VIE ET MORT
DE RICHARD HI
VIE ET MORT
DE EICHAED III.
TEAGEDIE EN 5 ACTES DE W. SHAKESPEARE.
TRADUITE EN VERS FEANQAIS
LE CHEVALIER DE CHATELAIN,
Traducteur de "Macbeth," d' " Hamlet," de Julius C^sar," de "La Tempete,'
du "Marchand de Venise," d' "Othello," &c. &c.
PRIX UN FLORIN.
LONDEES:
THOMAS HAILES LACY, 89, STRAND, W.C.
1872.
THE LIBRARY
UNIVERSITY OF CALIFOENIA'
SANTA BARBARA
DEDICACE.
A NOTRE FRERE ES LETTRES. ET ES POESIE,
L'AUTEUR D' " ORION,"
OF THE " DEATH OF MARLOWE,"
AND OF THE " NOBLE HEART,"
A E. H. H. HORNE,
EN TEMOIGNAGE D'EBTIME ET D'AMITIE,
NOUS DEDIONS
CETTE NOUVELLE EDITION DU
RICHARD III. DE SHAKESPEARE.
CHEVALIER DE CHATELAIN.
23 Avril, 1672,
Anniversaire de la Naissance de Shakespeare.
EN GUISE D'INTRODUCTION
SUSPENSION D'ARMES.
Aujourd'hui 23 Avril, 1872, ot. nous publions k I'occasiou
de ranniversaire de la naissance de Shakespeare une nouvelle
Edition de Richard III, nous prenons cong6 de nos lecteurs jusquos
et y compris le 23 A\Til, 1873. A cette 6poque, si nous sommes
encore citoyen de ce monde, nous publierous la traduction de ce
que nous regardons comme le chef-d'ceuvre de Shakespeare, la
traduction du " Roi Lear" — aujourd'hui termin^e, mais que nous
avons I'espoir d'am^liorer d'ici 1^.
Ce qui reste de la pr6sente ann6e 1872 sera employe par nous
a preparer une Edition des " Beautes de la Poesie AUemande,"
pour faire suite k nos •' Fleurs du Bords du Rhin." Toutefois
aucune de ces fleurs refera partie du nouveau volume. Nan bis
in idem! Nous chercherons a completer cette ann6e ce qui sera
sans aucun doute le dernier volume de poesies originales qu'il
nous sera donne d'ecrire, nos " Chateaux en Espagne," dont
nous avons pose la premiere pierre le 19 Janvier, 1871, k la suite
de notre " Testament d'Eumolpe."
Done — si Dieu nous prete vie, nous remontrons sur la breche
litteraire le 23 Avril, 1873 — prenant cette fois pour notre
etendard — Le Roi Lear.
Sic volo — sic spero I
CHEVALIER DE CHATELAIN.
cabtelnau Lodge,
23 Avril, 1872.
TABLE DES MATIEKES,
Dkdicace .-.-»..,
EN GUISE O'iKTRODUCTION ....
HiCHAR.D III
Beautes de la Poesie AXGLAISE :—
CiNQUIEME VOLUMK. OPINIONS DE LA PRESSE
Page
V
vii
1
17o
VIE ET MORT
DE RICHARD III.
VIE KT MUitT I)E lilCHAUD III.
PERSONNAGES.
Le Hoi, Edoiuird I V.
Edouard, Puince DE OiKl.hE%,phis tnrd Ic Hot, \
Edoiuird V. \ F'lU du Roi,
Richard, Due d'York. j
George, Due de Clarence. i
Richard, Due de Gloster, plm tavd le Roi \ FreresduRoi-
Richard III. ]
UN Jeune Fils de Clarence.
Henry, Comte de UiCH:ti0SD, plus ta)-d U- Roi Henri/ VIJ.
Le Cardinal Bourchier, Archcrri/ue de Cantcrhnnj
Thomas Rotheram, Archcveijuc d'York.
Jean Morton, Eceque d'Ely.
Due DE Buckingham.
Due DE Norfolk.
CoMTE DE Surrey, son Fils.
CoMTE Rivers, Frere de la Reine du Roi Edov-ard.
Marquis de Dorset et Lord Grey, Fils de la Reim.
Comte d'Oxford.
Lord Hastings.
Lord Stanley.
Lord Lovel.
Sir Thomas Vaughait.
Sir Richard Ratcliff.
Sir William Catesby.
Sir John Tyrrel.
Sir James Blount.
Sir Walter Herbert.
Sir Robert Brackenbury. Lieutenant de la Tour.
Christoi'her Urswick, Pretre.
Un autre Pretre.
Le Lord Maire de Londres.
Le Sheriff de Wiltshire,
Elisabeth, Femme du Roi Edouard I V.
Marguerite, Veuce da Roi Henri IV.
Lady Anne.
Duchesse d'York, Mere du Roi Edouard IV., de CUiniwe, ct
de Gloster.
UxE Jeune Fille de Clarence.
Lords et Suirants, deux OentilsJioiniiws, un Heraut iVArme^,
des Scribes, des Citoijens, des Assassins, des Messai/ers, des
Revenants, des Soldats, <)'t. c)c'.
Scene. En Anoleterbe.
VIE ET MORT DE RICHARD lit.
ACTE PREMIER.
SCENE lEE.
Londres. Une Rue.
Entre Gloster.
Glostee.
Grace a ce soleil d'York, voila que cet hiver
De m^contentement sur nous planant hier,
Est devenu soudain un ete maguifique,
Nos troubles dans la mer ont mis leur polemique.
De palmes aujourd'hui tous nos fronts sont couverts,
Nos glaives suspendus parmi les lauriers verts.
Oe qui pour nous n'etait que do chaudes alarmes,
C'est sujet de chansons, et d'amoureuses larmes;
La guerre au gant de fer, la guerre au front rid^,
Pour un charmant boudoir a laisse la son de,
Au son d'un luth lascif comme au doux chant des merles
Laissant du vif plaisir eparpiller les perles.
Mais moi qui ne suis pas, pour des ebats joyeux
Taille le moins du monde, — et c'est fort ennuyeux
Moi. qui n'ai de I'amour rien pour porter au culte,
Que Taspect d'un miroir provoque, meme insulte ....
Qui suis estampille tout a fait a rebours,
Pour pouvoir courtiser les graces, les amours,
Moi pau\T:e inacheve, — de par Dame Nature
Enf ante, — pour la voir ma propre sepulture
Et si mal fagonne, qu'aboyent apres moi
Les chiens a mon aspect, sans trop savoir pourquoi
Moi, qui n'ai de loisir, que voir ma silhouette
Danser sous le soleil d'une faQon foUette,
Pour discourir encor sur ma difformite,
Des amours me disant pour moi I'inanite !
B
viK KT Mfurr i)i: uichaud hi.
Si je nc suis taillc pour Ics amuurs c<:16brc«,
Je veux fctrc du bois, moi, dcs complots fun6brc8,
J'ai conyu des desseins faits h donner I'effroi,
Pour mettre dos k dos et Clarence ct le roi ;
Que si le Iloi, mon doux et mon honorc maltre
Est juste, autant que moi je suis faux, je suis traltre,
Ce jour mcme verra mon Clarence encag6
Parce que du destin roracle dit — que G
Sera dcs Ills d'Bdouard le mcurtrier licite.
Mes pensers cacliez-vous — ah ! oui, cachez-vous vite,
Au profond do mon coeur.
{Entrcnt CLARENCE entoiin; dc (/uvdeK, et Bbackenbuey.)
Tr6s cher fr^re, bonjour !
Que font ces gardes 7
Clarence.
lis me mcnent a la tour,
Sa majesty pour/na s&ret6 personnelle.
Me donne cette escorte, et cette escorte est belle I
Gloster.
Et pour quelle raison ?
Clarence.
Pour quelle d^raison ?
Je ne saurais le dire. — On me m^ne en prison
Parce que, je le crois, las ! mon prenom est George.
Gloster.
Mais c'est mi guet-apens, mais c'est un coupe-gorge !
Ce n'est pas votrc fautc, a vous, mon cher seigneur.
Mais a voire parrain qui fut I'instigateur
De ce nom deplaisant. Mais notre roi, pcut-etre,
Se propose en la tour vous dormer le bien-etre
D'un baptemo nouveau. Clarence! qu'y-a-t-il ?
Puis-je moi le savoir ? . . . Pour vous sans nul peril ?
Clarence.
Vous sauritz tout, Richard ! . . . Oui da ! tout et le reste.
Si moi je le savais, mais ici je proteste,
Que vrai, je no sais rien. On dit, en verite,
VIE ET MORT DE RICHARD III.
Que notre digne roi, sa grave majeste,
Ecoute avec plaisir les oracles, les songes,
Les divinations, la foule des mensonges,
Et dans tout I'A B C — pour lui la lettre G
De tous les maux futurs renferme I'abr^g^.
Un sorcier, — un fanieux, — lui dit en confidence,
Que par la lettre G — sans aucune esperance,
Tomberait sa lignee — et parce que mon uom
Commence par un G— George etant mon prenom,
Je dois etre traque, mis en prison d'urgence,
Voila mon cher Gloster, le sort que moi Clarence
A mon corps defendant, je dois pouxtant subir
Parce qu'il plait au roi de sonder I'aveuir.
Gloster.
Om, voila ce que c'est, alors que par des femmes
Les liommes sont regis ; les femmes sont infames !
Vous allez k la tour, mais non de par le Roi,
Mais de par Dame Grey, sa femme, croyez-moi.
A cette extremite, c'est sa femme, Clarence,
Qui le pousse le roi, de ce n'ayez doutance ;
N'etait-ce done pas elle, et son frere odieux
Le Woodeville qui firent mettre tous deux
Lord Hastings a la tour ? . . . Ce jour on le delivre ;
Clarence ! en surete, nous ne pouvons plus vivre ! . . .
Clarence.
Je pense, par le ciel, que nul en suxete
Ne pent etre aujourd'hui — de la reine excepts
Le parentage, et puis, le dis sans m^taphore
Ces lieraults de la nuit, suivants de Dame Shore,
La maitresse du roi. N'avez-vous done appris
Quel humble suppliant s'est fait, foin des mepris !
Pres d'elle. Lord Hastings pour obtenir sa grace . . . .
Une telle conduite, est m'est avis, disgrace !
Gloster.
A force de se plaindre a la divinite,
Le seigneur chamberlain obtint sa liberte.
S;)vez-vous une chose ? . . . 6 mon imprudent fi'ere!
B 2
VIE ET MORT DE RICHARD III.
DanH la faveur du roi — c'est li, la grandc aflfaire,
Si voulons nous ancrer — il nous faut dc par Dieu I
Dti ! . . . porter sa livr6c oui, c'est li notre jeu.
Cctte veuve jalousc, et qui pis est, us(ie,
Aussi bien que sa suite, en tout mal avisde,
Une escorte femelle, escomptant ses succis,
Depuis que mon doux frere a dd. faire les frais
De leur donner brevet dc dames, — sont commferes
Avec qui nul nc peut jamais s'entendre guerea !
Brackenbuey.
J'en dcmande pardon a vous deux, hauts seigneurs,
Du roi je voudrais bien mitigcr les rigueurs,
Mais son ordre est precis, et cet ordre severe
Est que nul ne devra parler avec son frere.
Gloster.
En estil done ainsi ? — S'il plait a votre honneur
Sir Eobert — vous pouvez deguster la saveur
De ce que nous disons, — Nul de nous n'est un traitre,
De la Tour nous pouvons parler devant le mattre.
Que disons-nous du roi ? . . . Eien que d'avantageux,
Qu'il est sage toujours, et de plus vertueux.
Que son auguste reine est avancde en age,
Mais qu'elle est belle encore, et pas du tout volage ;
Nous disons que la femme a Shore a joli pied,
De cerise une 16vre, et eel a ne messied ;
Une langue agr^able et surtout bien pendue ;
Un ceil sentimental qui fait rever la nue ;
Que de la reine ils sont faits nobles les parents,
Dites, ne sont-ce pas, messire, faits patents ?
Brackenbury.
Avec tout (ja, seigneur ! moi je n'ai rien k faire !
Gloster.
Avec la Dame Shore .... oh I c'est une autre affaii-e,
Celui-L\ qui pourrait avoir affaire — un seul
Hormis,— ferait tr6s bien, — a peine d'un linceul
De faire cette affaire indiscrete en cachette !
vie et mort de richard iii. 5
Brackenbury.
Et quel est cet— " Uu se^d ? "
Gloster.
Cet " Un seul " .... en vedette
C'est son mari parbleu ! . . . Voudrais-tu me trahir 1
Brackenbury.
Pardonnez-moi, seigneur I Daignez vous abstenir,
D'avoir en ce moment plus longue conference
A.vec le noble due, mon prisonnier, Clarence !
Clarence.
Nous savons ta consigne — et devons obeir.
Gloster.
n nous faut ob^ir, — fut-ce, avec d6plaisir.
Nous sommes les valets, les abjects de la reine,
C'est pis que les sujets qu'4 sa suite elle entralne.
Fr^re Clarence ! adieu ! Je vais trouver le roi,
Dans ce que vous voudrez, de moi, f aites emjdoi.
Fallut-il appeler s
Pour vous, je le ferai, c'est vous donner la preuve
Que je veux vous servir. Mon fr^re assur^ment
Je ^ns cette disgrace et tr^s profond^ment.
Clarence.
Je sais que nul de nous ne pent se satisfaire
D'un pareil traitement.
Gloster.
Calmez-vous, mon bon frere !
n ne sera pas long votre emprisonnement,
Je vous d^livrerai, bien s^, prochainement ;
H faut en attendant, il faut, mon cher Clarence
Patienter .... Adieu i
Clarence.
Je subis I'endurance !
{Clarence, Braclieniury et les gardes so7'tent,)
vik et mokt dk richako 111.
Globtek.
Va I foule Ic scnticr quo nc pourras jamais
Rcbrousser — ing6nu Clarence — mon niais,
De mon amour pour toi, si vivace est la flamme,
Qu'avant pen, vers le ciel — , je fld-pftche ton sime,
Si de nos mains le ciel acccpte un tel cadeau I
Mais qui vient 1 ... O'est Hastings ! . . . Le revenu sur I'eau ! .
E?)tre Hastings.
Hastings.
A mon noble seigneur, que le jour soit propice !
Gloster.
J'aime Lord ChambcUan vous revoir en oflBce !
Soyez le bien-venu dans ce recoin plein d'air
Certes, qui de la Tour vaut bien mieux que I'enf er !
Comment de la prison portales vous la g&ne ?
Hastings.
Avec grand' patience, et le croirez sans peine,
Avec beaucoup d'ennui ; mais, je vlvrai, seigneur,
Pour rendre grace k ceux qui m'ont fait ce malheur !
Gloster.
Sans doute, oh ! oui, sans doute ; et mon fi'tjre Clarence
Fera de meme aussi. C'est de toute evidence
Que tous vos ennemis sont devenus les siens,
Aboyant apres vous comme dogues ct cliiens.
Hastings.
C'est dommage vraiment que soit encage I'aigle.
Quand milans et busarts, ainsi que c'est la regie,
Butinent eff rentes en pleine liberte.
Gloster.
Est-il a I'etranger du ncuf ? . . .
Hastings.
En v^rit^ !
II n'est h r^tranger nouvelle aussi mauvaise,
Que chez nous, monseigueur. Faiblc, ct mal i sou aise
VIE ET MOKT DE RICHARD III. 7
Est aujourd'hui, le roi ; son etat maladif
Tnquiete beaucoup. le fait est positif.
Gloster.
Par Saint Paul ! oh ! c'est la tres facheuse nouveile !
A travailler par trop on s'use la cervelle !
^a fait mal d'y penser. Est-il au lit le roi ?
Hastings.
Oui, certe !
Gloster.
Allez devant, je vais vous suivre moi ! (^Hastings sort. )
II ne sanrait pas vivre .... oh ! du moins — je I'espere !
Mais il ne doit mourir avant que mon bon frere
George, ne soit conduit en poste vers les cieux !
Je Tais entrer cbez lui, je le sais rancuneux,
Je m'en vais raviver sa haine de Clarence.
Que si je r^ussis, Clarence, sans doutance
Aura vecu demain. Apres ce be! exorde,
Que Dieu prenne le roi dans sa misericorde,
Et me laisse le monde ou me tremousserai.
La fille de Warwick lors je I'^pouserai.
J'ai tue, c'est tr6s vrai, son epoux, et son pere,
Mais qu'est-ce que 9a fait ? Je veux cette heritiere
Je deviendrai son pere, ainsi que son mari,
Non par amour, mais pour un dessein f avori
Que je desire atteindre, et qu'en secret mijote.
Mais ne voila-t-il pas qu'avec moi je jabote,
Que je cours au marche bien avant mon cheval,
Clarence vit encore, et le trone royal
N'est pas encor vacant .... Lorsque les deux chers freres
lis auront dispara pren-lrai mes honoraires ! . . . (i7 sort.)
SCENE IL
Londres. Une autre Eue.
Entre en scene la depojiille mortelle du Roi Henri VI., poHee
sii/r un cercueil ouvert. Bes Gentilshommes, halleiardes en
mains, lui scrvent d'escorte. LADY Anne conduit le deuil.
Lady Anne.
Posez a terrc votre honorable fardeau «-♦
Si rhonueur. toutefois loge dans un tombcau ;
VIE KT MOBT DE BICHAUD III.
Pendant qu'avcc un doux respect je me lamente,
Du noble Lancaster sur la chute recente ;
Que j'inclinc mon front avcc componction
Devant ce grand cerceuil vase d'dlection.
D'un sage et digne roi pa.le et froide effigie,
Cendres de Lancaster, quand je fais la vigie
Sur ces restes sans sang, naguerc sang royal,
Dois-je 6voquer ton ombre en cet instant fatal,
Pour qu'clle puisse entendre helas ! de la pauvre Anne
Le sanglot douloureux qui de son coeur 6mane,
De la pauvre Anne, qui, de ton fils igorgd,
Fut la femme, est la veuve, et qu'un monstre enrag6
Au tr^pas a conduit par des milliers d'injures
Et, c'est la mOme main qui tc fit tes blessures I . . .
Dans la beante plaie oil ton sang s'est enfui
Je les verse les pleurs amers d'un long ennui.
Maudite soit la main qui I'a fait sa victime,
Maudit soit-il le ccenr oseur dun si grand crime !
Maudit soit-il celui qui fit couler ce sang
Qui nous fait malheureux — ce sang de si haut rang.
Que sur sa ttite tombe un faisceau de miseres,
Le venin des crapauds, le venin des viperes,
Qu'il ait, s'il se marie, un avortou pour fils,
Dont laspect repugnant provoque le mepris ;
Qu'en le voyant sa m^re en rSvant I'espc^rance,
Eprouve le d6go(it, un dmoi d'abhorrence ;
Que sa femme k jamais res.^ente par sa mort
Un malheur plus cossu, que rinfortune sort
Qu'il m'a fait, le vilain I I'abominable traitre !
Par la pr^coce mort du doux seigneur mon maitre !
Maintenant vers Chertsey que ce noble fardeau
On le porte en passant par Saint Paul — au tombeau !
Quand serez fatigues du poids — mcttez k terre
Ce fardeau pricieux, pendant que ma priore
Au ciel s'61evera.
(Les jjortcHvs soulccent le corps et se mettent en marche.')
Entre Glosteb.
Glosteb.
Vous ! Arretez-vous Vous !
VIE ET MORT DE RICHARD III. 9
Qui portez ce cadavre . . . . et craiguez mon courroux,
Si de suite, a ma voix, ne le posez a terre !
Lady Anne.
Quel noir magicien ! quel inf ame sorciere !
Fait surgir ce demon pour arreter le cours
D'un noble devouement en vers royaux amours ?
Glostee.
Manants ! posez ici ce cadavre, bien vite,
Ou bien de par Saint Paul, je le dis, c'est licite,
Du non obeissant, je fais de suite . . . . un mort !
Peemieb Seigneur.
Arriere monseigneur ! . . . Laissez passer le sort ....
Ce sort est im cercueil ! . . .
Gloster.
Vilain chien ! sans maniere,
Alors que je commande, arriere, et vite anriere ! . . .
Si ne me rends respect, ta haUebarde en main,
Je te pietinerai vil chenapan ! . . . vilain !
{_Les poHeurs posent le cerceuil a terre.)
Lady Anne.
He quoi 1 Vous avez peur ? . . . Las ! point je ne vous blame,
Cax vous etes mortels ; — ^m^me la plus belle ame
Ne saurait supporter I'oeil malin de satan ....
Ministre de I'enfer .... en arriere ! va-t'-en.
Tu n'avais de pouvoir que sur son corps .... Inf ame !
Va-t'-en, tu ne saurais au ciel happer son ame !
Gloster.
Aimable et gente sainte, envers ton serviteur
Ne sois si furibonde ! . . . un peu plus de douceur.
Lady Anne.
Vilain demon! va-t'-en ! va-t'-en, va-t'-en vipere !
Toi qui fais un enfer de notre heureuse terre,
La remplissant de cris, de profondes clameurs,
De maledictions, d'innombrables horreurs I
10 VIK KT MOIIT DK Urf'lfAUI) III.
Que si tu prcn'ls jjlai.sir h cfntcmplcr tc8 crimcH,
Vois un (ichantilJon dc plus de tcs victimes.
O mcs seigneurs, voycz ! voycz de Henri mort
Resaignent k nouveau Ics blcssurcs 6 sort !
Laide difformitd ! â– . . c'est pourtant ta presence
Qui de cc sang fig6 ranime ain:-!i Tcssencc !
O Dicu qui fis cc sang, vcnge le done ce mort I
Terra qui bois ce sang dans un terrible effort
Venge le done ce mort ? . . . Ciel ! que vite ta ^'oiidre
Eteigne k tout jamais et le reduise en poudre
L'infame meurtrier O Terre entr'ouvrc toi
Et mange le cet ogre . . . . il a tu6 son roi!
Glosteb.
Dame, la charit6 ne la connaisscz mie,
Du genre humain loin d'etre implacable ennemie,
Elle rend, c'est son lot, et c'est un lot moral
Des benedictions, et le bicn pour le mal.
Lady Anne.
Scei6rat! tu ne sais ni de Dieu, ni des hommes
La loi, la simple loi. Tu n'as des gentilshommes
Dans ta cai'casse rien, il n'y a d'animal
Si f6roce qu'il soit, qui n'ait, quoiquc brutal
Quelquc pcu de piti^.
Glosteb,
Je n'en connais aiicune,
Done ne suis animal ; c'est \k mon infortune.
Lady Anne.
Des merveilles merveille ! . . . alors que les demons
Disent la verite dans Icurs affreux sermons.
Glosteb.
Plus merveilleux encore alors que les saints anges
Convent dans leur doux sein des coieres 6tranges!
Daigne, toi ! de la femme une perfection,
De ces torts supposes donner permission
A moi, ton inculpe, oe n'est faveur, bicn grande.
D'un niodeste argument de to fairc I'offrande.
vie et mort de richard iii. 11
Lady Anne.
Daigne contrefagon grotesque d'un bandit ,
Pour les maus bieu connus, fruits de ton noir esprit,
Mc donner le loisir de pouToir te maudire !
Gloster.
Toi, plus belle que langue ait jamais pu le dire,
D'un loisir patient daigne me faire octroi
Afiu qu'a m'excuser, je puisse arriver moi.
Lady Anne.
Toi plus atroce encor qu'on ne se I'imagine,
Ce n'est qu'en te pendant, toi maudite vermine,
Que tu peux t'excuser.
Gloster.
Mais par tel d^sespoir,
Mais je m'accuserais, cela serait beau voir !
Lady Anne.
Tu serais excuse pour t'etre fait justice,
De tant de meurtres, toi, I'auteur ou le complice.
Gloster.
On en met sur mon dos un peu trop, entre nous,
Ne les ai tue tons, n'ai tu6 votre 6poux.
Lady Anne.
Lors il serait vivant.
Gloster.
Non pas, il est mort certe.
Par la main d'Edouard, qui la voulait sa perte.
Lady Anne.
Par la gorge tu mens, Marguerite en son sang
Vit ton glaive fumer. Tu voulus dans son flanc
Le plonger certain jour, mais cette fois tes frferes
Out detourn^ le coup, d6jou6 tes col^res.
Gloster.
Par ses propos menteurs j'etais exasper^.
12 vie et mort dk hichauo iji.
Lady Anne.
Non pas I . . . par ton esprit sanglant, d6natur6,
Qui n'a jamais rtiv6 rien que des bouchcries ;
Le roi tu I'aa tu6.
Glosteb.
Foin des cafarderies I
Je I'accorde.
Lady Anne.
Marsouin ! que Dieu t'accorde alors
Pour ce fait que tu sois damnd d'^me et de corps.
II 6tait si bon roi, si plein de bienveillance !
Glosteb.
Adonc plus acceptable au roi du ciel je pense.
Lady Anne.
H est au ciel, oui certe, ou jamais tu n'iras.
Glosteb.
II me doit un merci. Lui fis ce doux tr^pas,
Au ciel il est bien mieux qu'il n'etait sur la terre.
Lady Anne.
Toi tu n'es fait que pour Teiifer, ce n'est mystere.
Glosteb.
Ou pour un autre lieu, si ne dois le cacher.
Lady Anne.
Pour un cachot ! . . .
Glosteb.
Non pour votre chambre 4 coucher !
Lady Anne.
On aurait bon repos dans la chambre oii tu couches ?
Glosteb.
Dame I nous coucherons ensemble, et ferons souches.
Lady Anne.
Je I'esp^re 1
VIE ET MORT DE RICHARD III. 13
GrLOSTEE.
Et moi done ! . . . J' en suis plus que certain ....
Mais laissons de cote ce combat main a main
De nos esprits railleurs ; envisageons I'afEaire
Lentement, froidement — il est elementaire
Que celui-la qui fit de ces Plantag^nets
D'Edouard et de Henri des cadavres muets
Que I'executeur certe est tout aussi coupable.
Lady Anne,
Vous en futes la cause et I'effet deplorable.
Glostek.
Votre beauts, madame, a cause cet effet,
Jusques dans mon sommeil car elle me hantait ;
J'eusse eutrepris, je crois, la mort de tout le monde,
Sur votre sein charmant pour vivre une seconde.
Lady Ajstne.
Homicide ! vois-tu, si je croyais ceci,
D'efEacer ma beaute je n'aurais nul souci,
Mes ongles, au besoin, me rendraient ce service.
Glostee.
Mes yeux ne sauraient pas supporter ce supplice.
Tel que le monde entier est de par le soleil
Rdchauffe, rejoui, tel votre teint vermeil,
Son exquise beaute, c'est mon jour, c'est ma vie !
G'est qu'en vous contemplant, oui, mon ame est ravie.
Lady Axxe.
Que ton jour le surplombe et le voile la nuit,
Que la mort de ta vie eteigne le conduit.
Glostee.
Oh ! ne te maudis pas, divine creature.
Plus beUe que le jour et la nuit la plus pure.
Lady Anne.
Pour me venger de toi, scelerat ^hont^ !
Je voudrais poss^der cette rare beaute I
14 VIK KT MOKT W. UICItAUr) \l\.
Glosteb.
Ah ! c'est une action bicn pous8(5e k I'extrfime
Que vouloir tc vcngcr de cclui li qui t'aimc 1
Lady Anne.
C'est louable action de laisscr mon courroux
8c vcngcr do cclui ([ui tua mon cpoux.
Glosteb.
Cclui qui t'a priv6 d'un 6poux, pourra Dame,
T'cn trouvcr un mcillcur, Ic dis ct Ic proclame.
Lady Anne.
Un de mcillcur que lui ? sur tcn-c il n'en est pa-s.
Glosteb.
H en est un qui t'aimc, et qui vit dans tes lacs.
Lady Anne.
Son nom 1
Glosteb.
Plantag^net.
Lady Anne.
Mais c'6tait lui ... . lui mSme !
Glosteb.
Lc mcmc nom, c'est vrai ; mais dcs maiis la crcmc.
Lady Anne.
Oil done est-il ?
Glosteb.
Ici. (Lady Anne lui crache au visage.)
Pourquoi cracher sur moi ?
Lady Anne.
En signe de m^pris, et pour t'insulter quoi ! . . .
Que n'cst-ellc un poison dangcrcux ma salive !
Glosteb.
Nul poison ne saurait sortir de ta gencive.
vie et mort de richard iii. 15
Lady Anne.
Jamais sur un crapaud plus que toi veneneux
Ne tomba mon mdpris, tu m'infectes les yeux.
GrLOSTER.
Tes yeux ont infects les miens, suave Dame.
Lady Anne.
Pour te frapper a mort, percer jusqu'i ton ame,
Que ne sont-ils mes yeux d'^normes basilics,
Que ne contiennent-ils le venin des aspics ?
Gloster.
Je le voudi-ais afin de mourir tout de suite,
Mourir a petit feu 9a n'est de I'eau b6nite !
Tes yeux ont soutire de mes yeux en dehors
Des pleurs ; oui, de ces yeux qui jamais de remords
N'ont connu les douleurs, ni les torrents de larmes,
De ces yeux restes sees au plus fort des alarmes ;
Pas meme quand mon pere, York, pleura cependant
En entendant le cri piteux que fit Eutland
De son glaive alors que ClifEord au noir visage
Le menaya ; ni quand ton vaillant pere, un sage,
Narra la triste histoire, en s'arretant vingt fois
De la mort de mon pere, en laissant ses emois
Se faire jour ; si bien que ces coeurs, de froids marbres,
Laissaient pleuvoir leurs yeux ainsi que font les arbres
Quand la pluie a long-temps liumecte leurs cbeveux . , . .
Mes yeux males pourtant, resterent dedaigneux,
De verser leur rosee, et je n'eus pas de larmes ;
Mais ce que mes chagrins n'ont pu faire, — tes charmes,
Et ta beauts I'ont fait. Mes yeux, mes pauvres yeux
A force de pleurer, ont perdu leur lumiere.
N'ai jamais implore depuis que suis sur terre