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Jean Hess.

L'âme nègre online

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JEAN HESS



LAME NEGRE



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Ouvrage couronne par I'Academie fraiK^aifie



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L'AME NEGRE



Droilg de traduction et de reproduction rti«rves poiSr lous les pay;
y compris la Stiede, la Norvepre el la Hollandc.



Coulommiers. — Imp. P. BRODARD. — 8M-9C..



JEAN HESS



LAME NEGRE




PARIS

CALMANN LEVY, EDITEUR
ANGIENNE MAISON MICHEL LEVY FRERES

3, RUE AUBER, 3

1898



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L'AME NITGRE



MAJOGBE



Quand je voyageais dans le pays des Yoroubas, je
prenais plaisir a ecouter les histoires, les contes,
les aventures que mes h6tes narraient pendant les
longues heures passees de compagnie, le jour sur
les verandas fraiches, le soir autour du foyer dans
la case chaude.

Ces peuples n'ont point la gazette ecrite, qui,
chaque matin, sert le fait divers et le feuilleton.
Ce besoin universel de Fesprit humain obtient
cependant chez eux satisfaction.

Lorsque le journal et le livre manquent, les
narrateurs y suppleent.

Le journal et le livre n'ont pas toujours de la

c^sie. Les conteurs primitifs en ont toujours.

1



2 MAJOGBE.

Leur charme est de simplicite, d'observation naive et
franche. En art, ils sont encore au temps ou le rea-
lisme ne differe point de I'idealisme.

Les jolies histoires qu'ils me conterent, et qui
tant me plurent, j'ai essaye de m'en souvenir pour
ecrire ce recit.

Puisse mon ame de civilise ne pas en avoir outre
me sure trahi la saveur !



— Orol Oro!

Le dieu terrible, le dieu des vengeances, le dieu
des supplices, le dieu de la mort fait entendre ses
lugubres sifflements sur la ville.

Le marche se vide. Les femmesabandonnentleurs
couffins pleins d'herbes, de viandes, de poissons, de
cauris. Elles fuient. Elles bondissent avec des cris.
Elles sautent, les bras en avant, par-dessus les tas
d'ignames et les corbeilles de mais. Elles perdent
leurs turbans, leurs pagnes. Elles vont nues. Elles
enlendent Oro. Elles hurlent. Elles cherchent une
porte qui s'ouvre, une case qui les accepte. C'est
une volee de poules apeurees.

Le dieu siffle la mort. Elles doivent se cacher ou
mourir. Elles ne veulent pas mourir.

Des hommes courent, les yeux luisants. lis ont
le baton casse-tetes, le sabre et le couteau. lis
repondent a Fappel du dieu des tueries. lis se pre-



4 MAJOGBE.

cipitent. Une vieille a voiilu prendre sescaurisavant
de fuir. Elle est vue. Elle tombe evenlree. La colerc
du dieu passe. Une vierge, une enfant s'est cachee
tremblante sous un amoncellement de naltes. Elle
est devinee. On la brise. II ne faut pas qu'une
fcmelle puisse dire qu'elle a vu Oro!

Les sifflemenls augmentent. De toutes parts, ils
arrivent, montent, se croisent, coupants, dechirants,
sourds, aigus. On dirait les pleurs, les impreca-
tions des genies de la tempete, les vents acharnes
centre les feuillages de la foret, les nuits ou Chango
se fache. Mais le cicl est pur, tranquille et bleu.
Les appels d'Oro ne le troublent point. Le dieu ne
regno pas sur les elements. II a sur terre le coeur
des hommes qui s'affolent aussit6t que ses pr^tres
sortent et que virent, eperdus, les longs fouets
sacres, dont les mecbes de bois troues arrachent
aux airs les redoutables signaux.

Par tons les senliers des troupes de guerriers, de
marchands, de vieillards, d'enfants et d'esclaves
roulent. Ils s'appellent; ils s'excitent, et, rapides,
oubbeux des cailloux et des epines qui dechirent
les pieds, ils arrivent devant la case des Ogbonis
d'Ake. Ils s'entassent autour des bombax geants et
des orangers feticlics qui montent leurs troncs mai-
gres sur la grandc place au sol poussiereux, sarcle,
racle par la dent des chevres et le sabot des chc-
vaux.

Des cris, des remous dans cette vegetation



MAJOGBE. 5

humaine, tumultueuse floraison de bonnets et de
pagnes multicolores. Des esclaves a la t^te rasee, au
torse nu, tapent, et leurs matraques ouvrentun pas-
sage aux maitres, les hommes puissants, qui, pares
des Y^tements de f^te, arrivent, impassibles, montes
sur leurs chevaux d'apparat. Les b^tes se cabrent,
ruent, ecrasent des pieds, font craquer des poi-
trines. Les hommes puissants doivent 6tre aux pre-
miers rangs. Avec leur cortege de serviteurs, de
guerriers, de chevaux caparaconnes de cuirs et de
soies, avec les pages qui portent leurs armes, les
chefs s'installent autour des poteaux peints qui
marquent la limite du domaine d'Oro. lis sont la
tons, les Oluos, les Akpenans, les Balougouns, les
Asikpas, les Olukotans et les Issas. lis ont leurs
musiciens, leurs joueurs de flute et les tambouri-
naires.

Puis viennent les Ogbonis avec les baguettes et
les sacs de cuir aux broderies saintes. Puis le
Basorum, I'homme du roi, son ekep, son second.
Et enfin, grave, mysterieux, redoutable, au milieu
d'un groupe de pretres qui sifflent, le grand pon-
tife d'Oro, FOlogbo Oro, le « chat » qui mange les
hommes.

En ce moment les femmes tremblent, terrees a
I'abri des murs des cases. Et dans le peuple des
males plus d'un fremit, se demandant sur quelles
victimes le terrible pontife va lancer la colere du
dieu.



6 MA JOG BE.

Alors, de la prison, des esclaves amenent un
homme enchaine. La foiile crie un nom : « Kosioko ! »
Elle reconnait un chef jadis aime, le maitre des
chemins. Un enfant se tient pr6s du captif.
Les crieurs demandent le silence : Ke gbo ohumf
Un des chefs, Elado, TAkpenan d'Ake, s'avance
avee ses joueurs de fliite. II salue le nord, le midi,
le levant et le couchant. Puis, il jette ses armes et
son baton aux pieds de I'Ologbo Oro, et dit :

— Pr^tres, chefs et vous hommes libres, vous
avez entendu Tappet du dieu. Et vous etes venus.
Le dieu est irrite. Le dieu veut qu'une justice soit
faite aujourd'hui. II nous a paiie. La verity est dans
mon coeur, dans ma bouche et dans mes paroles. Si
je ne disais point des paroles de verite, Oro m'em-
porterait comme il a emporte les feuilles de Tarbre
que le suppliant lui a offert, implorant son juge-
ment.

Et TAkpenan montra, des deux mains, un tronc
aux rameaux peles qui gisait, lugubre, devant le
temple.

Un frisson secoua la foule. Le dieu avail mange
les feuilles de I'arbre du suppliant ; c'etait la mort
pour rhomme que tenaient les Ogbonis; c'etait
aussi la mort pour quiconque tenterait de le sauver.
Aussi personne ne repondit lorsqu'Elado ajouta :

— Quelqu'un d'entre vous, guerrier, pretre,
homme libra ou m^me esclave, desire-t-il cssayer
d'apaiser le dieu? Quelqu'un veut-il sc mettre en



MAJOGBE. X

gage chez les Ogbonis, avec sa maison, ses femmes,
ses esclaves, ses cauris, pour demander Tinnocence
de Kosioko? Non. Vous laissez le suppliant aux
Ogbonis. Vous I'abandonnez a la justice d'Oro...

Les tam-tam du temple, les gros tambours de
bois, ornes de peintures de pourpre, de taches de
sang, resonnerent. Des pr^tres, masques, v^tus de
rouges oripeaux, danserent autour de TAkpenan et
autour du suppliant, qui regardait, maigre, abruti
par des semaines de cachot et de jeune. II semblait
ne pas comprendre; ses yeux, habitues a I'obscu-
rite, clignotaient, brules par le soleil; de ses mains,
alourdies par les chaines il faisait un abat-jour,
essayant de voir. A cote de lui, son enfant, un
petit garcon de dix ans, Majogbe, voyait, compre-
nait.

Les danseurs s'arretferent. Les crieurs demande-
rent de nouveau le silence pour Elado.
, — Pretres, chefs et vous hommes libres! Get
homme qui s'appelait Kosioko, cet homme qui etait
un chef, cet homme qui commandait aux chemins,
cet homme qui avait une maison, des femmes, des
enfants et des esclaves, cet homme n'est mainte-
nant plus rien. La cite le renie. La cite ne le connait
plus. EUe le jette comme une chose vile...

Des esclaves prirent de la poussiere, de la boue,
des ordures, des pierres, et ils en insultferent
Kosioko. Avec son pagne I'enfant essuya la figure
du pere.



8 MAJOGBE.

Elado dit encore :

— Personne de vous ne demande le crime de cet
homme. Vous avez peur de souiller votre bouche
en parlant de lui. Vous savez que le dieu est juste
el que ses pretres ne frappent que le coupable.
Moi-meme je devrai me purifier et faire les sacri-
fices expiatoires quand sur mes levres auront pass6
les paroles infames qui saliront vos oreilles en leur
apprenant les hontes de cet homme. Kosioko a voulu
vcndre les chemins qu'il gardait pour votre peuple!
Kosioko a envoye chez nos ennemis de Ketu, de
Juda, de Savi et d'Abomey des messagers pour vous
livrer, vous, vos femmes, vos enfants, vos champs,
vos maisons! Ces messagers sont ici. Qu'ils disent!

Des jeunes hommes qui etaient enchaines der-
riere TOlogbo Oro s'avancerent et dirent :

— Cela est vrai I

Le prisonnier les regarda, triste, haussa les
epaules avec un bruit de fers cheques et sourit.
L'enfant cria :

— Cela est faux. Ces hommes sont des captifs de
Mate, de I'Ologbo Oro!

Un esclave saisit Majogbe pour le baillonner.
L'enfant le mordit.
Elado poursuivit :

— Kosioko a et6 sacrilege. Ila couche des lepreux
dans son temple de Change. II a voulu bruler I'autel
d'Oro. II a jete des sorts dans la riviere pour que
Champana detruisit votre peuple. II a appele des



MAJOGBE. 9

sorciers de TOya pour faire a nos dieux de rOliiman
des outrages que je ne pourrais dire sans elre moi-
m^me tue. A-t-il m6rite la mort?

Des clameurs s'eleverent. Une longue impreca-
tion de mort tomba sur Thomme, qui s'etait redresse
avec ses chaines et, les yeux fails au soleil, regar-
dait Her la foule hurlante. II cria :

— J'etais trop riche, trop puissant. Et je ne volais
pas. Voila mon crime. Voila pourquoi vos chefs
m'ont pris mes richesses et vont me tuer. Etvous,
laches, vous me condamnez. Un jour je serai venge!

Mais sa voix se perdait dans le tumulte. L*enfant
seul entendait. II se pendait a I'homme ; il Tembras-
sait;il lui disait :

— Moi, moi, je te vengerai... Et puis je ne veux
pas qu'ils te tuent.

Et il se ferrait lui-m6me a la chaine.

Les esclaves des pretres maintenaient la foule.
On se battait, on s'assommait. Des lames de sabres
brillaient. Du sang coulait.

L'Ologbo avait penetre dans la case des Ogbonis
d'ou jamais homme qui n'est initie au neuvieme
degre ne sort vivant. Les sectaires au sac de cuir
etaient sur le seuil. lis disaient au condamne :

— Entre. Entre libremenl. Tu peux encore te
d6fendre.

lis crurent voir que Kosioko essayait de manger
quelque chose ; ils eurenl peur qu'il ne prit le poison.
lis se jet^rent sur lui, le renverserent et le traine-

4.



10 MAJOGBE.

rent dans la case. Le petit Majogbe s'etait attache
au corps de son pere.

La porte se referma, derobant les mysteres du
dieu a la foule.

Les Ogbonis, le torse nu, avaient ceint le bante,
tablier convert de signes symboliqnes, et tenaient
de la main gauche une courte cpee a la poignee en
croix. Des lampes brulaient en des niches triangu-
laires creusees dans le mur. Le triangle se retrou-
vait brod(^ sur la chasuble rouge de TOlogbo Oro.
Un bouc immonde, puant, etait attache contre un
autel de terre peinle au pied duquel une femme Ires
vieille se tenait accroupie, sans honte.

A la suite de FOlogbo les Ogbonis sacrifierent a
la vieille et au bouc. Les esclaves inities avaient jete
des pagnes et des nattes sur le captif et sur son fils
qui, par terre, se debattaient, cloufTes.

Kosioko ne devait pas mourir encore. II avait des
debiteurs. Avant de Texecuter, les Ogbonis voulaient
obtenir des noms, des victimcs nouvelles pour la
rapacite de leur dieu. Elado interrogeait :

— Kosioko, tu es un grand coupable. Mais lu
connais nos mysteres, nos lois. Tu sais que tu cs
condamne... si nous voulons. Tu peux done essaycr
de te sauver...

— Je n'ai plus de richesses. Vous m'avez tout
pris. Vous fouilleriez mes maisons que vous n'y
trouveriez plus un cauris, plus une perle, plus une
etoffe, plus une Jarre d'huile, rien... Vous avez tout



MAJOGBE. 11

enleve. Vous avez mis chez vous mes esclaves, mes
filles, mes femmes... Que voulez-vous de plus? Ma
"vie? Tuez-moi lout de suite!

— Dis-nous quels horames te doivent... Tu vois
bien que tu as encore des richesses et que tu pourras
echapper au chatiment.

— Au chatiment! Je ne suis pas coupable. Tuez-
moi. Je ne dirai plus rien.

Et il se coucha sur le ventre, le front contre terre,
les bras en croix.

Au dehors, le peuple s'impatientait, criait la mort.
On lui avail promis une vi clime. II Tattendait. II
Texigeait. II la reclamait. Les sifflements d'Oro cou-
paient les hurlements.

Les esclaves passerent un lacet au cou du con-
damne. Le petit Majogbe s'etait elance, les ongles en
avant, pour defendre son pere. II avail crie : « Vous
6tes des laches, des bandits, des voleurs, des assas-
sins. Vous ne le luerez pas. Je ne veux pas.
Malheur sur vous! » Assomme par un coup de
poing il avail roule derri^re I'autel, et Ton ne s'etait
plus occupe de lui.

Le lacel des bourreaux n'etait pas assez fort. II
imprima un sillon profond dans les chairs et cassa.
Kosioko n'avait pas remue. A peine un soupir
avait-il secoue sa poitrine. Les bourreaux n'avaient
pas d'aulre lacet. Comme le sang ne devait pas



12 MAJOGBE.

couler dans le temple, Kosioko mourut sous le baton,
sans une plainte.

Le cadavre deferre, depouille de ses vetements,
fut traine sur la place. Des executeurs vulgaires
coup^rent la tete et la clouerent au tronc d'un
oranger fetiche. La foule insulta le corps mutile.
Chaquehommejetaitun caillou. Onclaraait : « Tiens,
inaudit, que dans Fautre monde tu n'aies jamais
plus grasse nourriture. Que ton ame pleure eter-
nellement un tombeau pour tes osl » Des amis du
mort, ceux qui lui devaient des services, trouvaient
des maledictions nouvelles, plus horribles que celles
que les pretres enseignent.

Les sifflements d'Oro diminuaient. Le dieu avail
bu le sang d'une victime. Les hommes allaient
boire le sorgho fermente . lis commencaient a
chanter les refrains des ivresses et des plaisirs. La
meme fete continuait. Rien ne dispose mieux aux
gaietes qu'une tuerie sanglante. Quelques vieux, des
grincheux, trouvaient bien que le spectacle avait
ete maigre, qu'Oro s'etait mis en frais pour pen de
chose. Ahl les jeunes ne savaient plus. Autrefois
c'etait mieux I Et ils plaignaient, dolents, cette dec a-
dence du siecle. Les jeunes hommes riaient. La
rejouissance leur suffisait. lis avaient admire la
grimace de la IHe clouee par les oreilles au tronc
de I'oranger dont les blanches fleurs tombaient,
avec des parfums, sur le corps lapide.

De Tapaisement et une grande douceur venaient.



MAJOGBE. 43

La place tragique s'endormait dans le silence. Der-
riere les forets du couchant le soleil tombait. Dans
le ciel profond, lentes et tendres les fusions trans-
parentes de la lumiere et de la nuit s'etalaient; des
reflets palis mouraient sous les ombres bleues du
crepuscule.

Des vols de charognards tournoyaient graves au-
dessus des bombax.



Lorsque les bourreaux eurent assomme Kosioko,
Mate, le grand pontife d'Oro, leur commanda de
tuer aussi I'enfant.

— II est raon esclave. Je ne veux pas qu'on le
tue, repondit Elado.

D'autres Ogbonis soutinrent ce droit. lis etaient
satisfaits par la mort du pere. Le meurtre du fils ne
leur procurerait aucun avantage. A quoi bon detruire
une chose qui pouvait etre de rapport ?

Le grand pontife etait tenace. II reclama :

— Un homme qui est entre avec nous dans ce
sanctuaire est condamne a mourir.

— Majogbe n'est pas un homme. G'est un enfant.

— Tout 6tre qui a vu nos mysteres doit mourir.

— Majogbe n'a point vu nos mysteres, il etait
route sous des pagnes et des nattes.

— Vous etes jeunes. Vous ne voulez pas croire la



14 MAJOGBE.

sagesse des anciens. Vous 6tes fous. Des esprits
mauvais habitent sous vos cranes. Vous ne savez
pas que les anciens agissent toujours d'apres les
prudents conseils des bons genies. Vous riez. Vous
serez punis. Si vous laissez vivre cet enfant, un jour
il vous tuera. Quand il sera grand, il vous tendra
des pieges et il vengera son pere.

— II est trop jeune. II oubliera.

— Et puis il sera mon esclave.

— Elado saura bien le dompter.

— Le changer.

— Jamais, reprit Mate! J'ai encore sur mon visage
la brulure de son regard lorsqu'il m'a menace-
Croyez-moi, la sagesse et la prudence sont en mon
esprit. Si vous n'etes point des malheureux, si les
dieux ne vous out point condamnes, il faut que cet
enfant meure. J'ai vu. II n'oubliera point. Jamais
vous n'aurez un jour de security, une nuit de repos
tant que Majogbe pourra tenir un couteau. Jamais
vous ne serez stirs de boire et de manger la vie tant
que Majogbe pourra jeter le poison dans votre
caloulou, dans votre pitou. Jamais I

Le vieillard etait anime. Voyant I'avenir, il par-
lait comme un babalao. Elado ne lui donna point le
temps de convaincre les Ogbonis, qui deja hesi-
taient. 11 se facha.

— Eh quoil seriez-vous des femmes, avez-vous
dans le corps du sang d'hommes ou de Feau de
vieillards peureux! Vous trembleriez parce que cet



MAJOGBE. 15

ancien tremble... devant un enfant! Laissez done
ees vaines terreurs a ceux qui comptent deja les
sacs de cauris que Ton depensera pour leurs fune-
railles. Majogbe est a moi. II est mon esclave. Si
vous le tuez, c'est la guerre avee moi... et rappelez-
vous que Kosioko etait bien puissant.

Mate se soumit. II sentait cependant toujours sur
son front la brulure du regard de Tenfant.

Mais pendant que ces hommes discutaient sa des-
tinee, Majogbe avait disparu.

— II n'a point passe par la porte!

— II n'y a point d'autre issue!

— Oro I'a enleve, dit Male.

Ce fut une grande dispute avec Elado.

— Si Oro a emporte I'enfant, tu seras toi-meme
emporte avant la procbaine lune. Je te previens.
Cherche. Veille bien. Si Oro ne me rapporte pas
Majogbe, il sera temps de dire a tes femmes de
cuire le pitou des pleureurs.



Pendant trois nuits et trois jours le corps de
Kosioko demeura expose sur la place d'Ake. Les
vautours, les chiens et les betes qui mangent les
choses immondes respecterent ce cadavre. Plu-
sieurs hommes croyaient qu'un sort protegeait
Tancien maitre des chemins, et ils avaient peur. lis



16 MAJOGBE.

furenl tranquillises seulement a la fin du troisieme
jour, lorsque les servants d'Oro allerent jeter la
tete el le corps dans le bois fetiche oii les suppli-
cies sont abandonnes sans sepulture aux esprits
tourmenteurs.

Les restes de Kosioko avaient ete precipites du
haul d'un rocher de I'Oluman. On les voyait, tombes
sur des cailloux entre des buissons morts. Le len-
demain, ils avaient disparu.

Ce fut un nouveau scandale, un sujet de terreur,
pour plus d'un lache qui avail abandonne le chef.



Majogbe avail rendu les derniers devoirs a son
pere. Seul, dans la ville immense, il avail brave
les coleres du dieu.

Pendant que les Ogbonis se disputaienl, il avail
pu se glisser derriere Fautel el grimper de la dans
la toilure du temple. Petit, maigre, mince, il s'etait
tapi dans les pailles, defiant loules recherches.
Durant les nuits, il vcilla dans les branches do
I'oranger fetiche au-dessus du supplicie el chassa
les b^tes voraces. II vit ou les servants jeterent le
corps aime, qu'il s'etait jure d'arracher aux tour-
ments reserves dans I'autre monde aux malheureux
sans sepulture. Lorsque lout dormit dans les cases
el que les rues furenl abandonnees aux esprits des



MAJOGBE. 17

tenebres, il gagna le bois maudit. Dans Tobscurite,
sans redouter les diables qui auraient pu le luer
pour conserver leur proie, il creusa une fosse ct
enterra le supplicio. II suivit les rites qui assurent
I'eternel repos. II avail vole un coq du temple. II en
repandit le sang au-dessus de la tombe et prononca
les paroles que dans les funerailles les femmes
chantent. II se rappelait que son pere avail droit
aux honneurs des chefs. II fit avec Thuile feconde —
egalement volee au temple — les sacrifices consa-
cres. Puis il adora et pendant toute la nuit il resta
proslerne. Lorsque les coqs chanterent pour la
seconde fois, il quitta la for6t lugubre.



Majogbe ne pouvait remonter en ville par les
rochers. II passa dans la campagne et revint par le
grand chemin. L'onibode de garde aux murs, les
yeux gros encore de sommeil, ouvrait a peine la
lourde porle de bois, lorsque Fenfant s'y presenta.
Get homme lui dit :

— Tout le peuple le croyait mort, mange par
Oro. D'oii viens-tu? Personne ne t'a vu sorlir par
aucune porte. Ton maitre Elado te reclame. Rentre
vite dans sa maison et gare les verges !

Majogbe se hata, suivant les venelles rocailleuses
entre les murailles rouges des maisons. Les bonnes



48 MAJOGBE.

gens qui ravaient cm perdu, puni pour le meme
crime que le supplicie, le regardaient avec stupeur.

II se facha centre un vieux qui, matinal, s'en
allait aux champs, portant une houe et un couteau.
G'etait un des Ogbonis qui avaient exige sa mort,
un croyant tout a fait persuade que Tenfant avait
ete pris par les genies et devore en Fair. Aussi
quand il le vit grimpant, allegro, le sentier, il
laissa tomber ses outils et se prosterna effraye :

— Si tu es une apparition, cria-t-il, ne me fais
point de mauvaises choses, epargne-moi. Tu sais
bien que moi je te defendais. Grace!... Ne me
touche pas et respecte ma maison !

Le vieil homme se roulait par terre comme devant
les rois, les chefs puissants et les genies. Trois
jours avant il disait : « Que Majogbe meure! »
Aussi, Majogbe, sans rien repondre, lui cracha sur
la t^te. Le crainlif Ogboni, le front dans la pous-
siere, criait encore : « Pardon! pardon! » que deja
I'enfant etait loin.

Le palais de Kosioko etait situe sur une place a
peu de distance de la maison d'Elado. Majogbe y
passa; bien que presse d'arriver chez son nouveau
maitre, il entra.

La jalousie, la haine, I'envie avaient fait leur
oeuvre. Dans I'immense demeure autrefois si pros-
pere, ou le maitre des chemins nourrissait de
nombreuses femmes, une foule d'esclaves, des
clients, des hommes libres, toute une multitude



MAJOGBE. 19

empressee... plus un etre ne restait. Les verandas
et les grandes galeries sur lesquelles s'ouvraient
les chambres etaient vides. Plus rien dans la cour
ou Kosioko tenait ses audiences. Plus rien dans les
cours interieures ou les chevaux avaient leurs
mangeoires toujours remplies. Les poules, les
chevres, les moutons, les vacbes, tons les tresors
vivants qui faisaient la gloire et Torgueil de Kosioko
avaient disparu. Les voleurs n' avaient pas meme
laisse le fumier. Les portes des cases avaient ete
arracb^es. On avait pris jusqu'a la paille des toits.
Le pillage avait fait du palais magnifique une mise-
rable suite de mines destinees a conserver dans les
temps le souvenir du cbatiment!

Majogbe regardait en curieux, comme si cette
maison n' avait pas ete la sienne. II n'etait pas triste,
il ne pleurait pas. II avait donne en une fois toute
sa douleur, dans la case des Ogbonis, pendant le
drame ou son amour filial s'etait heurte a la
poigne brutale des bourreaux. Maintenant qu'il
avait pu faire le sacrifice des funerailles, il se trou-
vait tranquille et ne croyait plus qu'il diit jamais
pleurer. II ne regre^ait rien. Le fait etait la. II
s'inclinait. II etait le vaincu. II prenait simplement
une lecon de destruction. II regardait comment on
mine une demeure. II enfoncait ce spectacle dans
son esprit, sans colere, en enfant qui veut apprendre
afin de se souvenir, pour le jour prevu ou, puissant
a son tour, il rendra oeil pour ceil, dent pour dent.



20 MAJOGBE.

II se rappelait les dernieres paroles du pere, quand,
serre a ses c6tes, il avait ete precipite sur le sol,
etouffe sous les naites des Ogbonis.

— Si on ne te tue point, avait dit Kosioko, si on
ne te jette point dans le bois maudit avec mon
cadavre, regarde bien. N'oublie jamais ce que tu as
vu, ce que tu enlends. Lorsque tu seras grand, tu
me vengeras, tu le vengeras. Les dieux sont justes.
Mate ne pent mourir que de ta main. Elado ne peut
etre tue que par toi. Et tons ceux que tu vois ici,
tons ceux qui me condamnent injustement pour me
voter, pour te prendre ce qui serait a toi, tons ceux-
la, tu les tueras. Tu frapperas eux, leurs femmes,
leurs enfants, leurs esclaves et leurs b^tes; n*oublie
rien!

L'enfant etait sur de ne pas oublier. Le nom de
ses ennemis, de ceux qui devaient tomber sous ses
coups, en victimes expialoires, il Favait mis dans
ses oreilles, dans ses yeux et dans son coeur. Tou-
jours il entendrait, toujours il verrait jusqu'a I'heure
de la mort I'Ologbo Oro, le cruel Mate. Le mangeur


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