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St. John Welles Lucas Lucas.

The Oxford book of French verse XIIIth century-XIXth century online

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Sur le pav6 noirci les blafardes lanternes
Versaient un jour douteux plus triste que la nuit,
Et, suivant au hasard ces feux vagues et ternes,
L'homme passait dans Tombre, allant oil va le bruit.
Partout retentissait comme une joie Strange;
C'^tait en fevrier, au temps du carnaval.
Les masques avin^s, se croisant dans la fange,
S'accostaient d'une injure ou d'un refrain banal.
Dans un carrosse ouvert une troupe entass^e
Paraissait par moments sous le ciel pluvieux,
Puis se perdait au loin dans la ville insens^e,
Hurlant un hymne impur sous la r^sine en feux.
Cependant des vieillards, des enfants et des femmes
Se barbouillaient de lie au fond des cabarets,
Tandis que de la nuit les pretresses infames
Promenaient 9a et la leurs spectres inquiets.
On eut dit un portrait de la debauche antique,
Un de ces soirs fameux, chers au peuple romain,
Oi) des temples secrets la Venus impudique
Sortait echevelee, une torche a la main.
Dieu juste ! pleurer seul par une nuit pareille !
O mon unique amour ! que vous avais-je fait ?
Vous m'aviez pu quitter, vous qui juriez la veille
Que vous 6tiez ma vie et que Dieu le savait ?
Ah ! toi, le savais-tu, froide et cruelle amie,
Qu'^ travers cette honte et cette obscurity
J'#tais \h, regardant de ta lampe ch^rie,
Comme une ^toile au ciel, la tremblante clartl ?

377



ALFRED DE MUSSET

Non, tu n'en savais rien, je n'ai pas vu ton ombre,
Ta main n'est pas venue entr'ouvrir ton rideau.
Tu n'as pas regards si le ciel €tait sombre ;
Tu ne m'as pas clierche dans cet affreux tombeau !

Lamartine, c'est la, dans cette rue obscure,

Assis sur une borne, au fond d'un carrefour,

Les deux mains sur mon cceur, et serrant ma blessure,

Et sentant y saigner un invincible amour ;

C'est is, dans cette nuit d'horreur et de d^tresse,

Au milieu des transports d'un peuple furieux

Qui semblait en passant crier a ma jeunesse,

' Toi qui pleures ce soir, n'as-tu pas ri comme eux ? '

C'est la, devant ce mur, oii j'ai frapp6 ma tete,

Ou j'ai pos6 deux fois le fer sur mon sein nu ;

C'est la, le croiras-tu ? chaste et noble poete.

Que de tes chants divins je me suis souvenu.

O toi qui sais aimer, r^ponds, amant d'Elvire,
Comprends-tu que I'on parte et qu'on se dise adieu ?
Comprends-tu que ce mot la main puisse I'^crire,
Et le coeur le signer, et les levres le dire,
Les levres, qu'un baiser vient d'unir devant Dieu ?
Comprends-tu qu'un lien qui, dans I'ame immortelle,
Chaque jour plus profond, se forme a notre insu ;
Qui d6racine en nous la volontd rebelle,
Et nous attaclie au coeur son merveilleux tissu ;
Un lien tout-puissant dont les noeuds et la trame
Sont plus durs que la roche et que les diamants ;
Qui ne craint ni le temps, ni le fer, ni la flamme,
Ni la mort elle-meme, et qui fait des amants
Jusque dans le tombeau s'aimer les ossements ;
Comprends-tu que dix ans ce lien nous enlace,
378



ALFRED DE MUSSET

Qu'il ne fasse dix ans qu'un seul etre de deux,
Puis tout a coup se brise, et, perdu dans I'espace,
Nous laisse ^pouvantes d'avoir cm vivre heureux ?

O poete ! il est dur que la nature humaine,

Qui marche a pas comptes vers une fin certalne,

Doive encor s'y trainer en portant une cioix,

Et qu'il faille ici-bas mourir plus d'une fois.

Car de quel autre nom peut s'appeler sur terre

Cette necessite de changer de misere,

Qui nous fait, jour et nuit, tout prendre et tout quitter.

Si bien que notre temps se passe a convoiter ?

Ne sont-ce pas des morts, et des niorts effroyables,

Que tant de changements d'etres si variables,

Qui se disent toujours fatigues d'esperer,

Et qui sont toujours prets k se transfigurer ?

Quel tombeau que le coeur, et quelle solitude !

Comment la passion devient-elle habitude,

Et comment se fait-il que, sans y trebuchcr,

Sur ses propres debris I'homme puisse marcher ?

II y marche pourtant ; c'est Dieu qui I'y convie.

II va semant partout et prodiguant sa vie;

Desir, crainte, colere, inquietude, ennui,

Tout passe et disparait, tout est fantome en lui.

Son miserable coeur est fait de telle sorte

Qu'il fuit incessamment qu'une ruine en sorte;

Que la mort soit son terme, il ne I'ignore pas,

Et, marchant a la mort, il meurt a chaque pas.

II meurt dans ses amis, dans son fils, dans son pere,

II meurt dans ce qu'il pleure et dans ce qu'il espere;

Et, sans parler des corps qu'il faut ensevelir,

Qu'est-ce done qu'oublier, si ce n'est pas mourir ?

Ah ! c'est plus que mourir, c'est survivre h, soi-meme.

379



ALFRED DE MUSSET

L'ame remonte au del quand on perd ce qu'on aime.
II ne reste de nous qu'un cadavre vivant ;
Le d^sespoir I'habite, et le n^ant I'attend.

Eh bien ! bon ou mauvais, inflexible ou fragile,
Humble ou fier, triste ou gai, mais toujours g^missant,
Cet homme, tel qu'il est, cet etre fait d'argile,
Tu I'as vu, Lamartine, et son sang est ton sang.
Son bonheur est le tien, sa douleur est la tienne ;
Et des maux qu'ici-bas il lui faut endurer
Pas un qui ne te touche et qui ne t'appartienne ;
Puisque tu sais chanter, ami, tu sais pleurer.
Dis-moi, qu'en penses-tu dans tes jours de tristesse ?
Que t'a dit le mnlheur, quand tu Tas consult^ ?
TrompI par tes amis, trahi par ta maitresse,
Du ciel et de toi-meme as-tu jamais dout6 ?

Non, Alphonse, jamais. La triste experience

Nous apporte la cendre, et n'6teint pas le feu.

Tu respectes le mal fait par la Providence,

Tu le laisses passer, et tu crois a ton Dieu.

Quel qu'il soit, c'est le mien ; il n'est pas deux croyances.

Je ne sais pas son nom, j'ai regards les cleux ;

Je sais qu'ils sont h Lui, je sais qu'ils sont immenses,

Et que l'immensit6 ne peut pas etre a deux.

J'ai connu, jeune encore, de severes soufFrances,
J'ai vu verdir les bois, et j'ai tente d'aimer.
Je sais ce que la terre engloutit d'esp^rances,
Et, pour y recueillir, ce qu'il y faut semer.
Mais ce que j'ai senti, ce que je veux t'^crire,
C'est ce que m'ont appris les anges de douleur ;
Je le sais mieux encore et puis mieux te le dire.
Car leur glaive, en entrant, I'a grav6 dans mon coeur.
380



ALFRED DE MUSSET

Creature d'un jour qui t'agites une heure,
De quoi viens-tu te plaindre et qui te fait g6mir f
Ton ame t'inquiete, et tu crois qu'elle pleure :
Ton ame est immortelle, et tes pleurs vont tarir.

Tu te sens le coeur pris d'un caprice de femme,
Et tu dis qu'il se brise a force de souffrir.
Tu demandes k Dieu de soulager ton ame :
Ton ame est immortelle, et ton coeur va guerir.

Le regret d'un instant te trouble et te devore ;
Tu dis que le passe te voile I'avenir.
Ne te plains pas d'hier ; laisse venir I'aurore :
Ton ame est immortelle, et le temps va s'enfuir.

Ton corps est abattu du mal de ta pens^e ;
Tu sens ton front peser et tes genoux il^chir.
Tombe, agenouille-toi, creature insensee :
Ton ame est immortelle, et la mort va venir.

Tes OS dans le cercueil vont tomber en poussiere,
Ta memoire, ton nom, ta gloire vont p6rir,
Mais non pas ton amour, si ton amour t'est chere:
Ton ame est immortelle, et va s'en souvenir.

271 A la Malibran

Stances

I
CANS doute il est trop tard pour parler encor d'elle;
^ Depuis qu'elle n'est plus quinze jours sont passes,
Et dans ce pays-ci quinze jours, je le sais.
Font d'une mort r^cente une vieUle nouvelle.
De quelque nom d'ailleurs que le regret s'appelle,
L'homme, par tout pays, en a bien vite assez.

381



ALFRED DE MUSSET



O Maria-Fllicia ! le peintre et le poete
Laissent, en expirant, d'immortels heritiers ;
Jamais I'afFreuse nuit ne les prend tout entiers.
A defaut d'action, leur grande anie inquiete
De la mort et du temps entreprend la conquete,
Et, frappes dans la lutte, ils tombent en guerriers.

Ill
Celui-la sur I'airain a grave sa pens6e ;
Dans un lythme dore I'autre I'a cadencee ;
Du moment qu'on I'^coute, on lui devient ami.
Sur sa toile, en mourant, Raphael I'a laiss6e ;
Et, pour que le neant ne touche point a lui,
C'est assez d'un enfant sur sa mere endormi.

IV

Comme dans une lampe une flamme fidele,

Au fond du Parthenon le marbre inhabite

Garde de Phidias la memoire ^ternelle,

Et la jeune Venus, lille de Praxitele,

Sourit encor, debout dans sa divinite,

Aux siecles impuissants qu'a vaincus sa beaut€.

V

Recevant d'age en age une nouvelle vie,
Ainsi s'en \ ont a Dieu les gloires d'autrefois ;
Ainsi le vaste 6cho de la voix du g^nie
Devient du genre humain I'universelle voix...
Et de toi, niorte hier, de toi, j)auvre Marie,
Au fond d'une chapelle il nous reste une croix !

VI

Une croix ! et i'oubli, la nuit et le silence !
Ecoutez ! c'est le vent, c'est I'Ocean immense;
382



ALFRED DE MUSSET

C'est un jjecheur qui chante au boid dii grand chemin.
Et de tant de beaute, de gloire et d'esp^rance,
De tant d'accords si doux d'un instrument divin,
Pas un faible soupir, pas un ^cho lointain !

VII

Une croix ! et ton nom ecrit sur une pierre,
Non pas meme le tien, mais celui d'un 6poux.
Voila ce qu'apres toi tu laisses sur la terre ;
Et ceux qui t'iront voir a ta maison derniere,
N'y trouvant pas ce nom qui fut aime de nous,
Ne sauront pour prier oh poser les genoux.

VIII

O Ninette ! oh sont-ils, belle muse adoree,

Ces accents pleins d'amour, de charme et de terreur,

Qui voltigeaient le soir sur ta levre inspiree,

Comme un parfum leger sur I'aub^pine en fleur ?

Ou vibre maintenant cette voix €plor6e,

Cette harpe vivante attach^e a ton coeur ?

IX

N'ctait-ce pas hier, fille joyeuse et folle,

Que ta verve railleuse animait Corilla,

Et que tu nous lan^ais avec la Rosina

La roulade amoureuse et I'ocillade espagnole ?

Ces ])leurs sur tes bras nus, quand tu chantais /e Sciuie,

N'6tait-ce pas hier, pale Desdemona ?

X

N'etait-ce pas hier qu'a la lleur de ton age
Tu traversais I'Europe, une lyre a la main ;
Dans la mer, en riant, te jetant a la nage,
Chantant la tarentelle au ciel napolitain,
Coeur d'ange et de lion, libre oiseau de passage,
Esj)icgle enfant ce soir, sainte artiste demain ?

383



ALFRED DE MUSSET

XI
N'^tait-ce pas hier qu'enivr6e et b6nie,
Tu trainais a ton char un peuple transport^,
Et que Londre et Madrid, la France et I'ltalie,
Apportaient a tes pieds cet or tant convoit^,
Cet or deux fois sacr6 qui payait ton g^nie,
Et qu'a tes pieds souvent laissa ta chant6 ?

XII

Qu'as-tu fait pour mourir, 6 noble creature,
Belle image de Dieu, qui donnais en chemin
Au riche un peu de joie, au malheureux du pain;
Ah ! qui done frappe ainsi dans la mere nature,
Et quel faucheur aveugle, affami de pature,
Sur les meilleurs de nous ose porter la main ?

XIII

Ne suffit-il done pas a I'ange des tdnebres

Qu'^ peine de ce temps il nous reste un grand nom ?

Que Gericault, Cuvier, Schiller, Goethe et Byron

Soient endormis d'hier sous les dalles funebres,

Et que nous ayons vu tant d'autres morts celebres

Dans I'abime entr'ouvert suivre Napoleon ?

XIV

Nous faut-il perdre encor nos tetes les plus cheres,
Et venir en pleurant leur fermer les paupieres,
Des qu'un rayon d'espoir a brill6 dans leurs yeux ?
Le ciel de ses €\\xs devient-il envieux ?
Ou faut-il eroire, h6las ! ce que disaient nos peres.
Que lorsqu'on meurt si jeune on est aim6 des dieux ?

XV

Ah ! combien, depuis peu, sont partis pleins de vie,
Sous les cypres aneiens que de saules nouveaux !
384



ALFRED DE MUSSET

La cendre de Robert h peine refioidie,
Bellini tombe et meurt ! — Une lente agonie
Traine Carrel sanglant a I'eternel repos.
Le seuil de notre siecle est pave de tonibeaux.

XVI

Que nous restera-t-il, si I'ombre insatiable,

Des que nous batissons, vient tout ensevelir ?

Nous qui sentons deja le sol si variable,

Et, sur tant de d6bris, marchons vers I'avenir,

Si le vent, sous nos pas, balaye ainsi le sable,

De quel deuil le Seigneur veut-il done nous vetir ?

XVII

H^las ! Marietta, tu nous restais encore.
Lorsque, sur le sillon, I'oiseau chante a I'aurore,
Le laboureur s'arrete, et, le front en sueur.
Aspire dans I'air pur un souffle de bonheur.
Ainsi nous consolait ta voix fraiche et sonore,
Et tes chants dans les cieux emportaient la douleur.

XVIII

Ce qu'il nous faut pleurer sur ta tombe hative,
Ce n'est. pas I'art divin, ni ses savants secrets :
Quelque autre Itudiera cet art que tu criais;
C'est ton ame, Ninette, et ta grandeur naive,
C'est cette voix du cceur qui seule au coeur arrive.
Que nul autre, apres toi, ne nous rendra jamais.

XIX

Ah ! tu vivrais encor sans cette ame indomptable.
Ce fut la ton seul mal, et le secret fardeau
Sous lequel ton beau corps plia comme un roseau.
II en soutint longtemps la lutte inexorable.
C'est le Dieu tout-puissant, c'est la Muse implacable
Qui dans ses bras en feu t'a port^e au tombeau.
c c 385



ALFRED DE MUSSET

XX

Que ne I'dtouffais-tu, cette flamme biulante

Que ton sein palpitant ne pouvait contenir ?

Tu vivrais, tu verrais te suivre et t'applaudir

De ce public blas6 la foule indiffdrente,

Qui prodigue aujouid'hui sa faveur inconstante

A des gens dont pas un, ceites, n'cn doit mourir.

XXI

Connaissais-tu si peu I'ingiatitude humaine?
Quel reve as-tu done fait de te tuer pour eux !
Quelques bouquets de fleurs te rendaient-ils si vaine,
Pour venir nous verser de vrais pleurs sur la scene,
Lorsque tant d'histrions et d'artistes fameux,
Couronn6s mille fois, n'en ont pas dans les yeux ?

XXII

Que ne d6touinais-tu la tete pour sourire,
Comme on en use ici quand on feint d'etre 6mu ?
H^las ! on t'aimait tant, qu'on n'en aurait rien vu.
Quand tu chantais le Sauk, au lieu de ce d^lire,
Que ne t'occupais-tu de bien porter ta lyre I
La Pasta fait ainsi : que ne I'imitais-tu ?

XXIII

Ne savais-tu done pas, comedienne imprudente,
Que ces cris insens6s qui te sortaient du cceur
De ta joue amaigrie augmentaient la paleur ?
Ne savais-tu done pas que, sur ta tempe ardente,
Ta main de jour en jour se posait plus tremblante,
Et que c'est tenter Dieu que d'aimer la douleur ?

XXIV

Ne sentais-tu done pas que ta belle jeunesse
De tes yeux fatigues s'^coulait en ruisseaux
?,86



I



ALFRED DE MUSSET

Et de ton noble coeur s'exhalalt en sanglots ?
Quand de ceux qui t'ainiaient tu voyais la tristesse,
Ne sentais-tu done pas qu'une fatale ivresse
Ber9ait ta vie errante a ses derniers ranieaux ?

XXV

Oui, Qui, tu le savais, qu'au sortir du theatre,
Un soir dans ton linceul il faudrait te coucher.
Lorsqu'on te rapportait plus froide que I'albatre,
Lorsque le m#decin, de ta veine bleuatre,
Regaidait goutte h goutte un sang noir s'6pancher,
Tu savais quelle main venait de te toucher.

XXVI

Oui, oui, tu le savais, et que, dans cette vie,
Rien n'est bon que d'aimer, n'est vrai que de soufFiir.
Chaque soir dans tes chants tu te sentais palir.
Tu connaissais le monde, et la foule, et I'envie,
Et, dans ce corps brisi concentrant ton genie,
Tu regardais aussi la Malibran mourir.

XXVII

Meurs done ! ta mort est douce et ta tache est remplie.

Ce que Thomme ici-bas appelle le g^nie,

C'est le besoin d'aimer ; hors de 1^ tout est vain.

Et, puisque t6t ou tard I'amour humain s'oublie,

II est d'une grande ame et d'un heureux destin

D'expirer comme toi pour un amour divin!



C C 2 387



ALFRED DE MUSSET



272 Chanson de Fortunio

01 vous croyez que je vais dire
^ Qui j'ose aimer,
Je ne saurais, pour un empire,
Vous la nommer.

Nous allons chanter \ la ronde,

Si vous voulez,
Que je Tadore et qu'elle est blonde

Comme les bl6s.

Je fais ce que sa fantaisie

Veut m'ordonner,
Et je puis, s'il lui faut ma vie,

La lui dormer.

Du mal qu'une amour ignor^e

Nous fait soufFrir,
J'en porte I'ame d^chiree

Jusqu'i mourir.

Mais j'aime trop pour que je die

Qui j'ose aimer,
Et je veux mourir pour ma mie

Sans la nommer.



271 J^^ Nuit d*Octobre

LE POfeTE

T E mal dont j'ai souffert s'est enfui comme un reve ;

Je n'en puis comparer le lointain souvenir
Qu'^ ces brouillards lagers que I'aurore souleve,
Et qu'avec la ros6e on voit s'^vanouir.
388



ALFRED DE MUSSET

LA MUSE

Qu'aviez-vous done, 6 mon poete ?
Et quelle est la peine secrete
Qui de moi vous a s6par6?
H6las ! je m'en ressens encore,
Quel est done ce mal que j'ignore
Et dont j'ai si longtemps pleui"6 i

LE PoiiTE

C'^tait un mal vulgaire et bien connu des hommes ;
Mais lorsque nous avons quelque ennui dans le coeur,
Nous nous imaginons, pauvres fous que nous sommes,
Que peisonne avant nous n'a senti la douleur.

LA MUSE

II n'est de vulgaire chagnn
Que celui d'une ame vulgaire.
Ami, que ce triste mystere
S'^chappe aujourd'hui de ton sein.
Crois-moi, parle avec confiance ;
Le severe dieu du silence
Est un des freres de la Mort ;
En se plaignant, on se console,
Et quelquefois une parole
Nous a d^livr^s d'un reniord.

LE PoiiTE

S'il fallait maintenant parler de ma soufFrance,
Je ne sais trop quel nom elle devrait porter,
Si c'est amour, folie, orgueil, experience,
Ni si personne au monde en pourrait profiler.
Je veux bien toutefois t'en raconter I'histoire,
Puisque nous voili seuls, assis pres du foyer.

389



ALFRED DE MUSSET

Prends cette lyre, approche, et laisse ma m^moire
Au son de tes accords doucement s'6veiller.

LA MUSE

Avant de me dire ta peine,
O poete ! en es-tu gu6ri ?
Songe qu'il t'en faut aujourd'hui
Parler sans amour et sans haine.
S'il te souvient que j'ai re9u
Le doux nom de consolatrice,
Ne fais pas de moi la complice
Des passions qui t'ont perdu.

LE POETE

Je suis si bien gu6ri de cette maladie

Que j'en doute parfois lorsque j'y veux songer,

Et quand je pense aux lieux oii j'ai risqu6 ma vie,

J'y crois voir h ma place un visage Stranger.

Muse, sois done sans crainte ; au souffle qui t'inspire

Nous pouvons sans p#ril tous deux nous conlier.

II est doux de pleurer, il est doux de sourire

Au souvenir des niaux qu'on pourrait oublier.

LA MUSE

Comme une mere vigilante
Au berceau d'un fils bien-aim6,
Ainsi je me penche tremblante
Sur ce coeur qui m'^tait fermC.
Parle, ami, — ma lyre attentive
D'une note faible et plaintive
Suit d6ja I'accent de ta voix,
Et dans un rayon de lumiere,
Comme une vision l^gerc,
Passent les ombres d'autrefois.
390



ALFRED DE MUSSET

LE POfeTE

Jours de travail ! .seuls jours oh j'ai v6cu !

O trois fois chere solitude !
Dieu soit loud, j'y suis done revenu

A ce vieux cabinet d'dtude !
Pauvre rdduit, murs tant de fois deserts

Fauteuils poudreux, lampe fidele,
O mon palais, mon petit univers,

Et toi, Muse, 6 jeune immortelle,
Dieu soit loud, nous allons done chanter I

Oui, je veux vous ouvrir mon ame,
Vous saurez tout, et je vais vous contcr

Le mal que peut faire une fern me ;
Car e'en est une, 6 mes pauvres amis,

(Hdlas 1 vous le saviez peut-etre !)
C'est une femme i qui je fus soumis

Comme le serf Test k son maitre.
Joug ddtestd ! c'est par la que mon cceur

Perdit sa force et sa jeunesse ; —
Et cependant, aupres de ma maitresse,

J'avais entrevu le bonheur.
Pres du ruisseau, quand nous marchions ensemble,

Le soir sur le sable argentin,
Quand devant nous le blanc spectre du tremble

De loin nous montrait le chemin ;
Je vois encore, aux rayons de la lune,

Ce beau corps plier dans mes bras...
N'en parlons plus... je ne prdvoyais pas

Oil me conduirait la Fortune.
Sans doute alors la colere des Dieux

Avait besoin d'une victime ;
Car elle ni'a puni comme d'un crime

D'avoir essayd d'etre heureux.

39'



ALFRED DE MUSSET

LA MUSE

L 'image d'un doux souvenir

Vient de s'ofFrir a ta pens6e.

Sur la trace qu'il a laiss6e

Pourquoi crains-tii de revenir ?

Est-ce faire un recit fidele

Que de renier ses beaux jours ?

Si ta fortune fut cruelle,

Jeune homme, fais du moins comme elle,

Souris k tes premiers amours.

LE POi;TE

Non, — c'est a mes malheurs que je pretends sourire.

Muse, je te I'ai dit : je veux, sans passion,

Te center mes ennuis, mes reves, mon d^lire,

Et t'en dire le temps, I'lieure et I'occasion.

C'^tait, il m'en souvient, par une nuit d'automne

Triste et froide, a peu pres semblable h celle-ci ;

Le murmure du vent, de son bruit monotone,

Dans mon ccrveau lass6 ber9ait mon noir souci.

J'^tais a la fenetre, attendant ma maitresse ;

Et, tout en 6coutant dans cettc obscurite,

Je me sentais dans I'ame une telle d6tresse,

Qu'il me vint le soup9on d'une infid6lit6.

La rue oii jc logeais 6tait sombre et deserte ;

Quelqucs ombres passaient, un falot h la main ;

Quand la bise soufflait dans la portc entr'ouverte.

On cntendait de loin comme un soupir liumain.

Je ne sais, h vrai dire, a quel facheux presage

Mon esprit inquiet alors s'abandonna.

Je rappclais en vain un reste de courage,

Et me sentis fr^mir lorsque I'heure sonna.

Elle ne venait pas. Scul, la tctc baissde,

Je regardai longtcrnps les murs et le chemin, —

39^



ALFRED DE MUSSET

Et je ne t'ai pas dit quelle ardeur insensee

Cette inconstante femme allumait dans mon sein ;

Je n'airaais qu'elle au monde, et vivre un jour sans elle

Me semblait un destin plus afFreux que la mort.

Je me souviens pourtant qu'en cette nuit cruelle

Pour briser mon lien je fis un long effort.

Je la nommais cent fois perfide et deloyale,

Je comptais tous les maux qu'elle m'avait causes.

Helas ! au souvenir de sa beaute fatale,

Quels maux et quels chagrins n'etaient pas apais^s !

Le jour parut enfin. — Las d'une vaine attente,

Sur le bord du balcon je m'etais assoupi ;

Je rouvris la paupiere a I'aurore naissante,

Et je laissai Hotter mon regard 6bloui...

Tout a coup, au detour de I'^troite ruelle,

J'entends sur le gravier marcher a petit bruit...

Grand Dieu ! pr6servez-moi ! je I'aperfois ; c'est elle ;

Elle entre. — D'oil viens-tu ? qu'as-tu fait cette nuit ?

R^ponds, que me veux-tu ? qui t'amene a cette hcure ?

Ce beau corps, jusqu'au jour, oh s'est-il ^tendu ?

Tandis qu'a ce balcon, seul, je veille et je pleure,

En quel lieu, dans quel lit, a qui souriais-tu ?

Perfide ! audacieuse ! est-il encore possible

Que tu viennes offrir ta bouche h. mes baisers ?

Que demandes-tu done ? par quelle soif horrible

Oses-tu m'attirer dans tes bras 6puis6s ?

Va-t-en, retire-toi, spectre de ma maitresse !

Rentre dans ton tombeau, si tu t'en es leve ;

Laisse-moi pour toujours oublier ma jeunesse,

Et quand je pense a toi, croire que j'ai rev6 !

LA MUSE

Apaise-toi, je t'en conjure !
Tes paroles m'ont fait freniir.

393



ALFRED DE MUSSET

O mon bien-aim6 ! ta blessure
Est encor prete S se rouvrir.
H^las ! elle est done bien profonde i
Et les miseres de ce monde
Sont si lentes h s'efFacer !
Oublie, enfant, et de ton ame
Chasse le nom de cette femme
Que je ne veux pas prononcer.

LE POfeXE

Honte h toi qui la premiere

M'as appris la trahison,

Et d'horreur et de colere

M'as fait perdre la raison !

Honte h toi, femme h I'oeil sombre,

Dont les funestes amours

Ont enseveli dans I'ombre

Mon printemps et mes beaux jours !

C'est ta voix, c'est ton sourire,

C'est ton regard corrupteur,

Qui m'ont appris k maudire

Jusqu'au semblant du bonheur}

C'est ta jeunesse et tes charmes

Qui m'ont fait d^sesp^rer,

Et si je doute des larmes,

C'est que je t'ai vu pleurer.

Honte a toi ; j'^tais encore

Aussi simple qu'un enfant ;

Comme une fleur a I'aurorc,

Mon cceur s'ouvrait en t'aimant.

Certes, ce coeur sans defense

Put sans peine etre abus6 ;

Mais lui laisser I'innocence



K4



ALFRED DE MUSSET

Etait encor plus ais6.
Honte h toi ! tu fus la mere
De mes premieres douleurs,
Et tu fis de ma paupiere
.Taillir la source des pleurs !
Elle coule, sois-en sure,
Et rien ne la tarira ;
Elle sort d'une blessure
Qui jamais ne gu^rira;
Mais dans cette source am^re
Du moins je me laverai,
Et j'y laisserai, j'espere,
Ton souvenir abhorr^ !

LA MUSE

Poete, c'est assez. Aupres d'une infidele,
Quand ton illusion n'aurait dur6 qu'un jour,
N'outrage pas ce jour lorsque tu paries d'elle ;
Si tu veux etre aim4, respecte ton amour.
Si I'effort est trop grand pour la faiblesse humaine
De pardonner les maux qui nous viennent d'autrui,
Epargne-toi du moins le tourment de la haine ;
A d^faut du pardon, laisse venir I'oubli.
Les morts dorment en paix dans le sein de la terre ;
Ainsi doivent dormir nos sentiments eteints.
Ces reliques du cceur ont aussi leur poussiere ;
Sur leurs testes sacres ne portons pas les mains.
Pourquoi, dans ce ricit d'une vive souffrance,
Ne veux-tu voir qu'un reve et qu'un amour tromp^ ?
Est-ce done sans motif qu'agit la Providence ?
Et crois-tu done distrait le Dieu qui t'a frappe ?
Le coup dont tu te plains t'a pr6serv6 peut-etre.
Enfant, car c'est par 1^ que ton cceur s'est ouvert.

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ALFRED DE MUSSET

L'homme est un apprenti, la douleur est son maitre,
Et nul ne se connait tant qu'il n'a pas soufFert.
C'est une dure loi, mais une loi supreme,


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