tenture des Joules de Saint-
Denis, livra au due Philippe les pieces suivantes, toutes melan-
gees d'or et de fin fil d'Arras :

VHistoire du Roman de la Rose, payee iOO francs, en 1386.

L'Histoire de Marimet, de quarante-six aunes de large sur six de
haut, 1,200 francs (1386).

La Conquite du roi de Frise par Aubri le Rourguignon, vingt
et une aunes sur cinq.

Les Adieux de Gdrard, fils du roi de Frise, d sa mere et d sa
soeur, dix-huit aunes sur six.

Rataille entre Vempereur de Grece et le roi de Frise, dix-sept
aunes sur quatre et demie.

Dames partant pour la chasse, douze aunes sur quatre.

Rergeres, neuf aunes sur trois et demie.



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LA TAPISSERIE AU XIV° SIECLE 37

Les cinq dernieres pieces, commandees lors du mariage de
Catherine, deuxieme fiUe de Philippe, avec Leopold d'Autriche,
coilt6rent 1,200 francs .

VHistoire du fils du roi de Chypre en qudte d'aventures,
quinze aunes sur trois et demie, payee 320 francs, en 1389.

UHistoire de la Conquite de Babylone par Alexandre le Grand,
050 francs (1392).

Deux tapisseries : Tune a image de chasse, I'autre nommee
les Souhaits d' amour, livrees en 1393, au prix de 400 francs.
En 1395 : le Crucifiement , le Mont Calvaire et la Mort de la
Vierge. Ges trois dernieres pieces, estimees 900 francs, furent
offertes au roi d'Angleterre par le due de Bourgogne afin de le
rendre favorable a un accommodement avec la France.

La m6me ann^e, Dourdin vendait a Philippe le Hardi une ta-
pisserie des Neuf Preuses. A en juger par le prix, 2,000 francs,
elle devait etre de toute beaute. Citons encore VHistoire de Char-
lemagne, VHistoire d*£saiL et Jacob, VHistoire de Parceval le
Gallois, le Chdteau de Franchise, et surtout un tapis de VHis-
toire de Bertrand du Guesclin, dont le payement date aussi
de 1395.

En 1396, le meme tapissier livra une Histoire de Hector de
Troie, envoyee en present au grand maitre de Tordre Teuto-
nique, en Prusse; en 1398, deux tapisseries de VHistoire des Mi-
racles de saint Antoine , destinees au roi d'Aragon.

Une table d'autel , ouvree d'or et de soie , sortie du mtoe atelier,
representait VHistoire des Trois Rois, c*est-a-dire les Mages.

Bien qu'il ait rarement mis a contribution les talents de Bataille,
le due de Bourgogne eut cependant quelquefois recours a son ha-
bilete. En 1395, c'est I'annee des plus importantes livraisons de
Dourdin , Bataille vend au due six tapisseries representant : des Che-
valiers avec des Dames, le Chdteau de Franchise, replique d'un
motif interprete par Dourdin, VHistoire de Godefroid de Bouillon,
deux sujets de Bergers et Bergdres, enfin un <r tapis de Paris de
Bertram de Claiquin j>. C'est le sujet deja traite par Dourdin.
Nul temoignage de la popularite du heros des guerres contre les
Anglais n'est aussi caracteristique. Quand on voulut adjoindre un
dixiSme heros aux neuf preux legendaires, on pensa tout de suite,
et cela des la fin du xiv° siecle, a la grande et patriotique figure
de du Guesclin.



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38 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

Quant a Dourdin, il ne travaillait pas exclusivement pour le
due de Bourgogne. Entre les annees 4393 et 1407, date de la mort
de notre maitre tapissier, suivant une inscription du charnier
des Innocents jadis relev^ par Gaignieres, on rencontre de nom-
breuses mentions de tentures livrees au due d'Orleans, frere du
roi, et a la reine Ysabeau.

Voici Tenumeration des plus importantes de ces tapisseries :

VHistoire du Credo avec les douze Prophetes et les douze Apotres
et le Couronnement de la Viei^ge, tapisseries relevees d'or et payees
4,800 livres.

Une Histoire du due d'Aquitaine; VHistoire de Bourdon, due
de Beauvais; VHistoire du Roy des amans; la Destruction de
Troie; Guy, Vun des pairs de Romennie, qui chasse le cerf en
un hois; Perceval d la conquete du saint Graal; Baudouin de
Sebourc; VHistoire de Charlemagne qui va secourir le roi Jour-
dain. Tons ces sujets sont empruntes, soit a des romans de che-
Valerie, soit a des chansons de geste alors populaires et dont
il existe encore de nombreux manuscrits datant du xiv^ ou du
xve si6ele.

Si les scenes religieuses , la representation des episodes heroiques
ou fabuleux constituent le fond ordinaire des tapisseries au temps
de Charles VI, les nobles clients de Bataille et de ses ^mules ne
dMaignaient pas cependant les sujets champStres. Aussi trouve-
t-on, parmi les oeuvres de Dourdin, plusieurs tapis a histoire de
Bergers et Bergdres, payes au taux de 56 sous parisis Taune car-
ree; d'autres a la devise de Bucherons, dautres representant des
dames et hommes qui peschent d la ligne et font plusieurs autres
esbatemens, Ces tableaux rustiques ont toujours ete fort goiltes dans
notre pays; nous rencontrons a toutes les epoques de nombreux
temoignages de leur faveur. II ne nous en est parvenu aucun echan-
tillon remontant au xiv© siecle; mais des specimens fort eurieux
du xve ont ete conserves, et prouvent assez de quelle fagon pitto-
resque et decorative on entendait, a cetteepoque, la representation
des scenes de la campagne.

Pour en finir d*un coup avec les tapissiers parisiens contem-
porains de Charles V et de Charles VI, nous donnerons la liste
des noms que les comptes et autres documents font connaitre.

Robert Pingon livre, vers 1377, une Passion de Notre-Seigneur,



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LA TAPISSERIE AU XIV^ SifeCLE 39

esUmee 300 francs, pour la chapelle du due d'Anjou. En 1386, le
m6me execute, pour Philippe le Hardi, une tenture de V Apocalypse,
qui se retrouvera dans Tinventaire dresse apres le deces de Jean
Sans-Peur. Parfois il est employe par le roi Charles VI. Serait-ce
lui qui aurait introduit Tart de la haute lice dans la ville de Lille
en 4398? En effet, un compte appelle le premier tapissier hllois :
<r Robert Pousson, ouvrier de haulteliche, fils de Henri Pousson. )>

Symonnet des Champs, Pierre Langlois, Guillaume Mulot, Jean
Lubin et Jean Pignie, tons tapissiers parisiens, travaillent alter-
nativement pour le due d'Anjou, le roi de France ou le due de
Bourgogne, a des ouvrages qui, pour la plupart, ne valent gu^re
la peine d'etre cites. Cependant Jean Lubin vend, en 1388, au
prix de 450 francs, une tapisserie de « lin fil d'Arras et de fin or
de Chypre, a plusieurs y mages de la Passion de Notre -Seigneur, »
offerte en present au due de Berry.

Les artisans que nous venons de nommer n'occupent dans
Tindustrie parisienne qu'un rang seeondaire; il n*en est pas de
meme de Pierre Baumetz ou de Baumetz, qui, bien qu'habitant
Paris, ne figure jamais sur les comptes royaux et semble exclusive-
ment attache au service du due de Bourgogne. Certes, il pent etre
place sur la mfime Hgne que les plus illustres et les plus habiles ;
il figurerait sans desavantage a cote de Bataille et de Dourdin,
rhabile tapissier qui, en une qui^zaine d'annees, livrait a son
puissant client les magnifiques tentures dont la reeette generale
des finances de Bourgogne nous fournit la nomenclature. Presque
toutes, comme celles de Dourdin, sont tissees de fin fil d'Arras,
de sole et d'or de Chypre. En voici I'enumeration chronologique :

1385 : Histoire de la Passion de Notre-Seigneur, payee 250 fr.
— Histoire de Judas Machahie, 90 francs.

1386 : Histoire de Bertrand du Guesclin, 800 fr. On a vu que
le m^me sujet avait ete traite par Dourdin et par Bataille. Cette
sorte d'apotheose du grand guerrier, mort depuis peu, n'est-elle
pas significative?

1386 : Histoire du Credo, 1,400 francs; Dourdin a fait aussi une
tenture sur la meme donnee.

1387 : Histoire du Roman de la Rose, sujet aussi traite par
Dourdin, 1,000 francs. Offerte par Philippe le Hardi a son frere,
le due de Berry, fort sensible aux cadeaux, on le sait assez par son
inventaire.



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40 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

1388 : Histoire des Neuf Preux et des Neuf Preuses, tapisserie
de vingt aunes de long sur quatre de haul, payee 3,400 francs.
Dourdin livra, en 1395, une suite des Preuses.

1388 : Histoire de Lyon de Bourges, 1,000 francs. — Histoire
de Begay qui conquit la fille du due de Lorraine^ 100 francs. —
Histoire des douze Apdtres et des douze Prophdtes, 3,400 francs. —
Plusieurs histoires de Notre - Dame, 350 francs.

1392 : Histoire de la vie de saint Denis, 800 francs.

Deux pieces representant VHistoire de Jason d la conquete de la
Toison d'or, payees ensemble 1,125 francs.

1399 : Histoire de Bonne Renommie, trois pieces, 3,000 ecus
d'or.

En mfime temps que ces tentures de style heroique ou religieux,
Pierre de Baumetz remet a son noble client des tapisseries d'un
ordre plus modeste. Ce sont des tapis avec figures de chevaliers
et de dames, des carreaux ou coussins c a champ vert, en trembles
de brebis blanches sous une aubepine de couleur d'or. >

Presque toutes ces pieces sont dites de fin fil d'Arras. Est-ce la
une indication d'origine? Dans ce cas, Pierre de Baumetz, do-
micilie a Paris', ne serait qu'un intermediaire, un commission-
naire investi de la confiance du due, ce qui nous parait diflicile a
admettre, rien n'etant plus simple pour le souverain de la Flandre
et de TArtois que de s'adresser directement aux m^tiei*s de ses
fitats.

Arrivons maintenant aux importantes commandes faites par le
due de Bourgogne aux ateliers d'Arras.

Par son mariage, Philippe le Hardi 6tait devenu, comme on I'a
dit, un des princes les plus puissants de la chretiente. Cette alliance
creait entre la Bourgogne et la Flandre des relations etroites qui
devaient exercer une influence considerable sur le developpement
de Tart et de Tindustrie dans les deux provinces. Sa situation met-
tait le due en rapports continuels avec tons les princes de TOcci-
dent. Aussi genereux que brave, il savait gagner Tamitie de ses
voisins par d'habiles UberaUtes, dont les tapisseries d'Arras faisaient
tr6s souvent les frais. S'il en achete une grande quantite pour son

* Bien que domicilii a Paris, ccl artisan semble originaire de PArlois. II exisle
aux environs d'Arras un village appel6 Beaumetz, duquel notre lapissier tenail
probablement le nom sous lequel il est connu.



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LA TAPISSERIE AU XIV° SifiCLE 41

propre usage, il distribue genereusement les plus rares produits
de cette Industrie, alors dans toute sa vogue, aux seigneurs an-
glais, quand il s^efforce de mettre fin a la guerre et de menager
une tr6ve entre Richard II d'Angleterre et son neveu Charles VI.
C'est aussi Tenvoi de riches tapisseries a personnages qui prepa-
rera la liberty des seigneurs fningais faits prisonniers a la bataille
de Nicopohs, sur I'avis que nul present ne saurait 6tre plus favo-
rablement accueilli de Bajazet. Aucun prince n'etait done mieux
en mesure de contribuer a la prosperite des ateliers d'Arras que
le fondateur de la puissante maison de Bourgogne.

Des 1374, nous trouvons la mention d'un payement de 1,200 francs
pour une chambre de tapisserie offerte a la duchesse de Bour-
gogne. Le vendeur etait ce Vincent Boursette dont il a ete parle
plus haut; il parait avoir occupe un rang distingue parmi les chefs
de I'industrie picarde.

Hugues Walois, autre tapissier d'Arras, travaille sans interrup-
tion, de 1379 a 1393, d'abord pour le comte Louis de Male, puis
pour le due de Bourgogne et sa femme. II revolt de la derniere
122 francs d'or pour trois draps de haute lice <r ouvrez a brebis et
une espine ou milieu d'un chacun drap j>.

Jean Davion parait sur les comptes entre 1386 et 1402. II vend
d'abord une Pastorale, destinee au roi de France. En 1402, il livre
une chambre entiere representant un bosquet el deux personnages
jetant des rinceaux, le tout ouvre a or et du prix de 676 ecus.

Est-ce un parent du precedent qui alia fonder en 1416 une ma-
nufacture de haute lice a Bude, en Hongrie? Le protege de Tem-
pereur Sigismond se nommait, en effet, Nicolas Davion. II habi-
tait encore Bude en 1433.

Jean Cosset, d'Arras, fut un des tapissiers favoris du due de
Bourgogne. La liste de ses oeuvres est longue. Nous laisserons de



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