Jules Guiffrey.

Histoire de la tapisserie online

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vants meritent d'etre particulierement signales. Tons ou presque
tous sont rehausses d'or. Voici d'abord les scenes religieuses : le
Christ au sipulcre, la Vie de sainte Anne, le Tripassement de
Notre- Dame, la Passion de J^sus -Christ, deux nouveaux Cou-
ronnements de Notre- Dame, YHistoire de VSglise militanie, le
Christ « assis en Majeste sur champ de nuages a etoiles d'or j> ,
adore par un roi et une reine.

Parmi les Episodes tires des chansons de geste ou des romans
de chevalerie on remarque : YHistoire de Renaud de Montauban
et sa victoire sur le roi de Danemark, Parceval le Gallois,
Lor ens le Garin, Doon de la Roche, les Preux et les Preuses,
une autre tapisserie des Neuf Preuses, I^es Sept Sages de
Rome et les deux tapisseries de Jason appartiennent aux legendes
inspirees par Tantiquite et rajeunies par les poetes ou les roman-
ciers du moyen age. L'histoire de la Conquete de VAnglelerre
par le due Guillaume sert de transition pour arriver aux scenes
de rhistoire contemporaine, representees ici par six tapisseries
consacrees a cette Bataille de Liige (1408) ou le due Jean gagna,
par sa severite envers les revoltes, le surnom que lui a conserve
rhistoire. On reparlera plus loin de cette piece historique.

Un autre article ofTre, au meme point de vue, un vif interet.
Voici le texte meme de Tinventaire : <r Neuf grans tappiz et deux
mendres de haulte lice, ouvrez a or, de volerie de plouviers et
perdrix, esquels sont les personnages de feu monseigneur le due
Jehan et madame la duchesse, sa femme, tant a pie comme a
cheval. » Cette serie, comme les six pieces de la Bataille de Liege,
prouve que le due Jean sans Peur avait continue, a Tegard des
tapissiers d'Arras, les traditions genereuses de son pere.

En rapprochant de Tinventaire des tresors de Philippe le Bon,



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LA TAPISSERIE AU XV*» SifeCLE 67

dress^ en 1420, celui que les Anglais firent rMiger deux ans apr^s,
et ou sont decrites en grand detail les etoffes et tapisseries trouvees
dans le palais de Tinfortune roi de France, on aura un tableau
tr6s complet de ce que Tart du tapissier avait produit de plus
parfait et de plus precieux jusqu'a Tannee 1422. L'inventaire de
Charles VI fut ecrit peu avant la dispersion des tr^sors royaux
partages entre les vainqueurs. II entre dans des details prfeis qu'on
rencontre rarement dans les documents de meme nature; a ce
titre, il merite d'etre etudie avec un soin particulier. Mais, comme
il est fort long, et comme nous en avons reproduit tons les pas-
sages essentiels dans notre Histoire de la lapisserie frangaise, nous
nous bornerons a citer ici , soit les sujets tires des ^v^nements con-
temporains, soit ceux dont I'originalite retient forc^ment Fatten tion.
Dans cette demi^re categorie rentrent de nombreuses scenes fami-
lieres , parfois quelque peu grossiSres, qu'on ne d^daignait pas
d'admettre dans les appartements occupes par le roi et sa cour.

Charles VI poss^ait, comme son cousin le due de Bourgogne,
la representation de la Conquete de VAngleterre, Le mfime sujet
figurant sur deux inventaires absolument contemporains , il a ^vi-
demment coexiste deux exemplaires de la meme composition. Sur
la tenture des Joules de Saint -Denis, sortie des ateliers de Ba-
taille et Dourdin, notre inventaire abonde en details du plus
haut interfit. II mentionne aussi une tapisserie de Bertrand du
Guesclin; c'est la quatrieme au moins dont nous constations Texis-
tence. Enfin les deux tapisseries representant la Bataille des Trente
et les Joules de Saint- Inglevert sont encore de vieilles connais-
sances. D6s 1396, on les reparait Tune et Tautre; leur execution
remonte done a une date anterieure. La demiere est souvent d^si-
gn^ sous le nom de tapis Boucicaut, du nom du brave chevalier
qui soutint pendant plusieurs jours, a Saint- Inglevert, lechoc des
Anglais.

Si, des scenes tir^s d'^venemenls contemporains, nouspassons
aux sujets de la vie familiere ou rustique, nous trouvons une tres
grande variety. Ce sont des chasses a courre ou au vol, des danses
de bergers et de bergeres. La mythologie amoureuse est large-
ment repr&entee dans la decoration des appartements royaux. A
cdte de la Diesse d' Amours ^ accompagn^ de plusieurs person-
nages d'Amours, figurent le Priant d' Amours, une Chambre d'A-
mours a huit personnages , une autre composition de Dix hommes



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68 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

ou femmes avec esbattemens d^Amours. Sur d'autres pieces pa-
raissent des joueurs d'echecs, des personnages group^s autour d'une
fontaine , ou se promenant au bord d'un bassin ombrag^ de ceri-
siers , dont ils mangent les fruits ; aiUeurs on lit cette designation
curieuse : « Un tapis a personnages d'enfans et oiselez, et au milieu
a une fontaine et une dame qui remue Teau a ung batonnet. > Une
autre scene non moins singuliere nous montre des chapeaux avec
des petits lapins et des chiens dedans les chapeaux.

La fantaisie du tapissier ne recule pas devant les sujets scabreux,
et le scribe decrit gravement une piece dont il est impossible de
transcrire ici le titre. Le vieux fran^ais prenait des licences qu'on
ne permet plus maintenant qu'a la langue latine.

Le lapis nomm^ la Haquenie oflfrait, selon toute vraisem-
blance, le tableau d'une cavalcade. Signalons, pour finir, certaines
pieces historiees de legendes qui donnent au spectateur le commen-
taire du sujet. Sur Tune, representant encore des personnages a
cheval, on lisait : « Veez cy jeunesse... p Une autre, a enfants,
offrait cette legende : « Povez regarder... » Des ^criteaux, espaces
dans un paysage anim^ de plusieurs promeneurs, portaient ces
mots : <r Droit cy a Terbette jolie... » C'etait probablement le d^but
d'une chanson en vogue qu'on retrouvera peut-^tre un jour ou
Tautre dans quelque vieux recueil de poesies.

Les tapisseries a legendes explicatives, ou, comme on disait
alors, a ^criteaux, paraissent avoir joui d'une grande faveur au
xvc siecle. On prisait fort les divertissements rustiques, parfois rele-
ves d'une pointe de sel gaulois , et auxquels un versificateur exerce
pretait sou vent sa collaboration. II nous reste encore plusieurs
exemplaires d'une serie appartenant a ce type particuUer qui a joui
d'un vif succes pendant bien des generations. La representation
des amours champetres de Gombaut et de Macee, dont Torigine
remonte probablement au xv^ siecle, a ete reproduite pendant deux
cents ans par les fabriques les plus celebres. Nous avons rencontre
plus de vingt pieces differentes consacrees aux aventures de ces
h^ros populaires. Les ateliers de Bruxelles, d'Aubusson, de Paris
les ont copiees et recopiees jusque sous Louis XIIL Nous ne pou-
vons citer, il est vrai, un seul exemple datant de Torigine de
la legende ; mais on pent considdrer les types relativement re-
cents qui nous sont parvenus comme des reproductions fideles
(le ces idylles pastorales si communes dans les anciens inven-



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LA TAPISSERIE AU XV^ SIECLE 69

taires royaux ou princiers. Parfois les ecriteaux ont ete sup-
primes; ce qui rend le sujet plus malais6 a reconnaitre. Ailleurs,
rimagination des artistes a enrichi le roman legendaire de nouveaux
tableaux. Une ^tude speciale de cette tapisserie nous a permis de
constater que peu de sujets avaient 6t^ aussi longtemps popu-
laires chez nous que Thisloire de Gombuut et de Mac^e. Nous y
insisterons plus tard, quand le moment sera venu de parler des
suites qui existent encore et qui ne datent, pour la plupart, que du
commencement du xviF siecle. Mais il etait bon de faire remarquer
d6s maintenant les racines profondes de certains types d'une execu-
tion relativement recente.

L'emploi de legendes explicatives n'etait pas exclusivement re-
serve aux scenes famili^res ou champetres. Elles sont tres nom-
breuses les tapisseries religieuses ou chaque sujet se montre accom-
pagne d'un texte courant. U Apocalypse d' Angers, \di Vie de saint
Piat el de saint £leutMre portaient Tune et Tautre, comme ou
Ta remarque, une legende oflfrant le commentaire et la signi-
fication de chaque episode. Sur certaines tentures mfime, la legende
occupe la place principale; les ornements, les personnages eux-
m^mes ne sont plus en quelque sorte que Faccessoire. Citons
comme un exemple remarquable de ce genre particulier les belles
pieces de la cathedrale d'Angers qui nous montrent les Anges
portant les instruments de la Passion, Ici la partie centrale du
panneau est occupee par un vaste ecriteau, avec une inscription
en vers francais consacree a la glorification des insignes reliques
tenues par des Anges habilles de riches dalmatiques. On alia m6me,
pour cet usage special, jusqu'a demander de petites pieces versi-
fiees aux auteurs en reputation. Les oeuvres de maitre Henri Baude,
tirees de Toubli et publiees naguere par Jules Quicherat, contien-
nent une s^rie de courtes poesies composees sp^cialement pour
accompagner les oeuvres des tapissiers. Quelques-unes sont de
v^ritables chefs-d'oeuvre du genre. Voici plusieurs ^chantillons de
ces « dictz moraux pour mettre en tapisseries, ainsi que les appelle
I'auteur :



Des pourceaulx qui ont repandu un plein panier de fleurs

Belles raisons qui sont mal entendues
Ressemblent fleurs a pourceaulx estenducs.



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70 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

Ung ton homme regardant dans un hois auqud a, enlre deux arbres,
une grant toiUe d'eraigne (araign^c).

Ung HOMME DE couR luy dit :

Bon homme, dis-moy, si tu daignes,
Que regardes-tu en ce bois?

' LB BON HOMME

Je pence aux toilles des 6raignes
Qui sont semblables a nos droiz ;
Grosses mousches en tous endroiz
Passent ; les petites sont prinses.

LE FOL

Les petits sont subjects aux loiz,
Et les grans en font a leurs guises.

L'^pisode du medecin Avis ou Loiseau *, pour avoir une portee
morale moins haute, n'en est pas moins piquant. Le sujet repre-
sente un gros homme tenant un grand verre de vin plein et disant :

Quand je boy, maistre Jean Avis,
Je ne sens ne mal ne friQon.

LE MEDECIN

Gu6ry estes, k mon advis,
Puisque vous trouvez le vin bon.

LA FOLLE

La taincture de vostre viz (visage)
A plus coust6 que la fagon.

On connait maintenant le repertoire si varie de nos vieux tapis-
siers. On pent done reconstituer par la pensee Fameublement d'une
residence rpyale au xv^ siecle. Les tentures de haute lice s'y ren-
contrent partout, ou, pour mieux dire, sans elles les salles se-
raient nues, froides, inhabitables. En effet, ces amples et chaudes
etoffes sont indispensables pour defendre Thabitant contre I'hu-
midite glaciale des vastes appartements aux parois de pierre. Le
bois est rarement employe au revetement des murs. Dans les
longues galeries de reception, a hautes cheminees, se developpent
tes grandes scenes heroiques tirees des vieilles legendes ou des
exploits contemporains. Les appartements particuliers du chate-

* Le sieur Loiseau, m6decin de Louis XI, fut un des plus c^l^bres praticiens
de son temps. Suivant un usage alors tres r^pandu, il avait traduit son nom en
latin, et maitre Loiseau 6tait devenu maitre Avis.



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LA TAPISSERIE AU XV° SIECLE 71

lain reclament une decoration plus intime. A ces pieces de re-
trait sont reservees les scenes amoureuses, les sujets de chasse,
les idylles pastorales. La haute et immense salle habit ee par la
dame du chateau et les enfants est divis^e en plusieurs comparti-
ments par des tentures torabant de longues traverses de bois sus-
pendues au plafond, tandis que le sol est garni de chauds tapis
velus, et que tons les meubles, escabeaux, bancs, tables de chene
massif, sont reconverts de coussins, de couvertures, de banquiei's
en riches etoffes ou en haute lice.

L'art du tapissier pr^te ainsi aux tristes demeures feodales un
aspect riant et plaisant, un confortable inconnu avant lui. La
tapisserie est, en eflfet, la decoration la mieux appropriee aux besoins
des peuples du Nord. Avant tout, il faut se defendre des intem-
peries de Thiver, il faut conserver la chaleur des chemin^es ou
flambent les grands arbres de la foret voisine. Rien ne repond
mieux a ce besoin que les epaisses etoffes de laine. Imposee en
quelque sorte par les exigences du climat, I'industrie qui nous oc-
cupe trouve dans les pays du nord de la France, dans les Flandres,
dans la Suisse, son milieu naturel, tandis qu'elle ne sera jamais
consider^ que comme un art de luxe dans les regions plus meri-
dionales , dont Thabitant est plus preoccupe de se defendre du soleil
que du froid.

ATItalie, a TEspagne conviennent bien mieux les revetements de
marbre, de stuc ou de simple pierre que les lourdes tentures.
Aussi , malgre tons les efforts pour introduire dans les petits Etats
italiens Tart de la haute lice, cet art ne pourm y vivre que grace
aux encouragements d'un Mecene genereux. La volonte toute-puis-
sante qui a fait venir les ouvriers du Nord, qui a mis les metiers
en mouvement, cesse-t-elle un moment de veiller sur ces manu-
factures creees a grands frais, les ateliers se ferment, les tapis-
siers reprennent le chemin de leur pays. En un mot, la tapisserie,
ne repondant pas aux exigences du chmat meridional, ne sera ja-
mais , dans les pays baignes par la Mediterranee , qu'un objet de
luxe et d'ostentation. C'est ce qui nous expHque Tetat precaire et
Teph^mere existence de ces nombreux ateliers italiens dont chaque
jour vient nous reveler Texistence. On aura beau substituer la sole
a la laine, multiplier Tor et Targent dans le tissu, pour augmenter
la legferete, la fraicheur de Tetoffe, en meme temps que son eclat,
et aussi pour la defendre de ses ennemis les plus acharnds, la



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72 HISTOIRE DE LA TAPISSERIE

tapisserie restera toujours une Industrie des pays septentrio-
naux.

Cette verity s'affirme des le xv^ si6cle, malgre tous les efforts des
princes italiens pour derober a Arras cette importante source de
richesses. Jusqu'a la chute definitive .de la maison de Bourgogne,
la capitale de I'Artois reste sans rivale pour la fabrication des ten-
tures. Les documents contemporains abondent a cet egard en
temoignages significatifs ; il convient de les passer rapidement en
revue.

Bien que les intrigues incessantes et les drames sanglants qui
travers^rent la courte carriere du due Jean sans Peur (1404-1449)
ne lui aient guere laisse le loisir de donner son attention a Tem-
bellissement de ses residences, ce prince parait cependant avoir
herite le goiit de son pere pour les tentures richement historiees.
II eiit et^ bien ingrat envers les habiles artisans d'Arras , s'il n'eiit
pas conserve un souvenir reconnaissant du service qu'il avait indi-
rectement regu d'eux dans une circonstance memorable. Fait pri-
sonnier par les Turcs avec la fleur de la noblesse frangaise , a la
bataille de Nicopolis (1396), le fils de Philippe le Hardi dut en
partie sa liberte aux chefs-d'oeuvre de Tindustrie artesienne, fort ap-
preciee, parait-il, jusqu'en Orient. Un vieux chroniqueur rapporte,
en effet, que Jacques de Helly, envoye pour traiter de la rangon des
captifs, ayant ete interroge sur les presents les plus agreables au
vainqueur et les plus propres a adoucir le sort du comte de Nevers
et de ses compagnons, aurait repondu « que TAmorath prendrait
grant plaisance a voir draps de haute lice ouvres a Arras, en Picar-
die, mais qu'ils fussent de bonnes histoires anchiennes..., avecques
tout, il pensoit que fines blanches toiles de Reims seroient de
TAmorath recueillies a grand gre, et fines escarlates, car de draps
d*or et de soie, en Turquie, le roi et les seigneurs en avoient
assez largement et prenoient en nouvelles choses leur esbattement
et plaisance. j>

De ce passage de Froissart resulte la preuve certaine que la repu-
tation des tapisseries d'Arras avait penetre jusqu'en Orient d6s
le XI vc sitele. Le due de Bourgogne, conformement aux conseils
de Jacques de Helly, chargea deux chevaux de tapisseries choisies
parmi les plus riches de son mobilier, et les envoya en present au
sultan Bajazet.' UHistoire d' Alexandre etait du nombre.
Jean sans Peur, apr6s avoir succed^ a son p6re, ne pouvait



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LA TAPISSERIE AU XV^ SIECLE 73

oublier cette circonstance critique de sa vie. Aussi, malgre ses
preoccupations politiques, ne laissa-t-il pas de faire d'importantes
commandes aux ateliers d' Arras comme a ceux de Paris.

Ces acquisitions etaient genereusement distribuees aux seigneurs
etrangers, surtout aux nobles d'Angleterre , dont le due de Bour-
gogne avait inter^t a se menager Talliance.

De pareilles liberalites produisirent le resultat esp^re. Dans sa
lutte centre les Li^geois revoltes, Jean sans Peur regut Tassis-
tance d'un corps de douze cents Anglais, commandes par le
comte d*Arundel. ^

A peine avait -il remport^ cet avantage sur les habitants de
Li^ge, que le due de Bourgogne s'empressait d'en commander la
representation en tapisserie, comme son pere avait fait pour la
bataille de Roosebecke. Les actes contemporains nous ont con-
serve des details precis sur cette piece historique. L'execution en
fut confiee a Rifflard Flaymal, tapissier d'Arras; le prix s'eleva
a 3,080 francs d'or, somme enorme pour le temps. Les cinq pieces,
dont rhistorien de la Bourgogne, dom Plancher, a donne une
description d'autant plus precieuse que le monument n'existe plus,
mesuraient environ trente metres de long sur €ept pieds ou deux
metres et demi de haut. Pour repondre a Timpatience deson puis-
sant client, RifQard Flaymal s'etait hate de terminer le travail; il
dtait entiferement livre en 1411. On a vu plus haut que, d'apres
rinventaire de Philippe le Bon, dresse en 1420, cette suite comp-
tait alors six pieces. Est-ce le scribe charge de la redaction de
rinventaire qui aura commis une erreur? Ou bien un des sujets,
trop large au d^but, aurait-il ete partage en deux morceaux, sui-
vant une pratique alors fort usitee? Nous ne saurions le dire. Tous
les temoignages contemporains s'accordent a dire que la tenture
se composait de cinq pieces seulement.

On a pu dresser, a Taide des registres aux bourgeois de la ville
d'Arras, une liste de soixante-dix tapissiers, que d'autres docu-
ments permettent de grossir d'une vingtaine de noms. Mais ces re-
gistres ne fournissent aucun detail sur les oeuvres des artisans
cites. Les archives de Dijon et de Lille sont plus exphcites sur
les travaux executes pour les dues de Bourgogne pendant le cours
du XV® siecle. C'est done a ces archives que nous devons la meil-
leure partie des renseignements qui vont suivre.

En 1420, le due Phihppe fait delivrer a la veuve de Guy de



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74 IIISTOIRE DE LA TAPISSERIE

Ternois et a Jean Largent, tapissiers d' Arras, la somme de 4,000 fr.,
montant du prix de trois pieces a fils d'or, mesurant ensemble
deux cent dix aunes carr^s c a plusieurs ymages d'archevSques ,
evfiques et rois, pourtraits et vestus de couleur, ystoriees de
V Union de sainte £glise. :p C'est probablement Tiftstoire de V£glise
militante portfe d^ja sur Tinventaire de 1420. Trois ans apres,
le due achate d'un marchand li^geois etabli a Bruges, Jehan
Arnulphin, six pieces de tapisserie payees 345 livres. Elles re-
presentaient des scenes de la vie de la Vierge : YAnnonciation, la
Nativity, YApparition, la Circoncision , YAssomption et le Cou-
ronnement, Le due les envoya en present au pape Martin V.

De tons les tapissiers d'Arras, celui qui parait avoir joui de la
plus grande faveur aupres du due de Bourgogne, et dont le nom
revient le plus sou vent sur les etats de payement, est Jean Walois.
On rencontre a cette epoque plusieurs tapissiers appartenant a la
famille des Walois. Or, chose singuli^re, aucun d'eux ne parait
sur les listes de tapissiers dressees a Taide des registres aux bour-
geois d'Arras.

De 1443 a 1445, date a laquelle il figure sur les comptes pour
la derniere fois, Jean Walois livre au due de Bourgogne de nom-
breuses pieces ou sent representees, tantot des chasses a Tours,
tantdt des scenes de TEcriture sainte, comme les Sept joies de la
Vierge Marie, la Passion et Crucifiement de Notre -Seigneur, la
Nativity, la Resurrection de Lazare, le Jugement dernier; tantdt
des tapis simplement ornes de rinceaux et d'armoiries. I^es Sept
joies de la Vierge et la Passion du Christ, payees ensemble
1,138 livres, furent offertes a Teveque de Liege, un des negocia-
teurs de la paix d'Arras (1435), qui mettait fin aux sanglantes
querelles des Armagnacs et des Bourguignons.

En 1441, le due de Bourgogne envoyait en present au pape
Eugene IV une tapisserie histori^e « de trois histoires morales du
pape, de TEmpereur et de la noblesse py acquise d'un marchand
lombard r&idant a Bruges.

Voulant, comme son pere et son aieul, faire retracer par ses
tapissiers favoris un des evenements memorables de son r^gne, et
n'ayant pas eu , comme eux, Toccasion de remporter une glorieuse
victoire, Philippe le Bon leur demanda de consacrer le souvenir de
rinstitution de Tordre de la Toison d'or. II semblerait que la repu-
tation des ateliers d'Arras commengat des lors a palir, car ce n'est



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LA TAPISSERIE AU XV*^ SIECLE 75

pas a eux que s^adressait le due de Bourgogne dans cette circon-
stance memorable. D^ja toutes les grandes villes de Flandre posse-
daient des metiers faisant une concurrence s^rieuse aux ouvriers
renommes de TArtois.

Nous resumerons plus loin, quand nous parlerons des ateliers
de Tournai, les details qu'on possede sur Fauteur de ce precieux
monument.

Un chroniqueur contemporain , Jacques du Clerc, raconte quele
due de Bourgogne avait fait decorer Thotel d'Artois de ses plus
belles tapisseries, lors de Ten tree de Louis XI a Paris, en 1461.
Parmi ces chefs-d'oeuvre figurait au premier rang la tenture de
Gidion ou de la Toison d'or, Le vieil historien croit devoir expli-
quer pourquoi le heros hebreu avait ete prefere a Jason pour dfeo-
rer les murailles de la salle ou se reunissaient les chevaliers de la
Toison d*or. «... Laquelle toison, dit Jacques du Clerc, Gred^n
pria a Nostre-Seigneur qu*elle fust mouillee puis sechee, comme en
la Bible on le peult plus aisement veoir, et sur icelle avoit prins
son ordre, et ne Tavoit vouUu prendre sur la toison que Jason
conquesta en Fisle de Colchos, pour ce que Jason mentit sa foy. »
Nonobstant ces scrupules , Philippe le Bon possedait aussi une ten-
ture de Jason ou de la Conquete de la Toison d'or qui ne le cedait
en rien pour la magnificence a celle de Gideon; on les voit paraitre
toutes deux, c6te a cote, dans mainte circonstance solennelle ou
le due de Bourgogne se plaisait a etaler ses plus precieux tresors.

Ainsi figurent-elles ensemble, avec une tapisserie de la Vic
d'Hercule, dans la salle du somptueux festin donne a Lille en 1454,
festin celebre dans Thistoire sous le nom de Vo^u du Faisan,

En 1466, Philippe le Bon recevait a sa cour Telecteur Frederic L
II crut devoir faire honneur a ses botes de ses plus riches ten-
tures, et Commines de remarquer la grossierete des Allemands,
s'^tendant avec leurs bottes crottees sur les precieuses etoffes recou-
vrant les lits et les autres meubles.

Le due de Bourgogne prit de grandes precautions pour assurer
la conservation des tresors amasses pendant sa longue vie. Six de
ses officiers, portant le titre de gardes de la tapisserie, etaient
charges du soin des tentures ; douze valets les assistaient dans leurs
fonctions. En 1440, le due faisait construire un magasin voiite
en pierre, destine specialement a recevoir ses tapisseries.



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76 HISTOIRE t)E LA TAPISSERIE

Quel dommage qu'on ne possede pas un inventaire des tre-
sors de toute nature que Philippe le Bon laissait en mourant!
Gomme il eilt et6 curieux de comparer cette liste a celle de 1420!
Charles le Temeraire, peu apres son avenement, en 1469, fit faire
un recolement de tons les meubles qui garnissaient ses palais
d'Arras et de Lille. Malheureusement ce document si precieux ne
nous est pas parvenu.

Le fils de Phihppe le Bon ne montra pas moins de goilt que
son pere pour tons les raffinements du luxe. II fit preuve aussi
d'une grande sollicitude pour Tentretien de ces tapisseries qui Tac-
compagnaient en toute circonstance, dans ses voyages comme dans
ses expeditions guerri^res. II rencherit meme sur le faste de ses
predecesseurs, et cette ostentation bien connue, avant de causer
la perte des tresors de la maison de Bourgogne dans les journees
de Granson, de Morat et de Nancy, eut parfois des consequences
funestes pour les projets ambitieux de son chef.

S'il etait permis au Temdraire de faire montre des joyaux les



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