Taylor Institution.

Studies in European literature, being the Taylorian lectures 1889-1899, delivered by S. Mallarmé, W. Pater, E. Dowden, W. M. Rossetti, F. W. Rolleston, A. Morel-Fatio, H. Brown, P. Bourget, C. H. Herford, H. Butler Clarke, W. P. Ker online

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et a laquelle il convient de s'associer, centre certaines
attaques de contemporains fort inaptes a ce role de
censeurs, nous dissimulat les lacunes evidentes de
I'education litteraire de Cervantes. De plus fortes
humanites, une connaissance plus approfondie du
latin, — sans parler du grec qu'on apprenait a peine
en Espagne et dont Lope de Vega, qui n'en voulait
pas pour son fils, disait qu'il ' rend les hommes or-
gueilleux^,^ — des lectures plus etendues d'auteurs
anciens n^auraient nui en rien a cet esprit si richement
doue, bien au contraire I'auraient poli, affine, I'auraient
premuni contre certaines fautes de gout et de style.
Arioste n'a rien perdu de sa fantaisie charmante pour
avoir su ecrire de jolis vers latins. Mieux instruit,
Cervantes aurait, je le crois, dans quelques occasions,
mieux raisonne et mieux ecrit, et comme il possedait
precisement ce qui faisait defaut a ses detracteurs, le
genie, une plus ample culture litteraire lui aurait assure
cette superiorite incontestable en tout et sur tous qu'on
lui souhaiterait, mais que I'equite empeche de lui re-
connaitre absolument.

Lego, dans le monde oii il vivait, pouvait passer pour
une insulte ; il la ressentit evidemment et n'oublia pas
' D^dicace de El rerdadero amante.



i88 L'ESPAGNE DU DON QUIJOTE.

d'y repondre. La gent universitaire, bruyante et en-
combrante, foumissait raaint pretexte a sa critique et
il n'eut pas de peine a en placer plusieurs specimens
sur le chemin de son hidalgo. D'abord quelques
gradues des petites universites provinciales, licencies
de pacotUle, qu'on ne prenait pas au serievLX^ fix^ qu'on
etait sur la valeur de leurs diplomes. Tel le cure du
village de Don Quichotte, '^homme docte, gradue de
Sigiienza ^ ; ' tel le pensionnaire de I'hopital des fous
de Seville, * gradue en canons de I'universite d'Osuna
et qui, dit Cervantes, s'il I'avait ete de Salamanque,
n'eut pas ete moins fou, a ce que beaucoup pre-
tendent^;' tel encore le medecin de I'ile Barataria,
docteur d'Osuna, qui prescrit a Sancho cette fameuse
diete dont le bon gouvemeur est si navre. Ces mots,
gradue de Sigiienza, licencie ou docteur d'Osuna ne
manquaient jamais leur effet et amenaient en ce temps-la
uri sourire sur toutes les levres. Puis ce sont certaines
pratiques relatives a I'obtention des grades que Cervantes
souligne d'un trait: 'Je vous conseiUe,' dit Don Qui-
chotte a un jeune poete qui se proposait de prendre
part a quelque concours litteraire, 'Je vous conseiUe de
pretendre au second prix, car le premier se donne
toujours a la faveiu- ou a la qualite de la personne;
le second revient au merite : telles les licences qui
s'octroient dans les universites ^.' Pareillement, il n'a
garde d'omettre les petites supercheries dont se rendaient
coupables des universitaires en se decorant de titres
auxquels ils n'avaient point droit, usage si repandu que
I'autorite competente decida de le sanctionner : c'est
ainsi que le Conseil de CastUle delivrait, moyennant
finances, des brevets permettant a un bachelier de signer

» D. Q., i. I. ' D.Q; ii. I. ' D. Q., ii. l8.



MOREL-FATIO 189

licencie *. Apparemment le pauvre Alonso Lopez, I'un
des clercs de I'escorte du corps mort, avait oublie de
se pourvoir d'un brevet de ce genre, car, lorsque
renverse de sa monture, il sent la lance de Don Qui-
chotte s'enfoncer dans sa poitrine, son premier cri est
pour nous confesser qu'il a eu grand tort de se dire
licencie, n'etant en fait que simple bachelier ^.

De I'etudiant, de cet etudiant famelique qui desho-
nore la science par sa misere, sa crasse, ses haillons, ses
expedients, ses escroqueries, il restait peu de chose
a dire apres les pieces du theatre populaire : I'etudiant
galeux, querelleur et fripon est un des emplois de
Ventremes ou du sainete, comme I'alcade villageois, le
medecin, le greflfier, le biscayen ou I'aveugle. Cervantes
ne fait que I'eflBeurer dans le paraUele entre les armes et
les lettres qu'U place dans la bouche de Don Quichotte^.
La il parle des souffrances de ces pauvres heres, de cet
aller a la soupe qui les assimilait aux mendiants des
carref ours, aux loqueteux de la derniere categoric, mais il
ne les entreprend pas sur leur depravation et leurs vices:
c'est qu'il se trouve en presence de malheureux et que le
malheur, quel qu'il soit, impose silence a sa critique.
De tous les representants de la carriere universitaire,
I'etudiant pauvre, qui, pour vivre, quand il vivait honnete-
ment, devait s'accrocher aux basques de I'etudiant noble,
du cadet de famille et lui servir de valet, ce famulus a
la soutane rapee, have et defait, est le seul pour lequel
Cervantes con9oive quelque sympathie. De bon coeur,
I'ecrivain leffo pardonne au sopista la faim et la gale,

' ' Licencia & un bacbiller para que se pueda firmar licenciado.'
Formulaire du xvi» si6cle (A. Morel-Fatio, L'Hspagne au xvi» et au
xvn" sikle, p. 206).

» D. Q., i. 19. ' D. Q., i. 37.



igo L^ESPAGNE DU DON QUIJOTE

ses inseparables conipagnes ^ ; il le prefere encore au
docteur bien rente et infatue de son grade ou au pre-
somptuenx et pedant scientifique.

L'universite pourvoit a bien des carrieres; elle forme
surtout des medecins et des juristes. Cervantes n'a
mis qu'une seule fois les medecins sur la sellette, mais
cette fois-la suffit, Sa raillerie vaut celle de Moliere,
elle produit meme un plus grand effet, parce qu'elle est
plus concentree. Le docteur Pedro Recio de Agiiero,
natif de Tirteafuera, — ce qui signifie ' Mets-toi dehors ' —
lieu situe a main droite entre Caracuel et Almodobar
del Campo, est medecin ordinaire de Son Excellence
Don Sancho Panza, gouverneur de I'ile Barataria. Son
emploi consiste a assister aux repas du maitre et a lui
prescrire le regime approprie a sa complexion. Et il
se prend au serieux. Tout ce qu'on apporte sur la
table est impitoyablement renvoye : les fruits, parce que
la substance aqueuse est indigeste; tel mets tres cuit
et fortement epice, parce que les epices provoquent la
soif et que celui qui trop boit tue et consume le radical
humide d'oii precede la vie ; les perdrix bien roties, les
lapins bien sautes, le veau en daube, tout est mis a
I'index. Absit ! absit ! crie I'homme docte a I'entree
de chaque service. Sancho, persuade lui que I'emploi
du gouverneur est de manger a sa faim, voudrait bien
retenir quelques-uns de ces plats dont le fumet seul le
ravit d'aise: il n'ose, car les terribles aphorismes du
praticien s'abattent sur lui comme grele et le reduisent
au silence. Mais quand apparait Yolla, la vraie olla
podrida, bourree de tous les bons ingredients qui en
font le mets divin qu'on sait, et que le gradue d'Osuna,

' ' Si la sama y la hambre no fuesen tan unas con los estudiantes,
en las vidas no habria otra de mas guato.' (CWojujo de lospenas.)



MOREL-FATIO 191

reprenant sa cantilene, explique que le pot-pourri, d'ail-
leurs indigne de la table d'un gouverneur, est un aliment
fort dangereux vu sa nature eminemment composee,
Sancho n'y tient plus. Suffoque de colere, il se ren-
verse sur sa chaise, et, se toumant vers le niedecin,
lui envoie en plein visage cette bordee retentissante :
' Monsieur le docteur Pedro Recio de Mauvais Augure,
natif de Mets-toi dehors, lieu situe a main droite, quand
on va de Caracuel a Alniodobar del Campo, gradue
d'Osuna, otez-vous de devant moi, ou sinon, je jure
par le soleil de prendre un baton et d^en assommer tous
les medecins qui se pourront trouver dans cette ile et
que je saurai etre des ignorants, a commencer par
vous . . . Oui, docteur Pedro Recio, otez-vous de ma
presence, ou bien je prendrai cette chaise sur laquelle
je suis assis et vous I'aplatirai sur la tete. Et qu'on
m'en demande compte, apres ma gestion ! Je repondrai,
pour ma decharge, que j'ai rendu service a Dieu en
tuant un mechant medecin, bourreau de la republique.
Et qu'on me donne a manger ou qu'on me retire le
gouvemement, car un emploi qui ne nourrit pas ne
vaut pas deux feves ^.' II est permis de supposer apres
cela que Cervantes n'avait pas eu a se louer des dia-
gnostics et des soins qu'il avait reclames des Esculapes
de son pays: pas plus qu'il n'etait edifie sur leur
desinteressement et leur delicatesse, a en juger du moins
par un passage du Persiles ou il est question de chirur-
giens peu scrupuleux qui se font payer deux fois leurs
consultations ^-

Du juriste en tant que magistrat, du lettre, comme
on disait jadis en Castille, pourvu de quelque office
important de judicature, nous avons deja vu ce que

' D. 0., ii. 47. ' PeraUes, livre iii. ch. xv.



192 L'ESPAGNE DU DON aUIJOTE

Cervantes en pense ; mais il est dans les rangs inferieurs
de la carrierCj tout pres, quoique un peu au-dessus de
I'huissier et du recors, un humble robin qui ne pouvait
echapper a la lunette braquee par I'ecrivain sur la
societe de son temps : ce robin est le greffier ou notaire.
Veritable bouc emissaire de la haine et du mepris
qu'inspire aux Espagnols le ministere de la loi en
general, le pauvre escribano est vilipende comme pas
un, on le met a toutes les sauces. II a re9u au theatre
certainement autant de coups de baton que I'alguazil,
et les plaisanteries qu'excitent toujours ses maneges
et ses rubriques sont devenues, a force d^etre repetees,
des lieux communs insipides ^. Cervantes aussi a mal-
traite 'ce satrape de la plume,' comme il le nomme^,
moins toutefois dans le Don Quichotte que dans una de
ses nouvelles, le Coloquio de los perros, ou, apres en
avoir laisse dire pis que pendre, il feint de se charger
de sa defense, ce qui est une maniere de lui porter le
coup de grace. 'Oui, il y a beaucoup de notaires,
beaucoup, vous dis-je, qui sont honnStes, consciencieux
et loyaux, disposes a etre agreables sans faire tort au
prochain ; oui, tons ne trainent pas les proces en
longueur, n'avisent pas les parties, n'epient et n'espion-
nent pas la vie des autres pour y trouver matiere a
instrumenter ; tous ne s'entendent pas avec le juge :
passez-moi la rhubarbe et je vous passerai le sene.'
Enumerer ainsi soigneusement les vilenies dont certains
notaires ne se rendaient pas coupables, n'est-ce pas
nous denoncer, par un detour habile et avec une cruelle

' XJn juriste espagnol a rduni line collection de ces quoUbets ;
voy. M. Torres Campos, Estudios de Hbliografia espanola y extraryera
del derecho y del noiariado, Madrid, 1878, p. 156.

' PersiUs, livre iii. ch. iv.



MOREL-FATIO 193

precision, celles que tous lea autres commettaient habi-
tuellement ?

Des regions superieures de la societe ou habitent
les Espagnols classes soit par leur naissance soit par
I'exercice de quelque profession honorable ou au moins
avouable, descendons, a la fagon de Dante, dans les
cercles inferieurs ou vit la gent chetive, allons jusqu'aux
bas fonds. Le Don Quichotte n^est pas une revue
critique dans le genre, par exemple, des Songes de
Quevedo. Chez Cervantes on ne peut s'attendre a voir
defiler une a une, comme des penitents en procession,
toutes les especes sociales que le moraliste de metier
aime a pousser sous sa loupe pour les dissequer a loisir.
Le Don Quichotte est un voyage fantaisiste a travers
la societe espagnple que nous faisons guides par
^imagination capricieuse de son auteur. Celui-ci ne
nous mene que la oii il lui plait de promener son heros.
Comme d'aUleurg les aventures du chevalier se passent
en plein champ et dans les parties mSme les plus desertes
du pays, les plaines sans fin de la Manche, il en resulte
que bon nombre de types, et entre autres I'habitant des
villes, ne figureront pas dans le livre. Nous y verrons
surtout ce qu'on rencontre sur les routes, quand on les
suit comme Don Quichotte et Sancho, a petites joumees,
et qu'on se plait, comme e\ix, a questionner les passants;
nous y verrons des hoteliers, des muletiers, des filles,
des pages en qu^te d'un maitre a servir, des gendarmes,
des brigands, des comediens ambulants, des montreurs
de marionnettes, des pelerins, des vagabonds et meme
des galeriens.

Examinons de plus pres quelques exemplaires de ces
tenanciers du grand chemin et de ces nomades.

L'h6telier, d'abord, seigneur dans son auberge comme
o



194 L'ESPAGNE DU DON QUIJOTE

le chevalier I'etait jadis dans son donjon ; la route est
son fief, personne n'y passe qui ne lui paye sa dime et,
bon gre mal gre, qu'elle plaise ou non, il faut s^arrSter
dans sa demeure. Notez aussi que I'hotelier d'Espagne
est une maniere de fonctionnaire ; affilie a la Sainte-
Hermandad, il tient du gendarme et quiconque a la
conscience lourde et la bourse trop legere pour acheter
son silence se sent surveille par lui. Le voici sur le
pas de sa porte, flanque de sa Maritome : les deux font
la paire. Lui epais, bourru, grondeur, parfois aussi
jovial, bruyamment epanoui, quand il a reussi a etriller
consciencieusement des voyageurs de qualite; elle, la
Galicienne, trapue et debordante, aussi large que haute,
les petits yeux ecarqidlles, la bouche f endue jusqu'aux
oreilles, le nez ecrase, sale, depeignee et encore ruisse-
lante de quelque gros labeur accompli, au demeurant
brave fille, compatissante au pauvre monde, de mceurs
faciles, ce dont ne se plaignent pas les charretiers.
Voyez-les, ceux-ci et les muletiers qui traversent lente-
ment ces terribles deserts de la Castille ou le soleil,
dardant tout de ses rayons, rend I'homme colereux,
brutal, sauvage. lis arrivent a la venta, ayant en
croupe quelque 'trainee^' recueillie a la prec^dente
etape. L'auberge retentit de leurs cris et de leiurs
jurons ; puis vient I'heure du souper et puis du jeu qui
jamais ne s'acheve sans quelque dispute furieuse, que
I'hote calme en jetant ces forcenes sur les bats de leurs
mulets oil ils s'endorment du lourd sommeil de la brute
avinee et harassee.

Autre rencontre : les comediens de la troupe ambu-
lante d'Angulo le Mechant, empiles dans une charrette;
ils vont a la ville voisine representer Vauto des ' Assises
' 'Traidas y Uevadas.' (J). Q,, i, a.)



MOREL-FATIO 195

de la mort.' Tous ont revetu, pour s'epargner du
temps, les habits de leur emploi. Le cocher est costume
en Diable. Derriere lui se pressent la Mort, a la face
trop rejouie et qui dement le role, un ange dont on voit
pointer les longues ailes, puis un empereur couronne ;
dans le fond surgit un petit Cupidon qui a enleve son
bandeau, mais qui tient embrasses son arc, son carquois
et ses fleches. Quelles figures et imaginez ce qu'elles
vont suggerer de tenebreux et d^effroyable a I'esprit
toujours en ebullition de Don Quichotte ! Dieu soit
loue ! il accepte les explications des comediens, il
les prend pour ce qu'ils sont, il ne les pourfendra
pas. Mais laissons cette aventure qui finit mal
d'ailleurs.

Passons au faiseur de tours, au montreur de marion-
nettes, Celui-la nous le connaissons deja. C'est
I'ancien for5at Gines de Passamonte, a I'astuce duquel
le pauvre Sancho dut d'etre prive longtemps de son ane
cheri: un type de ces 'forains,' com me, au dire de
Cervantes, on en voyait tant en Espagne, qui avaient
I'air de vivre du metier qu'ils avouaient, mais qui, en
realite, couvraient du voile de ce metier toutes sortes
de friponneries dont ils s'entretenaient grassement en
joyeuse compagnie^. Gines put paraitre mal inspire
le jour ou il choisit dans son repertoire les aventures
de la belle Melisendre pour les representer devant Don

' ' Esto del ganar de comer holgando tiene muchos aficionados
y goloBOB : por esto hay tantos titereros en Espana tantos que mues-
tran retablos, tantos que venden alfileres y coplas, que todo su
caudal, aunque le vendiesen todo, no llega a poderse sustentar un
dia ; y con esto los unos y los otros no salen de los bodegones y
tabernas en todo el ano, por do me doy a entender que de otra
parte que de la de sus oficios sale la corriente de sus borracheras.'
( Coloquio de los perns. )

O 2



196 L'ESPAGNE DU DON QUIJOTE

Quichotte. Ces noms de Don Gaiferos, de Marsile,
de Charlemagne et de Paris, tous ces souvenirs de la
grande epopee carolingienne devaient fatalement reveiller
la folic du chevalier et la reveiUerent en effet, en lui
mettant I'epee a la main. De la le massacre de tant
de belles marionnettes ; un roi Marsile decapite, un
Charlemagne fendu de la tete aux pieds, une Meli-
sendre avec un ceil en moins, desastres qu'il fallut
reparer argent comptant, au grand desespoir de Sancho,
mais non point au detriment du malin Gines qui sut
tirer parti de la fureur intempestive du fougueux re-
dresseur de torts.

Enfin I'ecume sociale, I'armee du vice et du crime,
dont un abrege sufBsant nous est ofFert dans cette
chaine des for9ats, que Don Quichotte rompt avec la
superbe assurance d'un homme qui croit accomplir
I'action la plus genereuse et la plus equitable. Ce
morceau a une beUe allure et jamais I'ironie de Cer-
vantes ne s'est jouee avec autant de hardiesse et de
grace tout a la fois. La mise en scene d'abord est des
plus reussies. La chaine s'avance, escortee par les
gardes. Don Quichotte l'aper9oit de loin. Ces gens-la
sont enchaines et ne peuvent I'^tre de leur propre
volonte, se dit-il ; il ne voit que . cela : une nouvelle
injustice. Et des lors cette idee fixe I'absorbe, malgre
les objurgations de Sancho, malgre les remontrances
breves et nettes des gardes. II s'approche et demande
a chacun des iorgata les motifs de sa condamnation.
Les reponses de ces gens, les unes plaisantes et fan-
faronnes assaisonnees de mots d'argot de voleur que
Don Quichotte ne comprend pas et se fait expliquer,
les autres tristement embarrassees et qu'il faut presque
arracher a la honte et au desespoir; ces reponses et



MOREL-FATIO 197

I'interpretation que Don Quichotte, de plus en plus
enfonce dans son idee, en donne; la conviction qui
peu a peu se forme en lui que ces hommes sont, sinon
innocents, au rooins injustement persecutes, que Fun
a sans doute manque d'argent pour corrompre son
juge, I'autre de protection pour I'adoucir, bref que la
plupart sont certainement victimes de I'arbitraire d'un
magistrat peuf^etre inique: tout cela combine determine
sa volonte, arme son bras. II fond sur les gardes et
delivre les galeriens qui le payent comme on sait.
Les principales varietes de I'infamie en general et des
vices plus particulierement espagnols ont ete habilement
groupes par Cervantes dans cette chaine: depuis le
simple voleur, qui, mis a la question, a eu la naivete et
la faiblesse d'avouer son delit, jusqu'au recidiviste
endurci, au bandit de haute volee dont les forfaits
celebres sont chantes dans les romances et que ses
compagnons admirent et venerent comme un maitre,
jusqu'a I'abject vieillard proxenete, Yalcahiiete, dont la
confession suggere a Don Quichotte cet etrange paradoxe
sur la vertu et I'utilite du metier d'entremetteur. Malgre
ce deploiement d'ironie et de cynisme plaisant qui
deroute un peu, on demele facilement que Cervantes
etait, au fond, de I'avis de Don Quichotte, j'entends
qu'il n'etait point persuade que les plus coupables
fussent toujours ceux qu'on trainait aux galeres : a ses
yeux la criminalite d'un acte ne dependait nidlement
d'une condamnation prononcee par des juges tels qu'U
en avait vus a Poeuvre en maintes occasions. Nouvelle
et demiere confirmation de ses idees tres arretees en
matiere de justice penale.

Cervantes n'a guere montre de types provinciaux:
quelques Biscayens au parler maladroit pareil a celui



igS L'ESPAGNE DU DON QUIJOTE

des negres et au jugement si borne {corto), quelques
arrieros andalous, quelques souillons galiciennes, sans
parler du paysan de la Manche, dont Sancho est I'inou-
bliable modele. En somme, rien de saillant dans les
descriptions de ces differentes especes d'homme, nulle
intention d^indiquer par des details appropries de phy-
sionomie, de costume et de moeurs ce qui distingue les
Espagnols des diverses parties du temtoire. II est vrai
que Cervantes n'a pas mene son chevalier dans la
province d'Espagne qu'il connaissait le mieux apres
la sienne, cette grande Andalousie qu'il avait parcourue
en long et en large pour y recouvrer Fargent du fisc,
et qu'il a racontee et fouiUee avec un art si consomme
dans plusieurs de ses nouvelles. Peut^etre, par coquet-
terie d'auteur et pour ne pas se repeter^ a-t-il voulu
promener Don Quichotte de preference dans d'autres
regions moins frequentees et moins connues des Espa-
gnols du centre. Mais que n'a-t-il depeint leurs habi-
tants, comme il avait fait les Andalous et en particulier
les Sevillans ? Quand Don Quichotte quitte la Castille,
entre en Aragon, puis en Catalogne, il ne semble pas
qu'il change de milieu : nulle part les hommes de ces
provinces ne nous apparaissent marques du cachet de
leur sol et de leur race. En Catalogne, le chevalier ne
rencontre que des bandouliers, un produit du terroir a la
verite et qu'il decrit assez heureusement : aussi bien ce
banditisme a allures chevaleresques, ces voleurs de grand
chemin qui ont des fagons de gentilshommes, ces hors
la loi qui se piquent de point d'honneur ^ n'etaient pas
pour deplaire a I'historien de Don duichotte. Mais

^ ' Los bandos de Cataluna, de Aragon y de Valencia, en todo el
raundo se sabe que salen a la sierra de puro honrados.' (Zapata,
Miacelartea, p. 469. )



MOREL-FATIO igg

c'est tout. A Barcelone, ville qu'il connaissait et aimait
particulierement, qu'il a nommee ' fleur des belles cites
du monde ',' il ne voit que les dehors et la superficie
des choses : les galeres du port, I'afiBuence du peuple
dans les rues, la richesse des habitants. Comment n'a-t-il
pas cherche a nous initier un peu a la vie mouvementee
de ces actifs et laborieux Catalans, si differente de
I'existence monotone, figee, presque contemplative du
Castillan ? Comment n'a-t-il pas extrait du fourmille-
ment de la grande cite industrielle et commerfante
quelques types parlants et significatifs qui lui eussent
foumi une merveilleuse antithese aux deux heros de
son livre et suggere peut-etre de nouveaux et fort
rejouissants episodes ? A vrai dire, ce sejour de Don
Quichotte a Barcelone laisse une assez penible impres-
sion. Le cote ridicule de sa manie s'accentue trop au
contact de la vie civilisee d'une viUe ; ses divagations,
si delicieuses sous le ciel de la Castille et dans les
steppes de la Manche, detonnent ici et toument au
grotesque ; ses chevauchees et ses coups de lance ont
un air de carnaval qui n 'amuse que les gamins accourus
pour voir passer cette triste figure de masque. II semble
que Cervantes aurait pu corriger I'impression facheuse
que nous cause cette degradation de son heros en
restreignant ici son rdle, en peignant surtout le mUieu,
de fafon a noyer en quelque sorte la personne du noble
chevalier sous des details descriptifs et de couleur locale.
Nous y aurions gagne quelques scenes de moeurs cata-
lanes d'un prix inestimable.

Reste a decrire un groupe a part qui n'a pas de place
fixe dans la hierarchie sociale, pas de compartiment a
soi, je veux parler des gens de lettres. La litterature

' Las dos doncdlas, nouvelle.



200 L'ESPAGNE DU DON QUIJOTE

qui n'est pas soit la theologie, soit la science pure ou
appliquee, la litterature d'agrement n'est pas une
carriere. Alors, le poete ou le romancier, le dramat-
urge ou I'essayiste, I'historien meme, quand il ne
remplit pas I'emploi d'historiographe officiel, ne pent
s'adonner a son art que par occasion, c'est-a-dire s'il
exerce en meme temps quelque metier lucratif, s'il
jouit de quelque benefice ou si un grand le protege et
I'entretient. En un mot, la litterature ne nourrit pas ;
tout au plus aide-t-elle a vivre. Ajoutez que I'homme
de lettres n'a pas en Espagne la ressource qu'offrent
les pays libres d'ecrire sur les matieres politiques, de
louer sa plume aux partis qui altemativement dirigent
les affaires de I'fitat et detiennent les clefs du tresor.
Le pouvoir absolu ne s'accommode guere de ce genre
de litterature et quiconque a I'audace de contr61er ses
actes et d'y trouver a redire est prie de prendre domicile
en Hollande ou ailleurs. Si quelque pamphlet politique
circule, car la compression a ses limites et ne pent tout
atteindre, c'est sous le manteau ; or, un tel moyen de
publicite n'a jamais rapporte que des coups de biton,
plusieurs annees de sejour dans un preside marecageux
ou I'exercice prolonge de la rame a bord des galeres du
roi. Seul, de tous les genres litteraires cultives en
Espagne, le theatre, au moment de la plus grande
vogue de la comedia, a ete presque une profession, mais
uniquement pour le tres petit nombre de ceux qui
exercerent un veritable sacerdoce, comme Calderon,
nanti longtemps du monopole exclusif des autog de la
Fete-Dieu a Madrid, comme Lope de Vega dont la


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