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Eugène Rambert.

Études littéraires (Volume 1) online

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UNIVERSITY OF CALIFORNIA
AT LOS ANGELES




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ETUDES LITTERAIRES



LAUSANNE. IMPRIMERIE AUG. PACHE



EUGENE RAMBERT



ETUDES

LITTERAIRES



ETIDKS Sl'R CALVIN
PEXSEES DE PASCAL SAIXTE BEl'VE ET PORT-KOYAL

i!Ki;vM,i;i; ET v KENAN

LE SCEPTIC1SME IIE LA CRITIQUE L1TTERAIRE
ARTISTES, Jl'GES ET PARTIES



LAUSANNE

L I B R A I R I E F . ROUGE

4, rue Haldimand, 4.

1890

DKOIT.S RESERVES




ETUDES SUR CALVIN



ETUDES SUR CALVIN



Nous venons un pen tard entretenir nos lecteurs
de Calvin, a propos de la nouvelle edition de ses
Commentaires, et du recueil complet de ses Lettres
franeaises, publiees pour la premiere fois par les
soins eclaires de M. Jules Bonnet. Aussi ces deux
publications ne sont-elles pour nous qu'un pretexte ;
c'est de Calvin lui-meme que nous voulons parler.
Or il n'est jamais trop tard pour parler de ces grands
homines, dont le nom brille au-dessus de tons les
autres et marque une epoque dans 1'histoire. Depuis
un siecle on etudie Voltaire et Rousseau; il y en a
trois qu'on discute sur Luther et sur Calvin ; il y en
a dix-huit qu'on approfondit Aristote et Platon. C'est
la le privilege du genie : sa pensee est de tous les



ETUDES LITTERAIRES



temps, parce qu'elle represente la pensee de 1'hu-
manite ; elle offre un sujet de meditation qui ne sau-
rait ni s'epuiser ni vieillir.

Les Commentaires sur le Nouveau-Testament ont
ete publics par Calvin lui-meme. Lus au seizieme sie-
cle de tous les Chretiens reformes, ils le sont encore
aujourd'hui des hommes qui s'occupent d'une ma-
niere speciale de travaux theologiques. L'edition ac-
tuelle n'est qu'une reproduction exacte de celle qui
fut imprimee a Geneve par Conrad Badius, en 1561.
L'orthographe meme en a ete respectee. C'est done
tout simplement une edition moderne, faite avec
soin, et d'un format plus commode que les autres.
Peut-etre aura-t-elle 1'avantage de procurer a Calvin
de nouveaux lecteurs parmi les hommes qui aiment
les ouvrages serieux, mais qui reculent devant un
in-folio charge de poussiere. Ce serait sans doute la
meilleure recompense a souhaiter aux editeurs.

La publication des Lettres francaises de Calvin a
une toute autre importance ; c'est une collection en
grande partie nouvelle. Sur deux cent soixante-dix-
huit lettres, cent soixante-dix etaient demeurees ine-
dites. C'est en outre un recueil dont la lecture est
du plus haut interet; il s'y reflete, comme le dit
M. Bonnet, toute une vie et toute une epoque d'une
saisissante grandeur. Calvin s'y devoile en entier,
avec 1'inflexibilite de son dme austere et 1'incroyable
energie de sa conviction. Si vous voulez savoir ce



ETUDES SUR CALVIN



que c'est qu'un homme convaincu, lisez les lettres
de Calvin. II croit et il faut qu'il parle, et il parlera
toute sa vie. Epuise par la souffrance, accable de
soucis et de douleurs, il se trainera jusqu'a sa chaire,
et it parlera d'une voix atf'aiblie peut-etre, mais plus
ferme que jamais; il mourra comme doit mourir un
apotre, en parlant. Pour lui le silence serait un
crime. Mais nous essaierons plus tard d'etudier
le caractere de Calvin; disons seulement que pour
bien connaitre cet homme de fer, il faut lire sa cor-
respondance. Mieux que toute autre chose elle nous
explique ses succes et ses fautes. Je dis qu'elle les
explique; mais je n'ajouterai pas, comme le fait en-
tendre M. Jules Bonnet, qu'elle nous dispose a Tin-
dulgence. Plus on verra de pres le reformateur de
Geneve, plus on admirera, et plus aussi on s'etonnera.
Les lettres d'un homme de genie sont toujours
precieuses; mais celles des hornmes du seizieme
siecle ont pour 1'historien une valeur toute particu-
liere. De nos jours, un commerce epistolaire a quel-
que chose de plus intime. Les moyens de publicite
sont devenus si nombreux, les journaux colportent
si regulierement toutes les nouvelles, qu'on ne les
demande plus aux amis eloignes. C'est aux deperis
de la correspondance particuliere que les joui'naux
<nt pris taut de place dans notre vie intellectuelle.
An sei/ieme siecle il n'en etait pas ainsi. Lorsque
Calvin ecrivait a Farel, a Viret ou a MtHanchton,



ETUDES LITTERAIHES



c'etait pour leur annoncer les progrcs ou les revers,
pour leur apprendre les nouvelles de 1'ceuvre com-
mune, autant que pour jouir des charmes de I'inti-
mite. Les vrais journaux de 1'epoque sont done dans
les lettres de ces grands hommes. Voila ce qui en
fait 1'importance historique.

Aussi, en livrant a la publicite les lettres de Calvin,
M. Bonnet a-t-il rendu un grand service a la science ;
mais il a de plus paye une vieille dette d'honneur de
la Reformation, puisqu'il a satisfait au dernier vceu
de Calvin. Qu'il acheve done 1'ceuvre qu'il a com-
mencee. Apres les lettres francaises, nous attendons
les lettres latines, dont le recueil, public en 1575, est
fort incomplet. Je n'ai qu'un regret : c'est qu'on n'ait
pas fondu en une seule ces deux publications. On a
pense, dit-on, en detachant les lettres francaises, a
I'edification des Chretiens. Je crains, comme I'ont
deja fait remarquer des juges plus competents, que
ce ne soit un sacrifice mal entendu de l'interet
scientifique a l'interet religieux. Les lettres de Calvin
sont un monument historique. C'est ainsi qu'il fallait
les envisager, sauf a en faire plus tard un choix pour
servir a I'edification.

Mais je n'insiste pas sur ce detail. Je veux parler
de Calvin lui-meme; je veux etudier en lui 1'homme,
I'ecrivain et le penseur. Peut-etre me demandera-t-
on si Ton pent en dire quelque chose de nouveau
apres tant de critiques distingues, Mignet, Bret-



ETUDES SUR CALVIN



Schneider, Guizot, Sayous, et tous ceux que je ne
nomme pas. Je n'en saurais douter. L'etude d'un
seul homme est peut-etre aussi ricbe que celle de
1'homme en general. Au sein de Fhumanite, chaque
homme est un monde a part ; c'est un infini dans un
autre infmi. Dans un semblable champ d' etudes, la
moisson n'est jamais enlevee : rneme apres les fau-
cheurs il y reste des epis a couper.

Nous avons trop peu de details sur les premieres
annees de Calvin. 11 naquit a Xoyon en 1509. Sa
mere 1'eleva dans les preceptes de la piete. Sa jeu-
nesse ne fut marquee par aucun de ces ecarts qui
signalent si souvent 1'enfance du genie. II n'eut pas
a se repentir, comme Th. de Beze, de ses Juvenilia.
La force, qui s'annonce a 1'ordinaire par des exces,
se revela chez Calvin par la Constance de sa sou mis-
sion. II fut des le college 1'homme de la discipline et
du devoir. Timide et quelque peu gauche (xubnisli-
C.HS!, il n'etait hardi que s'il avait la regie pour lui.
Au dire de Th. de Beze, plusieurs de ses camarades
de classe lui rendaient le temoignage d'avoir ete le
severe censeur de leurs vices. Ainsi se monlra des
1'ahord son inebranlable fermete, qui reposa toujours
sur i'energie du sentiment moral, et sans doute
aussi sur Tabsence de certaines passions.

Son pere le destinait a 1'etat ecclesiastique. Grace
a de puissants protecteurs, il obtint des 1'age de
douze ans un benefice. A dix-huit il fut nomme cure



ETUDES LITTERAIRES



de Pont-l'Eveque : Ainsi, dit un docteur de Sor-
bonne, bailla-t-on les brebis a garder au loup.
Mais c'etait un loup bien innocent. A cette epoque
Calvin etait tres bon catholique; il ne connaissait
qu'une chose, la regie de 1'Eglise, et il s'y soumettait
avec autant de docilite qu'il se soumit plus tard a la
regie qu'il chercha dans 1'Evangile. II detestaitles
nouveautes, c'est lui qui nous 1'apprend ; il ne vou-
lait pas meme qu'on lui en parlat; il s'y opposait
avec energie et passion.

Au reste, Calvin ne fut pretre que de nom ; il eut
le benefice sans la charge. Son pere s'apercevant
que les avocats s'enrichissaient plus surement que
les ecclesiastiques, lui ordonna d'abandonner 1'etude
de la theologie pour celle du droit. Calvin obeit a re-
gret, mais sans reserve. II etudia le Digeste avec au-
tant d'ardeur que les Decretales. II ecouta Pierre de
1'Estoile, qui professait a Orleans ; il suivit aBourges
les lecons d' Andre Alciat ; il se lia intimement avec
Melchior Wolmai', qui lui apprit le grec, et se fit re-
marquer de tous, au dire d'un de ses detracteurs,
par un esprit actif et une forte tnemoire, avec une
grande dexterite et promptitude a recueillir les le-
cons et les propos qui sortaient f>s disputes de la
bouche de ses maitres, qu'il couchait aprespar e'crit
avec une merveilleuse facilile et beaute de langage,
faisant pa rait re d tous coups plusieurs saillies et
boutudes d'un bel esprit.



ETUDES SUR CALVIN



A partir de 1'annee 1529 jusqu'en 1539, c'est-a-dire
pendant un espace de trois ans, nous n'avons pres-
que aucun detail sur Calvin. Cette lacune est infini-
ment regrettable, car c'est vers la fin de cette pe-
riode qu'il taut, selon toute probabilite, placer sa
conversion. II est done impossible de suivre pas a
pas les progres du jeune reformateur, impossible
d'observer la lutte dont son arne fut le theatre, et qui
preluda a sa grande lutte sur le grand theatre du
monde. Nous verrons plus tard comment il a con-
vaincu les autres; nous ne pouvons que deviner
comment il a ete convaincu lui-meme.

Dans 1'opinion commune, on se fait de la conver-
sion de Calvin une toute autre idee que de celle de
Luther. On se le represente studieusement penche
sur sa bible, rneditant a la clarte de sa larnpe, et, par
la seule force de son intelligence, sans grands elans
de passion, avec quelque arixiete peut-etre, mais
sans aucun de ces rudes combats qui laissent une
trace ineil'acable, arrivant en pen de temps aux
ci'oyances qu'il soutint des lors envers et centre tous.

C'est la le Calvin de la tradition. Nous 1'acceptions
comme le veritable Calvin, lorsque, il y a quelques
inois, nous fumes un instant ebranle par un article
de M. Louis Bonnet, pasteur a Francfort, insere dans
la Hcruc cltft'lienne. M. Louis Bonnet, profitant de
I'ares aveux echappes a Calvin dans la preface du
Gommentaire sur les Psaumes et dans la Reponse a



10 ETUDES LITTERAIRES

Sadolet, essaie de rapprocher la conversion de Calvin
de celle de Luther. 11 prend pour epigraphe ces pa-
roles du reformateur de Geneve, non sine gemitu
ac lacrymis ; et il en fait le fond de toute son argu-
mentation. II y a, je 1'avoue, dans ces quelques pa-
ges, ou Calvin fait un retour sur lui-meme, des aveux
assez frappants""et dignes d'etre releves :

Toutes fois. dit-il en s'adressant a Dieu, que je
descendais en moi ou que j'elevais le cceur a toi, une
si extreme homuir me surprenait, qu'il n'etait ni pu-
rifications, ni satisfactions qui m'eu pussent aucune-
ment guerir. Et tant plus que je me considerais de
pres, de tant plus aigres aiguillons etaitma conscience
pressee. *

Et plus loin :

Moi done (selon mon devoir), etant vehementement-
consterne et eperdu pour la misere en laquelle j'etais
tombe, et plus encore pour la connaissance de la mort
eternelle qui m'etait prochaine, je n'ai rien estime
m'etre plus necessaire, apres avoir condamrie en
pleurs et (/emissements ma fa^on de vivre passee, que
de me rendre et retirer en la tienne.

Voila, semble-t-il, des paroles assez fortes, et
cependant nous persistons a croire au Calvin de la
tradition.

II est clair que mil n'abandonne la foi de ses peres,
la foi de son enfance, sans une lutte interieure ; il



1 On nous pardonnera de rajeunir, dans nos citations, 1'or-
tlio^raphe de Calvin.



ETUDES SUR CALVFN 11



est clair qu'on n'arrive jamais a une ferme convic-
tion sans combat : Pour etre convaincu, a dit un
homme d'un esprit excellent, M. Vinet, il faut
avoir ete vaincu. II est clair qu'on ne se decide
pas a defendre au peril de ses jours une doctrine
persecutee cornme on se prepare a soutenir des
theses academiques. II est clair enfm que, lorsqu'il
s'agit de choses aussi graves, lorsqu'il s'agit de notre
avenir sur la terre et de notre avenir dans I'eternite,
1'incertitude de 1'esprit entraine le trouble du cueur.
Toute grande vie d'apotre, toute vie de devouement
a d'ailleurs son heure supreme, sa crise tragique oil
s'accomplit dans 1'ame du martyr un premier et re-
doutable sacrifice. G'est saint Paul sur le chemin de
Damas, c'est Luther dans sa cellule; c'est le Christ
au jardin des Oliviers. Ceux qui paraissent avoir le
moins connu ces ineilables angoisses, ceux qui
paraissent s'etre soumis sans peine, ceux-la meme
ont eu aussi leur moment de revoke interieure ; ils
ont eu aussi, dans une certaine inesure, leur sacri-
fice a consornmer. On le retrouve, ce sacrifice, meme
dans la vie d'un Bourdaloue, meme dans celle d'un
Calvin.

Voila tout ce qu'il y a de commun entre le noviciat
de (Calvin et celui de Luther. Ils ont 1'un et 1'autre
lulte avimt de se soumettre : c'est le cas de tout
chretien. Mais quelle ditlerence ! Pour Luther c'est
un combat qni presente un degre de violence pres-



ETUDES LITTERAIRES



que inoui. Jamais ame plus forte ne fut plus profon-
dement bouleversee. Plus d'une fois on le trouva
etendu sans mouvement sur sa couche ; sa vie meme
fut en danger. Qu'il y a loin de ces acces de douleur
et de passion aux larmes que Calvin repand sur sa
bible, selon son devoir ! II ne lui en reste pas un de
ces terribles souvenirs qui poursuivent comme pour-
suit un rernords ; il ne les rappelle que dans de rares
occasions, quand il y est force par les circonstances ;
encore le fait-il avec calme, sans qu'on sente fremir
tout son etre. On nous dit qu'il etait sobre et reserve
de paroles, on nous dit qu'il ne parlait pas volontiers
de lui-meme; mais s'il eut souffert ce que Luther
souffrit, il en parlerait bien autrement. II est des
douleurs sur lesquelles il est impossible de se taire,
si profonde est la trace qu'elles creusent dans Fame.
Calvin a sans peine garde un silence presque absolu
sur ses combats interieurs; cela seul empeche de
les comparer a ceux de Luther.

Le noviciat de Calvin fut done moins orageux ;
aussi dura-t-il moins longtemps. La resistance etant
moins opiniatre, le combat fut moins vif et plus
court. Luther se debattit pendant plus de deux ans
sous les etreintes du doute. Calvin, au contraire,
n'etudiait pas encore depuis un an les livres sacres,
et deja tons ceux qui etaient avides de la pure doc-
trine venaient a lui pour s'instruire. Ainsi, a peine
neophyte il est deja docteur : Dieu, dit-il, par



ETUDES Sl'R CALVIN 13

une conversion subite, plia mon ame a la doci-
lite.

Voici comment nous nous figurons 1'histoire intime
de la conversion de Calvin. Jusqu'a 1'age de vingt-
trois ans, ou a peu pres, Calvin resta bon catholique.
Les supplices qu'il vit se multiplier a Paris ne durent
pas le troubler beaucoup plus que celui dont il
cbargea volontairement sa conscience en immolant
Servet. Les discussions qu'il entendit, les raisons
sur lesquelles s'appuyaient les protestants, la demo-
ralisation du clerge catholique, etaient de nature a
I'ebranler davantage. Aussitot qu'un doute serieux
eut penetre dans son esprit, il dut songer a le dissi-
per. II n'avait pour cela qu'un moyen, 1'etude atten-
tive de la premiere des traditions chretiennes, celle
qui est ecrite dans les Livres saints. II le comprit et
renonoa a toutes les sciences humaines pour se
donner entierement, selon 1'expression de Tli. de
Be/ce, it la theologie et a Dieu. C'est la le moment
critique dans la vie de Calvin, le moment de 1'incer-
titude et de 1'anxiete. C'est alors qu'il gemit et qu'il
pleure; c'est alors qu'il est saisi d'horreur, et que ni
purifications, ni satisfactions ne peuvent en aucune
maniere le guerir. Mais la lurniere ne tarda pas a
renaitre dans son esprit. II avail deteste 1'heresie
protestante comme une nouveaute; la lecture de la
Bible lui montre'toul a coup que c'est le catliolicisme
qui est une heresie nouvelle. Aussitot il pi-end son



14 ETUDES L1TTERAIRES

parti. La regie apparait de nouveau claire a ses
yeux, et la paix rentre dans son ame. II est protes-
tant, il sera reformateur. Sa carriere se decide dans
ce seul instant, subita conversione.

Nous ne nous etendrons pas avec le meme detail
sur tous les evenements de sa vie. Notre but n'est
pas de faire une longue et savante biographic de
Calvin, mais bien d'etudier son caractere et son
oeuvre. Nous ne voulons nous arreter que sur ce
qui y touche le plus directement.

On sait comment, peu de temps apres sa conver-
sion, Calvin fut oblige de quitter Paris, pour avoir
travaille au discours de Nicolas Copp, qui, en sa
qualite de recteur de 1'Universite, avait parle des
affaires de la religion plus avant et purement que la
Sorbonne et le Parlement ne trouvaient bon. 1 On sait
aussi comment il alia chercher dans le midi de la
France un asile contre la persecution. Apres cette
premiere fuite, dans laquelle il rencontra, dit-on,
Rabelais deja celebre ; apres etre revenu a Paris, oil
il s'opposa a 1'heresie naissante de Servet; apres un
nouveau sejour a Orleans, ou il publia son Traite de
la Psychopanmjchie, contre le sommeil des ames
apres la mort, il s'arreta enfin a Bale, d'oii il adressa
au roi de France son Institution chretienne. Cette
grande oeuvre terminee, Calvin se remit en route. II

1 Th. de Bexe. Vit. Calv.



ETUDES SUR CALVIN 15

alia a Ferrare ; il revint a Bale et a Strasbourg ; il re-
tourna a Noyon pour mettre ordre a ses affaires,
puis il repartit pour Bale, qui fut comme son pied-a-
terre pendant deux annees de voyages continuels.
Ce fut en revenant de Noyon a Bale qu'il passa par
hasard a Geneve, faisant un grand detour, pource
fjn'd cause des guerrcs le droit chemin etait ferme.
- 11 ne songeait pas a y sejourner ; il voulait meme y
passer incognito, mais une indiscretion revela sa
presence. Aussitot Farel va le voir et 1'invite a rester
a Geneve, oil la cause de la reformation reclamait le
zele et les lumieres d'un serviteur de Dieu tel que
lui. Calvin s'excuse : il aime les etudes solitaires, il
vent augmenter ses connaissances, sa timidite le
rend peu propre aux agitations de la lutte; ne peut-
il pas d'ailleurs servir Dieu en eclairant le monde
par ses ecrits tout aussi bien qu'en se jetant a corps
perdu dans la melee?

La-dessus, dit Calvin, Farel, tout brulant d'un zele
iricroyable d'avancer 1'Evangile, deploya toutes ses
forces pour me retenir, et ne pouvant rien gagner par
ses prieres, il en viut jusqu'a I'lmprecation, afin ({ue
Dieu inaudlt ma vie retiree et mon loisir, si je me re-
tirais en arriere, ne voulant lui aider en une telle ne-
cessite. L'effroi quej'en recus, cornrne si Dieu m'eut
saisi alors du ciel par un coup violent de sa main, me
fit discontinuer mon voyage, en telle sorte poartant
que sachant bien quelle etait rna timidite et mon hu-
meur reservee, je ne m'engageai point a faire une
certaine cliarge.



16 ETUDES LITTER AIRES

C'est la charge de predicateur que Calvin refuse.
Toujours preoccupe de ses etudes, il ne veut rester
a Geneve que pour y professer la theologie ; mais il
se verra bientot entraine par une necessite plus
forte que lui, et il faudra bien, malgre qu'il en ait,
qu'il descende aussi dans 1'arene et qu'il deviehne
predicateur. Ainsi cet homme peu fait pour le monde,
qui avait toujours aime 1'ombre et le repos, mais qui
ne savait pas reculer devant le devoir, se trouvera
place, comme de vive force, a la tete d'une des
Eglises reformees les plus importantes et deviendra
le chef d'un grand parti :

Dieu. dit-il, m'a conduit en telle sorte, par divers
detours, que jamais il ne rn a pertnis de me reposer.
tant que, centre mon genie, j'ai ete tire en une pleine
lumiere.

On a beaucoup admire 1'habilete de Calvin choi-
sissant Geneve pour le centre de ses operations, et
se preparant a diriger de la les efforts combines du
protestantisme. Si habilete il y a, c'est au hasard ou
a la Providence qu'il en faut faire hommage. Calvin
n'a rien calcule, il n'a rien prevu ; il a tout fait pour
eviter la mission qui lui etait reservee ; mais apres
1'avoir acceptee, il a aussi tout fait pour la remplir.
C'est toujours 1'homme du devoir. Son premier pas
dans la carriere qui doit le conduire a la gloire et a
la puissance, son premier pas est un sacrifice.

Calvin s'etablit done a Geneve. Avant de 1'v voir



ETUDES SUR CALVIN 7 11



agir, il est necessaire de rappeler en quelques mots
1'histoire des partis qui divisaient cette petite et glo-
rieuse cite.

Geneve avait, au commencement du seizieme sie-
cle, une constitution mixte qui partageait le pouvoir
entre I'eveque, le vidame 4 et les syndics. La souve-
rainete de 1'eveque, les prerogatives du vidame et
les franchises du peuple se faisaient mutuellement
contre-poids. Une semblable constitution, comme le
fait observer M. Mignet, ne pouvait donner a Geneve
qu'une existence longtemps tronblee, une xoiivera-i-
nete incertaine, une liberte coin battue. '

Deux fois par an tous les citoyens etaient rassem-
bles pour deliberci- SM/' I'etal public et sa reforma-
tion, ce i/ni I't/dt pour yarder I'ereqne de tyrannic
et le i>etil eonse'd d'oliyarchie. 2 Mais c'etait dans
les projets ambitieux du vidame, qui avait la force
en main, que se trouvait le plus grand danger pour
la liberte de Geneve. Pendant quatre siecles la bour-
geoisie resista, en s'appuyant d'abord sur la maison
de Savoie centre les comtes de Genevois, puis sur
les cantons suisses centre la maison de Savoie. La



1 LY>vi''qm- (UMi'^-nait au vidomne sa juridictiun civile ol
son pouvoir inilitairc. Comos fidelis advocatus sub epis-
copo esse deltet dil une ancienne piece, datee de 1155, citec
par Spoil. Hist, do (ionrvi 1 . II, '.I

'-' Varianle des chroniques de Bonuivard. Manuscrit 11 13',)
<le la P>il)l. de Geneve.



18 ETUDES LITTERAIRES

lutte devint decisive lorsque Charles III de Savoie
monta sur le trone ducal, en 1504. II essaya tour a
tour de la ruse et de la violence, et il reussit un in-
stant, rnalgre I'heroisme de Pecolat et de Berthelier,
ce grand mepriseur de mort, comme 1'appelle Bon-
nivard. Dans cette lutte, les Genevois s'etaient divi-
ses en deux factions, celle des Eidguenots ou des
Confederes, qui succeda a la bande licencieuse des
infants de Geneve et qui s'appuyait sur les cantons
suisses, et celle des Mameluz, qui trahissait 1'interet
public en faveur du due de Savoie. Les Eidguenots,
contenus pendant quelques annees par les armes du
due, par sa presence a Geneve et par de nombreux
supplices, se releverent plus forts quejamais quand,
vers la fin de 1525, le due dut partir pour ses etats
de Piemont, ou 1'appelaient la bataille de Pavie et la
prise de Francois I er . Ce fut le signal d'une revolution
complete. Le peuple de Geneve assemble conclut le
25 fevrier IS^B un traite d'alliance avec les cantons
de Berne et de Fribourg; les Mameluz, qui s'y oppo-
serent, furent bannis, leurs biens confisques, les ar-
moiries du due jetees au Rhone et le vidomnat aboli.
Geneve etait affranchie.

Mais la paix ne dura pas longtemps. Comme tous
les partis qui triomphent, celui des Eidguenots ne
tarda pas a se diviser.

Farel etait venu s'etablir a Geneve. C'etait le plus
ardent de tous les apotres de la Beformation. II avail



ETUDES SUR CALVIN 19

quelque chose de 1'eloquence populaire et de rhe-
ro'isme de Luther. Sa voix tonnante retentissant dans
les places publiques, entrainait la ibule et la maitri-
sait. Sa maniere d'echapper au peril etait de le bra-
ver. Parmi les predicants, on 1'appelait le -cl< ; ; aux
yeux d'Erasme, c'elait Vuudaneiu' et le U'nie retire.
11 etait 1'homme necessaire pour reveiller une popu-
lation endormie ; mais il n'avait pas les qualites d'un
chef. Present partout a la fois, prodiguant sur tous
les points son activite rnissionnaire, commencant
I'tBuvre de la reformation dans toutes les villes ou il
passait sans 1'achever nulle part, il etait dans la mi-
lice protestante un de ces hardis aventuriers qui sa-
vent harceler 1'ennemi, mais qui n'entendent que la
guerre de partisan.

Farel commencu a precher a Geneve en 1532. II
cut bientot de nombreux disciples, parnii lesquels
quelques-uns des bourgeois les plus influents. Ses
succes alarmererit les chanoines. Apres une scene
violente qui fail lit lui devenir fatale, Farel dut quitter
Geneve. Ce debut ne le decouragea point : il etait
trop habitue a commence! 1 ainsi. A peine sorti de Ge-
i'ieve, il y envoya un jeune ministre, Antoine Fro-
ment, qui se fit passer pour maitro d'ecole et conti-
nua les travaux de Farel avec prudence etl)onheur.
A son tour cependant, apres le grand eclat de sa
predication sur la place du Molard, Froment se vit
contraint de partir.



20 ETUDES LITTERAIRES

Ce nouveau revers n'abattit point les Erangeli-



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