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Victor Hugo.

Le Rhin; lettres a un ami (Volume 3) online

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V



UNIVERSITY OF ILLINO1
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Book



Volume



Je 07-10M





fc&



QEUVRES COMPLETES DE VICTOR HUGO

EN VOYAGE



L E R H I N.

ii



TOUS DR0ITS RESERVES



VICTOR HUGO



L E K H I N



II




. PARIS



J. HETZEL & C ie

18, RUE JACOB



MAISON QUANT1N

ROE SAINT-BENOIT, 7



( \ )

i-YlfM



'



LETTRE 'XX



DE LORCH A BINGEN



La langue 16gale et la langue frangaise. Loi : Article unique : Qui
parlera fraugais paiera 1'amende. Theorie du voyage h pied.

Souvenirs. Premiere aventure. Note sur Claye. Ce
qui apparalt a' 1'auteur entre la quatrieme et la cinquieme ligne.

L'auteur voit des ours ^n plein midi. Peinture gracieuse
d'apres nature. L'auteur laisse entrevoir 1'inexprimable plaisir
que lui font les tragedies classiques. Interessant episode de
la mouche. Incident. Ce que signifie 1'intervalle qui separe
les mots entendre passer des mots les serenades. Incident.
Incident. Incident. Incident. Explication. Gela n'em-
peche pas que 1'auteur eut fort bien pu etre accepte par ces sal-
timbanques h quatre pattes comme le dessert de leur dejeuner.

Deuxieme aventure. G. Histoire naturelle chimerique
d'Aristote et de Pline. En quels lieux les hommes font volon-
tiers leurs plus monstrueuses inepties. Incident. Un rebus
d'Horace. D'oii venait le vacarme. Portrait de deux hommes
admires. Tableau de beaucoup d'hommes qui admirent.
L'homme chevelu parle. G. tressaille. L'auteur ecrit ce que
dit le charlatan. Dialogue de celui qui est en haut avec celui
qui est en bas. L'auteur eclate de rire et indigne tous ceux
qui 1'entourent. Puissance de ce qui est inintelligible sur ce
qui est inintelligent. Mot amer de G. sur la troisieme classe de



105-137



a LE RUIN.

1'Institut. Dans quelles circonstances 1'auteur voyage a pied.
Fursteneck. L'auteur grirape assez haul pour constater une
erreur des antiquaires. Cadenet, Luynes, Brandes. L'auteur
subit sur la grande route son examen de bachelier. Heim-
berg. Sonneck. Falkenburg. L'auteur va devant lui.
Noms et fant&mes e*voques. Contemplation. Un chateau en
ruine. L'auteur y entre. Ce qu'il y trouve. Tombeau
mysterieux. Apparition gracieuse. L'auteur se met a parler
anglais de la facon la plus grotesque. Esquisses d'une theo-
rie des femmes, des filles et des enfants. Stella. L'auteur,
quoique d6courage" et humili6, s'aventure a faire quatre vers
francais. Conjectures sur 1'homme sans tfite. L'auteur
cherche dans le Falkenburg les traces de Guntram et de Liba.
La langue de 1'homme a de si singuliers caprices, que Trajani
Castrum devient Trecktlingshausen. L'auteur dejeune d'un
gigot horriblement dur. Sa grandeur d'ame a cette occasion.
Paysage. Saint-Clement. - Le Reichenstein. Le Rhein-
stein. Le Vaugtsberg. L'auteur raconte des choses de son en-
fance. Legende du mauvais archeveque. Au neuvieme
siecle on etait mange par les rats sur le Rhin comme on Test au-
jourd'hui a 1'Opera. Moralite des contes differente de la mora-
lite de 1'histoire. Mauth et Maiise. Comment une petite
estampe encadre"e de noir, accrochde au-dessus du lit d'un enfant,
devient pour lui, quand il est homme, une grande et formidable
vision. Crepuscule. L'auteur se risque encore a faire des
vers francais. Effrayante apparition entre deux montagnes de
1'estampe encadree de noir. La Maiisethurm. Vertige.
L'auteur reveille un batelier qui se trouve la. A quel trajet
1'auteur se hasarde. Le Bingerloch. Realites difformes et
fantastiques vues au milieu de la nuit. Ce que 1'auteur trouve
dans le lieu sinistre ou il est alle. Description minutieus&
et detaillee de cette chose horrible et celebre. Salut au dra-
peau. Arrived a Bingen. Visile au Klopp. La Grande-
Ourse.

Bingen, 27 aoftt.

De Lorch a Bingen il y a deux milles d'Allemagne, en-
d'autres termes, quatre lieues de France, ou seize kilo-
metres dans Taffreuse langue que la loi veut nous faire,
corarae si c'etait a la loi de faire la langue. Tout au con-



DE LORCH A BINGEN. 3

traire, mon ami, dans une foule de cas, c'est a la langue
de faire la loi.

Vous savez mon gout. Toutes les fois que je puis conti-
nuer un peu ma route a pied, c'est-a-dire eonvertir le
voyage en promenade, je n'y manque pas.

Rien n'est charmant, a mon sens, comme cette fac.on de
voyager. A pied! On s'appartient, on est libre, on est
joyeux; on est tout entier et sans partage aux incidents
de la route, a la ferme ou Ton dejeune, a Farbre ou Fon
s'abrite, aFeglise ou Fon se recueille. On part, on s'arrete,
on repart; rien ne gene, rien ne retient. On va et on reve
deyantsoi. La marche berce la reverie; la reverie voile la
fatigue. La beaute du paysage cache la longueur du che-
min. On ne voyage pas, on erre. A chaque pas qu'on fait,
il vous vient une idee. II semble qu'on sente des essaims
eclore et bourdonner dans son cerveau. Bien des fois, assis
a Fombre au bord d'une grande route, a c6te d'une petite
source vive d'ou sortaient avec Feau la joie, la vie et la
fraicheur, sous un orme plein d'oiseaux, pres d'un champ
plein de faneuses, repose, serein, heureux, doucement
occupe de mille songes, j'ai regarde avec compassion passer
devant moi, comme un tourbillon ou roule la foudre, la
chaise de poste, cette chose etincelante et rapide qui con-
tient je ne sais quels voyageurs lents, lourds, ennuyes et
assoupis ; cet eclair qui emporte des tortues. Oh ! comme
ces pauvres gens, qui sont souvent des gens d'esprit et de
coeur, apres tout, se jetteraient vite a bas de leur prison,
oii Fharmonie du paysage se resout en bruit, le soleil en
chaleur et la route en poussiere, s'ils savaient toutes les
fleurs que trouve dans les broussailles, toutes les perles
que ramasse dans les cailloux, toutes les houris que de-
couvre parmi les paysannes Fimagination ailee, opulenteet
joyeuse d'un homme a pied ! Musa pedestris.

Et puis tout vient a Fhomme qui marche. II ne lui sur-
git pas seulement des idees, il lui echoit des aventures ;
et, pour ma part, j'aime fort les aventures qui m'arrivent.
S'il est amusant pour autrui d'inventer des aventures,
il est amusant pour soi-meme d'en avoir.

Je me rappelle qu'il y a sept ou huit ans j'etais alle a
Claye, a quelques lieues de Paris. Pourquoi?je ne m'en



4 LE RHIN.

souviens plus, je trouve seulement dans mon livre de
notes ces quelques lignes. Je vous les transcris, parce
qu'elles font, pour ainsi dire, partie de la chose quelconque
que je veux vous raconter :

Un canal au rez-de-chaussee, un cimetiere au pre-
mier etage, quelques maisons au second, voil Glaye. Le
cimetiere occupe une terrasse avec balcon sur le canal,
d'ou les manes des paysans de Claye peuvent entendre
passer les serenades, s'il y en a, sur le bateau-poste de
Paris a Meaux, qui fait quatre lieues a 1'heure. Dans ce
pays-la on n'estpasenterre, on est enterrasse. C'est un sort
comine un autre.

Je m'enrevenais a Paris a pied ; j'6tais parti d'assez grand
matin, et, vers midi, les beaux arbres dela foret de Bondy
m'invitant, a un endroit ou le chemin tourne brusque-
ment, je m'assis, adosse a un chene, sur un talus d'herbe,
les pieds pendants dans un fosse, et je me mis a crayonner
sur mon livre vert la note que vous venez de lire.

Comme j'achevais la quatrieme ligne, que je vois au-
jourd'hui sur le manuscrit separee dela cinquieme parun
assez large intervalle, je leve vaguement les yeux, et
j'apercois de 1'autre c6te du fosse, sur le bord de la route,
devant moi, a quelques pas, unours qui me regardait fixe-
ment. En plein jour on n'a pas de cauchemar; on ne peut
etre dupe d'une forme, d'une apparence, d'un rocher dif-
forme ou d'un tronc d'arbre absurde. Lo que puede un
sastre est formidable la nuit; mais a midi, par un soleil de
mai, on n'a pas d'hallucination. C'etait bien un ours, un
ours vivant, un veritable ours, parfaitement hideux du
reste. 11 etait gravement assis sur son scant, me montrant
le dessous poudreux de ses pattes de derriere, dont je
distinguais toutes les griffes, ses pattes de devant molle-
ment croisees sur son ventre. Sa gueule etait entr'ou-
verte ; une de ses oreilles, dechiree et saignante, pendait
a demi ; sa levre inferieure, a moitie arrachee, laissait voir
ses crocs dechausses ; un de ses yeux etait creve, et avec
1'autre il me regardait d'un air serieux.

11 n'y avait pas un bucheron dans la foret, et le peu que
je voyais du chemin a cet endroit-la 6tait absolument de-
sert.



DE LORCH A BINGEN. 5

Je n'etais pas sans eprouver quelque emotion. On se
tire parfois d'affaire avec un chien enTappelant Fox, Soli-
man ou Azor ; mais que dire a un ours? D'ou venait cet
ours? Que signifiait cet ours dans la foret de Bondy, sur
le grand chemin de Paris a Claye? A quoi rimait ce vaga-
bond d'un nouveau genre? C'etait fort etrange, fort ri-
dicule, fort deraisonnable, et apres tout fort peu gai.
J'etais, je vous 1'avoue, tres perplexe. Je ne bougeais pas
cependant; je dois dire que Tours, de son cote, ne bou-
geait pas non plus ; il me paraissait meme, jusqu'a un cer-
tain point, bienveillant. II me regardait aussi tendrement
que peut regarder un ours borgne. A tout prendre il ou-
vrait bienla gueule, mais il 1'ouvrait comme on ouvre une
bouche. Ge n'etaitpas un rictus, c'etait un baillement;ce
n'etait pas feroce, c'etait presque litteraire. Cet ours avait
je ne sais quoi d'honnete, de beat, deresigne et d'endormi;
et j'ai retrouve depuis cette expression de physionomie a
de vieux habitues de theatre qui ecoutaient des tragedies.
En somme, sa contenance etait si bonne, que je resolus
aussi, moi, de faire bonne contenance. J'acceptai Tours
pour spectateur, et je continual ce que j'avais commence.
Je me mis done a crayonner sur mon livre la cinquieme
ligne de la note ci-dessus, laquelle cinquieme ligne, comme
je vous le disais tout a Theure, est sur mon manuscrit tres
ecartee de la quatrieme; ce qui tient a ce que, en com-
mengant a Tecrire, j'avais les yeux fixes sur Tceilde Tours.

Pendant que j'ecrivais, une grossemouche vint se poser
sur Toreille ensanglantee de mon spectateur. II leva len-
tement sa patte droite et la passa par- dessus son oreille
avec le mouvement d'un chat. La mouche s'envola. II la
chercha du regard ; puis, quand elle eut disparu, il saisit
ses deux pattes de derriere avec ses deux pattes de devant,
et comme satisfait de cette attitude classique, il se remit
a me contempler. Je declare que je suivais ces mouve-
ments varies avec interet.

Je commengais & me faire a ce tete-a-tete, et j'ecrivais
la sixieme ligne de la note, lorsque survint un incident;
un bruit de pas precipites se fit entendre dans la grande
route, et tout a coup je vis deboucher du tournant un
autre ours, un grand ours noir ; le premier etait fauve. Get



6 LE RHIN.

ours noir arriva au grand trot, et, apercevant Tours fauve,
vint se rouler gracieusement a terre aupresde lui. L'ours
fauve ne daignait pas regarder Tours noir, et Tours noir
ne daignait pas faire attention a moi.

Je confesse qu'a cette nouvelle apparition, qui elevait
mes perplexites a la seconde puissance, ma main trembla.
J'etais en train d'ecrire cette ligne : ... peuvent entendre
passer les serenades . Sur mon manuscrit je vois aujour-
d'hui un assez grand intervalle entre ces mots : entendre
passer, et ces mots :les serenades. Get intervalle signifie
Un deuxi erne ours!

Deux ours! pour le coup, c'etait trop fort. Quel sens
cela avait-il? A qui en voulait le hasard? Si j'en jugeais par
le c6te d'oii Tours noir avail debouche, tous venaient de
Paris, pays ou il y a pourtant peu de betes, sauvages
surtout.

J'etais reste comme petrifie. L'ours fauve avait fini par
prendre part aux jeux de Tautre, et, a force de se rouler
dans la poussiere, tous deux etaient devenus gris. Gepen-
dant j'avais reussiame lever, et je me dernandais si j'irais
ramasser ma canne, qui avait roule a mes pieds dans le
fosse, lorsqu'un troisieme ours survint, un ours rougeatre,
petit, difforme, plus dechiquete et plus saignant encore
que le premier; puis un quatrieme, puis u-n cinquieme et
un sixieme, ces deux-la trottant de compagnie. Ces quatre
derniers ours traverserent la route comme des comparses
traversent le fond d'un theatre, sans rien voir et sans
rien regarder, presque en courant et comme s'ils etaient
poursuivis. Cela devenait trop inexplicable pour que je ne
touchasse pas a Texplication. J'entendis des aboiements
et des cris; dix ou douze boule-dogues, sept ou huit
hommes armes de batons ferres et des muselieres a la main,
firent irruption sur la route, talonnant les ours qui s'en-
fuyaient. Un de ces hommes s'arreta, et, pendant que les
autres ramenaient les betes muselees, il me donna le mot
de cette bizarre enigme. Le maitre du cirque de la barriere
du Combat profitait des vacances de Paques pour envoyer
ses ours et ses dogues donner quelques representations a
Meaux. Toute cette menagerie voyageait a pied. A la der-
niere halte on Tavait demuselee pour la faire manger; et,



DE LORGH A BINGEN. 7

pendant que leurs gardiens s'attablaient au cabaret voisin,
les ours avaient profit^ de ce moment de liberte pour fairc
a leur aise, joyeux et seuls, un bout de chemin.

C'etaient des acteurs en conge.

Voila une de mes aventures de voyageur a pied.

Dante raconte en commengant son poeme qu'il rencon-
tra un jour dans un bois une panthere, puis apres la pan-
there un lion, puis apres le lion une louve. Si la tradition
dit vrai, dans leurs voyages en figypte, en Phenicie, en
Chaldee et dans PJnde, les sept sages de Grece eurent tous
de ces aventures-la. Ils rencontrerent chacun une bete
differente, comme il sied a des sages qui ont tous une sa-
gesse differente. Thales de Milet fut suivi longtemps par
un griffon aile; Bias de Priene fit route c6te a cOte avec
un lynx; Periandre de Corinthe fit reculer un leopard en
le regardant fixement; Solon d'Athenes marcha hardiment
droit a un taureau furieux; Pittacus de Mitylene fit ren-
contre d'un souassouaron ; Cleobule de Rhodes fut accoste
par un lion, et Chilonde Lacedemone par unelionne. Tous
cesfaits merveilleux, si on les examinait d'un peu pres, s'ex-
pliqueraient probablement par des menageries en conge",
par des vacances de Paques et des barrieres du Combat.
En racontant convenablement mon aventure des ours,
dans deux mille ans j'aurais peut-e"tre eu je ne sais quel
air d'Orphee. Dictus ob hoc lenire ligres. Voyez-vous, mon
ami, mes pauvres ours saltimbanques donnent la clef de
beaucoup de prodiges. .N'en deplaise aux poetes antiques
et aux philosophes grecs, je ne crois guere a la vertu d'une
strophe contre un leopard ni la puissance d'un syllogisme
sur une hyene ; mais je pense qu'il y a longtemps que
1'homme, cette intelligence qui transforme a sa guise les
instincts, a trouve le secret de degrader les lions et les
tigres, de deteriorer les animaux et d'abrutir les betes.

L'homme croit toujours et partout avoir fait un grand
pas quand il a substitue, a force d'enseignements intelli-
gents, la stupidite a la fe>ocit6.

A tout prendre, e'en est peut-e"tre un. Sans ce pas-la
j'aurais ete mange, et les sept sages de Grece aussi.

Puisque je suis en train de souvenirs, permettez-moi
encore une petite histoire.



8 LE RUIN.

Vous connaissez G , ce vieux poete-savant, qui prouve
qu'un poete peut e"tre patient, qu'un savant peut 6tre
charmant et qu'un vieillard peut e"tre jeune. 11 marche
comme a vingt ans. En avril 183., nous faisions ensemble
je ne sais quelle excursion dans le Gatinais. Nous chemi-
nions cCte a c6te par une fraiche matinee rechauffee d'un
soleil rejouissant. Moi que la verit6 charme et que le pa-
radoxe amuse, je ne connais pas de plus agreable compagnie
que G . II saittoutes les v6rit6s prouvees, il invente tous
les paradoxes possibles.

Je me souviens que sa fantaisie en ce moment-la 6tait
de me soutenir que le basilic existe. Pline en parle et le
d6crit, me disait-il. Le basilic nait dans le pays de Gyrene,
en Afrique. II est long d'environ douze doigts; il a sur la
t&te une tache blanche qui lui fait un diademe; et, quand
il siffle, les serpents s'enfuient. La Bible dit qu'il a des
ailes. Ce qui est prouve, c'est que, du temps de saint
Leon, il y eut a Rome, dans 1'eglise de Sainte-Luce, un
basilic qui infecta de son haleine toute la ville. Le saint
pape osa s'approcher de la voute humide et sombre sous
laquelle etait le monstre, et Scaliger dit en assez beau
style qu'il reteignit par ses prieres.

G ajoutait, me voyant incredule au basilic, que cer-
tains lieux ont une vertu particuliere sur certains animaux ;
qu'a Se>iphe, dans 1'Archipel, les grenouilles ne coassent
point; qu'a Reggio, en Calabre, les cigales ne chantent pas;
que les sangliers sont muets en Macedoine; que les ser-
pents de 1'Euphrate ne mordent point les indigenes, meme
endormis, mais seulement les Strangers; tandis que les
scorpions du mont Latmos, inoffensifs pour les Strangers,
piquent mortellement les habitants du pays. 11 me faisait, ou
plutOt il se faisait a lui-me"me une foule de questions, et je
le laissais aller. Pourquoi y a-t-il une multitude de lapins
a Mayorque, et pourquoi n'y en a-t-il pas un seul a Yviza?
Pourquoi les lievres meurent-ils a Ithaque? D'ou vient
qu'on ne saurait trouver un loup sur le mont Olympe, ni
une chouette dans Tile de Crete , ni un aigle dans Tile
de Rhodes?

Et, me voyant sourire, il s'interrompait : Tout beau!
mon cher; mais ce sont la des opinions d'Aristote!



DE LORCH A BINGEN. 9

A quoi je me contentais de repondre : Mon ami, c'est de
la science morte; et la science morte n'est plus de la
science, c'est de 1'erudition. Et G me r6pliquait avec
son regard plein de gravite et d'enthousiasme : Vous
avez raison. La science meurt; il n'y a que 1'art qui soit
immortel. Un grand savant fait oublier un autre grand
savant; quant aux grands poe'tes du passe, les grands
poetes du present et de 1'avenir ne peuvent que les
egaler. Aristote est depasse, Homere ne Test pas.

Cela dit, il devenait pensif, puis il se mettait a chercher
un bupreste dans Therbe ou une rime dans les nuages.

Nous arrivames ainsi pres de Milly, dans une plaine ou
Ton voit encore les vestiges d'une masure devenue fa-
meuse dans les proces des sorciers du dix-septieme siecle.
Voici a quelle occasion. Un loup-cervier ravageait le pays.
Des gentilshommes de la venerie du roi le traquerent avec
grand renfort de valets et de paysans. Le loup, poursuivi
dans cette plaine, gagna cette masure et s'y jeta. Les
chasseurs entourerent la masure, puis y entrerent brus-
quement. Us y trouverent une vieille femme, une vieille
femme hideuse, sous les pieds de laquelle etait encore
la peau du loup que Satan n'avait pas eu le temps de faire
disparaitre dans sa chausse-trape. 11 va sans dire que la
vieille fut brulee sur un fagot vert ; ce qui s'executa devant
le beau portail de la cathedrale de Sens.

J'admire que les hommes, avec une sorte de coquetterie
inepte, soient toujours venus chercher ces calmes et
sereines merveilles de 1'intelligence humaine pour faire
devant elles leurs plus grosses betises.

Cela se passait en 1636, dans 1'annee ou Corneille faisait
jouer le Cid.

Comme je racontais cette histoire a G , ficoutez,
me dit-il. Nous entendions, en effet, sortir d'un petit
groupe de maisons cache dans les arbres & notre gauche
la fanfare d'un charlatan. G a toujours eu du gout pour-
ce genre de bruit grotesque et triomphal. Le monde,
me disait-il un jour, est plein de grands tapages serieux
dont ceci est la parodie. Pendant que les avocats de-
clament sur le treteau politique, pendant que les rheteurs
perorent sur le treteau scolastique, moi je vais dans les



10 LE RHIN.

pres, je catalogue des moucherons et je collationne des
brins d'herbe, je me penetre de la grandeur de Dieu, et
je serai toujours charme de rencontrer a tout bout de
champ cet embleme bruyant de la petitesse des homines,
ce charlatan s'essoufflant sur sa grosse caisse, ce Bobino,
ce Bobeche, cette ironie! Le charlatan se mele a mes
etudes et les complete; je fixe cette figure avec une
epingle dans mon carton comme un scarabee ou comme
un papillon, et je classe 1'insecte humain parmi les autres.
G m'entraina done vers le groupe de maisons d'ou
venait le bruit: un assez chetif hameau, qui se nomme,
je crois, Petit-Sou, cequi m'arappele cebourgd'Asculum,
sur la route de Trivicum a Brindes, lequel fit faire un
rebus Horace :

Quod versu dicere non est,
Sign is perfacile est.

Asculum en effet ne peut entrer dans un vers alexandrin.

C'etait la fete du village. La place, 1'eglise et la mairie
etaient endimanchees. Le ciel lui-meme, coquettement de-
core d'unefoulede jolis nuages blancs et roses, avait je ne
sais quoi d'agreste, de joyeux et de dominical. Des rondes
de petits enfants et de jeunes filles, doucement contcm-
plees par des vieillards, occupaient un bout de la place
qui etait tapisse de gazon; al'autre bout, pave de cailloux
aigus, la foule entourait une fagon de treteau adosse
une maniere de baraque. Le treteau etait compose de deux
planches et d'une echelle; la baraque etait recouverte de
cette classique toile a damier bleu et blanc qui rappelle
des souvenirs de grabat, et qui, se faisant au besoin sou-
quenille, a fait donner -le nom de paillasses a tous les
valets de tous les charlatans. A c6te du treteau s'ouvrait la
porte de la baraque, une simple fente dans la toile; et
au-dessus de cette porte, sur un ecriteau blanc orne de
ce mot en grosses majuscules noires :

MICROSCOPE

fourmillaient, grossierement dessin6s dans mille attitudes
fantastiques, plus d'animaux effrayants, plus de monstres



DE LORCH A BINGEN. 11

chimeriques, plus d'etres impossibles que saint Antoine
n'en a vu et que Callot n'en a reve.

Deux hommes faisaient figure sur ce treteau. L'un, sale
comme Job, bronze comme Ptha, coiffe comme Osiris, ge-
missant comme Memnon, avait je ne sais quoi d'oriental,
de fabuleux, de stupide et dYgyptien, et frappait sur un
gros tambour tout en soufflant au hasard dans une flute,
L'autre le regardait faire. C'etait une espece de Sbrigani,
pansu, barbu, velu et chevelu, 1'air feroce, et vetu en
hongrois de melodrame.

Autour de cette baraque, de ce trteau et de ces deux
hommes, force paysans passionnes, force paysannes fas-
cinees, force admirateurs les plus affreux du monde ou-
vraient des botfches niaises et des yeux betes. Derriere
Testrade, quelques enfants pratiquaient artistement des
trous a la vieille toile blanche et bleue, qui faisait peu
de resistance et leur laissait voir 1'interieur de la baraque.

Comme nous arrivions, 1'egyptien termina sa fanfare, et
le Sbrigani se mit a parler. G se rait a ecouter.

Excepte 1'invitation d'usage : Entrez et vous verrez, etc.,
je declare que ce que disait ce fantoche etait parfaite-
ment inintelligible pour moi, pour les paysans et pour
1'egyptien, lequel avait pris une posture de bas-relief et
pretait Poreille avec autant de dignite que s'il eut assiste
a la dedicace des grandes colonnes de la salle hypostyle
de Karnac par Menephta I er , pere de Rhamses II.

Cependant, des les premieres paroles du charlatan, G -
avait tressailli. Au bout de quelques minutes, il se pencha
vers moi et me dit tout bas : Vous qui etes jeune, qui
avez de bons yeux et un crayon, faites-moi le plaisir d'e-
crire ce que dit cet homme. Je voulus demander a G
1'explication de cet etrange d6sir ; mais deja son attention
etait retournee au treteau avec trop d'energie pour qu'il
m'entendit. Je pris le parti de satisfaire G , et, comme le
charlatan parlait avec une lenteur solennelle, voici ce
que j'ecrivis sous sa dictee :

- La famille des scyres se divise en deux especes; la
premiere n'a pas d'yeux; la seconde en a six, ce qui la
distingue du genre cunaxa, qui en a deux, et du genre
bdella, qui en a quatre.



12 LE RHIN.

Ici G , qui ecoutait avec un interet de plus en plus
profond, 6ta son chapeau, et, s'adressant au charlatan de
sa voix la plus gracieuse et la plus adoucie : Pardon,
monsieur; mais vous ne nous dites rien du groupe des
gamases ?

Qui parle la? dit 1'homme, jetant un coup d'oeil sur
1'assistance, mais sans surprise et sans hesitation. Ce vieux?
Eh bien, mon vieux, dans le groupe des gamases, je n'ai
trouve qu'une espece, c'est un dermanyssus, parasite de la
chauve-souris pipistrelle.

- Je croyais, reprit G timidement, que c'etait un
glyciphagus cursor.

Erreur, mon brave, repliqua le Sbrigani. II y a un
abime entre le glyciphagus et le dermanyssus. Puisque
vous vous occupez de ces grandes questions, 6tudiez la
nature. Consultez Degeer, Hering et Hermann. Observez
(j'ecrivais toujours) le sarcoptes ovis, qui a au moins une
des deux paires de pattes posterieures completes et caron-


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