Victor Hugo.

Oeuvres complètes (Volume 3) online

. (page 1 of 14)
Online LibraryVictor HugoOeuvres complètes (Volume 3) → online text (page 1 of 14)
Font size
QR-code for this ebook


THE LIBRARY

OF

THE UNIVERSITY
OF CALIFORNIA

LOS ANGELES

GIFT OF



WILLIAM A. NITZE



\





1EUVRES COMPLETES DE VICTOR HUGO

ROMAN



BUG-JARGAL



TOUS DROITS RESERVKS



VICTOR HUGO



BUG-JARGAL




PARIS
J. HETZEL & C ie MA1SON QUANTIN



18, RUE JACOB



RCE SAINT-BBNOIT, 7



College
Library

ti?

227?
IWO
v. 3



1832



En 1818, 1'auteur de ce livre avait seize ans; il paria qu'il ecrirait
un volume en quinze jours. II fit Bug-Jargal. Seize ans, c'est 1'age
ou Ton parie pour tout et ou Ton improvise sur tout.

Ce livre a done ete ecrit deux ans avant Han d'Islande. Et quoique,
sept ans plus tard, en 1825, 1'auteur 1'ait remani6 et recrit en
grande partie, il n'cn est pas moins, et par le fond et par beaucoup
de details, le premier ouvrage de 1'auteur.

II demande pardon a ses lecteurs de 1'entretenir de details si peu
importants; mais il a cru "je le petit nombre de personnes qui
aiment a classer par rang de taille et par ordre de naissance Ics
ceuvres d'un poete, si obscur qu'il soil, ne lui sauraient pas mauvais
gre de leur donncr 1'age de Bug-Jargal; et, quant a lui, commeccs
voyageurs qui se retournent au milieu de leur chcmin et cherchent
a decouvrir encore dans les plis brumeux de 1'horizon le lieu d'ou
ils sont partis, il a voulu donner ici un souvenir & cette epoque de
serenite, d'audace et de confiance, ou il abordait de front un si
immense sujet, la revolte des noirs de Saint-Domingue en 1791,
lutte de geants, trois mondes interesses dans la question, 1'Europe
et 1'Afrique pour combattants, 1'Amerique pour champ de bataille.



24 mars 1832.



946012



PREMIERE EDITION



Janvier 1826



L'6pisode qu'on va lire, et dont le fond est emprunt6 a la revoke-
des esclaves de Saint-Domingue en 1791, a un air do circonstance
qui eilt suffi pour empecher 1'auteur dc le publier. Cependant une-
ebauche de cet opuscule ayant ete deja imprimee et distribute a
un nombre restreint d'exemplaires, en 1820, a une epoque ou la
politique du jour s'occupait fort peu d'Haiti, il est evident que si
le sujet qu'il traite a pris depuis un nouveau degre d'interet, ce
n'est pas la faute de 1'auteur. Ce sont les ev^nements qui se sonfr
Arranges pour le livre, et non le livre pour les evenements.

Quoi qu'il en soit, 1'auteur ne songeait pas a tirer cet ouvragede
1'espece de demi-jour ou il etait comme enseveli ; mais, averti qu'un
libraire de la capitale se proposait de r&mprimer son esquisse
anonyme, il a cru devoir pre"venir cette reimpression en mettant
lui-meme au jour son travail revu et en quelque sorte refait, pre-
caution qui epargne un ennui a son amour-propre d'auteur, et au'
libraire susdit une mauvaise speculation.

Plusieurs personnes distinguees qui, soit comme colons, soit
comme fonctionnaires, ont ete melees aux troubles de Saint-
Domingue, ayant appris la prochaine publication de cet episode,
ont bien voulu communiquer spontanement a 1'auteur des materiaux
d'autant plus precieux qu'ils sont presque tous in6dits. L'auteur
leur en t6moigne ici sa vive reconnaissance. Ces documents lui ont



etc" singulierement utiles pour rectifier ce que le re'cit du capitaire
d'Auverney presentait d'incomplet sous le rapport de la cculeur
locale, et d'incertain relativement a la verite historique.

Enfin,- il doit encore prevenir les lecteurs que 1'histoire ds Bug-
Jargal n'est qu'un fragment d'un ouvrage plus tendu qui devait
6tre compose avec le litre de Contes sous la tente. L'auteur suppose
que, pendant les guerres de lardvolution, plusieurs oiilciers francais
conviennent entre eux d'occuper chacun a leur tour la longueur
des nuits du bivouac par le r6cit de quelqu'une de leurs aventures.
L'6pisode que 1'on publie ici faisait partie de cette serie de narra*
tions; il peut en etre detache sans inconvenient; et d'ailleurs
Touvrago dont il devait faire pirtie n'est point fini, ne le sera
jamais, et ne vaut pas la peine de 1'etre.



Quand vint le tour du capitame Leopold d'Auveraey, il
ouvrit de grands yeux et avoua a ces messieurs qu'il nc
connaissait reellement aucun evenement de sa vie qui
mental de fixer leur attention.

Mais, capitaine, lui dit le lieutenant Henri, vousavez
pourtant, dit-on, voyage et vu le monde. N'avez-vous pas
visile les Antilles, TAfrique et Tltalie, 1'Espagne?... Ah!
capitaine, votre chien boiteux!

D'Auverney tressaillit, laissa tomb a r son cigare, et se
retourna brusquement vers 1'entree de la tentc, au mo-
ment oil un chi* j n enorme aceourait en boitant vers lui.

Le chien ecrasa en passant le cigare du capitaine; !*
capitaine n'y fit nulle attention.

Le chien lui lechales pieds, le flatta de sa queue, jappa,
gambada de son mieux, puis vint se coucher devant lui.
Le capitaine, emu, oppresses, le caressait machinalcment
de la main gauche, en detachant de Tautre lamentonniere
de son casque, et repetait de temps en temps : Te
voila, Rask! te voila! Enfin il s'oc-ria : Mais qui done
t'a ramene?

Avec votre permission, mon capitaine...

Depuis quelques minutes, le sergent Thad6e avail SOD-



6 BUG-JARGAL.

Iev6 le rideau de la tente, et se tcnait debout, le bras
droit enveloppe dans sa redingote, les larmes aux yeux,

't contemplant en silence le denoument de 1'Odyssee. II

' -hasarda a la fin ces paroles : Avec votre permission, mon

\ -capitaine... D'Auverney leva les yeux.
1 C'est toi, Thad; et comment diableas-tupu?...Pauvre

^fchien! je le croyais dans le camp anglais. Ou done l'as-tu

# trouve ?

Dieu merci ! vous m'en voyez, mon capitaine, aussi
joyeux que monsieur votre neveu, quand vous lui faisiez
decliner cornu, la corne; cornu, de la corne...

Mais dis-moi done ou tu 1'as trouve.

- Je ne 1'ai pas trouve, mon capitaine; j'ai bien etc le
chercher.

Le capitaine se leva et tendit la main au sergent; mais
la main du sergent resta enveloppee dans sa redingote. Le
capitaine n'y prit point garde.

C'est que, voyez-vous, mon capitaine, depuis que ce
pauvre Rask s'est perdu, je me suis aperqu, avec votre
permission, s'il vous plait, qu'il vous manquait quelque
-chose. Pour tout vous dire, je crois que le soir ou il ne
vint pas, comme a 1'ordinaire, partager mon pain de muni-
tion, peu s'en fallut que le vieux Thad ne se prit a pleurer
comme un enfant. Mais non, Dieu merci, je n'ai pleure que
deux fois dans ma vie : la premiere, quand... le jour ou...
Et le sergent regardait son maitre avec inquietude.
La seconde, lorsqu'il prit 1'idee a ce drole de Balthazar,
caporal dans la septieme demi-brigade, de me faire eplu-
cher une botte d'oignons.

II me semble, Thadee, s'ecria en riant Henri, que
vous ne nous dites pas a quelle occasion vous pleurates
pour la premiere fois.

C'est sans doute, mon vieux, quand tu regus 1'acco-
ladede La Tour-d'Auvergne, premier grenadier de France?
demanda avec affection le capitaine, continuant de cares-
ser le chien.

- Non, mon capitaine; si le sergent Thadee a pu
pleurer, ce n'a pu etre, et vous en conviendrez, que le
jour ou il a crie feu sur Bug-Jargal, autrementdit Pierrot.

Dn nuage se repandit sur les traits de d'Auverney. II



BUG-JARGAL. 7

s'approcha vivement du sergent, et voulut lui serrer la
main: mais, malgre un tel exces d'honneur, le vieux
Thadee la retint cachee sous sa capote.

Oui, mon capitaine, continua Thadee en reculant de
quelques pas, tandis que d'Auverney fixait sur lui des
regards pleins d'uue expression penible; oui, j'ai pleure
cette fois-la; aussi, vraiment, il le meritait bien! II etait
noir, cela est vrai, mais la poudre a canon est noire aussi,
et... et...

Le bon sergent aurait bien voulu achever honorable-
ment sa bizarre comparaison. II y avait peut-etre quelque
chose dans ce rapprochement qui plaisait a sa pensee;
mais il essaya inuiilement de 1'exprimer; et apres avoir
plusieurs fois attaque, pour ainsi dire, son idee dans tous
les sens, comme un general d'armee qui echoue contre une
place forte, il en leva brusquement le siege, et poursuivit
sans prendre garde au sourire des jeunes officiers qui
1'ecoutaient.

- Dites, mon capitaine, vous souvient-il de ce pauvre
negre, quand il arriva tout essouffTe, a 1'instant meme ou
ses dix camarades etaient la? Vraiment, il avait bien fallu
les !ier. C'etait moi qui commandais. Et quand il les
detacha lui-meme pour reprendre leur place, quoiqu'ils
ne le voulussent pas. Mais il fut inflexible. Oh! quel
homme ! c'etait un vrai Gibraltar. Et puis, dites, mon ca-
pitaine? quand il se tenait la, droit comme s'il allait
entrer en danse, et son chien, le meme Rask qui est ici,
qui comprit ce qu'on allait lui faire, et qui me sauta a la
gorge...

Ordinairement, Thad, interrompit le capitaine, tu ne
laissais point passer cet endroit de ton recit sans faire
quelques caresses a Rask ; vois comme il te regarde.

Vous avez raison, dit Thadee avec embarras ; il me
regarde, ce pauvre Rask; mais... la vieille Malagrida m'a
dit que caresser de la main gauche porte malheur.

- Et pourquoi pas de la main droite? demanda d'Au-
verney avec surprise, et remarquant pour la premiere fois
la main enveloppee dans la redingote, et la puleur repan-
due sur le visage de Thad.

Le trouble du sergent parut redoubler.



8 BUG-JARGAL.

Avec votre permission, mon capitaine, c'est que...
Vous avez deja un chien boiteux, je crains que vous ne
finissiez par avoir un sergent manchot.

Le capitaine s'elanc.a de son siege.

Comment? quoi? que dis-tu, mon vieux Thadee?
manchot ! Voyons ton bras. Manchot, grand Dieu !

D'Auverney tremblait; le sergent deroula lentement son
manteau, etoffritaux yeux de son chef son bras enveloppe
d'un mouchoir ensanglunte.

He! mon Dieu ! murmura le capitaine en soulevant le
linge avec precaution. Mais dis-moi done, mon ancien?..

Oh ! la chose est toute simple. Je vous ai dit que.
j'avais remarque votre chagrin depuis que ces maudits
anglais nous avaient enleve votre beau chien, ce pauvre
Rask, le doguedeBug... II suffit. Je resolus deleramener,
dut-il m'en couter la vie, afin de souper ce soir de bon
appetit. G"e?l pourquoi, apres avoir recommande a Mathe-
let, votre soldat, de bien brosser votre grand uniforme,
parce que c'est demain jour de bataille, je me suis esquive
toutdoucement du camp, arme seulement de mon sabre,
et j'ai pris au travers les haies pour etre plus t6t au camp
des anglais. Je n'titais pas encore aux premiers retranche-
ments, quand, avec votre permission, mon capitaine, dans
un petit bois sur la gauche, j'ai vu un grand attroupement
de soldats rouges. Je me suis avance pour flairer ce que
c'etait, et, comme ils ne prenaient pas garde a moi, j'ai
apergu au milieu d'eux Rask attache a un arbre, tandis
que deux milords, nus jusqu'ici comme des payens, se
donnaient sur les os de grands coups de poing qui fai-
saient autant de bruit que la grosse caisse d'une demi-
brigade. C'etaient deux particuliers anglais, s'il vous plait,
qui se battaient en duel pour votre chien. Mais voila Rask
qui me voit, et qui donne un tel coup de collier que la
corde casse, et que le drole est en un clin d'ceil sur mes
trousses. "Vous pensez bien que toute 1'autre bande ne
reste pas en arriere. Je m'enfonce dans le bois. Rask me
suit. Plusieurs balles sifflent a mes oreilles. Rask aboyait;
mais heureusement ils ne pouvaient 1'entendre a cause de
leurs cris de french dog! french dog ! comme si votre chien
n'etait pas un beau et bon chien de Sairit-Domingue.



BUG-JARGAL. 9

N'importe, je traverse le hallier, et j'etais pres d'en sortir
quand deux rouges se presentent devant moi. Mon sabre
me debarrassede Tun d'eux, et m'aurait sans doute delivre
de 1'autrc, si son pistolet n'eut ete charge a balle. \ous
voyez mon bras droit. N'importe! frenc/i dog lui a saute
au cou, comme une ancienne connaissance; 1'anglais est
tombe etrangle, et je vous reponds que I'embrassement a
ete rude. Aussi pourquoi ce diable d'homme s'achar-
nait-il apres moi, comme un pauvre apres unseminariste?
Enfin, Thad est de retour au camp, et Rask aussi. Mon
seul regret, c'est que le bon Dieu n'ait pas voulu m'en-
voyer plutot cela a la bataille de demain. Voila.

Les traits du vieux sergent s'etaient rembrunis a 1'idee
de n'avoir point eu sa blessure dans une bataille.

Thadeel... cria le capitaine d'un ton irrite. Puis il
ajouta plus doucement :. Comment es-tu fou a ce point
de t'exposer ainsi pour un chien?

Ce n'etait pas pour un chien, mon capitaine, c'etait
pour Rask.

Le visage de d'Auverney se radoucit tout a fait. Le ser-
gent continua :

Pour Rask, le dogue de Bug...

Assez! assez! mon vieux Thad, cria le capitaine en
mcttant la main sur sesyeux. AHons, ajouta- t-il apres
un court silence, appuic-toi sur moi, et viens a 1'ambu-
lance.

Thadee obeit apres une resistance respectueuse. Le
chien, qui, pendant cetto scene, avail a moitie rong6 la
belle peau d'ours de son maitre, se leva et les suivit tous
deux.



IT



Get episode avail vivem p nt excitd 1'attention des joyeux
contours.

Le capitaine Leopold d'Auverney etail un de ces homines
qui, sur quelque echelon que le hasard de la nature et le
mouvement de la societe les aient places, inspirent tou-
jours un certain respect mele d'interet. II n'avait cependant
peut-etre rien de frappant au premier abord;sesmanieres
etaient froides, son regard etait indifferent. Le soleil des
.tropiques, en brunissant son visage, ne lui avail point
donne cette vivacite de geste el de parole qui s'unil chez
les Creoles & une nonchalance pleine de grace. D'Auverney
parlail peu, ecoutait rarement, et se montrait sans cesse
prel a agir. Toujours le premier a cheval el le dernier sous
la tente, il semblait chercher dans les fatignes corporelles
une distraction a ses pensees. Ces pensees, qui avaient
grave leur triste severile dans les rides precoces de son
front, nVtaienl pas de celles donl on se debarrasse en les
communiquant, ni de celles qui, dans une conversation
frivole, se melent volontiers aux idees d'autrui. Leopold
d'Auverney, donl les Iravaux de la guerre ne pouvaient
rompre le corps, paraissail eprouver une fatigue insuppor-
table dans ceque nousappelons les luttes d'esprit. II fuyail
les discussions comine il cherchait les batailles. Si quel-



BUG-JARGAL. II

quefois il se laissait entratner a un debal de paroles, il
prononc.ail trois on quatremotspleins de sens ou de haute
raison, puis, au moment de convaincre son adversaire, il
s'arretait tout court, en disant : A quoi bon ? et sortait pour
demander au commandant ce qu'on pourrait faire en atten-
dant 1'heure de la charge ou de 1'assaut.

Ses camarades excusaient ses habitudes froides, reservees
et taciturnes, parce qu'en toute occasion ils le trouvaient
brave, . bon et bienveillant. II avail sauve la vie de plu-
sieurs d'entre eux au risque de la sienne, et Ton savait que
s'il ouvrait rarement la bouche, sa bourse du moins
n'etait jamais fermee. On 1'aimait dans 1'armee, et on lui
pardonnait meme de se faire en quelque sorle venerer.

Cependant il etait jeune. On lui eut donne trente ans,
et il etait loin encore de les avoir. Quoiqu'il combattft
deja depuis un certain temps dans les rangs republicains,
on ignorait ses aventure^. Le seul 6tre qui, avec Rask, put
lui arracher quelque vive demonstration d'attachement,
le bon vieux sergent Thadee, qui etait entre avec lui au
corps, et le quittait pas, contait parfois vaguement
quelques circonstances de sa vie. On savait que d'Auver-
ney avail eprouve de grands malheursen Amerique; que,
s'elanl marie a Saint-Domingue, il avail perdu sa femme
et toute sa famille au milieu des massacres qui avaient
marque 1'invasion de la revolution dans cetle magnifique
colonie. A cette epoque de noire hisloire, les infortunes
de ce genre elaienl si communes, qu'il s'elail forme pour
elles une espece de pilie generale dans laquelle chacun
prenail el apporlail sa parl. On plaigriail done le capitaine
d'Auverney, moins pour les pertes qu'il avail soufferles
que pour sa maniere de les souffrir. C'esl qu'en effet, a
travers son indifference glaciale, on voyait parfois les
tressaiHemenls d'une plaie incurable el inlerieure.

Des qu'une balaille commen^ail, son fronl paraissait
serein. 11 se monlrail intrepide dans 1'aclion comme s'il
eul cherche a devenir general, et modesle apres la vic-
loire comme s'il n'eul voulu etre que simple soldat. Ses
camarades, en lui voyanl ce d6dain des honneurs el des
grades, ne comprenaient paspourquoi ?> avant le combat, il
paraissait esperer quelque chose, el ne devinaienl point



12 IHJG-JARGAL.

quo d'Auverney, de toutes les chances do la guerre, ne dc-
sirait que la raort

Les representants du peuple en mission a Tarmee le
nommerent un jour chef de brigade sur le champ de ba-
taille; il refusa, parce qu'en se separant de la compagnie
il aurait fallu quitter le sergent Thadee. Quelques jours
apres, il s'offrit pour conduire une expedition hasardeuse,
et en revint, centre 1'attente g ^nerale et contre son espe-
rance. On 1'entendit alors regretter le grade qu'il avait
refuse : Car, disait-il, puisque le canon ennenii
m'epargne toujours, la guillotine, qni frappe tous ceux
qui s'elevent, aurait peut-etre voulu de moi.



Ill



Tel etait 1'homme sur le compte duquel s'engagea la con-
versation suivante quand il fut sorti de la tente.

- Je parierais, s'ecria le lieutenant Henri en essuyant
sa botte rouge, sur laquelle le cliien avail laisse en passant
une large tache de boue, je parierais que le capitaine ne
donnerait pas la patte cassee de son chien pour ces dix pa-
niers de madere que nous entrevimes Tautre jour dans le
grand fourgon clu general.

Chut ! chut ! dit gaiement 1'aide de camp Paschal, ce
serait un mauvaismarche.Lespaniers sont a present vides,
j'en sais quelque chose; et, ajouta-t-il d'un air serieux,
trente bouteilles decachetees ne valent certainement pas,
vous en conviendrez, lieutenant, la patte de ce pauvre
chien, patte dont on pourrait, apres tout, faire une poignee
de sonnette.

L'assemblee se rait a rire du ton grave dont 1'aide de
camp pronongait ces dernieres paroles. Le jeune officier
des hussards basques, Alfred, qui seul n'avait pas ri, prit
un air mecontent.

- Je ne vois pas, messieurs, ce qui pent preter a la
raillerie dans ce qui vient de se oasser. Ce chieu et ce ser-
gent, que j'ai toujours vus aupres de d'Auverney depuis
que je le connais, me semblentsusceptibles de faire naitre
quelque interet. Enfin, cette scene...



14 BUG-JAKGAL.

Paschal, pique et du mecontentement d'Alfred et de Ja
bonne humeur des autres, Pinterrompit.

Cette scene est tres sentimentale. Comment done !
un chien retrouve et un bras casse!

Capitaine Paschal, vous aveztort, dit Henri en jetant
hors de la tente la bouteille qu'il venait de vider, ce
Bug, autrement dit Pierrot, pique singulierement ma cu-
riosite.

Paschal, pret a se facher, s'apaisa en remarquant que
son verre, qu'il croyait vide, etait plein. D'Auverney ren-
tra; il alia se rasseoir asa place sans prononcer une parole.
Son air etait pensif, mais son visage etait plus calme. II
paraissait si preoccupe, qu'il n'entendait rien de ce qui se
disait autour de lui. Rask, qui 1'avait suivi, se coucha a
ses pieds en le regardant d'un air inquiet.

Votre verre, capitaine d'Auverney. Goutez de
celui-ci.

Oh ! grace a Dieu, dit le capitaine, croyant repondre
a la question de Paschal, la blessure n'est pas dangereuse,
le bras n'est pas casse.

Le respect involontaire que le capitaine inspirait a tous
ses compagnons d'armes contint seul 1'eclat de rire pret a
eclore sur les levres de Henri.

Puisque vous n'etes plus aussi inquiet de Thadee,
dit-il, et que nous sommes convenus de nous raconter
chacun une de nos aventures pour abreger cette nuit de
bivouac, j'espere, mon cher ami, que vous voudrez bien
remplir votre engagement, en nous disant 1'histoire de
votre chien boiteux etde Hug... je ne sais comment, autre-
ment dit Pierrot, ce vrai Gibraltar!

A cette question, faite d'un ton moitie serieux, moitie
plaisant, d'Auverney n'aurait rien repondu, si tous n'eus-
sent joint leurs instances a celles du lieutenant.

II coda enfin a leurs prieres.

Je vais vous satisfaire, messieurs ; mais n'attendez
f[uc le recit d'une anecdote toute simple, dans laquelle je
ne joue qu'un role tres secondaire. Si JTattachement qui
existe enire Thadee, Rask et moi, vous a fait esperer quel-
que chose d'extraordinaire, je vous previens que vous
vous Uompez. Je commence.



BUG-JARGAL. 15

Alors il se fit un grand silence. Paschal vida d'un trait sa
gourde d'eau-de-vie, et Henri s'enveloppa de la peau d'ours
a demi rongee, pour se garantir du froid de la nuit, tan-
dis qu'Alfred achevait de fredonner Tair galicicn de mala-
perros.

D'Auverney resta un instant reveur, comme pour rap-
peler a son souvenir des evenements depuis longtemps
remplacos par d'autres; enfin ilprit la parole, lentement,
presque a voix basse et avec des pauses frequentes.



IV



Quoique ne en France, j'ai ete envoye de bonne heure
Saint-Domingue, chez un de mes oncles, colon tres riche
dont je devais epouser la fille.

Les habitations de mon oncle etaient voisines du fort
Galifet, et ses plantations occupaient la majeure partie
desplaines de 1'Acul.

Cette malheureuse position, dont le detail vous semble
sans doute offrir peu d'interet, a ete Tune des premieres
causes des desastres et de la ruine totale de ma farnille.

Huit cents negres cultivaient les immenses domaines de
mon oncle. Je vous avouerai que la triste condition de ces
esclaves etait encore aggravee par 1'insensibilite de leur
maitre. Mon oncle etait du nombre, heureusement assez
restreint, de ces planteurs dont une longue habitude de
despotisme absolue avail endurci le coeur. Accoutume a
se voir obei au premier coup d'oeil, la moindre hesitation
de la part d'an esclave etait punie des plus mauvais trai-
temonts, et souvent 1'interccssion de ses enfants neservait
qu'a accroitre sa colere. Nous etions doncle plus souvent
obliges de nous borner asoulager en secret des maux que
nous ne pouvions prevenir.

Comment! mais voiltt des phrases! dit Henri a demi-
voix, en se penchant vers son voisin. Allons, j'espere que
le capitaine ne laissera point passer les malheurs des ci-



BUG-JARGAL. 17

devantnoirs sansquelque petite dissertation sur les devoirs
qu'impose Phumanite, el ccetera. On. en eut ete quitte a
moins au club Massiac*.

Je vous remercie, Henri, de m'epargner un ridicule,
dit froidement d'Auverney, qui 1'avait entendu.

II poursuivit.

Entre tous ces esclaves, un seui avail trouve grace
devant mon oncle. C'etait un nain espagnol, grifife** de
couleur, qui lui avait ete donne par lord Effingham, gou-
verneur de la Jamai'que. Mon oncle qui, ayant longtemps

* Nos lecteurs ont sans doute oublie que le club Massiac, dont parle le
lieutenant Henri, etait une association de negropMles. Ce club, form6 a Paris
au commenceTient de la revolution, avail provoqu6 la plupart des insurrec-
tions qui eclaterent alors dans les colonies.

On pourra s'etonner aussi de la Iegeret6 un pen hardie avec laquelle le
jeune lieutenant raille des philanthropes qui regnaient encore a cette 6po-
que par la grace du bourreau. Mais il faut se rappeler qu'avant, pendant et
apres la Terreur, la Iibert6 de penser et de parler s'etait refugiee dans les
camps. Ce noble privilege coutait de temps en temps la tete a un general ;
mais il absout de tout reproche la gloire si 6clatante de ces soldats que les
denonciateurs de la Convention appelaient les messieurs de 1'armee du
Rhin.

** Une explication precise sera pout-6tre necessaire a 1'intelligence de
ce mot.

M. Moreau de Saint Mery, en developpant le systeme de Franklin, a
classe dans des especes generiques les diflerentes teintes que presentent les
melanges de la population de couleur.

11 suppose que I'homma forme un tout do cent vingt-huii parties, blanches
chez les blancs, et noires chez les noirs.

Partant de ce principe, il etablit que Ton est d'autant plus pres ou plus
loin de 1'une ou de 1'autre couleur, qu'on se rapproche ou qu'on s'eloigne
davantago du terme soixante-quatre, qui leur sert de moyenne propor-
tionnelle.

D'apres ce systeme, tout homme qui n'a pas huit parties de blanc est re-
pute noir.

Marchantde cette couleur vers le blanc, on distingue neuf souches prin-
cipales, qui ont encore entre elles des varietes d'apres le plus ou le moins
de parties qu'elles retiennent de 1'une ou de 1'autre couleur. Ces neuf especes
sont le sacatra, le gri/fe, la marabout, la muldtre, le quarteron, le metis, le
mamctouc, le quarter wine, le sang-mele.

Le sang-mele, en continuant son union avec le blanc, flnit en quelque
sorto par se confondre avec cette couleur. Un assure pourtant qu'il conserve


1 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14

Online LibraryVictor HugoOeuvres complètes (Volume 3) → online text (page 1 of 14)