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Paul Jean Toulet.

Les tendres menages

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Il avait pendu ce paquet à la fenêtre, au dehors: de sorte qu'il était certain maintenant d'assouvir et ses désirs et sa vengeance. Il ne restait plus qu'un espace de dix-huit pouces entre les cadavres amoncelés et le plafond, lorsque M. le duc de Rudelame- Carthagène, revenant de voir jouer la poule, fît son entrée à la tête de ses gardes particuliers. Ce devait être le coup de grâce, car les bons coeurs commençaient à faiblir. Tous nos amis étaient engloutis, excepté Silvio Pellico dont la tête respectable se montrait encore au dessus du hachis humain. Mais à cet instant suprême, un coup de tonnerre éclata du côté de l'escalier. Une grande lueur se fit: c'étaient les deux prunelles du docteur Fandango. Il arrivait sans armes et portant encore sous son bras, sa mère chérie, la princesse Troïka, des ruines de Palmyre! Tout changea de face aussitôt. Rien n'égalait la puissance de cet homme extraordinaire, dont nous n'avions pas abusé, parce que nous le gardions précieusement pour les effets de notre dernier chapitre. CHAPITRE XIII LA POUDRE À DÉVOILER LES TRUCS Au seul aspect du Fils de la Condamnée, tenant son illustre mère sous son bras, tous les malfaiteurs s'enfuirent comme une volée d'oiseaux farouches. Le duc lui-même, dissimulant sa tête de hibou sous l'austère capuchon d'un moine, disparut par le plafond. Boulet-Rouge avait pris les devants avec un paquet de taille considérable puisqu'il contenait, non seulement le cercueil d'enfant, mais encore l'accouchée de l'allée sombre. Fandango l'aperçut au moment où il s'évanouissait à travers l'épaisseur d'un mur. Un soupçon lui poignarda le coeur. -- Où est Mustapha! s'écria-t-il de cette voix mâle et sonore que nous avons connue au faux porteur d'eau de la nuit des noces. Personne ne lui répondit. Il n'y avait là que Mandina qui cherchait parmi les dépouilles de quoi se composer un deuil pour la mort du gendarme, Olinda en quête de son Frigolin et le jeune Gringalet, lequel n'avait jamais connu les embrassements de l'huissier. -- Je veux Mustapha! reprit le docteur Fandango. Il est l'homme de la situation. C'est lui qui possède la poudre pour découvrir les passages secrets. Avec cette poudre, il faut bien le dire, on trouvait aussi les escaliers dérobés, les trappes et les double-fonds. Elle coûtait cher, mais elle était indispensable aux natures généreuses qui poursuivaient le crime à travers les mystères de Paris. Silvio Pellico prit la parole, quoiqu'il eût des cadavres jusqu'au menton. -- Je ne sais si je m'abuse, dit-il; peut-être mes malheurs ont- ils diminué ma sagacité, mais il me semble que mes pieds, autrefois si agiles, sont posés, à une grande profondeur, sur une figure connue. La vie sauvage que j'ai menée jadis, dans l'Amérique du Sud, aiguise et développe les sens. Mon orteil, encore très subtil pour son âge, croit reconnaître le généreux nez de Mustapha. -- Déblayez! ordonna le Fils de la Condamnée. Quiconque me retrouvera Mustapha recevra, franco, tout ce qui a paru de ce roman en cours de publication. Gringalet aimait les lectures qui exercent l'esprit en fortifiant le coeur. Il se mit à l'oeuvre aussitôt, aidé par la jeune Grecque Olinda et Mandina de Hachecor. C'était peu: deux femmes et un enfant, mais Fandango les électrisait du regard et Silvio Pellico les intéressait en racontant ses infortunes. En quelques minutes, l'atelier de feu les Piqueuses de bottines réunies fut débarrassé de toutes les matières organiques qui l'encombraient. Sous ces ordures, on retrouva, non seulement le noble Mustapha, mais encore le rémouleur, le joueur d'orgues, le gendarme et même Frigolin de Torboy. Ils se portaient tous aussi bien que le permettaient les circonstances. En les voyant rassemblés encore une fois sous ses yeux, Fandango fit éclater sa joie. Il mit sa mère chérie en bandoulière, pour avoir désormais l'usage de ses deux bras et dit: -- Paris! Les bons coeurs répondirent: -- Palmyre! -- Je tiens à voir vos cachets, dit encore le Fils de la Condamnée. Ils se dépouillèrent, sauf Mustapha qui se borna à montrer son oreille de vieillard. Fandango reprit: -- Je suis satisfait, aucun traître n'a réussi à se glisser parmi nous. Écoutez-moi bien. La Maison du Repris de justice où nous sommes est une des demeures les mieux machinées du Paris nocturne et mystérieux. Le nombre des passages secrets, trappes, pierres de taille montées sur pivot, plafonds mobiles, planches à bascule, murs où l'on marche, cheminées à ressort, armoires à escaliers, sarcophages, oreilles de Denys le tyran et autres oubliettes, y est littéralement incalculable; Nos ennemis sont disparus, mais je suis sûr qu'ils sont tous cachés dans l'épaisseur des cloisons. En conséquence, c'est le moment ou jamais d'utiliser la poudre à dévoiler les trucs! -- C'est le moment! répliquèrent tous les bons coeurs d'une seule voix. Et Silvio Pellico ajouta: -- Ou jamais! Mustapha avait compris. Il sortit de son sein une boîte systématique, analogue à l'appareil connu sous le nom d'insecticide Vicat. Avec une adresse consommée, il mit en mouvement le petit soufflet dont il avait préalablement dirigé la bouche vers un coin de la muraille. Au premier grain de poudre qui toucha le mur une porte apparut. Mustapha fit glisser le soufflet: une seconde porte se montra, puis deux, puis trois, puis dix! le mur n'était que portes, conduisant toutes dans des lieux inconnus. L'assemblée fit éclater sa surprise et Silvio Pellico s'écria: -- Je n'ai jamais rien vu de pareil, moi qui ai régné sur l'Araucanie. Mais le docteur Fandango ayant assujetti plus solidement derrière son dos sa mère respectée, réclama le silence d'un geste. -- Partisans de la vertu, dit-il, soutiens fidèles de la probité et de la délicatesse, nous allons entamer une oeuvre difficile. Appelez les bons coeurs qui peuvent être restés dans l'escalier et attention au commandement. Je vais passer le premier, tenant d'une main cette torche, de l'autre ce javelot. Ma mère me suivra, puisque je la porte. Mustapha suivra, tenant ma mère par sa jupe. Le Rémouleur suivra Mustapha en le tenant par la queue de son habit. Le Joueur d'orgues... enfin, vous m'avez saisi. Cette façon de circuler que les enfants appellent la queue-leu-leu, nous est indispensable, pour ne pas nous perdre dans les incommensurables détours de cet hôtel. Le but de cette excursion est de trouver madame Fandango et son fils Virtuté. Y êtes-vous? -- Nous y sommes! répondit le choeur des amis de la générosité. Sans plus de paroles, parmi toutes les portes, le Fils de la Condamnée choisit la plus secrète et l'ouvrit à l'aide d'un moyen particulier qu'il serait trop long de décrire. Cette porte était en coeur de chêne, munie de contreforts en acier. Aussitôt qu'elle eut roulé sur ses gonds, un air humide et glacé pénétra dans la chambre. C'était une immense galerie et dont, certes, âme qui vive ne soupçonnait l'existence dans la rue de Sévigné. La voûte, en plein cintre, était supportée par un quadruple rang de colonnes qui semblaient appartenir à l'époque romane. Au moment où le docteur Fandango mettait le pied sur la première dalle, des rires aigus éclatèrent à l'autre extrémité de la galerie. Il leva sa torche aussitôt et vit, dans un lointain confus, une sorte de danse macabre. Parmi les figures qui s'agitaient dans ce sabbat, il crut distinguer une tête de hibou et une emplâtre de dimension inusitée. C'en était assez. Il précipita sa course, suivi par sa mère et Mustapha. En approchant, il distingua les traits peu réguliers de Carapace et d'Arbre-à-Couche. Il put même voir que Boulet-Rouge portait toujours son paquet considérable. -- Marchons, s'écria-t-il; à travers la toile de cette enveloppe, mon imagination en délire croit reconnaître le profil de celle que j'aime. Il n'avait pas achevé que tout disparut. -- La poudre! Mustapha aspergea les dalles. La composition connue sous le nom de poudre-à-dévoiler-les-trucs a les inconvénients de ses vertus. Elle met à nu tant de mystères, qu'on est souvent très embarrassé pour choisir. Ainsi le loyal Mustapha ayant fait jouer sa petite manivelle, toutes les diverses colonnes montrèrent, à l'intérieur de leurs fûts, des escaliers dérobés. Chaque dalle laissa voir un trou muni d'une échelle, dont quelques-unes pénétraient par leur pied jusque dans les profondeurs des eaux croupissantes. Mais la sagacité naturelle du Fils de la Condamnée était à l'épreuve de ces détails. Il alla droit à la dernière colonne et la fendit en deux en touchant un bouton de cornaline, travaillé curieusement. L'intérieur de la colonne renfermait des degrés en colimaçon. Le docteur descendit vingt-sept marches et se trouva dans une rotonde en marbre rouge, autour de laquelle étaient rangés vingt-quatre barriques en acajou portant différentes étiquettes, telles que: sang de femme, sang d'enfant, sang d'officier, sang de franc-maçon, etc... Silvio Pellico ne put s'empêcher de murmurer: -- Ce Paris est vraiment cocasse! Le docteur Fandango ne s'arrêta même pas. Il en avait vu bien d'autres dans sa carrière agitée. Il traversa un pont de lianes, jeté sur un torrent tout blanc d'écume et pénétra dans une grotte de vaste étendue, dont les riches stalactites renvoyèrent en gerbes de lumière la rouge flamme de sa torche. Au bout de la grotte, il aperçut encore, au milieu d'une foule, grimaçant, M. le duc de Rudelame-Carthagène, entouré de ses trois Pieuvres mâles. -- À moi! s'écria le Rémouleur. Il avait fait un faux pas et la basque de l'habit de Mustapha lui était restée dans la main. Il prit l'autre basque et l'incident n'eut pas de suite. La grotte ne contenait rien d'important, sinon un dépôt de substances vénéneuses à l'état brut. C'était le grenier d'abondance de la pharmacie du mystère. Silvio Pellico toujours soigneux, compta cent quarante-sept caisses d'arsenic et plus de mille bouteilles de strychnine, non encore épurée. Venait ensuite un long couloir, défendu de distance en distance par des herses et des chevaux de frise. La troupe fidèle eut quelque peine à éviter les bascules, disposées avec beaucoup d'art. Des deux côtés du couloir, il y avait des râteliers pleins d'armes de guerre. Il se terminait par un mur que Mustapha saupoudra. Ce mur n'était qu'apparent, la composition chimique fit voir qu'il cachait un abîme insondable. Mais une sorte de sentier à pic, taillé dans le roc vif s'ouvrait à gauche du précipice. Le docteur en s'y engageant, ne put s'empêcher de penser tout haut: -- Je ne prendrais pas volontiers cette voie périlleuse s'il ne s'agissait de mon fils unique Virtuté et de la bru de la condamnée. En effet, à peine nos intrépides amis avaient-ils commencé à descendre que Tancrède, dit Chauve-Sourire et quelques autres mauvais sujets, firent pleuvoir sur eux des fusées, de la poix bouillante, du plomb fondu, enfin tout ce qu'ils trouvèrent à portée de leurs mains. Les défenseurs de la vertu en éprouvèrent quelques désagréments légers, mais Silvio Pellico qui avait fréquenté des Anglais nomades en Araucanie, ne marchait jamais sans son parapluie, et comme le sentier était vertical, ce meuble protégea toute la troupe. Ils étaient dans les souterrains de l'arche Notre-Dame! Après avoir traversé encore de nombreux corridors, au bout desquels ils apercevaient sans cesse les sectateurs du mal, reconnaissantes à la tête de hibou du bisaïeul et à l'emplâtre de Boulet-Rouge, après avoir franchi des précipices, monté et descendu une grande quantité d'escaliers, ils arrivèrent enfin dans un asile pittoresque au plus haut point et fort original qui servira de décor à notre dernier tableau. C'était une salle en forme de nef ogivale, au-dessus de laquelle passaient les eaux du fleuve. La nuit avait cessé d'envelopper la terre pendant ce long voyage. À travers la voûte de cristal qui recouvrait la nef, à travers les ondes de la Seine qui roulaient au-dessus de la voûte, on pouvait jouir d'un joli effet de soleil levant. Mais là ne s'arrêtaient point les étrangetés de ce curieux séjour. La salle était entièrement bâtie avec des squelettes entiers et à jour, posés dans des attitudes variées et reliés ensemble solidement par un ciment peu connu. Il en résultait une architecture vraiment surprenante et qui ne manquait pas de grâce. Les baisers du soleil marinier, caressant ces dentelles d'ossements, formaient des dessins d'une légèreté inouïe et qui rappelaient les découpures des boites de bonbons. Vous eussiez dit un rêve de poète! Silvio Pellico essaya de compter les squelettes employés à cette oeuvre d'art, mais il n'y put réussir. Il vit seulement à certains signes que c'étaient tous des malades du docteur Fandango. C'était la fin. Après cette salle magique, il n'y avait plus rien. Aussi les pieuvres mâles des impasses, chacals, mohicans, casquettes vertes et autres fléaux de la capitale étaient-ils rassemblés en bataille au milieu de la nef. Devant eux se tenait le duc de Rudelame-Carthagène, vêtu du costume historique de Jean-Bart. Ce costume était de circonstance. Le bisaïeul tenait en effet dans la main droite une torche allumée et posée au-dessus de quarante tonneaux de poudre fulminante. Dans la main gauche, il avait une chaînette de platine, correspondant à une large soupape, ménagée dans la voûte de cristal. Derrière lui, Boulet-Rouge tenait madame Fandango renversée sur une table de marbre. La jeune femme allaitait son enfant. Au-dessus de ce groupe, Arbre-à-Couche et Carapace brandissaient leurs stylets damasquinés! CHAPITRE XIV CATASTROPHE IMPRÉVUE Nous avons ménagé avec soin le crescendo. La situation est de plus en plus tendue. Ces muettes et terribles menaces n'arrêtèrent nullement les bons coeurs. Le Fils de la Condamnée fit tourner adroitement sa mère de son dos à sa poitrine et lui tâta le pouls. -- Elle est sur le point de recouvrer ses sens, dit-il. Finissons! Il arrêta ses compagnons d'un geste et fit trois pas en avant. -- Duc de Rudelame-Carthagène, dit-il, rejeton d'une race souillée par tous les crimes, tu as fait accroire à madame Fandango que notre union était un inceste. Je te donne le démenti le plus formel. Ma jeunesse en sa fleur ne peut pas être le père de ta décrépitude. Veux-tu accepter contre moi un combat singulier? -- Flûte! répondit l'ancêtre. On vous prie de repasser! Il ajouta d'une voix sarcastique: -- Où est ton livre, enchanteur à la douzaine, où est ta fiole qui parle? où est ton cerf vivant qui a des cornes en strass? Tu es ici chez moi, et tu vas mourir! Ces galeries sont inconnues, même aux hommes d'imagination! Elles sont bâties avec les os de tes clients, médecin de malheur, car tu as soigné et par conséquent conduit au trépas la moitié de la capitale. Regarde une dernière fois ta femme et ton enfant. J'ai à ma disposition le feu (il secoua sa torche) et l'eau (il tira sur la chaînette de platine et quelques chopines d'eau de Seine tombèrent de la voûte). À genoux! charlatan! ta dernière heure a sonné! La princesse Troïka choisit cet instant pour rouvrir les yeux. De son côté, l'accouchée de l'allée sombre poussa un gémissement étouffé. -- Ma mère!... ma femme!... s'écria le docteur Fandango en levant ses deux bras vers le ciel. Mais cet homme unique à la volonté de fer ne pouvait se laisser longtemps abattre. Son esprit inventif avait de ces conceptions spontanées, sublimes et renversantes. Se dressant de toute sa hauteur, son oeil lança des flammes quand il dit, répondant à la dernière parole du bisaïeul: -- Je ne plie les genoux que devant le Seigneur... Et sa voix se fit douce comme le miel quand il ajoute: -- ... et devant ma maîtresse!... Puis son organe prenant des intonations terribles, il continua avec fermeté: -- Cacochyme et coupable vieillard, la discussion ne peut durer un instant de plus sur ce ton. Rends-moi ma famille, je te l'ordonne... une fois, deux fois, trois fois... alors crains ma colère... En avant tout le monde! Il bondit le premier. À bas les mains! cria une voix à la porte de la cave. Deux sergents de ville entrèrent, suivis par quelques infirmiers. Les fléaux de la capitale et les chevaliers de l'humanité se mirent à courir en tous sens, essayant de se cacher derrière les fagots... ÉPILOGUE LE SCARIFICATEUR Le lendemain, on lisait dans _le Scarificateur, _journal général de médecine et de chirurgie: «L'un de nos plus renommés aliénistes, le docteur Q. K. G... directeur de la maison d'Ô... T..., nous adresse la lettre suivante: «Monsieur le rédacteur, » Les feuilles du soir ont fait grand bruit de certaine aventure tragi-comique qui a mis, hier, en émoi, la tranquille population de la rue de Sévigné. » On a dit que tous les pensionnaires de mon établissement avaient pris la fuite et porté la terreur dans un quartier de Paris. » Ceci mérite explication. » Depuis quelque temps, j'ai été obligé d'ajouter à ma maison principale un pavillon destiné au traitement d'une maladie mentale qui semble affecter plus particulièrement les personnes des deux sexes, livrées à la lecture habituelle de certains récits que j'appellerai _les romans saignants._ » Les feuilletons du _Petit-Canard, _qui se débitent par centaines de mille, me fournissent spécialement la plus grande partie de ces cas particuliers. » Ce n'est pas tout à fait de la folie, c'est un ramollissement de la pulpe cérébrale qui se rapproche davantage de l'innocence. » Ces malheureux voient partout des poignards, du poison, des trappes, des pièges, des embûches de toute sorte; Paris leur apparaît comme une immense ratière où l'on ne peut plus faire un pas sans rencontrer la mort. » Le feuilleton traitant des avortements, des vapeurs de charbon, des suicides par amour, nous amène quantité de jeunes filles dont l'innocence a été gâtée par ces lectures malsaines. » Ceux par contre où il est parlé de morts violentes par la noyade, les sauvages embuscades, les morsures d'aspic à tête noire, la strangulation, etc., nous font regorger immédiatement de vieillards et de jeunes hommes idiotisés par ces récits pernicieux. » D'habitude, mes pensionnaires sont bien tranquilles. Hier, malheureusement, le vieil infirmier qui les garde était de noce. Ils se sont échappés et sont venus jouer dans un taudis une scène de leurs drames favoris. » En somme, pour tous dégâts, il y a eu un carreau de cassé et le bris d'un loquet donnant accès dans la cave d'un rôtisseur. L'indemnité a été réglée et soldée. » Je vous prie, M. le rédacteur, de porter ces faits à la connaissance du public, en acceptant l'assurance de ma parfaite considération. Signé:» Q... K... C..., docteur-médecin, directeur de l'asile centrale d'O... T... pour les aliénés des deux sexes.» FIN [1] Illisible, probablement _tomber_. [2] Sic : Dans la 6e édition du dictionnaire de l'Académie Française - 1835, ce mot est écrit avec deux _t ;_ l'orthographe officielle du mot change dans la 7e édition - 1878. [3] Sic. [4] Alexandre Dumas parle également du _crik malais empoisonné_ dans son roman _Le Corricolo_, paru en 1843 : « Là étaient des trophées d'armes de tous les pays, de toutes les espèces, depuis le crik empoisonné du Malais jusqu'à la hache gothique du chevalier franc. » [5] On a sévèrement blâmé cet anachronisme. L'auteur s'en bat l'oeil. Il a pour lui ses graves études et ses conclusions. Le costume de la vérité, d'ailleurs, ne lui déplaisant point, on ne le verra jamais chercher à la déguiser. [Note de l'auteur] [6] Sic. [7] Sic : coquille de l'édition, l'orthographe exacte est _biseautée_. [8] On rencontre, en français populaire, au XIXe siècle, _écumoir_, substantif masculin, au lieu de _écumoire_. [9] Orthographe correcte du mot au XIXe siècle. [10] Orthographe correcte du mot au XIXe siècle. [11] Latex des feuilles d'un arbre de Malaisie. [12] Sic. [13] Sic ; un warrant-cédule est un document délivré par le propriétaire d'un entrepôt à celui qui lui donne des marchandises en dépôt, le warrant représente les marchandises données en gage, tandis que la cédule constitue la preuve de la propriété. [14] Sic. [15] Le mot est difficilement lisible dans l'image source. Il peut s'agir de « latitudes ». [16] Sic, emplâtre est utilisé au féminin dans ce texte. [17] Sic : appelé Sorribel dans un chapitre précédent. End of Project Gutenberg's La fabrique de crimes, by Paul H.C. Féval *** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FABRIQUE DE CRIMES *** ***** This file should be named 15816-8.txt or 15816-8.zip ***** This and all associated files of various formats will be found in: http://www.gutenberg.net/1/5/8/1/15816/ Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available at http://www.ebooksgratuits.com Updated editions will replace the previous one--the old editions will be renamed. 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Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be freely shared with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper edition. Most people start at our Web site which has the main PG search facility: http://www.gutenberg.net This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, including how to make donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. Title: Les tendres ménages Author: Paul Jean Toulet Release Date: May 11, 2005 [EBook #15815] Language: French Character set encoding: ISO-8859-1 Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading Team. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) P.-J. TOULET Les Tendres Ménages I MARIAGE DE PROVINCE (La scène est dans les Pyrénées.) Sylvère Noël de Ribes avait, entre autres choses, apporté en dot au baron de Mariolles-Sainte-Mary, son récent époux, un bien assez vaste, mi-château, mi-ferme, sis à l'ombre des Pyrénées, parmi des arbres noirs, des sources brusques et froides. Mariolles, qui avait de bonnes raisons de ne plus croire à la candeur des lits d'hôtel, avait choisi de mener là Sylvère pour la première nuit de leurs noces. Mme de Ribes avait souri à ce dessein où elle croyait démêler cet amour de la terre, sans lequel il ne lui semblait pas qu'il pût se fonder une famille durable. --Vous connaissez Hargouët, demanda-t-elle. --Oui, j'y ai passé encore, l'autre mois, avec votre mari--et un sanglier: le sanglier devant. Je n'ai pas eu beaucoup le loisir de me rendre compte. Il y a une église--des arbres. --Et des maisons--oui. Si jamais Boedeker meurt.... --Je voudrais vous y voir, Madame.... Je veux dire que ça n'est pas ultra-commode de prendre des croquis à cheval, et par ces petits chemins. D'autant que je ne monte pas comme feus les centaures. --Oui, je sais. --Merci, Madame. Et M. de Ribes, à côté de moi qui jurait: «Nous allons le manquer, nous allons le manquer; il va se jeter dans les bois d'Athos.» Et ça n'a pas raté. Il s'est jeté dans les bois d'Athos. Quelle idée aussi de chasser à courre dans ce joli pays en biseaux. --Le principal, c'est qu'Hargouët est à quatre lieues seulement de Ribes. Vous pourrez partir à cinq heures et demie, quand les petits cousins réclameront de danser, et seront fatigués de champagne... --... fatigants. --Vous n'arriverez pas beaucoup avant sept heures, à cause des côtes. --Je me demande, remarque rêveusement M. de Mariolles, ce que nous y ferons. --Comment, ce que vous y ferez! --Mon Dieu, Madame, à sept heures, nous ne pouvons pas décemment nous remettre à table; et il sera peut-être un peu tôt pour--dormir. Enfin, ça vaut toujours mieux que d'aller à l'hôtel. --Et le pays est si beau. Quelles terres! Vous verrez le maïs qu'il y a cette année. Il espère y découvrir d'autres trésors. Sa fiancée est grande, souple, mince. Elle donne l'impression aussi de quelque chose qui rebondit sous les doigts. Et M. de Mariolles se dit que son imagination ne respecte vraiment pas assez Mlle Sylvère de Ribes. Aussi bien n'a-t-il guère exercé sa tendresse que sur des personnes peu intactes, jusqu'au jour où l'idée de faire une fin lui est apparue dans les yeux pers de cette incomparable personne. Jusqu'à sa trentaine, qu'il a peu dépassée, les cités-auberges des Pyrénées (et Dieu sait s'il y en a, au bord de la mer, sur les montagnes, ou entre les deux) ont, plus encore que Paris, suffi à satisfaire chez lui ces trois instincts de boire, de jouer et d'embrasser, qui sont proprement la triple noblesse de l'homme, et le mettent si fort au-dessus des autres bêtes. --Si vous voulez, continue Mme de Ribes, je me chargerai de l'installation, avec un tapissier de la ville. Qu'est-ce qu'il vous faudrait? --Eh bien, deux chambres à coucher pas trop Liberty, et deux cabinets de toilette, le mien entre les deux chambres. --On peut arranger ça, avec un petit salon pour Sylvère, au-dessus de l'orangerie. Il y a un étage très haut qui sert de grenier. Comme ça on ne changera rien à la maison, où nous garderons nos mêmes appartements, si on y va l'été. --Gentil, quand il pleuvra, ce petit système. --Je vous achèterai deux parapluies. --Rouge, le coton, de préférence. Survient, à ce moment, Mlle de Ribes, de son pas allongé qui rase le sol comme l'onde lente d'un rivage. Elle va à son fiancé et lui sourit. Ses joues sont toutes roses; elle halette un peu, entr'ouvre la bouche, et l'on voit s'enfler tour à tour ou décroître la courbe pâle de son cou. --Tu as couru, lui dit sa mère. --Oui, un peu, avec les chiens. J'ai cru que Tom allait me jeter par terre en me sautant sur les épaules. --Croiriez-vous, Tony, que je l'ai prise l'autre jour, derrière le magnolia, à se rouler par terre avec ces bêtes. Il y avait de quoi la priver de dessert, n'étaient ses prochaines dignités. --Je n'aime pas le dessert, dit Sylvère. Et pour un peu, maman, vous chercheriez à faire croire que je grimpe encore aux arbres. --Comment, dit Mariolles, en s'inclinant, vous ne grimpez plus aux arbres, Mademoiselle: vous êtes un trésor. --Flatteur, fait Mme de Ribes. Mais Sylvère rabat ses cils recourbés sur ses yeux couleur de mare, et sans doute s'admire aussi tout bas. Car elle sait combien cela coûte de ne plus monter de branche en branche comme jadis, au fond du parc, sa jupe entre les jambes; et comme c'est amusant de se balancer à califourchon sur une flexible ramure, ou parfois, si l'on aperçoit au loin sa mère qui passe, de l'épouvanter par un appel aérien. Entre tant M. de Ribes est rentré, lui aussi, tout fumant encore contre ses conseillers municipaux qui cherchent noise aux Soeurs du village («Je leur ficherai ma démission», crie-t-il); puis ses deux fils, gros garçons frais émoulus l'un du collège, l'autre de la caserne, et qui s'acharnent à bloquer Mariolles dans des coins pour lui parler de petites femmes: il les trouve odieux. Aussi bien le sont-ils, de toute leur plantureuse jeunesse. Et puis, comme il faut faire quelque chose: --Si on allait jusqu'au Gave, propose quelqu'un. C'est la promenade classique du cru. A travers l'étroite vallée, quadrillée de menus champs, on s'y rend entre des haies d'églantine et de sureau, sur un sol noir comme un chemin d'Égypte, jusqu'au bac qui remplace le pont suspendu emporté récemment par une crue du Gave. Et M. de Ribes explique, mais non point pour la première fois, comment ce fut la faute des ingénieurs, et des ingénieux travaux dont ils ont voulu mettre les cultures à l'abri de l'inondation. Cependant de lents paysans, au geste circonspect, reviennent vers le village en poussant du bétail devant eux. Ils ont les pommettes saillantes, une bouche narquoise rasée de près, l'oeil paisible à la fois et astucieux. Parfois c'est un essieu qui crie. On voit pesamment approcher le char, tout noir sur le ciel de nacre. L'homme s'y tient debout, aiguillonnant ses boeufs, et chante une chanson vieille, lente, triste, qu'il interrompt pour saluer. --Adichats, moussu Noël, et la compagnie. Et voici le Gave. Sous le soir nuancé, il court rapide et lumineux entre les hautes berges. On voit se détacher le bac de l'autre rive, pareil à une découpure noire. Un groupe immobile et précis de bêtes, d'outils, de gens l'occupe, qu'animent seuls les bras du passeur hissant sur sa corde, tandis que, par à-coups, se fait entendre le roulement menu de la poulie sur le câble. --La soirée est douce, dit Sylvère. Pourquoi ne passerions-nous pas l'eau? Mais Mme de Ribes objecte qu'il se fait tard, et son mari non plus ne paraît pas insensible à l'idée de dîner, en sorte qu'on se décide à rentrer au château. Cependant les deux chiens de montagne, que l'on fait d'ordinaire traverser à la nage, sont descendus au bord de l'eau qu'ils flairent avec convoitise. --Ici, Tom. Ici, Djaly! Et l'on s'en va. La nuit maintenant est presque tout à fait tombée: chacun semble en devenir plus grave. Les deux jeunes gens eux-mêmes sentent l'heure bleue filtrer obscurément jusqu'à leur coeur, et le plus âgé, celui qui sort de la caserne, prononce péremptoirement. --Il fait mucre. Comme il a coutume d'appliquer indifféremment cette épithète à tous les ciels, serait-ce Aden ou les deux Pôles, sa famille a, depuis longtemps, cessé d'en rechercher le sens. Personne ne répond. Sylvère et son fiancé se sont attardés un peu en arrière. Par moments l'oreille maternelle de Mme de Ribes distingue la voix de la jeune fille. --Quand nous serons mariés... lui entend-elle dire. C'est ainsi que, par un trop doux matin d'automne, Sylvère (épouse Mariolles) s'est réveillée toute seule dans un lit vaste, orné de dentelles, et d'ailleurs fripé. Sa tête est, comme un pavot sec, pleine d'une poussière de sommeil. Elle réfléchit, un bras nu replié sous sa nuque, à diverses circonstances de la veille et de la nuit. Ils étaient arrivés à Hargouët par une fin de coucher de soleil verte et rosé, délicieuse. Au moment où la voiture s'était arrêtée devant la grande porte, que surmonte un écusson martelé aux mauvais jours, les paons avaient crié dans les cèdres, et Pierre, le jardinier, était accouru avec une lanterne pour éclairer l'écurie. Puis c'était Ursule, sa vieille bonne d'autrefois, qui était venue l'aider à descendre, et l'embrasser en pleurant, quoiqu'il n'y eût pas à cette douleur de raisons bien apparentes. Et puis on avait soupe un peu, car Sylvère était de cette bonne race de campagnardes que les émotions creusent. Et puis, et puis...... A ce moment on frappe, et un monsieur à pantalon de soie ample et camisole entre de l'air le plus naturel du monde. Sylvère n'a pas eu assez de lumière encore, ou de loisir, pour prêter attention à ce galant déshabillé, et elle l'admire dans son coeur; car peut-être est-il inutile de dire que, n'ayant point voyagé sur les Messageries Maritimes, elle n'est point initiée aux mystères du pyjama. Elle ignore de même qu'un jour son mari vieillissant reviendra à la bannière de ses pères. Il y a bien d'autres choses que Sylvère ignore, et encore lui semble-t-il avoir beaucoup appris depuis la veille. --Bonjour, dit le pyjama, bonjour, monsieur Sylvère. --Pourquoi, Monsieur? --Sylvère, c'est un nom d'homme, non? L'oreille de Mariolles se trouve, par hasard, tout près de la bouche de Sylvère: --Il me semble, lui dit-elle, presque bas, que vous ne m'avez pas beaucoup traitée en homme, jusqu'ici. Mariolles, un instant, a l'air stupéfait; un instant seulement, et, tandis qu'il dissimule sa pensée dans ces cheveux fous que la nuque des femmes offre à nos lèvres, Sylvère le sent rire. --J'ai dit une sottise? demande-t-elle en faisant la moue. Et qu'est-ce que ça fait que Sylvère soit un nom d'homme? L'injustice de son mari l'indigne un peu: --J'ai des cousins, reprend-elle, dont le fils aîné s'appelle toujours Solange; c'est bien plus drôle, n'est-ce pas? --Bien plus drôle, répond M. de Mariolles avec plus de docilité que de conviction: elle le sent bien. --Dire que le Pape a béni un aussi méchant homme que vous, dit-elle. --Si méchant que ça... --Oui, oui... Ici la conversation est interrompue à nouveau, pendant quelques instants, plusieurs instants même (il ne faut exagérer les mérites de personne). --Au fait, reprend Mariolles, pourquoi Sa Sainteté nous a-t-elle bien voulu envoyer sa bénédiction? Nous sommes, pour ainsi dire, peu connus d'Elle. --Ça se fait beaucoup. --C'est vrai aussi que ça devient difficile d'avoir Louis XIV à son contrat. --Et puis, c'est mon oncle qui nous a fait cette surprise. Je suis la troisième de la famille qu'il fait bénir. --Ah! votre oncle le gaffeur? --Voyez-vous, s'écrie Sylvère en serrant ses tout petits poings, il insulte déjà ma famille. (Et pourtant, songe Mariolles qui a des distractions, et n'a point tout à fait encore dépouillé l'homme des petits bars, vous êtes bien de chez vous.) Mais il s'explique: --Je veux dire cet homme âgé qui a la barbe couleur éclipse de lune. --Ah! oui, mon oncle Henry. Qu'est-ce qu'il a fait...... encore? --Vous n'avez donc pas écouté son toast? --Je ne pouvais pas: c'est le moment où la vieille demoiselle de Moncade est venue arroser mon corsage--souvenirs et regrets--et je m'occupais à interposer du linge à table. --Vous y tenez beaucoup, à votre corsage? demande Mariolles. Et il semble en vouloir embrasser les raisons, ce qui constitue, comme on sait, une opération de l'entendement. C'est-à-dire que je ne voulais pas... (voulez-vous me laisser, Monsieur)... avoir l'air de n'avoir pas su manger ma soupe. --Mlle de Moncade, reprend Mariolles: oui, oui, cette extraordinaire girafe, qui a de longs poils sur la bouche. Elle fait penser à des échos de revue agricole: _Cas de longévité remarquable chez un mammifère du Jardin d'acclimatation..._ --Voulez-vous ne pas dire d'horreurs! Après tout, c'est votre cousine, aussi; c'est même par elle que nous sommes un peu parents. --C'est vrai que nous sommes parents, s'écrie Mariolles. Ah! ma cousine, que je suis donc heureux du hasard qui nous a rapprochés un moment. Vous embrasserai-je? --Je ne sais pas si je dois... fait Sylvère. Mais, à la réflexion, elle doit. Et cela fait encore quelques instants de silence. Comme l'une des fenêtres est à moitié ouverte, on peut entendre avec netteté les modulations aiguës d'un merle. Les vieux contrevents de bois plein sont percés chacun d'un as de carreau, par où passe de l'air frais qui sent l'herbe humide, la feuille jaune, les dernières fleurs; par où passe aussi un rayon de soleil: sur son parcours il éveille ces poussières fantasques, qu'on regarde danser, quand on est enfant, sous la tuile disjointe d'un toit de grange--et lentement, lentement, il rampe sur le parquet. --Mais enfin, reprend Sylvère, qu'est-ce qu'il avait, le toast de l'oncle Henry? --Vous n'avez jamais vu une mazette faire des moulinets avec une queue de billard parmi des portraits de famille? C'était lui, et il y en a eu pour tout le monde. Les principes politiques de mon père, l'intelligence du... Mariolles s'arrête court. --Vous voulez dire du mien? Je sais, je sais. Et puis quoi? S'il a une intelligence d'intérieur, comme dit ma mère...... --Mme de Ribes les a toutes. Pour en revenir au toast, les traditions religieuses de votre famille ont un peu écopé aussi. --Comment ça? --Vous n'ignorez pas, ma cousine, quoiqu'on ne s'en vante pas trop, chez vous, que vous descendez du terrible Cazenave? --Cazenave? --Oui, celui qui a organisé dans ce pays le clergé de l'abbé Grégoire. --Non? --Comment! je vous montrerai, sur les livres de prix de ma mère, «l'infâme Cazenave». Vlan! --Et l'abbé Grégoire, qu'est-ce qu'il a fait, celui-là? demande Sylvère, qui n'a pas tous ses brevets. --Ce qu'il a fait? Mais tout le monde sait ça. C'était un abbé de la Révolution... qui a écrit une brochure... il a donné son nom à une rue... il a... Quelques coups heurtés à la porte viennent interrompre cette leçon d'histoire un peu laborieuse. --Qui est là? --C'est moi, Ursule. --Qu'est-ce que tu veux? --Je venais voir à quelle heure madame la baronne veut _dîner_. --A midi, je pense. Elle interroge des yeux Mariolles, qui fait signe que oui. --Et ce qu'il faut faire? --Ça m'est égal. Ah! oui, de la garbure. --Avec des fèves, dit Mariolles, qui veut tout de même mettre son mot. --Mais, Monsieur, fait Ursule, la saison est passée depuis longtemps. --Naturellement, dit Mariolles vexé. --Et mon chocolat, est-ce que tu l'apportes? --Je l'ai là, avec celui de Monsieur. --Eh bien, mets-les tous les deux dans sa chambre. Ah! et puis je voudrais aller à la messe. --Mais elle doit être dite, affirme Mariolles, qui voudrait bien maintenant dormir un peu. --Elle est finie depuis une demi-heure, dit Ursule, toujours derrière la porte. J'en viens. Même que c'est le petit Peyrenave, qui est ici de passage, qui l'a dite; vous savez, celui... --Oui, oui, mais écoute, tu vas aller trouver M. le curé, alors, et qu'il serait bien gentil d'en dire une autre, à dix heures, pour mon mari et moi;--et qu'il viendra dîner avec nous, après. --Oui, Madame. _Exit_ Ursule, et Mariolles conclut en bâillant un peu: --Alors vous croyez qu'il faut se lever? L'église n'est pas loin, au bout du parc. Le soleil est déjà haut quand sortent les jeunes mariés; mais il reste de la rosée sur les dernières roses, à l'ombre, éclaircie déjà, des marronniers. Les pieds pointus de Sylvère, et parfois sa traîne quand elle oublie de la relever, font frou-frou dans les feuilles mortes. --J'aime Hargouët, fait-elle avec un petit air mélancolique. C'est la première fois qu'elle le regarde avec des yeux de femme. Le vieux parc, les cèdres dont les branches d'en bas sont mortes, et, toute couverte de fougères, la muraille noire d'où ses frères et ses cousins, autrefois, jetaient des pierres aux enfants de l'école, tout cela, elle le reconnaît, et lui découvre un aspect nouveau. Comme la cloche vient de sonner les douze coups, et qu'on en a encore pour un quart d'heure, ils s'asseoient tous deux sur un banc jadis vert. Sylvère rêve et joue avec le fermoir de son beau missel Saint-Sulpice, qu'une cousine enlumina pour ses noces. A quoi songe Mariolles? Moins sensible au charme intérieur des choses, il admire sans émoi cette belle matinée, semblable à d'autres. Pour lui, elle ne rit pas sur un paysage familier, dont ses regards aient épousé mille fois la figure changeante et pareille; et son coeur d'enfant n'a pas battu ici. --Oui, dit-il, vous aimez beaucoup Hargouët... Je suis presque jaloux de cette maison, et de ces arbres. --Ne leur en veuillez pas; ils ont été si bons pour moi. J'ai grimpé sur la plupart de ces branches, avec mes terribles cousins, qui faisaient de moi un vrai brigand. Et c'est ici que j'ai eu le premier sens de la vie un peu profond, par la gourmandise; avec les plats sucrés qu'on nous servait dans de la vaisselle Empire, où il y avait des vues de places bien pavées, ou d'Agrigente, sur des assiettes jaunes--et la mort du général Exelmans. --Alors, vous ne regrettez pas que nous soyons d'abord venus ici, au lieu d'aller à Biarritz? --Oh! non, fait Sylvère, je n'ai jamais beaucoup goûté Biarritz. On y rencontre trop d'Espagnols qui parlent français, et réciproquement. --Il faudra tout de même y passer deux ou trois jours pour ne pas scandaliser mon père. C'est là qu'il a fait son voyage de noces, sous le second Empire, Sylvère; et il demeure stupide qu'on puisse aller ailleurs. Lui, il voit encore tout ça comme c'était: Villa Eugénie, bottines montantes, la livrée vert et or, et les premières courses de taureaux avec El Tato, et les calèches à grelots sur la route de Bayonne... --Mais, vous-même, on m'a laissé entendre que vous y aviez quelque peu fréquenté, depuis, et joyeusement. --Peuh, comme tout le monde. Vous savez ce que c'est. (Pas du tout, indique Sylvère.) On s'ennuie; alors on fait du bruit pour s'empêcher de penser, et les bonnes gens de la rue croient qu'on s'amuse. Mais cela ne vous est pas désagréable, au moins, d'aller là? --Avec vous... répond Sylvère d'un air tendre. Et après, nous irons à Paris? --Ça vous amuse donc? --Oh! oui, je voudrais tant monter à la tour Eiffel, et aller à Montmartre. --La Basilique? Sylvère fait la moue. --Non, dit-elle; les cabarets de nuit. Et elle fait de grands yeux, comme s'il était question de jardins paradisiaques, hantés des poètes, des couleuvres bleues, des fées. --Après tout, ajoute-t-elle, ça n'est peut-être pas très drôle. --C'est ce que je me suis laissé dire. --Et je crois que j'aime mieux Hargouët, affirme Sylvère d'un air sage. Mais les trois coups retentissent, et ils se hâtent vers l'église. Elle est petite, grise, ratatinée, avec des vitraux trop neufs et des tableaux trop enfumés; et elle sent le cierge refroidi. Mais le curé, qui est vieux et rouge, s'essaye de si bon courage à prononcer un petit sermon en français. Il est ému, il s'embrouille, tourne court, et fait un signe à l'instituteur, qui entonne formidablement un credo de grand'messe; en sorte que les verrières, qui ne sont pas habituées sur semaine à un tel vacarme, frissonnent de peur dans leurs plombs et se disent: --Cette fois-ci, il va nous casser. Et, la messe finie, on se rend à la sacristie pour chercher le curé. Du plus loin qu'il aperçoit la jeune femme, il s'écrie, avec l'honnête accent des Pyrénées: --Eh bien, Mademoiselle Sylvère, ça va toujours bien. Et comment avez-vous passé la nuit? II L'ODEUR DES PLAGES (La scène est à Biarritz, quelque temps après.) Voilà plusieurs heures que M. et Mme de Mariolles-Sainte-Mary ont laissé Hargouët se dissiper à l'horizon, avec la montagne. Pau, blanche et grise, habillée de feuillages divers, s'est déroulée le long de la voie.--Orthez a fait montre de son pont, dont les guides illustrés abusent un peu, vraiment. Mais Francis Jammes n'était pas à la gare, ni sa pipe; et peut-être est-il à rêver de Guadeloupe sous quelqu'un de ces érables auxquels il se plaît à prêter le nom magnifique et barbare de liquidambars. En sorte que la gare est triste, sillonnée de rares figurants. D'autres gares, inutiles aussi, se suivent: il y en a qui sont tout au bord de l'Adour, où l'on voit des gens qui jettent des filets, et de grands arbres dans les îles. Enfin, on aperçoit Bayonne, les deux clochers blancs d'une cathédrale haut perchée, des glacis, des contrescarpes. Le train semble tourner autour, faire exprès de s'arrêter, en des lieux tellement déserts que le chef de gare, évidemment, y est mort, lui aussi, sans avoir pu vendre un seul billet depuis l'Empire. Et on ne l'a pas remplacé. Contre toute vraisemblance, quelqu'un monte, salue avec un air de connaissance. C'est un monsieur assez jeune, en costume de chasse, avec des belles moustaches couleur cirage. Mariolles n'a eu d'abord l'air satisfait qu'à moitié. («Saleté, pense-t-il, de Compagnie, qui ne met pas de coupés à ses trains omnibus.») Mais il se rassérène presque aussitôt. Somme toute, un tiers ne messied point, après plusieurs semaines d'un bonheur en tête-à-tête, à peine coupé de quelques beaux-parents. (Et encore, on ne pouvait même pas les garder à dîner: ils s'en allaient tout de suite, avec un air gêné et de croire qu'on n'attendait que leurs talons pour se remettre au lit.) Mariolles présente le monsieur: --Ma chère amie, le comte de San Buscar. Vous avez dû apprendre mon mariage, demande-t-il. --Certainement, mon cher ami. Toutes mes plus sincères félicitations. San Buscar dissimule mal, sur sa grosse figure, en regardant Sylvère, cette pensée commune aux hommes qui rencontrent de nouveaux mariés: «Si je pouvais être le premier avec qui elle le trompera!» --Vous venez de la chasse, Monsieur? --Si, justement. J'ai été tuer quelques sarcelles sur la Nive. Et, s'adressant à Mariolles, en ouvrant les bras: --On prend ce qu'on trouve. Il n'y a pas de gibier dans votre pays, mon cher. Je voudrais que vous vissiez ça, dans l'Amérique: c'est une chose extraordinaire. --Il y a peut-être moins de chasseurs. A part cela, que devenez-vous? En garçon, à Biarritz? --Mais non, mais non. La comtesse, elle est là aussi. --(«Tiens, se dit Sylvère, tiens; tiens: la comtesse est là.» Et si elle n'ajoute pas dans son for intérieur: «Chouette, on va rigoler», c'est que ces expressions ne lui sont point familières.) --Elle sera bien heureuse, ajoute San Buscar, de connaître Madame la baronne de Mariolles. «Madame la baronne de Mariolles» s'incline avec un sourire, et Monsieur répond sans enthousiasme apparent: --Certainement, nous serons bien honorés, quoique nous ne passions que quelques jours; et puis, vous savez, San Buscar, une jeune mariée, ça ne sort pas beaucoup. --Tout de même, proteste tendrement Sylvère, vous ne comptez pas me laisser sous clef à l'hôtel, tandis que vous serez sur la plage? --Et puis, mon cher, reprend l'étranger, si vous saviez comme Imogène est revenue du monde. Il y a deux mois, je parie, qu'elle n'a fait un boston ou une partie de tennis. Les Américaines, ça s'ennuie de tout, à un moment donné. Nous vivons comme deux bourgeois, aujourd'hui. --Ça doit être bien amusant, dit Sylvère, pour dire quelque chose. Est-ce que Madame de... San Buscar reprise ses bas, avec un gros oeuf en buis, comme on nous faisait faire au couvent? Dans son excessive hilarité, San Buscar met au jour des dents sans nombre. Il a l'air alors d'un crocodile qui ne serait pas dangereux, de ce pauvre crocodile sacré dont parle Hérodote, qui portait des bracelets d'or aux pattes de devant, des anneaux de terre émaillée aux oreilles, et qui, ce jour-là, n'avait plus faim: «Il était couché sur le bord du lac: les prêtres vinrent. Deux d'entre eux lui ouvrirent la gueule; un troisième lui jeta d'abord les gâteaux, ensuite la friture et finit par la boisson. Sur quoi le crocodile (_très embêté_) plongea et s'alla poser sur l'autre rive. Mais un autre étranger (_ah, les étrangers!_) étant survenu avec pareille offrande, les prêtres la prirent, firent le tour du lac, et, après avoir atteint le crocodile, lui donnèrent l'offrande de la même manière.» Après quoi, sans doute, le crocodile replonge, et ainsi de suite, tant que ça n'ennuie pas. Entre temps on est en gare de Bayonne. --Nous prenons une voiture pour Biarritz, dit Mariolles. Ambroise continue par La Négresse, avec les bagages. San Buscar accepterait peut-être une place; mais comme on ne la lui offre pas: --Moi, j'irai par le tram', dit-il. Vous n'avez pas besoin de mon valet de chambre? Il est là, avec le fusil. --Merci. Il n'y a pas de brigands sur la route, je pense. --Non. Plutôt autour de la cagnotte. --A propos, et la partie? --Ça va, ça va. Je vous raconterai. Et on se sépare. Pendant quelques jours encore les Mariolles défendent leur tête-à-tête. Ils se lèvent tard, ne descendent pas sur la plage, et font des promenades en voiture dans les environs. Des cochers, habillés comme le postillon de Longjumeau, les mènent sur les chemins blancs du Pays Basque, entre les églises trapues, les jeux de paume, les auberges à pêcheurs, les cimetières d'où on voit la mer. Il y a des maisons brillantes de chaux éparses dans la campagne, chacune sur une éminence et qui regarde d'un autre côté que sa voisine. Guéthary, Fontarabie et ses palais en guenilles, Saint-Jean-de-Luz leur ont tour à tour offert cette ombre tiède de l'automne, qui est pleine du bruit des feuilles froissées. Et ils ont été boire du chocolat sous les arceaux de la mélancolique Bayonne. Mariolles éprouve un sentiment ambigu à promener sa femme dans ces lieux même où il a fait l'épreuve de sa tendresse, jadis, et tant de fois de sa luxure. Il y a un mauvais chemin sur la falaise qu'il reconnaîtra toujours pour l'avoir suivi sous une lune voilée; mais c'était cette nuit-là un chemin sans pareil, car il menait vers les baisers que Mariolles alors aimait plus que tout au monde. Il y a une auberge aussi, une auberge basse avec un rang de platanes, où, tout un après-midi pluvieux, il a attendu une lettre--qui n'est pas venue.--Que n'y at-il pas encore, pour faire se dresser à toute heure sur ses pas quelque image gracieuse ou lubrique: ce chalet, peint de noir et de rouge, qu'habitèrent de jeunes courtisanes qui étaient soeurs et d'une si prodigieuse impudicité--et l'hôtel où, un jour de neige, que la mer était couleur d'étain, un garçon complaisant lui avait amené une petite fille du Phare--et dix ou douze bancs encore, épars dans la ville comme dans sa mémoire, qui lui rappellent les conversations les plus diverses et les plus semblables. Mais il regarde marcher à son côté l'incomparable Sylvère, et devant ce sourire jeune, cette gorge hardie, tout ce corps élastique, il sent s'évanouir le passé. --Comme vous marchez bien, Sylvère. --C'est que j'ai du sang de Basques, répond la jeune femme avec fierté. --Et quel dommage qu'avec ces jambes-là vous ne sachiez pas danser, pour ainsi dire! --Je danse donc bien mal? --Je ne vous dirai pas: comme une main, parce que ce ne serait pas poli; mais, franchement, vous ne dégotez pas Mlle Chasle. --Comme vous parlez mal, Tony. --L'habitude de la bonne société. Si je n'avais fréquenté qu'avec des cocottes, ainsi que Madame votre mère se plaît à l'imaginer, je m'exprimerais, certes, avec bien plus de propriété et de rigueur; n'y ayant personne au monde qui exige... --Ah! non, pas comme ça: vous me rappelez M. Le Lambin, notre professeur de géographie à Versailles. --La savez-vous, au moins? --Un peu. Le commencement. --Et Sylvère récita: «La géographie, qui embrasse par définition le reste des arts, puisque, non contente de décrire les accidents pour ainsi dire physiques de notre planète, elle s'attache encore aux moeurs et à la coutume des hommes, se recommande, mieux encore que la mythologie, à la faveur des jeunes personnes, par la pureté comme par la variété de son discours, en sorte...» Et Sylvère respira. Ils étaient arrivés près du Port Vieux. Par l'échancrure on voyait la mer, d'un bleu profond, palpiter sous un ciel plus pâle. La bonne odeur du sel remplissait l'air. Ils descendirent jusqu'au creux de la petite plage, s'assirent à l'ombre. Autour d'eux des enfants faisaient des pâtés de sable. Plus loin, un abbé espagnol, l'air carliste, causait avec une institutrice allemande: celle-ci, par intervalles, se levait, marchait sur une paisible petite fille en rose qui jouait à quelques pas de là, et l'apostrophait d'objurgations gutturales en la secouant par l'épaule. --D'ailleurs, dit Mariolles en reprenant la conversation d'un peu plus haut, je ne veux pas vous faire de reproches sur votre danse, puisqu'elle m'a valu un peu de vous connaître, vous vous rappelez, à ce bal d'officiers? --Si je me rappelle, fait Sylvère en haussant les épaules. Et puis, Tony, ce n'est pas là que vous m'avez connue, puisque c'est depuis toute petite. --Oui, mais c'est là que je remarquai, pour la première fois, combien vous aviez changé depuis jadis, au jardin de votre grand'mère, quand je vous faisais sauter sur mes genoux, et que les tilleuls nous pleuvaient dessus ces petites fleurs qui tournent, qui tournent. J'étais en costume de marin, je pense, avec un grand col, vous en chemisette tout court,--toute courte, et qui poussiez des cris de souris blanche. --C'est singulier, dit Sylvère d'un air rêveur, combien il y a de gens qui vous ont fait sauter sur leurs genoux, et avec qui... --Avec qui on ne voudrait pas recommencer. Je vous remercie. --Mais il me semble... dit la jeune femme. Elle se tait tout d'un coup, comme si elle allait dire une sottise, rougit, et promène autour d'elle des regards troublés. Elle contemple sans les voir, le ciel et la mer devenus d'un saphir plus obscur, les ombres qui s'allongent. C'est l'heure du bain. A ce moment passe près d'eux une assez belle personne, vêtue d'un de ces horribles costumes de louage qui semble faits de toile goudronnée. --S'il est possible, fait Mariolles, de se fagoter comme ça... C'est dommage: elle n'est pas si mal faite. Voyez ses jambes; fines, nerveuses... Et Tony fait des yeux d'homme pas marié. Ceux de Sylvère, un instant, comme la mer, s'obscurcissent; et elle n'est plus rouge du tout. --Vous connaissez cette baigneuse, que vous la regardez comme ça? Sa voix aussi est un peu changée. Tony n'a pas de peine à démêler en elle la première et passagère atteinte de la jalousie. Et Tony, avec la sottise de son sexe, y prend plaisir. C'est avec un gracieux sourire qu'il répond: --Je ne la connais pas, mais je déplore qu'elle ait un costume si mal fait et si long. --Vous voudriez qu'elle fût toute nue, peut être? --Sylvère! --Puisque je sais maintenant les costumes qui vous plaisent, vous verrez comment je me baignerai. --Je ne pense pas, dit Mariolles d'un air moins gai que tout à l'heure, que vous preniez des bains de mer à Biarritz. --Et pourquoi pas moi, Tony? Est-ce que je suis difforme, ou si vous avez peur que je me noie? --J'ai peur qu'on vous regarde. Pensez comme je vais vous laisser défiler devant des paquets de gens, dans ces costumes de Cafrine! --Tantôt vous le trouviez trop long. --Mais ce n'est pas la même chose, fait Mariolles rageusement: il sent bien qu'il n'a plus «le meilleur». C'est leur première querelle, et il y a plus encore de surprise que d'hostilité dans leurs regards. C'est comme s'ils découvraient chacun dans l'autre une bête inconnue, qui gronde. --Voulez-vous me raccompagner à l'hôtel, dit enfin Sylvère. Ils remontent à petits pas, sans plus mot dire, tout près pourtant l'un de l'autre. C'est ce jour-là même qu'on a fini par tomber sur les San Buscar, un peu après le coucher du soleil, quand les gens qui se promènent sur le quai de la Grande Plage ont l'air de fantômes bleus. Mme de San Buscar est si cordialement aimable pour Sylvère qu'elle fait penser au _yours faithfully_ des fins de lettres. Quant à Mariolles, il y a eu d'abord, dans son attitude, une nuance presque imperceptible de gêne; mais lui aussi se dégèle, et il naît le plus naturellement du monde, de tout cela, un petit projet de dîner à quatre au Grand Cercle. --Ça n'est pas, dit Mme de San Buscar, que la cuisine y soit excellente. Elle n'est pas excellente. Mais la terrasse est tout à fait agréable, avec les petites bougies. --Et les papillons, fait son mari. --C'est très joli aussi, les papillons--quand ils se brûlent. Vous ne trouvez pas, Madame? Sylvère insinue qu'elle les préfère au soleil, sur une prairie. Là-dessus, comme on est à la porte de l'hôtel du même Grand Cercle, où, par hasard, les deux couples demeurent, on se sépare pour s'aller habiller. Mariolles, assez tôt en livrée, frappe à la porte de sa femme. --Entrez, dit-elle: si vous promettez de ne pas regarder d'un quart d'heure. Que je regrette donc de ne pas avoir amené Ursule. Vous ne sauriez croire comme je suis paquet, toute seule. --Heureusement, vous n'êtes plus seule. Décidément, M. de Mariolles ne respectera jamais sa femme, et Sylvère se trouve, par un accident imprévu, sur les genoux de son mari, ou plutôt un peu dessus et beaucoup entre; bref, dans une situation d'infériorité bien faite pour indigner un congrès féministe. Il ne lui reste même pas la ressource de s'écrier: Vous allez _toute_ me froisser ma robe. Car elle ne l'a pas encore mise, ni son jupon; et elle était seulement occupée aux dernières oeillères de son corset. --C'est ridicule, dit Mariolles, de porter des choses comme ça, quand on est faite comme vous. J'espère que vous profiterez d'être à Paris pour vous faire faire des ceintures. --Oui, Tony. --C'est comme vos jarretières. Qui diantre porte encore des jarretières en dehors des romances espagnoles! --Oui, Tony. Sylvère passe un jupon. --Il n'y a que votre mère pour pousser le culte de la tradition jusque-là. Pourquoi pas de la pommade? --Oui, Tony. Et je suis sûre que votre belle amie, Mme de San Buscar, ne porte pas de tout cela. Mariolles reste muet, abruptement. Toute sa loyale figure s'efforce de signifier: Comment voulez-vous que je sache ça, au moins pour les jarretelles? --Qui est-ce, Mme de San Buscar? --Une Américaine. --Et après? --Elle est de Saint-Paul, je crois, ou de Minneapolis; une ville sur un lac, dans l'Ouest, une ville très bien. --Comme qui dirait Saint-Jean-d'Angely. --Oui. Elle s'appelle Imogène. Elle avait épousé d'abord un colonel anglais très riche. Elle, elle n'avait pas le sou, ce qui ne manque pas de chic pour une Américaine. Lui est mort alcoolique, en lui laissant un sac qu'elle a encore, et un joli nom qu'elle n'a gardé que trois ans. Ça s'est prononcé San Buscar, tout d'un coup. Ce pauvre colonel: il était ivre de whisky tous les soirs, et si on voulait le raccompagner, au sortir du Club, il vous flanquait des coups de revolver. Puis il s'en allait, raide comme la justice; trouvait, par un décret spécial de la Providence, la porte de son jardin, la porte de sa villa, montait l'escalier, traversait son bureau sans encombre, et, juste devant sa chambre, chaque nuit, inévitablement, tombait; son valet de chambre entendait le bruit, et venait le coucher. --Et elle? --Imogène?... Elle s'était habituée. --Comme vous êtes renseigné! --Tout cela était de notoriété publique; lui-même en plaisantait--le jour. --Elle a eu beaucoup de chagrin, quand il est mort? --Je... je ne sais pas. Elle s'est tenue correctement; on n'a pas parlé d'elle. --Alors, pourquoi faisiez-vous cette figure en me présentant? --Mais vous avez rêvé, je vous assure. Et puis c'est plutôt San Buscar qui ne me chante pas, pour vous. Il a une réputation. Il serait compromettant, à la longue. --Lui! s'écria Sylvère, qui se mit à rire. Au fait, et lui, qui est-ce? --Mexicain. A part San Buscar, il s'appelle Christobal Almeyras. Son père a été fait comte par Maximilien, et ne l'a pas trahi en retour, ce qui est vraiment propre. Dommage qu'on lui ait donné ce nom de détrousseur de diligences. Mais j'ai dans ma folle idée que ça ne lui allait peut-être pas si mal. Ces gens-là ont ça dans le sang. --Il doit leur tourner, depuis qu'il n'y a plus de diligences. --On s'arrange. Je connais un bonhomme, un Grand d'Espagne, et le plus propre du monde, qui a été officier carliste; tout de suite il a arrêté un train. --Pourquoi faire? --Il y avait de l'argent alphonsiste dedans; bonne prise. --Il n'a pas pris autre chose? --Pas lui, non. --Comment? --Il parait que ses soldats se sont un peu amusés. Il y avait des voyageuses. Mettez qu'ils ont pris des tailles, des tailles alphonsistes, sans doute. --Vous avez de jolis amis. --Il en est de toutes couleurs sur cette côte. Il y a des jours où on se croirait dans une maison de fous. Mais vous êtes prête, je crois. Descendons, voulez-vous? III JUSQU'AU MARBRE Le haut de la tête éclairé en rouge par le reflet des petits abat-jour, San Buscar et sa femme sont déjà là, en un bon coin de la terrasse, d'où l'on peut voir la mer reluire et palpiter obscurément sous les étoiles. Et le dîner s'engage le plus gaiement du monde. Imogène Harryfellow, comtesse de San Buscar, supporte sans fléchir le voisinage de Sylvère. Elle est grande et mince comme elle, avec je ne sais quoi d'un peu viril dans la souplesse qui distingue l'Américaine de choix, celle qui se marie en Europe. La trentaine lui est encore étrangère. Elle a des yeux bleu foncé, et doit s'ennuyer avec violence, dès qu'elle ne s'amuse plus violemment. Elle a une robe où il y a de l'or dans la trame, et qui évoque, selon l'humeur dont on est, les pompes catholiques, Venise, ou les hommes-serpents des music-halls. Sylvère est vêtue de linon bleuâtre et de guipures. Dans le demi-jour, elle ressemble à ces belles fleurs pâlissantes de l'hortensia ou du magnolier, qui semblent, au bord de la nuit, absorber ce qui reste de lumière autour d'elles. --Il paraît, Madame, demande Mariolles à sa voisine, que vous ne dansez plus? --C'est Cristobal qui vous l'a dit? mais c'est vrai, au moins. Voilà plus d'un mois, depuis que mon flirt est parti, et puis mon frère Lord. --Il était donc en France? Vous savez que je ne l'ai jamais rencontré. --Il doit revenir bientôt. Il a découvert que ça n'était pas gentlemanlike de gagner de l'argent. C'est ridicule pour un Américain; ne pensez-vous pas ainsi? Nous sommes faits pour gagner de l'argent, les Yankees.
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