Marianna Alcoforado.

The Letters of a Portuguese Nun online

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trop souuent de l’estat insuportable où ie suis: cependant ie vous
remercie dans le fonds de mon cœur du desespoir, que vous me causez, &
ie deteste la tranquillité, où j’ay vescu, auant que je vous connusse.
Adieu, ma Passion augmente à chaque moment. Ah! que j’ay de choses à
vous dire.




QVATRIESME LETTRE


Vostre Lieutenant vient de me dire, qu’vne tempeste vous a obligé de
relascher au Royaume d’Algarve: je crains que vous n’ayez beaucoup
souffert sur la mer, & cette apprehension m’a tellement occupée; que
je n’ay plus pensé à tous mes maux, estes vous bien persuadé que
vostre Lieutenant prenne plus de part que moy à tout ce qui vous
arriue? Pourquoy en est-il mieux informé, & enfin pourquoi ne m’auez
vous point écrit? Ie suis bien malheureuse, si vous n’en aués trouué
aucune occasion depuis vostre depart, & ie la suis bien dauantage,
si vous en aués trouué sans m’écrire; vostre injustice & vostre
ingratitude sont extrémes: mais ie serois au desespoir, si elles vous
attiroient quelque malheur, & j’aime beaucoup mieux qu’elles demeurent
sans punition, que si j’en estois vangeé: je resiste à toutes les
apparences, qui me deuroient persuader, que vous ne m’aimés gueres,
& ie sens bien plus de disposition à m’abandonner aueuglement à ma
Passion, qu’aux raisons, que vo’ me donnez de me plaindre de vostre
peu de soin: que vous m’auriés épargné d’inquietudes, si vostre
procedé eust esté aussi languissant les premiers jours, que je vous
vis, qu’il m’a parû depuis quelque temps! mais qui n’auroit esté
abuseé, comme moy, par tant d’empressement, & à qui n’eussent-ils
paru sinceres? Qu’on a de peine à se resoudre à soupçonner longtemps
la bonne foy de ceux qu’on aime! ie voy bien que la moindre excuse
vous suffit, & sans que vous preniez le soin de m’en faire, l’amour
que i’ay pour vous, vous sert si fidelemēt, que ie ne puis consentir
à vo’ trouuer coupable, que pour joüir du sensible plaisir de vous
justifier moy-même. Vous m’auez consommée par vos assiduitez, vous
m’auez enflamée par vos transports, vo’ m’auez charmée par vos
complaisances, vous m’auez asseurée par vos sermens, mon inclinatiō
violente m’a seduite, & les suites de ces commencemēs si agreables,
& si heureux ne sont que des larmes, que des soûpirs, & qu’vne mort
funeste, sans que ie puisse y porter aucun remede. Il est vray que
i’ay eu des plaisirs bien surprenans en vous aimant: mais ils me
coustent d’estranges douleurs, & tous les mouuemēs, que vous me causez,
sont extrémes. Si i’auois resisté auec opiniâtreté à vostre amour,
si je vous auois donné quelque sujet de chagrin, & de jalousie pour
vous enflamer dauantage, si vous auiez remarqué quelque mesnagement
artificieux dans ma conduite, si i’auois enfin voulu opposer ma raison
à l’inclination naturelle que j’ay pour vous, dont vo’ me fistes
bien-tost apperceuoir (quoy que mes efforts eussent esté sans doute
inutiles) vous pourriez me punir seuerement, & vous seruir de vostre
pouuoir: mais vous me parustes aimable, auant que vous m’eussiez dit,
que vous m’aimiez, vous me témoignastes vne grande Passion, j’en fûs
rauie, & ie m’abandonnay à vous aimer éperduëment, vous n’estiés point
aueuglé, comme moy, pour-quoy aués vo’ donc souffert que ie deuinsse
en l’estat où ie me trouue? qu’est-ce que vous vouliez faire de tous
mes emportemens, qui ne pouuoient vous estre que tres-importuns? Vous
sçauiez bien que vous ne seriez pas toûjours en Portugal, & pourquoy
m’y aués vous voulu choisir pour me rendre si malheureuse, vous
eussiés trouué sans doute en ce Païs quelque femme qui eust esté plus
belle, auec laquelle vous eussiés eu autant de plaisir, puisque vous
n’en cherchiés que de grossiers, qui vo’ eut fidelement aimé aussi
long-temps qu’elle vous eut veu, que le temps eust pû consoler de
vostre absence, & que vous auriés pû quitter sans perfidie, & sans
cruauté: ce procedé est biē plus d’vn Tyran, attaché à persecuter, que
d’vn Amant, qui ne doit penser qu’à plaire; Helas! Pourquoy exercés
vous tant de rigueur sur vn cœur, qui est à vous? Ie voy bien que
vous estes aussi facile à vous laisser persuader contre moy, que ie
l’ay esté à me laisser persuader en vostre faueur; j’aurois resisté,
sans auoir besoin de tout mon amour, & sans m’apperceuoir que j’eusse
rien fait d’extraordinaire, à de plus grandes raisons, que ne peuuēt
estre celles, qui vo’ ont obligé à me quitter: elles m’eussent parû
bien foibles, & il n’y en a point, qui eussent jamais pû m’arracher
d’aupres de vous: mais vous aués voulu profiter des pretextes, que vous
aués trouués de retourner en Frāce; vn vaisseau partoit, que ne le
laissiés vous partir? vostre famille vous auoit escrit, ne sçaués vous
pas toutes les persecutions, que j’ay souffertes de la mienne? Vostre
hōneur vous engageoit à m’abandonner, ay-je pris quelque soin du mien?
Vous estiés obligé d’aller seruir vostre Roy, si tout ce qu’on dit de
luy, est vray, il n’a aucun besoin de vostre secours, & il vous auroit
excusé; j’eusse esté trop heureuse, si nous auions passé nostre vie
ensemble: mais puisqu’il falloit qu’vne absence cruelle nous separât,
il me semble que je dois estre bien aise de n’auoir pas esté infidele,
& ie ne voudrois pas pour toutes les choses du mōde, auoir commis vne
action si noire: Quoy! vous auez connu le fonds de mon cœur, & de ma
tendresse, & vous auez pû vous resoudre à me laisser pour iamais, & à
m’exposer aux frayeurs, que ie dois auoir, que vous ne vous souuenez
plus de moy, que pour me sacrifier à vne nouuelle Passion? Ie voy bien
que ie vous aime, comme vne folle: cependant ie ne me plains point
de toute la violence des mouuemens de mō cœur, ie m’accoustume à ses
persecutions, & ie ne pourrois viure sans vn plaisir, que ie descouure,
& dont ie joüis en vous aimāt au milieu de mille douleurs: mais ie
suis sans cesse persecutée auec un extréme desagréemēt par la haine, &
par le dégoustt que j’ay pour toutes choses; ma famille, mes amis & ce
Conuent me sont insuportables; tout ce que ie suis obligeé de voir, et
tout ce qu’il faut que ie fasse de toute necessité, m’est odieux: je
suis si jalouse de ma Passion, qu’il me semble que toutes mes actions,
& que tous mes deuoirs vous regardent: Oüy, ie fais quelque scrupule,
si ie n’employe tous les momens de ma vie pour vous; que ferois-je,
helas! sans tant de haine, & sans tant d’amour, qui remplissent mon
cœur? Pourrois-je surviure à ce qui m’occupe incessamment, pour mener
vne vie tranquille & languissante? Ce vuide & cette insensibilité ne
peuuent me conuenir. Tout le monde s’est apperceu du changement entier
de mon humeur, de mes manieres, & de ma persōne, ma Mere m’en a parlé
auec aigreur, & ensuite auec quelque bonté, ie ne sçay ce que ie luy
ay répondu, il me semble que ie luy ay tout auoüé. Les Religieuses
les plus seueres ont pitié de l’estat où je suis, il leur donne mesme
quelque consideration, & quelque menagemēt pour moy; tout le monde est
touché de mon amour. & vo’ demeurez dans vne profonde indiference, sans
m’escrire, que des lettres froides; pleines de redites; la moitié du
papier n’est pas remply, & il paroist grossierement que vous mourez
d’enuie de les auoir acheuées. Dona Brites me persecuta ces jours
passez pour me faire sortir de ma chambre, & croyant me diuertir,
elle me mena promener sur le Balcon, d’où l’on voit Mertola, je la
suiuis, & je fûs aussi-tost frapée d’vn souuenir cruel, qui me fit
pleurer tout le reste du jour: elle me ramena, & ie me jettay sur mon
lict, où ie fis mille réflexions sur le peu d’apparence, que ie voy
de guerir jamais: ce qu’on fait pour me soulager, aigrit ma douleur,
& ie trouue dans les remedes mesmes des raisons particulieres de
m’afliger: je vous ay veu souuent passer en ce lieu auec vn air, qui
me charmoit, & j’estois sur ce Balcon le jour fatal, que ie cōmençay
à sentir les premiers effets de ma Passion malheureuse: il me sembla
que vous vouliez me plaire, quoy que vous ne me connussiez pas: je me
persuaday que vous m’auiez remarquée entre toutes celles, qui estoient
auec moy, ie m’imaginay que lors que vous vous arrestiez, vous estiez
bien aise, que ie vous visse mieux, & i’admirasse vostre adresse, &
vostre bonne grace, lors que vous poussiez vôtre cheual, i’estois
surprise de quelque frayeur, lors que vous le faisiez passer dans vn
endroit difficile: enfin je m’interessois secrettement à toutes vos
actions, je sentois bien que vous ne m’estiez point indifferent, & ie
prenois pour moy tout ce que vous faisiez: vous ne connoissez que trop
les suites de ces commencemens, & quoy que ie n’aye rien à mesnager, ie
ne dois pas vous les escrire, de crainte de vous rendre plus coupable,
s’il est possible que vous ne l’estes, & d’auoir à me reprocher tant
d’efforts inutiles pour vous obliger à m’estre fidele, vous ne le serez
point: Puis-je esperer de mes lettres & de mes reproches ce que mon
amour & mon abandonnement n’ont pû sur vostre ingratitude? Ie fuis
trop asseurée de mon malheur, vostre procedé injuste ne me laisse pas
la moindre raison d’en douter, & ie dois tout apprehender, puisque
vous m’auez abandonée. N’aurez vous de charmes que pour moy, & ne
paroistrez vous pas agreable à d’autres yeux? Ie croy que ie ne seray
pas fâchée que les sentimens des autres iustifient les miens en quelque
façon, & ie voudrois que toutes les femmes de France vous trouuassent
aimable, qu’aucune ne vous aimât, & qu’aucune ne vous plût: ce projet
est ridicule, & impossible: neantmoins j’ay assez éprouué que vous
n’estes gueres capable d’vn grand entestement, & que vous pourrez bien
m’oublier sans aucun secours, & sans y estre contraint par vne nouuelle
Passion: peut-estre, voudrois-je que vous eussiez quelque pretexte
raisonnable? Il est vray, que ie serois plus malheureuse, mais vous
ne seriez pas si coupable: je voy bien que vovs demeurerez en Frāce
sans de grands plaisirs, auec vne entiere liberté; la fatigue d’vn
long voyage, quelque petite bien-seance, & la crainte de ne répondre
pas à mes transports, vous retiennent: Ah! ne m’apprehendez point? Ie
me contenteray de vous voir de temps en temps, & de sçauoir seulement
que no’ sommes en mesme lieu: mais ie me flatte, peut-estre, & vous
serez plus touché de la rigueur & de la seuerité d’vne autre, que vous
ne l’auez esté de mes faueurs; est-il possible que vous serez enflammé
par de mauuais traittemens? Mais auant que de vous engager dans vne
grande Passion, pensez bien à l’excez de mes douleurs, à l’incertitude
de mes projets, à la diuersité de mes mouuemens, à l’extrauagance de
mes Lettres, à mes confiances, à mes desespoirs, à mes souhaits, à ma
jalousie? Ah! vous allez vous rendre malheureux; je vous conjure de
profiter de l’estat où ie suis, & qu’au moins ce que ie souffre pour
vous, ne vous soit pas inutile? Vous me fites, il y a cinq ou six mois
vne fascheuse confidēce, & vo’ m’auoüâtes de trop bonne foy, que vous
auiez aimé vne Dame en vostre Païs: si elle vous empesche de reuenir,
mādez-le moy sans ménagement? afin que ie ne languisse plus? quelque
reste d’esperance me soustiēt encore, & ie seray bien aise (si elle
ne doit auoir aucune suite) de la perdre tout à fait, & de me perdre
moy-mesme; enuoyez moy son portrait auec quelqu’vne de ses Lettres? Et
escriuez moy tout ce qu’elle vous dit? I’y trouuerois, peut-estre, des
raisons de me consoler, ou de m’affliger dauantage, ie ne puis demeurer
plus long-temps dās l’estat où ie suis, & il n’y a point de chāgement,
qui ne me soit fauorable: Ie voudrois aussi auoir le portrait de vostre
frere & de vostre Belle-sœur: tout ce qui vous est quelque chose, m’est
fort cher, & ie suis entierement deuoüée à ce qui vous touche: je ne me
suis laissé aucune disposition de moy-mesme; Il y a des momens, où il
me semble que j’aurois affez de soûmission pour seruir celle, que vous
aimez; vos mauuais traittemēs, & vos mépris m’ont tellement abatuë, que
ie n’ose quelque fois penser seulement, qu’il me semble que ie pourrois
estre jalouse sans vous déplaire, & que ie croy auoir le plus grand
tort du monde de vous faire des reproches: je suis souuent conuaincuë,
que ie ne dois point vous faire voir auec fureur, comme ie fais, des
sentimens, que vo’ desauoüez. Il y a long-temps qu’vn Officier attend
vostre Lettre, i’auois resolu de l’escrire d’vne maniere à vo’ la
faire receuoir sans dégoust: mais elle est trop extrauagante, il faut
la finir: Helas! il n’est pas en mon pouuoir de m’y resoudre, il me
semble que je vous parle, quand ie vous escris, & que vous m’estes vn
peu plus present; La premiere ne sera pas si longue, ny si importune,
vous pourrez l’ouurir & la lire sur l’asseurance, que ie vous donne,
il est vray que ie ne dois point vous parler d’vne passion, qui vous
déplaist, & ie ne vous en parleray plus. Il y aura vn an dans peu
de jours que ie m’abandonnay toute à vous sans ménagement: vostre
Passion me paroissoit fort ardente, & fort sincere, & ie n’eusse jamais
pensé que mes faueurs vo’ eussent assez rebuté, pour vous obliger à
faire cinq cens lieuës, & à vous exposer à des naufrages, pour vo’ en
éloigner; personne ne m’estoit redeuable d’vn pareil traittement:
vous pouuez vous souuenir de ma pudeur, de ma confusion & de mon
desordre, mais vous ne vous souuenez pas de ce qui vous engageroit à
m’aimer malgré vous. L’Officier, qui doit vous porter cette Lettre, me
mande pour la quatrième fois, qu’il veut partir, qu’il est pressant,
il abandonne sans doute quelque malheureuse en ce Païs. Adieu, j’ay
plus de peine à finir ma Lettre, que vo’ n’en auez eu à me quitter,
peut-estre, pour toûjours. Adieu, ie n’ose vous donner mille noms de
tendresse, ny m’abandonner sans cōtrainte à tous mes mouuemens: ie vo’
aime mille fois plus que ma vie, & mille fois plus que ie ne pense; que
vous m’estes cher! & que vous m’estes cruel! vous ne m’escriuez point,
ie n’ay pû m’empescher de vo’ dire encore cela; je vay recommencer, &
l’Officier partira; qu’importe, qu’il parte, j’écris plus pour moy, que
pour vous, ie ne cherche qu’à me soulager, aussi bien la longueur de ma
lettre vous fera peur, vous ne la lirez point qu’est-ce que j’ay fait
pour estre si malheureuse? Et pourquoy auez vous empoisonné ma vie? Que
ne suis-je née en vn autre Païs. Adieu, pardonnez moy? Ie n’ose plus
vous prier de m’aimer; voyez où mon destin m’a reduite? Adieu.




CINQVIESME LETTRE


Je vous écris pour la derniere fois, & j’espere vous faire connoître
par la differance des termes, & de la maniere de cette Lettre, que vous
m’auez enfin persuadée que vous ne m’aymiez plus, & qu’ainsi je ne dois
plus vous aymer: Ie vous r’enuoyeray donc par la premiere voye tout ce
qui me reste encore de vous: Ne craignez pas que je vous écriue; je
ne mettray pas mesme vostre nom audessus du pacquet; j’ay chargé de
tout ce détail Dona Brites, que j’auois accoustumée à des confidences
bien éloignées de celle-cy; ses soins me seront moins suspects que les
miens, elle prendra toutes les precautions necessaires, afin de pouuoir
m’asseurer que vous auez receu le portrait & les bracelets que vous
m’auez donnés: Ie veux cependant que vous sçachiez que je me sens,
depuis quelques jours, en estat de brûler, & de déchirer ces gages de
vostre Amour, qui m’estoient si chers, mais ie vous ay fait voir tant
de foiblesse, que vous n’auriés jamais crû que j’eusse peu deuenir
capable d’vne telle extremité, je veux donc joüir de toute la peine que
j’ay euë à m’en separer, & vous dormer au moins quelque dépit: Ie vous
aduoüe à ma honte & à la vostre, que ie me suis trouuée plus attachée
que ie ne veux vous le dire, à ces bagatelles, & que i’ay senty que
j’auois vn nouueau besoin de toutes mes reflexions, pour me défaire
de chacune en particulier, lors mesme que ie me flattois de n’estre
plus attachée à vous: Mais on vient about de tout ce qu’on veut, auec
tant de raisons: Ie les ay mises entre les mains de Dona Brites; que
cette resolution ma cousté de larmes! Apres mille mouuements & milles
incertitudes que vous ne connoissez pas, & dont ie ne vous rendray pas
compte assurement. Ie l’ay coniurée de ne m’en parler iamais, de ne
me les rēdre iamais, quand mesme ie les demanderois pour les reuoir
encore vne fois, & de vous les renuoyer, enfin, sans m’en aduertir.

Ie n’ay bien connû l’excés de mon Amour que depuis que i’ay voulu
faire to’ mes efforts pour m’en guerir, & ie crains que ie n’eusse
osé l’entreprendre, si i’eusse pû préuoir tant de difficultées & tant
de violences. Ie suis persuadée que j’eusse senti des mouuemens moins
desagreables en vo’ aymant tout ingrat qve vous estes, qu’en vous
quittant pour tousiours. I’ay éprouué que vous m’estiez moins cher que
ma passion, & j’ay eu d’estranges peines à la combattre, apres que vos
procedés iniurieux m’ont rendu vostre personne odieuse.

L’orgueil ordinaire de mon sexe ne m’a point aydé à prendre des
resolutions contre vous; Helas! j’ay souffert vos mepris, j’eusse
supporté vôtre haisne & toute la jalousie que m’eust dōné l’attachement
que vous eussiez peu auoir pour vn autre, j’aurois eu, au moins quelque
passion à combattre, mais vostre indifference m’est insupportable; vos
impertinantes protestations d’amitié, & les ciuilités ridicules de
vostre derniere lettre, m’ōt fait voir que vous auiez receu toutes
celles que je vous ay écrites, qu’elles n’ont causé dans vostre cœur
aucun mouuement, & que cependant vous les auez luës: Ingrat, je suis
encore assez folle pour estre au desespoir de ne pouuoir me flatter
qu’elles ne soient pas venuës jusques à vous, & qu’on ne vous les
aye pas renduës; Ie deteste vostre bonne foy, vous auois-je prié de
me māder sinceremēt la verité, que ne me laissiez vous ma passion;
vous n’auiez qu’à ne me point écrire; ie ne cherchois pas à estre
éclaircie; ne suis-je pas bien malheureuse de n’auoir pû vous obliger à
prēdre quelque soin de me tromper? & de n’estre plus en estat de vous
excuser. Sçachez que je m’aperçois que vous estes indigne de tous mes
sentimens, & que je connois toutes vous méchantes qualitez: Cependāt
(si tout ce que j’ay fait pour vous peut meriter que vous ayez quelque
petits égards pour les graces que ie vous demande) je vous coniure de
ne m’écrire plus, & de m’ayder à vous oublier entierement, si vous
me témoigniez foiblement, mesme, que vous auez eu quelque peine en
lisāt cette lettre, je vo’ croirois peut-estre; & peut-estre aussi
vostre adueu & vôtre consentement me donneroient du dépit & de la
colere, & tout cela pourroit m’enflamer: Ne vous meslez donc point
de ma conduite, vous renuerseriez, sans doute, tous mes proiets,
de quelque maniere que vous voulussiez y entrer; je ne veux point
sçauoir le succés de cette lettre; ne troublés pas l’estat que ie
me prepare, il me semble que vous pouuez estre content des maux que
vous me causés (quelque dessein que vous eussiez fait de me rendre
mal’heureuse): Ne m’ostez point de mon incertitude; i’espere que j’en
feray, auec le temps, quelque chose de tranquille: Ie vous promets de
ne vous point hayr, ie me défie trop des sentimens violents, pour oser
l’entreprendre. Ie suis persuadeé que ie trouuerois peut-estre, en
ce pays vn Amant plus fidele & mieux fait; mais helas! qui pourra me
donner de l’amour? la passion d’vn autre m’occupera-t’elle? La mienne a
t’elle pû quelque chose sur vous? N’éprouue-je pas qu’vn cœur attendry
n’oublie jamais ce qui l’a fait apperceuoir des trāsports qu’il ne
connoissoit pas, & dont il estoit capable; que tous ses mouuemens sont
attachés à l’Idole qu’il s’est faite; que ses premieres idées & que
ses premieres blessures ne peuuent estre ny gueries ny effacées; que
toutes les passions qui s’offrent à son secours & qui font des efforts
pour le remplir & pour le contenter, luy promettent vainement vne
sensibilité qu’il ne retrouue plus, que tous les plaisirs qu’il cherche
sans aucune enuie de les rencontrer, ne seruent qu’à luy faire bien
connoître que rien ne luy est si cher, que le souuenir de ses douleurs.
Pourquoy m’auez vo’ fait connoître l’imperfectiō & le desagréement d’vn
attachement qui ne doit pas durer eternellement, & les mal-heurs qui
suiuent vn amour violent, lors qu’il n’est pas reciproque, & pourquoy
vne inclinatiō aueugle & vne cruelle destineé s’attachent-elles,
d’ordinaire, à nous déterminer pour ceux qui seroient sensibles pour
quelque autre.

Quand mesme je pourrois esperer quelque amusemēt dans vn nouuel
engagement, & que je trouuerois quelqu’vn de bonne foy, j’ay tant de
pitié de moy-mesme, que je ferois beaucoup de scrupule de mettre le
dernier homme du monde en l’estat où vous m’auez reduite, & quoy que
je ne sois pas obligée à vous ménager; je ne pourrois me resoudre
à exercer sur vous, vne vengeance si cruelle, quand mesme elle
dependeroit de moy, par vn changement que je ne preuois pas.

Ie cherche dans ce moment à vous excuser, & je cōprend bien qu’vne
Religieuse n’est guere aymable d’ordinaire: Cependant il semble que si
on estoit capable de raisons, dans les choix qu’on fait, on deueroit
plustost s’attacher à elles qu’aux autres femmes, rien ne les empesche
de penser incessāment à leur passion, elles ne sont point détourneés
par mille choses qui dissipent & qui occupent dans le monde, il me
semble qu’il n’est pas fort agreable de voir celles qu’on ayme,
tousiours distraites par mille bagatelles, & il faut auoir bien peu
de delicatesse, pour souffrir (sans en estre au desespoir) qu’elles
ne parlent que d’assembleés, d’aiustements, & de promenades; on est
sans cesse exposé à de nouuelles jalousies; elles sont obligeés à des
égards, à des complaisances, à des conuersations: qui peut s’asseurer
qu’elles n’ont aucun plaisir dans toutes ces occasions, & qu’elles
souffrent tousiours leurs marys auec vn extrême dégoust, & sans aucun
consentement; Ah! qu’elles doiuent se défier d’vn Amant qui ne leur
fait pas rendre vn compte bien exact là dessus, qui croit aisément &
sans inquietude ce qu’elles luy disent, & qui les voit auec beaucoup
de confiance & de tranquilité suietes à tous ces deuoirs: Mais je
ne pretens pas vous prouuer par de bonnes raisons, que vous deuiez
m’aymer; ce sont de tres-méchans moyens, & j’en ay employé de beaucoup
meilleurs qui ne m’ont pas reüssi; je connois trop bien mon destin
pour tâcher à le surmonter; je seray mal-heureuse toute ma vie; ne
l’éstois-je pas en vous voyāt tous les iours, je mourois de frayeur
que vous ne me fussiez pas fidel, je voulois vous voir à tous moments,
& cela n’estoit pas possible, j’estois troubleé par le peril que vous
couriez en entrant dans ce Conuent; ie ne viuois pas lors que vous
estiez à l’armée, i’estois au desespoir de n’estre pas plus belle &
plus digne de vous, ie murmurois contre la mediocrité de ma condition,
ie croyois souuēt que l’attachement que vous paroissiez auoir pour
moy, vous pourroit faire quelque tort, il me sembloit que je ne vous
aymois pas assez, j’apprehendois pour vous la colere de mes parents, &
j’estois enfin dans vn estat aussi pitoyable qu’est celuy où je suis
presentement; si vous m’eussiez donné quelques témoignages de vostre
passion depuis que vo’ n’estes plus en Portugal; j’aurois fait tous mes
efforts pour en sortir, je me fusse déguisée pour vo’ aller trouuer;
helas! qu’est-ce que je fusse deuenuë, si vous ne vous fussiez plus
souciée de moy, apres que j’eusse esté en France; quel desordre? quel
égarement? quel cōble de honte pour ma famille, qui m’est fort chere
depuis que je ne vous ayme plus. Vous voyez bien que je cōnnois de sens
froid qu’il estoit possible que je fusse encore plus à plaindre que ie
ne suis; & ie vous parle, au moins, raisonnablement vne fois en ma vie;
que ma moderatiō vous plaira, & que vous serez content de moy; je ne
veux point le sçauoir, je vous ay desia prié de ne m’écrire plus, & je


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