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Arthur Augustus Tilley.

Cambridge readings in French literature online

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.jour a elle, sans meme le lui dire jamais. Un autre chapitre offrirait
ses relations moins simples, moins faciles d'abord, mais finalement
si etablies avec M. de Chateaubriand. Mme Recamier 1'avait vu
pour la premiere fois chez Mme de Stael, en 1801 ; elle le revit pour
la seconde fois en 1816 ou 1817, vers le temps de la mort de Mme de
Stael, et chez celle-ci encore. Mais ce n'avaient etc la que des
rencontres, et la liaison veritable ne se noua que tard, dans le
temps ou M. de Chateaubriand sortit du ministere, et a 1'Abbaye-
aux-Bois.

II y aurait aussi un chapitre a faire sur la liaison etroite avec
Benjamin Constant, laquelle date seulement de 1814-1815. Les
lettres de celui-ci, adressees a Mme Recamier, y aideraient beau-
coup; mais elles seraient tres-insuffisantes, au point de vue de la
verite, si 1'on n'y ajoutait la contre-partie, ce qu'il ecrivait pour lui
seul au sortir de la, et que bien des gens ont lu, et enfin si 1'on
n'eclairait le tout par les explications de moraliste qui ne se
trouvent point d'ordinaire dans les plaidoiries des avocats. Mais
cela me rappelle qu'il y a tout un facheux proces entame a ce
sujet, et j'ai hate de me taire.

Avant le chapitre de Benjamin Constant, il y aurait encore a
faire celui du voyage d'ltalie en 1813, le sejour a Rome, la liaison
avec Canova, le marbre de celui-ci, qui cette fois, pour etre ideal,
n'eut qu'a copier le modele; puis le sejour a Naples aupres de la
reine Caroline et de Murat. Ce dernier, si je ne me trompe,
resta quelque peu touche. Mais c'est assez de rapides perspec-
tives.

Quand Mme Recamier vit s'avancer 1'heure ou la beaute" baisse
et palit, elle fit ce que bien peu de femmes savent faire: elle ne
lutta point; elle accepta avec gout les premieres marques du temps.
Elle comprit qu'apres de tels succes de beaute, le dernier moyen
de paraitre encore belle etait de ne plus y pretendre. A une femme
qui la revoyait apres des anne"es, et qui lui faisait compliment sur
son visage: "Ah! ma chere amie, repondait-elle, il n'y a plus
d'illusion a se faire. Du jour ou j'ai vu que les petits Savoyards
dans la rue ne se retournaient plus, j'ai compris que tout 6tait



92 SAINTE-BEUVE

fini." Elle disait vrai. Elle etait sensible en effet a tout regard et
a toute louange, a 1'exclamation d'un enfant ou d'une femme du
peuple tout comme a la declaration d'un prince. Dans les foules,
du bord de sa caleche elegante qui n'avancait qu'avec lenteur,
elle remerciait chacun de son admiration par un signe de tete et
par un sourire.

A deux epoques, M. Recamier avait essuye de grands revers de
fortune: la premiere fois au debut de 1'Empire, la seconde fois
dans les premieres annees de la Restauration. C'est alors que
Mme Recamier se retira dans un appartement de 1'Abbaye-aux-
Bois, en 1819. Elle ne tint jamais plus de place dans le monde que
quand elle fut dans cet humble asile, a une extremite de Paris.
C'est de la que son doux genie, degage des complications trop vives,
se fit de plus en plus sentir avec bienfaisance. On peut dire qu'elle
perfectionna Part de 1'amitie et lui fit faire un progres nouveau:
ce fut comme un bel art de plus qu'elle avait introduit dans la vie,
et qui decorait, ennoblissait et distribuait tout autour d'elle.
L'esprit de parti etait alors dans sa violence. Elle desarmait les
coleres, elle adoucissait les asperites; elle vous otait la rudesse et
vous inoculait 1'indulgence. Elle n'avait point de repos qu'elle
n'eut fait se rencontrer chez elle ses amis de bord oppose, qu'elle
ne les cut concilies sous une mediation clemente. C'est par de
telles influences que la societe devient societe autant que possible,
et qu'elle acquiert tout son liant et toute sa grace. C'est ainsi
qu'une femme, sans sortir de sa sphere, fait ceuvre de civilisation
au plus haut degre, et qu'Eurydice remplit a sa maniere le role
d'Orphee. Celui-ci apprivoisait la vie sauvage; 1'autre termine
et couronne la vie civilisee.

Un jour, en 1802, pendant cette courte paix d'Amiens, non pas
dans le brillant hotel de la rue du Mont-Blanc, que Mme Recamier
occupait alors, mais dans le salon du chateau de Clichy ou elle
passait 1'ete, des hommes venus de bien des cotes differents etaient
reunis, Adrien et Mathieu de Montmorency, le general Moreau,
des Anglais de distinction, M. Fox, M. Erskine et beaucoup
d'autres: on etait en presence, on s'observait; c'etait a qui ne
commencerait pas. M. de Narbonne, present, essayait d'engager
la conversation, et, malgre son esprit, il n'avait pu y reussir.
Mme Recamier entra : elle parla d'abord a M. Fox, elle dit un mot
a chacun, elle presenta chaque personne a 1'autre avec une louange



SAINTE-BEUVE 93

appropriee; et a 1'instant la conversation devint g^nerale, le lien
naturel fut trouve.

Ce qu'elle fit la un jour, elle le fit tous les jours. Dans son petit
salon de 1'Abbaye, elle pensait a tout, elle etendait au loin son
. reseau de sympathie. Pas un talent, pas une vertu, pas une
distinction qu'elle n'aimat a connaitre, a convier, a obliger, a
mettre en lumiere, a mettre surtout en rapport et en harmonic
autour d'elle, a marquer au cceur d'un petit signe qui etait sien.
II y a la de 1'ambition, sans doute; mais quelle ambition adorable,
surtout quand, s'adressant aux plus celebres, elle ne neglige pas
meme les plus obscurs, et quand elle est a la recherche des plus
souffrants ! C'e"tait le caractere de cette ame si multiplied de
Mme Recamier d'etre a la fois universelle et tres-particuliere, de
ne rien exclure, que dis-je? de tout attirer, et d'avoir pourtant le
choix.

Ce choix pouvait meme sembler unique. M. de Chateaubriand,
dans les vingt dernieres annees, fut le grand centre de son monde,
le grand interet de sa vie, celui auquel je ne dirai pas qu'elle
sacrifiait tous les autres (elle ne sacrifiait personne qu'elle-meme),
mais auquel elle subordonnait tout. II avait ses antipathies, ses
aversions et meme ses amertumes, que les Memoires cFoutretombe
aujourd'hui declarent assez. Elle temperait et corrigeait tout cela.
Comme elle etait ingenieuse a le faire parler quand il se taisait, a
supposer de lui des paroles aimables, bienveillantes pour les autres,
qu'il lui avait dites sans doute tout a 1'heure dans 1'intimite, mais
qu'il ne repetait pas toujours devant des temoins ! Comme elle
etait coquette pour sa gloire ! Comme elle reussissait parfois aussi
a le rendre reellement gai, aimable, tout a fait content, eloquent,
toutes choses qu'il etait si aisement des qu'il le voulait ! Elle
justifiait bien par sa douce influence aupres de lui le mot de
Bernardin de Saint-Pierre: "II y a dans la femme une gaiete
legere qui dissipe la tristesse de 1'homme." Et ici a quelle tristesse
elle avait affaire! tristesse que Rene avait apportee du ventre
de sa mere, et qui s'augmentait en vieillissant ! Jamais Mme de
Maintenon ne s'inge"ma a desennuyer Louis XIV autant que
Mme Recamier pour M. de Chateaubriand. "J'ai toujours
remarque, disait Boileau en revenant de Versailles, que, quand la
conversation ne roulait pas sur ses louanges, le Roi s'ennuyait
d'abord, et etait pret ou a bailler ou a s'en aller." Tout grand



94 SAINTE-BEUVE

poete vieillissant est un peu Louis XIV sur ce point. Elle avait
chaque jour mille inventions gracieuses pour lui renouveler et
rafraichir la louange. Elle lui ralliait de toutes parts des amis, des
admirateurs nouveaux. Elle nous avait tous enchaines aux pieds
de sa statue avec une chaine d'or.

Une personne d'un esprit aussi delicat que juste, et qui 1'a bien
connue, disait de Mme Recamier: "Elle a dans le caractere ce que
Shakspeare appelle milk of human kindness (le lait de la bonte
humaine), une douceur tendre et compatissante. Elle voit les
defauts de ses amis, mais elle les soigne en eux comme elle soignerait
leurs infirmites physiques." Elle etait done la sceur de Charite de
leurs peines, de leurs faiblesses, et un peu de leurs defauts.

Que dans ce precede habituel il n'y cut quelques inconvenients
a la longue, meles a un grand charme; que dans cet air si tiede et si
calmant, en donnant aux esprits toute leur douceur et tout leur
poli, elle ne les amollit un peu et ne les inclinat a la complaisance,
je n'oserai le nier, d'autant plus que je crois 1'avoir, peut-etre,
eprouve moi-meme. C'etait certainement un salon, ou non seule-
ment la politesse, mais la charite nuisait un peu a la verite. II y
avait decidement des choses qu'elle ne voulait pas voir et qui
pour elle n'existaient pas. Elle ne croyait pas au mal. Dans son
innocence obstinee, je tiens a le faire sentir, elle avait garde de
1'enfance. Faut-il s'en plaindre? Apres tout, y aura-t-il encore
un autre lieu dans la vie ou 1'on retrouve une bienveillance si
reelle au sein d'une illusion si ornee et si embellie? Un moraliste
amer, La Rochefoucauld, 1'a dit: "On n'aurait guere de plaisir
si on ne se flattait jamais."

J'ai entendu des gens demander si Mme Recamier avait de
1'esprit. Mais il me semble que nous le savons deja. Elle avait au
plus haut degre non cet esprit qui songe a briller pour lui-meme,
mais celui qui sent et met en valeur I'esprit des autres. Elle
ecrivait peu; elle avait pris de bonne heure cette habitude d'ecrire
le moins possible; mais ce peu etait bien et d'un tour parfait.
En causant, elle avait aussi le tour net et juste, 1'expression a
point. Dans ses souvenirs elle choisissait de preference un trait
fin, un mot aimable ou gai, une situation piquante, et negligeait
le reste; elle se souvenait avec gout.

Elle ecoutait avec seduction, ne laissant rien passer de ce qui
etait bien dans vos paroles sans temoigner qu'elle le sentit. Elle




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SAINTE-BEUVE 95

questionnait avec intret, et tait tout entiere a la re"ponse. Rien
qu'a son sourire et a ses silences, on etait interesse a lui trouver de
1'esprit en la quittant.

Quant a la jeunesse, a la beaute de son cceur, s'il a etc donne" a
tous de l'appre"cier, c'est a ceux qui en ont joui de plus pres qu'il
appartient surtout d'en parler un jour. Apre's la mort de
M. Ballanche et de M. de Chateaubriand, quoiqu'elle cut encore
M. Ampere, le due de Noailles, et tant d'autres affections autour
d'elle, elle ne fit plus que languir et achever de mourir. Elle
expira le II mai 1849, dans sa soixante-douzieme annee. Cette
personne unique, et dont la memoire vivra autant que la socie"te
francaise, a etc" peinte avec bien de la grace par Gerard dans sa
fraicheur de jeunesse. Son buste a ete sculpte par Canova dans
son ide"al de beaute. Achille Deveria a trace d'elle, le jour de sa
mort, une esquisse fidele qui exprime la souffrance et le repos.



VICTOR HUGO

VICTOR-MARIE HUGO (1802-1885), son of a Napoleonic soldier who became
a general and of a bourgeoise of Nantes, was born at Besancon, the old capital
of Franche-Comte'. His plays and his novels have faded, but the splendour
of his poetry remains undimmed. As an artist in verse he is supreme, and
when he is simple and sincere he is a great poet, great in satire, greater in
epic, greatest of all in lyric. Les Chdiiments (1853), the first series of La
Legende des Stecles (1859), and Les Contemplations (1856), all published
during his exile, first in Jersey and then in Guernsey, best represent these
different sides of his genius. There is much truth in P^guy's remark that
no one, not even Victor Hugo himself, was of greater service to Victor Hugo
than Napoleon III. Of the three following poems, the first comes from
Les Cbdtiments, the second from the Fourth Book Pauca meae of Les
Contemplations, written in memory of his daughter Le'opoldine, who with
her husband, Auguste Vacquerie, was drowned in the Seine at Villequier
on September 4, 1846; and the third from Les Rayons et les Ombres (1840).

CHANSON

Nous nous promenions parmi les de"combres,

A Rozel-Tower,
Et nous ecoutions les paroles sombres

Que disait la mer.



96 VICTOITHUGO

L'enorme Ocean car nous entendimes
Ses vagues chansons

Disait, "Paraissez, verites sublimes
Et bleus horizons !

"Le monde captif, sans lois et sans regies,

Est aux oppresseurs;
Volez dans les cieux, ailes des grands aigles,

Esprits des penseurs !

"Naissez, levez-vous sur les flots sonores,
Sur les flots vermeils,

Faites dans la nuit poindre vos aurores,
Peuples et soleils !

"Vous laissez passer le foudre et la brume,

Les vents et les cris,
AfTrontez 1'orage, affrontez 1'ecume,

Rochers et proscrits ! "

ELLE ETAIT PALE, ET POURTANT ROSE

Elle etait pale, et pourtant rose,
Petite avec de grands cheveux.
Elle disait souvent: " Je n'ose,"
Et ne disait jamais: " Je veux."

Le soir, elle prenait ma Bible
Pour y f aire epeler sa sceur,
Et, comme une lampe paisible,
Elle eclairait ce jeune cceur.

Sur le saint livre que j 'admire
Leurs yeux purs venaient se fixer;
Livre ou 1'une apprenait a lire,
Ou 1'autre apprenait a penser !

Sur 1'enfant, qui n'eut pas lu seule,
Elle penchait son front charmant,
Et 1'on aurait dit une aieule,
Tant elle parlait doucement !




GRACE BEFORE MEAT
Chardin




h



VICTOR HUGO 97

Elle lui disait: "Sois bien sage !"
Sans jamais nommer le demon;
Leurs mains erraient de page en page
Sur Moise et sur Salomon,

Sur Cyrus qui vint de la Perse,
Sur Moloch et Leviathan,
Sur 1'enfer que Jesus traverse,
Sur 1'fiden ou rampe Satan !

Moi, j'ecoutais. . . O joie immense
De voir la sceur pres de la soeur !
Mes yeux s'enivraient en silence
De cette ineffable douceur.

Et dans la chambre humble et deserte
Ou nous sentions, caches tous trois,
Entrer par la fenetre ouverte
Les souffles des nuits et des bois,

Tandis que, dans le texte auguste,
Leurs cceurs, lisant avec ferveur,
Puisaient le beau, le vrai, le juste,
II me semblait, a moi, reveur,

Entendre chanter des louanges
Autour de nous, comme au saint lieu,
Et voir sous les doigts de ces anges
Tressaillir le livre de Dieu !



GUITARE

Gastibelza, 1'homme a la carabine,

Chantait ainsi:
"Quelqu'un a-t-il connu dona Sabine,

Quelqu'un d'ici?
Dansez, chantez, villageois ! la nuit gagne

Le mont Falu.
Le vent qui vient a travers la montagne

Me rendra f ou !



98 VICTOR HUGO

"Quelqu'un de vous a-t-il connu Sabine,

Ma Senora?
Sa mere etait la vieille Maugrabine

D'Antequera,
Qui chaque nuit criait dans la Tour-Magne

Comme un hibou ...
Le vent qui vient a travers la montagne

Me rendra f ou !

"Dansez, chantez ! Des biens que 1'heure envoie

II faut user.
Elle etait jeune, et son ceil plein de joie

Faisait penser.
A ce vieillard qu'un enfant accompagne

Jetez un sou ! . . .
Le vent qui vient a travers la montagne

Me rendra fou !

"Vraiment, la reine cut pres d'elle etc laide

Quand, vers le soir,
Elle passait sur le pont de Tolede

En corset noir.
Un chapelet du temps de Charlemagne

Ornait son cou . . .
Le vent qui vient a travers la montagne

Me rendra fou !

"Le roi disait, en la voyant si belle,

A son neveu :
'Pour un baiser, pour un sourire d'elle,

'Pour un cheveu,
'Infant don Ruy, je donnerais 1'Espagne

'EtlePerou!'
Le vent qui vient a travers la montagne

Me rendra fou !

" Je ne sais pas si j'aimais cette dame,

Mais je sais bien
Que, pour avoir un regard de son ame,

Moi, pauvre chien,



VICTOR HUGO 99

J'aurais gaiement passe dix ans au bagne

Sous le verrou ...
Le vent qui vient a travers la montagne

Me rendra fou !

"Un jour d'ete que tout etait lumiere,

Vie et douceur,
Elle s'en vint jouer dans la riviere

Avec sa soeur;
Je vis le pied de sa jeune compagne

Et son genou ...
Le vent qui vient a travers la montagne

Me rendra fou !

"Quand je voyais cette enfant, moi la patre

De ce canton,
Je croyais voir la belle Cleopatre,

Qui, nous dit-on,
Menait Cesar, empereur d'Allemagne,

Par le licou ...
Le vent qui vient a travers la montagne

Me rendra fou !

"Dansez, chantez, villageois, la nuit tombe!

Sabine un jour
A tout vendu, sa beaute de colombe,

Et son amour,
Pour 1'anneau d'or du comte de Saldagne,

Pour un bijou ...
Le vent qui vient a travers la montagne

Me rendra fou !

"Sur ce vieux bane souffrez que je m'appuie,

Car je suis las.
Avec ce comte elle s'est done enfuie !

Enfuie, helas !
Par le chemin qui va vers la Cerdagne,

Je ne sais ou.. .
Le vent qui vient a travers la montagne

Me rendra fou !



ioo VICTOR HUGO

" Je la voyais passer de ma demeure,

Et c'etait tout.
Mais a present je m'ennuie a toute heure,

Plein de degout,
Reveur oisif, 1'ame dans la campagne,

La dague au clou . . .
Le vent qui vient a travers la montagne

M'a rendu f ou ! "



RONSARD

PIERRE DE RONSARD (1524-1585) was born at his father's chateau of
La Poissonniere in the Vendomois. Compelled by deafness to abandon a
diplomatic career he devoted himself to poetry, became the leader of a new
poetic school, of which the chief writers were known as La Pleiade, and
from 1555 to his death was widely honoured as the "prince of French poets."
His services to French poetry were very great. Building on the work of
Marot, he enriched its vocabulary and metrical resources and gave it a
dignity and distinction which it had hitherto lacked. He is, after Victor
Hugo, the most considerable poet of France.

A CASSANDRE

Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avoit desclose
Sa robe de pourpre au soleil,
A point perdu ceste vespree,
Les plis de sa robe pourpree,
Et son teint au vostre pareil.

Las ! voyez comme en peu d'espace,
Mignonne, elle a dessus la place,
Las ! las ! ses beautez laisse cheoir !
O vrayment marastre Nature,
Puis qu'une telle fleur ne dure
Que du matin jusques au soir !

Done, si vous me croyez, mignonne,
Tandis que vostre age fleuronne
En sa plus verte nouveaute,
Cueillez, cueillez vostre jeunesse:
Comme a ceste fleur, la vieillesse
Fera ternir vostre beaute.



RONSARD 101

SONNET

Je vous envoye un bouquet que ma main
Vient de trier de ces fleurs epanies;
Qui ne les eust a ce vespre cueillies,
Cheutes a terre elles fussent demain.

Cela vous soit un exemple certain
Que vos beautez, bien qu'elles soient fleuries,
En peu de temps seront toutes flaitries,
Et, comme fleurs, periront tout soudain.

Le temps s'en va, le temps s'en va, ma dame,
Las ! le temps, non, mais nous nous en aliens,
Et tost serons estendus sous la lame.

Et des amours desquelles nous parlons
Quand serons morts n'en sera plus nouvelle.
Pour ce aymez-moy ce pendant qu'estes belle.

SONNET

Quand vous serez bien vieille, au soir, a la chandelle,
Assise aupres du feu, devidant et filant,
Direz, chantant mes vers, et vous esmerveillant :
Ronsard me celebroit du temps que j'estois belle.

Lors vous n'aurez servante oyant telle nouvelle,
Desja sous le labeur a demy sommeillant,
Qui, au bruit de Ronsard, ne s'aille reveillant,
Benissant vostre nom de louange immortelle.

Je seray sous la terre, et, fantosme sans os,
Par les ombres myrteux je prendray mon repos;
Vous serez au fouyer une vieille accroupie,

Regrettant mon amour et vostre fier desdain.
Vivez, si m'en croyez, n'attendez a demain;
Cueillez des aujourd'huy les roses de la vie.



102

HEREDIA

JOSE-MARIE DE HEREDIA (1842-1906) was born in Cuba, his father being a
Spaniard, a descendant from one of the conquistadores of the New World, and
his mother a Frenchwoman. His only publication was Les Tropbees (1893),
a volume of poems for the most part sonnets, in which every line is chiselled
to the utmost perfection.

SUR LE LIVRE DES AMOURS DE PIERRE DE RONSARD

Jadis plus d'un amant, aux jardins de Bourgueil,

A grave plus d'un nom dans 1'ecorce qu'il ouvre,

Et plus d'un coeur, sous 1'or des hauts plafonds du Louvre,

A 1'eclair d'un sourire a tressailli d'orgueil.

Qu'importe? Rien n'a dit leur ivresse ou leur deuil;

Us gisent tout entiers entre quatre ais de rouvre

Et nul n'a dispute, sous 1'herbe qui les couvre,

Leur inerte poussiere a 1'oubli du cercueil.

Tout meurt. Marie, Helene et toi, fiere Cassandre,

Vos beaux corps ne seraient qu'une insensible cendre,

Les roses et les lys n'ont pas de lendemain

Si Ronsard, sur la Seine ou sur la blonde Loire,

N'eut tresse pour vos fronts, d'une immortelle main,

Aux myrtes de 1' Amour le laurier de la Gloire.

LES BERGERS

Viens. Le sentier s'enfonce aux gorges du Cyllene.
Voici 1'antre et la source, et c'est la qu'il se plait
A dormir sur un lit d'herbe et de serpolet
A 1'ombre du grand pin ou chante son haleine.

Attache a ce vieux tronc moussu la brebis pleine.
Sais-tu qu'avant un mois, avec son agnelet,
Elle lui donnera des f romages, du lait ?
Les Nymphes fileront un manteau de sa laine.

Sois-nous propice, Pan ! 6 Chevre-pied, gardien

Des troupeaux que nourrit le mont Arcadien,

Je t'invoque. . . II entend ! J'ai vu tressaillir 1'arbre.

Partons. Le soleil plonge au couchant radieux.

Le don du pauvre, ami, vaut un autel de marbre,

Si d'un cceur simple et pur 1'offrande est faite aux Dieux.




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LOUISE LABE

LOUISE LABE (1525 or 1526-1566), la belle Cordiere, was born and lived at
Lyons. She was the daughter of a well-to-do ropemaker, and her husband
was of the same trade. Her sonnets are remarkable for the sincerity of their
intense passion.

NE REPRENEZ, DAMES, SI J'AY AYMfi

Ne reprenez, Dames, si j'ay ayme;
Si j'ay senti mile torches ardantes,
Mile travaus, mile douleurs mordantes:
Si en pleurant j'ay mon terns consume",

Las ! que mon nom n'en soit par vous blasme.
Si j'ay failli, les peines sont presentes;
N'aigrissez point leurs pointes violentes:
Mais estimez qu'Amour, a point nomme,

Sans votre ardeur d'un Vulcan excuser,

Sans la beaute d' Adonis acuser,

Pourra, s'il veut, plus vous rendre amoureuses:

En ayant moins que moi d'ocasion,
Et plus d'estrange et forte passion.
Et gardez-vous d'estre plus malheureuses.

MAROT

A LA BOUCHE DE DIANE

Bouche de coral precieux,
Qui a baiser semblez semondre;
Bouche qui d'un cueur gracieux
S^avez tant bien dire et respondre,
Respondez-moy: doit mon cueur fond re
Devant vous, comme au feu la eyre?
Voulez-vous bien celuy occire
Qui crainct vous estre desplaisant?
Ha ! bouche que tant je desire,
Dictes nenny en me baisant.



IO4



GAUTIER



THEOPHILE GAUTIER (1811-1872) was born at Tarbes under the Pyrenees,
but spent nearly his whole life at Paris. He began to study painting, but,
having been drawn into the Romantic movement, he exchanged the brush
for the pen and became an unusually prolific writer. His best and most
characteristic works in prose are Voyage en Espagne, Constantinople, and
Voyage en Russie, which give full scope to his genius for describing the
outward aspect of things. He also wrote novels Mademoiselle de Maupin,
Le Capitaine Fracasse short stories, and many miscellaneous volumes,
the fruit of over thirty years' labour as literary, dramatic, and art critic to
various journals. His vocabulary is as rich and learned as Victor Hugo's,
and his syntax is impeccable. Of his three volumes of verse by far the best
is Emaux et Camees (1852). The following poem, which is taken from it,
is at once an expression and an illustration of the author's artistic creed.

L'ART

Oui, 1'oeuvre sort plus belle
D'une forme au travail

Rebelle,
Vers, marbre, onyx, email.

Point de contraintes fausses !
Mais que pour marcher droit

Tu chausses,
Muse, un cothurne etroit.

Fi du rhythme commode,
Comme un soulier trop grand,

Du mode
Que tout pied quitte et prend !

Statuaire, repousse
L'argile que petrit

Le pouce
Quand flotte ailleurs 1'esprit;

Lutte avec le carrare,
Avec le pares dur

Et rare,
Gardiens du contour pur;



GAUTIER 105

Etnprunte a Syracuse
Son bronze oti fermement

S'accuse
Le trait fier et charmant;

D'une main dedicate
Poursuis dans un fikm

D'agate
Le profil d'Apollon.

Peintre, fuis 1'aquarelle,
Et fixe la couleur

Trop f rele
Au four de Tejnailleur.

Fais les sirenes bleues,
Tordant de cent facons

Leurs queues,
Les monstres des blasons;

Dans son nimbe trilobe
La Merge et son J6sus,

Le globe
Avec la CIXMX dessus.

Tout passe. L'art robuste
Seul a Te'termte'.

Le buste
Survit a la cit.

Et la meviaille austere
Que trouve un laboureur

Sous terre
R^vele un empereur.

Les dieux eux-memcs meurent.
Mais les vers sou\-erains

Demeurent
Plus forts que les airains.

Sculpte, lime, cisele;
Que ton reve flottant

Se scelle
Dans le bloc resistant !



io6

BAUDELAIRE

CHARLES BAUDELAIRE (1821-1867) was born and died at Paris. He is always
an original poet, and, at his best, a great one. His poetry is largely inspired
by two beliefs, that man is naturally perverse, and that our highly artificial
civilisation can only be expressed by subtle thoughts and bizarre emotions.
He himself preferred artificiality to nature the scent of musk to that of a


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