Jules Guiffrey.

Histoire de la tapisserie online

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c6t^ les verdures et les travaux communs, pour ne citer que les
tapisseries a personnages, rehaussees pour la plupart de fils d'or.

En 1384, il vend a Philippe le Hardi une Histoire de Froimont
de Bordiaux, du prix de 365 francs 10 sous, et une Histoire de
Guillaume d'Orange, payee 100 francs.

En 1385, livraison de Y Histoire de saint Georges, ne mesurant
pas moins de trente aunes de long (700 francs), et d'une Histoire
des Vices et des Vertus, estimee 600 francs. L'annee suivante, une
Histoire d* Alexandre et de Robert le Fuselier lui est payee 900 francs.



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42 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

Nouvelles emplettes en 1387 : Histoire de Doon de la Roche,
600 francs; le Couronnement de Notre-Dame, 200 francs; Histoire
de Bergers et de Bergeres, 700 francs. Cette dernifere tenture est
offerte au due de Berry, qui refoit, la m6me annee, la tapisserie
du Rorfian de la Rose, executee par Pierre de Baumetz, puis, I'annee
suivante, la tapisserie de la Passion, achetee de Jean Lubin; il a
ete parle plus haut de ces liberalites du due Philippe a son frere.

Jean Cosset est infatigable. Parmi plusieurs fournitures acquittees
en 1388, on remarque une Vie de sainte Marguerite, offerte a la
duchesse de Bourgogne, du prix de 800 francs. Elle mesurait vingt-
trois aunes de cours sur cinq et demie de hauteur. Jamais, depuis
lors, le metier de haute lice n'a servi a tisser des ouvrages aussi
vastes que ceux dont les documents du xiv^ siecle ont garde le sou-
venir. On verra bientdt les inconvenients de cette exageration.

Apr6s d'autres travaux moins considerables. Cosset vend, en
1393, un tapis de Bergers et Bergdres, travaille d'or et d'argent
de Chypre, destine a un present, comme celui qui avait ete offert
au due de Berry. Cette fois, c'est Teveque d'Arras, chancelier du
prince, qui est gratifie de la tapisserie a sujet pastoral.

Dans les comptes de Tannee suivante, deux articles sont a re-
lever : une chambre entiere de six cents aunes carrees, sur chaque
piece de laquelle se voyaient des pots de marjolaine et une femme
pres d'une fontaine, avec un fond vert, et V Histoire du roi de France
ct de ses douze pairs.

Nous passons sous silence quelques menus travaux, pour arriver
a un tapis de chapelle, de vingt-cinq aunes carrees, aux armes du-
cales, termine en 1401, puis a deux tapisseries m^langees d'or de
Chypre, Tune des Sept Ages, Tautre de la Vie de sainte Anne,
payees 2,100 ecus d'or, et commandees, en 1402, a Toccasion des
noces d'Antoine, comte de Bethel, fils aine du due. La quittance
de ce dernier payement, conservee aux archives de Dijon, porte
encore le sceau de Jean Cosset; on y distingue un ecu echiquete.

Apres cette enumeration rapide d'une partie de Toeuvre de Jean
Cosset, car les documents ne disent pas tout, on ne saurait hesiter,
nous semble-t-il, a voir en lui un des chefs les plus eminents de
rindustrie artesiennne.

En m6me temps que lui travaillent plusieurs tapissiers restes dans
une sorte de penombre. lis se nomment Jean Anghebe, — peut-
etre est-ce un parent d'Aghee de Lindres, ou de Londres, <!r tapis-



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LA TAPISSERIE AU XIV*' SifeCLE 43

seresse, > qui habitait Arras dans les premieres annees du xiv^ siecle,
— Pierre de Bapaumes, Gilles le Marquais. Ces divers noms
figurent sur les comptes entre les annees 1379 et 1386.

Une Histoire de saint Antoine est payee 1,000 francs d'or, en
1386, a Pierre le Conte, « bourgeois d'Arras, » qui vend encore,
en 1393, une Histoire du roi Pharaon et de la nation de Moise.

Jean Julien livre, en 1396, un petit tableau de haute lice avec
les images de saint Claude et de saint Antoine, et, en 1403, un
Crucifiement de Notre - Seigneur, pour servir de table d'autel, au
prix de 150 francs d'or.

De 1390 a 1402, Andre de Monchy regoit le payement des ten-
tures suivantes : Histoire de Perceval le Gallois (1390), Histoire
d'Amis et d'Amie, de la contenance de quatre-vingt-douze aunes
carrees, au taux de 36 sous parisis Taune; Histoire de DMuit et
de Plaisance, ainsi qu'ils sont en gibier. Cette tenture est envoyee
en Angleterre aux dues de Glocester et de Lancastre, dans le but
patriotique qui a deja et^ signale. C'est dans la meme intention que
Philippe te Hardi fait present a Richard II, en 1396, d'un tapis
rehausse d'or, nomme par les inventaires Histoire de la Clinthe,
et paye 675 francs a Andr^ de Monchy. Le meme est encore
Tauteur des tapisseries repr^sentant le Couronnement de Notre-
Dame, et JSsus dSpos^ dans le s4pulcre, achet^es a Toccasion du
mariage du second fils de Philippe le Hardi.

Nicolas dlnchy * semble avoir ete attache a la cour de Bourgogne
pour s'occuper specialement de la restauration des tapisseries du-
cales. Quelquefois m6me il est charg^ d'apporter des modifications
aux pieces en bon etat. C'est ainsi qu'il remplace une figure de Louis
de Male sur la tapisserie des Douze Pairs, achet^e en 1394 de Jean
Cosset. II vend , en 1400, une autre representation des Douze Pairs,
destinee a 6tre offerte en don a Tev^que d'Arras. Puis nous le
trouvons frequemment occupe a diviser en deux, trois et m^me six
morceaux, des pieces dont les dimensions exagerees rendaient le
maniement difficile et hataient la mine. C'est ainsi qUe la Bataille de
Roosebecke, dont nous allons parler avec quelques details, fut par-
tagee en trois panneaux ; la tapisserie de la Reine d*Islande fut mise
en six pieces; celles du roi Artus, du Miroir de Rome, de Doon de



* On remarquera qu'lnchy, Monchy, Bapaume sont des localit^s silu^s aux
environs d'Arras.



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44 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

Mayence, de Judas Machab^e, en quatre pieces; enfin V Apocalypse,
la Vie de saint Antoine et VHistoire de Charlemagne furent separees
en deux morceaux. L'operation ne consistait pas seulement a couper
ces tentures trop vastes; il y avail des raccords a faire, des bor-
dures laterales a ajouter. C'est a ce genre de besogne que Nicolas
d'Inchy est specialement occupe.

N*eut-il execute pour le due de Bourgogne que la tapisserie de la
Bataille de Roosebecke, Michel Bernard meriterait, par cela seul, d'etre
mis au rang des plus habiles artisans d'Arras. On a deja pu remar-
quer que les scenes contemporaines etaient tres rarement repre-
sentees sur les tentures du xiv^ siecle. De pareils sujets, en effet,
offraient des difficultes d'une nature particuliere. L'artiste ^tait bien
oblige de suivre la nature pas a pas quand il s'agissait d'un person-
nage encore vivant ou recemment decede, comme du Guesclin et
les seigneurs qui avaient pris part aux fameuses joutes de Saint-
Denis. II ne lui etait plus permis de s'abandonner aux caprices de
son imagination ; il fallait que les spectateurs reconnussent le por-
trait des differents acteurs de la scfene. Aussi demandait-on les pa-
trons aux peintres les plus habiles, et confiait-on le tmvail du tis-
sage aux artisans les plus renommes.

Si on ignore Tauteur des dessins de la Bataille de Roosebecke,
les comptes nous apprennent que ce modele ne coilta pas moins de
200 francs d'or. Ce fut done un grand honneur pour Michel Ber-
nard d'etre choisi pour le traduire en haute lice. La bataille avail
ete livree en novembre 1382. En 1387, la tapisserie etait achevee. Le
due n'avait pas perdu de temps pour la commander, ni le tapissier
pour la mettre sur le metier, surtout si on songe qu'elle mesu-
rait cinquante-six aunes de longueur et sept aunes un quart de
hauteur, soit environ deux cent quatre- vingt- cinq metres carres.
Enrichie d'or et d'argent, a fond de verdure, elle avait ete payee
a Michel Bernard 2,600 francs d'or. On congoit quel poids devait
peser cette enorme piece, deux fois plus longue que les frises de
V Apocalypse d' Angers. Et quelles difficultes pour la transporter,
la soulever, la tendre! N'est-il pas singuher que, des les debuts de
notre industrie, les artisans soient arrives a executer des tentures
beaucoup plus etendues que tout ce qu'on a fait depuis. Comme
on la fait remarquer, cette exageration etait grosse d'inconvenients.
Le poids meme devenait une cause de rapide destruction. Aussi,
quinze ans apr^s son execution, en 1402, le due Philippe prit-



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LA TAPISSERIE AU XIV* SifeCLE 45

il le parti de faire couper en trois morceaux la tapisserie de la
Bataille de Roosebecke, Plus tard, on divisa en deux chacune de
ces trois parties, jugees encore trop lourdes. C est sous cette forme
qu'elle parait, en 1536, dans Tinventaire dresse sous Charles-Quint,
demiere mention ou son existence soit signalee. Elle se trouvait alors
dans un etat lamentable, c fort vieille et trouee, :» dit Tinventaire.
Les travaux de Michel Bernard pour le due de Bourgogne ne se
bornent pas a la tapisserie representant un des faits d'armes dont
la noblesse frangaise se montrait particulierement fiere. En 4380,
11 avait livre une Histoire de Fierabras d' Alexandre, longue de
vingt et une aunes, haute de cinq ; une Histoire d'Octavien de Rome,
ou de Tempereur Auguste, destinee a etre olTerte en present au
due d*York, oncle de Richard II d'Angleterre, en m^me temps que
V Histoire de Perceval le Gallois, vendue par Andre de Monchi; une
Histoire du roi Clovis, de trente-deux aunes sur six et demie de
haut, offerte au due de Lancastre; une Histoire de Notre -Dame,
destinee au due de Glocester, charge avec le due de Lancastre de
negocier la treve avec la France ; enfin une Chasse de Gui de Ro-
minie, de vingt- huit aunes de cours sur six et demie. Dom Plan-
cher, dans son Histoire de Bourgogne , cite cinq autres tapisseries
donnees a des seigneurs anglais pour les disposer a un accommodc-
ment. Ces riches presents contribuaient a etendre au loin la repu-
tation des metiers d'Arras et leur procuraient ainsi de nouveaux
debouchfe.

L'enumeration des nombreuses tapisseries sorties des ateliers de
Paris et d'Arras pendant un quart de siecle vient de donner une
idee de la prodigieuse rapidite d'execution de nos anciens artisans.
N'y a-t-il pas lieu de s'etonner, aujourd'hui que la production est
bien lente, qu'un pareil nombre de tentures ait ete termine dans un
aussi court espace de temps? Comment se fait-il qu'il reste aujour-
d'hui si peu de ces somptueuses decorations, si nombreuses des la
fin du xive siecle?

Les comptes eux-memes vont se charger de nous expliquer la
larete actuelle de ces antiques temoignages de Tindustrie nationale.

Les frequents deplacements de la cour royale et des seigneurs,
rhabitude d'emporter dans les voyages toutes les garnitures de
chambre, et aussi Tincurie des officiers charges de la surveillance
des meubles, eurent pour resultat la destruction rapide des tapis-



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46 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

series les plus precieuses. I^ fait se Irouve confirme par les
nombreux articles consacres a un tapissier parisien exclusivement
occupe de la restauration des tenlures nialades. Jean de Jaudoigne
ou de Jandoigne, c'est lenom de cet habile rentraiteur, peut a peine
suffire, de 1388 a 1415, a Tentretien des pieces en mauvais etat donl
la reparation lui est confiee, soit par le roi de France, soit par le
due de Bourgogne, soit par les autres seigneurs de la cour.

Nous avons dresse naguere, dans YHistoire giniraU de la ta-
pissei'ie, avec le concours de notre regrette collegue et ami,
M. Alexandre Pinchart, une longue liste des tapisseries qui re-
clamaient les soins de Fhabile artisan. Si on y voit figurer un
certain nombre de sujets dont Torigine est restee inconnue, on y
remarque avec surprise des tentures sorties depuis une dizaine
d'annees a peine de Tatelier du fabricant.

Plusieurs autres ouvriers exclusivement occupes de rentraiture
paraissent a c6te de Jean de Jaudoigne. lis se nomment Guillaume
Dumonstier ou Dumoustier et Jean de la Chapelle, dit de Pai'is.
Les nombreux passages qui les concernent prouvent que leur metier
n'etait pas une sinecure. A quoi done passaient leur temps les gardes
des tapisseries du roi, et Cirot, dit Frerot, et Andriet Lemaire, le
valet de chambre de la reine Ysabeau? A vrai dire, les voyages in-
cessants de la cour leur creaient des occupations Ires penibles;
cependant, avec un peu plus de soin et d'attention, ces graves et
frequentes degradations eussent ete facilement evit^es.

C'est merveille, quand on constate le peu de duree des tissus les
plus riches et les plus solides, qu'il nous en soit parvenu quelques
rares ^hantillons. Au reste, nous ne connaissons que deux tapis-
series dont Texecution puisse 6tre placee au xiv^ siecle : VApoca-
lypse d'Angers , sur laquelle on possede un ensemble de renseigne-
ments bien complet, et la Presentation au Temple, appartenant,
ainsi qu'on Ta dit, a un artiste de talent, M. Leon y Escosura, et
non au musee des Gobelins, comme le pretend a tort un r^ent
ouvrage.

On avait fait remonter Texecution de cette piece au milieu du
xivc siecle; les fleurettes et rinceaux garnissant lefond lui assigne-
raient, selon nous, une date moins ancienne. Elle serait seulement
contemporaine du regne de Charles VL Nous placerions son exe-
cution entre 1480 et 1490. Sur les premiers sujets de Y Apocalypse
d'Angers, en elTet, le fond est sans ornement. C'est seulement a



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LA TAPISSERIE AU XIV^ SifeCLE 47

partir du trente-cinquieme tableau environ que le champ est agre-
mente de rinceaux et de feuillages rappelant Tinnovation introduite
dans les viti'aux, oil un fond diapre remplace desormais le champ uni.

Avant daller plus loin, il convient de dire quelques mots des
operations preliminaires qui prec^daient, au moyen age, la mise
sur le metier d*une importante tenture. Ces pr^paratifs ne different
pas sensiblement de ceux qui sont usites de nos jours en pareille
circonstance.

Depuis le xvp siecle, on connait le nom de la plupart des artistes
qui ont donne des modeles aux ateliers en reputation. II n'en est
pas de m^me pour la periode anterieure. Presque jamais Tauteur
des modeles ou des patrons, comme on disait autrefois, n'est men-
tionn^ dans les documents. C'est par une rare et heureuse excep-
tion que le nom de Hennequin de Bruges figure sur les comptes du
due d'Anjou, D'ailleurs, Hennequin ou Jean de Bruges, valet de
chambre et peintre en titre du roi Charles V, etait un personnage
celebre, ce qui explique cette derogation aux habitudes ordinaires.

L'auteur des dessins de la Bataille de Roosebecke n'est pas nomm^
dans le compte qui a conserve le nom du tapissier, et il regoit
cependant 200 francs d*or pour son travail.

On sait toutefois que cette besogne ^tait generalement confiee a
un artiste de m^rite. L'exemple de Jean de Bruges le prouve. Un
autre peintre renomme du temps de Charles VI, Colart de Laon,
ne dedaigna pas d'accepter une commande de bien moindre im-
portance que les tableaux de Y Apocalypse. II s'agissait de tracer
une bordure decoree simplement de feuilles de mouron et de genet.

Un long et curieux memoire du commencement du xv^ siecle,
public il y a une trentaine d'annees, nous initio au detail com-
pliqu^ des operations qu'exigeait la confection d'un patron de
fcipisserie. Trois ou quatre collaborateurs prennent part a Toeuvre
commune. II s'agissait de representor VHistoire de sainte Made-
leine pour Teglise placee sous Tin vocation de la sainte, a Troyes.
Un savant religieux jacobin , frere Didier, regoit d'abord la mission
de rechercher dans les manuscrits les episodes a retracer, puis
d'en donner une description precise par ecrit. Sur cet expose,
Jacquet, le peintre, fera un premier projet en petit qui sera soumis
a Tapprobation du bon frere. Poinsete la couturiere aura ensuite
le soin d'assembler les draps de toile sur lesquels maitre Jacquet
tracera les compositions de grandeur d'execution, avec le concours



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48 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

de Symon renlumineur. Alors seulement parait le tapissier; il s'ap-
pelle ici Thibaut Clement. Apres rexamen des dessins, il debat
avec les marguilliers de la parqisse et frere Didier le prix de
Texeculion du tissu. Le tmvail de haute lice termine, Poinsete la
couturiere reparait pour doubter les pieces de grosse toile et y ac-
crocher les cordes servant a attacher la tenture aux crampons
que Bertrand le serrurier a fixes aux barres de bois assujetties
dans Teglise par Odot le huchier. Aucun detail n'est omis, pas
meme le vin consomme par frere Didier et Thibaut Clement dans
leurs entretiens et conferences.

On possede peu de renseignements sur Texecution materielle
des tapisseries au moyen age. Tout porte 'd croire que le metier des
anciens hauteliceurs d'Arras et de Paris ne differait pas sensible-
ment de celui qui est employe de nos jours. Quelques perfection-
nements techniques ont ete introduits pour faciliter la besogne
de Touvrier; en somme, ces modifications se reduisent a peu de
chose. Nous avons vu que nos vieux artisans savaient terminer en
un espace de temps dont la brievete nous etonne des travaux
considerables.

Sur les matieres mises en oeuvre nous n'avons egalement que des
notions assez confuses. II est constamment question , dans les inven-
taires et les comptes, nos deux sources principales d'information, du
fin fil d* Arras. Que signifie ce terme? Les elements font defaut pour
en donner une definition precise. II est a supposer que les tisseurs
de la Flandre et de TArtois savaient preparer pour les tapissiers
des fils de laine d'une tenuite particuliere. On vante souvent a cette
epoque la beaute des laines d'Angleterre. Peut-etre les metiei*s
d'Arras empruntaient-ils a leurs voisins les matieres premieres.
On sait que la laine est Telement constitutif, essentiel de la
tapisserie. Un tapissier pent se passer de toute autre matiere,
plut6t que de laine. C'est avec la laine qu'ont et(5 faits de tout
temps les fils de chaine; on y a substitue recemment les fils de
coton ; mais le coton est presque inconnu au moyen Age.

La laine entre aussi, pour la plus large proportion, dans la trame
de presque toutes les tapisseries. Le xiv*^ siecle connaissait et em-
ployait la soie et le fil d*or, ou or de Chypre, dans les tentures de
prix; mais ces produits, apportes a grands frais de TOrient, cou-
taient fort cher et augmentaient sensiblement le prix des etoffes
dans la decoration desquelles ils entraient.



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LA TAPISSERIE AU XIV° SIECLE 49

Aussi est-ce la laine seule qui constitue la trame des rares
tapisseries de cette epoque qui aient ^t^ conservees. Aucune autre
mati^re ne se pr^te d'ailleurs comme celle-la aux operations d^li-
cates de la leinture , et ne conserve aussi longtemps des colora-
tions Tranches et vivos; on le voit assez par les admirables tapis
d'Orient qui datent de plusieurs si^cles et ont encore loute leur
fraicheur.

I^ tapissier se procurait lui-m6me les matiferes n^essaires pour
son travail. Le prix de Taune carr^ etait calcule en conse-
quence.

On sait, par Texemple de la tapisserie destine a T^glise de la
Madeleine, a Troyes, que les pieces de haute lice recevaient
ordinairement une doublure de toile, ainsi que cela se fait de nos
jours. Pour les suspendre, on employait soit des cordes, comme
dans le cas qui vient d'etre rappel^, soit des rubans de fil, cousus
a la fois a la doublure et a la tapisserie. On rencontre ^galement
dans les comptes de frequentes mentions d'achats de clous et de
crochets, servant a fixer les tapisseries. En somme, les precedes
de suspension ^taient a peu pr6s les memos autrefois qu'aujour-
d'hui.

II semble que, vers le temps de Charles V et de ses fr^res, les
dues d'Anjou, de Berry et de Bourgogne, la tapisserie ait supplants
tout autre mode de decoration dans les habitations particulieres
comme dans les solennit^s pubUques. Les r^its des chroniqueurs
s'accordent sur ce point avec les inventaires. Si Ton dressait Tetat
complet de toutes les tentures dont Texistence est constats a la fin
du xivc si6cle dans des textes authentiques, on demeuremit con-
fondu de la richesse des garde- meubles du temps. La liste des
riches sujets a personnages enumeres dans les inventaires royaux
ou dans ceux des dues de Bourgogne occuperait plusieurs pages.
On en rencontre aussi dans tons les inventaires d'eglises ou d'^ta-
blissements reUgieux parvenus jusqu'a nous; et combien nous en
manque -t-il!

La place nous fait d^faut pour entrer ici dans le detail de ces
pr^ieux documents. Nous nous contenterons de presenter sous
une forme abregee un etat des tapisseries a personnages qui com-
posaient deux des plus c^lebres collections du temps : celle de
Charles V et celle du due Philippe le Hardi.

Dans Tinventaire de Charles V, dresse au jour de sa mort, et



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50 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

par consequent d'une ddle anterieure a Fannie 1381 , figurent les
pieces suivantes * :

Le grand tappiz de ua Passion Nostre-Seigneur,

Le grand tappiz de la Vie saint Denis.

Le grand tappiz de/ la Vie saint Theseus.

Le grand tappiz du Saint Grael.

Le tappiz de Flemence de Romme.

Le grand tappiz a Amis et d*Amie.

Le grand tappiz de Dontd et de Beaultd.

Le tappiz des Sept pechez mortelz.

Les deux tappiz des Neuf Preux.

Les deux tappiz a Dames qui chassent et vollent -.

Les deux tappiz de Godeffroy de Bilhon.

Le tappiz d'lvinail et de la royne d'Irlande.

Les deux tappiz a Hommes sauvaiges.

Le tappiz aux trippes.

Le tappiz de messire Yvain.

Ung tappiz de chappelle blanc, et a ou mylieu ung compas (ou
un cercle) ou il y a une roze armoye de France et de dalphins,
tenant trois aulnes de long, autant de le.

Nous passons plusieurs tapisseries analogues comme decora-
tion.

Ung grand beau tappiz que le roy a achete, qui est de ouvraige
d'or, ystorie des Sept Sciences et de saint Augustin.

Le tappiz des Sept Sciences, qui fut a la royne Jehanne d'Evi'eux.

Le tappiz de Judic. (II faut problablement lire Judith.)

Ung tappiz rond a ymages de Dames, et aux armes de France
et de Bourgogne; peut-etre un cadeau de Philippe le Hardi.

Ung grand drap de Teuvre d'Arras, ystorie des faiz et batailles
de Judas Macabeus et d'Antiochus, et contient de Tun des pignons
de la gallerie de Beaulte jusques apres le pignon de Tautre bout
d'icelle, et est du hault de ladicte gallerie.

Ung petit drap ystorie de la Bataille du due d'Acquictaine et
de Florence.



* N*** 3671 a 3703 de Tinventaire public par M. J. Labarte dans la Collection
des documents inedits sur l*h%sloire de France: 1879, in-4<>.

* C*ept-^-dire qui chassent a courre avec des chicris et au faucon ou au vol.



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LA TAPISSERIE AU XIV« SIECLE 51

Ung tappiz a fleurs de lys, que grans que petiz, d Teuvre de
Damas.

Ung tappiz a ouvrage, ou sont les Douze Moys de Van.

Ung autre tappiz a ymages, ou sont les Sept Ars, et au desoubz
Testat des ages des gens.

Ung tappiz a ymages de VHistoire du due d'Aequictaine,

Ung petit tappiz a ymages de la Fontaine de Jouvence.

Ung grand tappiz et ung bancqiiier vermeil , semez de fleurs de
lys azures, lesquelles fleurs de lys sont semees d'autres petites
fleurs de lys jaunes, et au milieu un lion, et aux quatre coins
bestes qui tiennent banieres'.

Ung tappiz de Girart de Nevers.

Un autre cliapitre, sous la rubrique tapisserie d*armoirie, con-
tient Tenumeration de cent trente pieces a verdures et autres
ornements, dont les armoiries forment le principal ^l^ment. Puis
viennent les tapis velus ou a haute laine, genre de la Savonnerie,
qui ne rentrent pas dans le plan de ce travail.

Quelque succinctes que soient les designations de Tinventaire du
mobilier de Charles V, il en dit assez pour prouver que, des 1380,
le garde -meuble royal contenait une riche collection de tentures.
Tons les genres alors en faveur s'y trouvaient represent^s, depuis
les sujets rehgieux ou fabuleux, comme la Passion du Christ et la
Vie de saint Denis, comme les episodes des Chansons de geste et des
Romans de chevalerie, jusqu'aux scenes tirees de la vie contempo-
raine, motifs de chasse ou simples verdures.

Une faible partie seulement de ces tresors reparaitra plus tard
dans Tinventaire des tapisseries de Charles VI, dress^ en 1422
par les Anglais, alors que, maitres de Paris, ils s'approprierent,
pour les emporter ou les vendre , tous les tresors du malheureux
roi de France. Bien peu des tentures de Charles V sont inscrites
dans ce second inventaire; on y voit figurer par contre beaucoup de
sujets nouveaux, acquis sous le regne de son successeur. Preuve
certaine de la negligence des gardiens de ces precieux tissus. Alors
que quarante annees suflisaient pour causer la destruction de la
plus grande partie du mobilier de Charles V, doit- on s'etonner

^ La tapisserie de la dame a la licorne , aujourd'hui au mus6c do Cluny, offre



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